13 août 2008
Une volonté d'enfant
On était en 1786, une troupe joyeuse d'enfants prenait ses ébats sur la grade place d'un village de la Haute-Vienne, nommé Pierre-BuffièrePierre-Buffière. C'était à la sortie de la classe ; déjà les parties s'organisaient, avec les appels et les cris ordinaires. L'un voulait jouer aux billes, l'autre au cheval fondu, un troisième penchait pour les barres. Une fillette de neuf ans, à l'air déjà très raisonnable, qui passait par là, voulut essayer de les mettre d'accord ; mal lui en prit.
"Holà ! Tiennette ! de quoi te mêles-tu ? cria l'un.
- De ce qui me plaît.
- Va donc plutôt raccommoder ton jupon que tu as déchiré en cherchant des prunelles dans les buissons, au lieu d'aller à l'école.
- Ça, c'est mon affaire et non la tienne, Mathieu.
- Eh bien ! mêle-toi également de ce qui te regarde, clama un troisième, un gros garçon nommé Michel, dont tous les autres avaient peur. Allons, file !"
Déjà il avait pris la fillette par les épaules et se disposait à la malmener, lorsque ses camarades lui crièrent :
"Prends garde, Michel, voilà Guillaume !"
Celui qu'on appelait ainsi accourait en effet et, quoique d'apparence plus délicate, se ruant sur le gros garçon, lui criait :
"Veux-tu lâcher Etiennette ! qu'est-ce qu'elle t'a fait ?"
Michel, assailli par le nouveau venu, lâcha la petite, qui se sauva chez elle. C'était tout ce que voulait Guillaume ; pourtant la bataille n'en continuait pas moins, et elle allait devenir générale, lorsqu'une voix cria du bord de la route :"Hé ! voilà un régiment !"
Le silence se fit, comme par enchantement, et l'on entendit en effet les sons d'une marche guerrière.
Bientôt, tout le village fut en émoi. Les femmes du village, surprises au milieu de leur travail, avaient laissé les bêtes en liberté, si bien qu'au bout de quelques minutes, un troupeau de moutons, affolé par le bruit, vint se jeter dans les jambes des chevaux, mettant le désordre dans toute la troupe. Un cheval se cabra et jeta son cavalier par terre, d'une façon si malheureuse qu'en l'aidant à se relever on s'aperçut qu'il avait la jambe cassée en deux endroits.
Une halte fut ordonnée aussitôt, et le chirurgien-majour, mettant pied à terre, s'approcha du blessé.
Celui-ci pestait et criait comme un beau diable :
'"Satanés moutons ! me voilà bien. Au moment où une campagne va s'ouvrir, je vais être forcé de rester à l'ambulance, pendant que les camarades seront à la fête.
- Diable ! dit le chirurgien, son examen terminé, c'est la jambe que je t'ai déjà raccommodée, mon ami, mais cette fois je crois qu'il faudra la coupe.
- Eh bien, dépêchez-vous, major, dit le soldat, et que la besogne soit vite faite."
Sur un signe du chirugien, quelques soldats transportèrent le blessé dans la première chaumière qui se trouva sur leur chemin, et ils le déposèrent sur un lit.
Les enfants, curieux, comme toujours, suivaient le triste cortège ; mais le chirurgien les empêcha de pénétrer à l'intérieur.
Un seul trouva moyen de s'y glisser ; il est vrai qu'il entrait chez lui. C'était un garçon de huit à neuf ans, aux cheveux blonds, aux yeux très vifs. Il se plaça adroitement près de la table, où se trouvèrent bientôt étalés toute sorte d'instruments, la charpie, les bandes.
Le major, assisté de deux aides, se mit à la besogne, sans avoir remarqué la présence du petit bonhomme.
L'opération faite, sans que l'amputé ait jeté un cri, le chirurgien demanda :
" Des bandes maintenant.
- Les voici," répondit une petite voix.
Tournant la tête, le praticien dit avec humeur :
"Que fait cet enfant ici ? emmenez-le.
- Non, répondit la voix devenue plus ferme, je veux voir jusqu'à la fin.
- Cela t'amuse donc, petit ? demanda le soldat.
- Non, mais cela m'étonne de voir un soldat couper une jambe, sans trembler, et l'autre se laisser faire sans crier."
Cette fois le chirurgien, étonné de la riposte, se retourna et demanda :
"Comment t'appelles-tu, mon garçon ?
- Guillaume.
- Que fait ton père ?
- Il écrit beaucoup de choses sur des feuilles de papier ; il plante les choux et les salades dans le jardin, et il va aussi ramasser du bois mort dans la forêt. Tout cela fait qu'il n'a pas le temps de s'occuper de moi.
-Hé, voilà bien des choses qui ne s'accordent guère ; enfin, si cela lui rapporte ?...
- Pas grand'chose, puisque maman dit que nous sommes trop pauvres pour payer le maître d'école, et je voudrais tant savoir lire !...
- Que comptes-tu donc faire, lorsque tu sauras lire ?
- Je veux devenir médecin.
- Alors si je t'apprenais à lire, que me donnerais-tu ?
- Rien maintenant, puisque je suis pauvre, mais je vous servirais, je vous obéirais, je préparerais les instruments, les bandes, la charpie. Oh ! je serais si heureux.
- Malheureusement, mon cher petit, tu ne sais pas que, dans une heure, je vais partir très loin, dit le major touché, malgré lui, de cette idée fixe chez un enfant aussi jeune.
- Eh bien, emmenez-moi ! supplia Guillaume.
- Et ton père, et ta mère ? Tu veux donc les quitter ?
- Je reviendrai quand je saurai lire.
- Petit ingrat !" fit une voix derrière l'enfant.
Il se retourna et vit son père qui venait prendre des nouvelles du blessé ; car, ainsi que nous l'avons dit, c'était dans la chaumière du père de Guillaume qu'on avait transporté le soldat. Cet homme était un ancien avocat au parlement ; ayant, pour de graves raisons, dû abandonner sa place, il se trouvait obligé de vivre dans ce village, en plantant lui-même ses choux et ses salades, ainsi que le disait monsieur son fils.
"Major, je vous prie d'excuser le bavardage de cet enfant, dit le nouveau venu.
- Monsieur, dit le chirurgien, votre enfant ne m'a nullement gêné et ses discours m'ont étonné, venant d'un garçon aussi jeune. Je puis me tromper, mais ma conviction est que ce petit vous fera honneur un jour.
"Parlons maintenant, reprit-il, du camarade que je vais être obligé de vous laisser : je suis persuadé que les soins ne lui manqueront pas ; mais vous n'êtes pas riche...
- Peu importe, monsieur, s'empressa de répondre l'ancien avocat, ce soldat est notre hôte, vous n'avez rien à craindre."
Après quelques recommandations dernières, le major, se tournant vers le jeune garçon, qui ne perdait pas un seul de ses mouvements, lui donna une caresse en lui disant : "Adieu, mon petit Guillaume !"
Il sortit ensuite de la chaumière et se disposait à sauter sur son cheval, tenu en bride par un soldat, lorsqu'il se sentit tiré par son habit. En même temps une petite voix disait :
"Vous savez, monsieur, que c'est convenu, vous m'emmenez avec vous.
- Mais pas du tout, il n'y a rien de convenu, mon petit, je n'ai pas dit oui."
Le major rejoignit le régiment déjà en marche.
Un instant Guillaume demeura immobile sur le seuil ; puis, prenant une résolution soudaine, il dit à mi-voix :
"Adieu, mon père ! adieu, maman !... vous me reverrez quand je serai riche !..."
Et voilà Guillaume de nouveau sur la place du village, passant près de ses petits camarades, sans même les regarder.
Mais il ne tarda pas à être rejoint par une fillette de son âge, qui, l'ayant vu partir, si décidé, courait derrière lui, en criant :
"Guillaume !... Guillaume ! Où vas-tu ? attends-moi, réponds-moi. J'ai à te parler...
-A quoi bon ? je n'ai pas le temps, ne me retarde pas, Etiennette, je pars loin, loin, adieu !..."
Cependant, Etiennette, jetant ses deux bras autour du cou de son petit ami, s'écria à travers ses sanglots :
"O Guillaume, que tu es méchant de me faire tant de peine !... Dis-moi que ça n'est pas vrai, ce que tu viens de dire, que tu ne veux pas partir.
- Rien de plus vrai, au contraire ; j'en ai assez d'être pauvre et de rester ignorant... et maintenant, adieu ! laisse-moi. Aie bien soin de ma mère ; va tous les matins la voir, faire ses commissions.
- Je te le promets !"
Lorsque l'enfant disparut au tournant du chemin, Etiennette, à bout de courage, n'essaya pas de le poursuivre ; s'asseyant sur le talus de la route, elle cacha sa figure dans son tablier et se mit à pleurer à chaudes larmes.
Les deux enfants, étant voisins, avaient été élevés ensemble, absolument comme frère et soeur. Leurs jeux étaient communs, et que de fois Guillaume avait pris, ainsi qu'on l'a vu, la défense de la fillette contre les méchants garçons du village.
Guillaume avait le coeur gros en la quittant, mais il avait continué de courir et avait rejoint le major.
"Comment ! c'est toi, petit, que me veux-tu encore ? dit celui-ci en le reconnaissant.
-Je veux vous suivre, ne me repoussez pas !...
- Voilà un enfant qui a de la volonté, ce sera un homme, remarqua un officier ; il mérite que l'on s'intéresse à lui."
Le chirurgien réfléchissait.
"Bah ! je n'ai pas de famille, dit-il enfin, cette bonne action me tente... Allons ! viens, petit !... Qu'on l'aide à monter en croupe derrière moi. Je m'arrangerai pour faire prévenir ses parents."
Lorsque Guillaume fut installé près de son nouvel ami, celui-ci reprit :
"J'espère bien que si je t'apprends à lire, de ton côté tu apprendras à m'aimer un peu ?
-Oh ! pour ça, je le sais déjà," répliqua l'étonnant petit homme.
Le major n'eut jamais à regretter ce bon mouvement.
Guillaume, mis au collège par ses soins, fit des progrès surprenants. Ce n'était pas un enfant ordinaire ; pour lui, les obstacles n'existaient pas ; il voulait arriver et il arriva, car il avait la décision qui fait tout surmonter.
Maintenant voulez-vous savoir le nom de cet enfant ? Il s'appelait Guillaume Dupuytren, et il fut l'un de nos plus célèbres chirurgiens français.
L. HAMEAU - 1906
07 juillet 2008
La goutte d'eau
Vous savez ce que c'est qu'une loupe ? un grand verre rond qui grossit les objets et les fait paraître cent fois plus volumineux qu'ils ne le sont en réalité. Quand on la tient à la main, et qu'on s'en sert pour regarder une goutte d'eau prise dans l'étang, on voit des milliers d'animaux extraordinaires qui s'y meuvent. On ne se douterait pas, à l'oeil nu, de leur présence dans l'eau et pourtant ils s'y trouvent en vie, cela n'admet pas de doute. On dirait une grande terrine pleine de crabes qui montent les uns sur les autres et sont si voraces qu'ils s'arrachent les bras et les jambes et tous les appendices, ce qui n'ôte rien à leur gaieté, car ils paraissent s'amuser beaucoup.
Or, il y avait une fois un homme que tout le monde appelait Cribble-CrabbleCribble-Crabble, et c'était bien son nom. Il voulait toujours avoir la meilleure part de tout, et quand on ne la lui donnait point, il se l'appropriait par sorcellerie.
Un jour, il s'assit à sa table et prit son verre grossissant et se mit à considérer une goutte d'eau qu'il avait prise dans le fossé. Non, vous n'avez pas idée de ce qui grouillait là dedans. Tous ces milliers d'infusoires allaient, venaient, couraient, sautaient, bondissaient, se saisissaient, de déchiraient, s'entredéchiraient.
- C'est affreux, s'écria le vieux Cribble-CrabbleCribble-Crabble, comme si l'on ne pouvait vivre en paix et en repos tous ensemble, et s'entendre pour que chacun reste tranquillement chez soi ou tout au moins ne dépasse pas le seuil de sa porte !
Il réfléchit et réfléchit longtemps comment il s'y prendrait pour mettre ces animalcules à la raison, et voyant qu'il n'y réussirait point par les bons conseils, il se dit :
- Je vais les mettre en couleur, comme cela, ils seront plus reconnaissables.
Il versa donc dans la goutte d'eau un peu de liquide rouge qui avait l'apparence du vin, mais c'était en réalité du sang de sorcière de la plus fine qualité, dont une seule goutte valait un gros écu. Aussitôt, tous les petits animaux se colorèrent si vivement que l'on eût dit d'une ville indienne où les rues sont pleines de Peaux-Rouges tout nus.
- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda en ce moment en entrant un sorcier qui n'avait pas de nom, ce qui le rendait encore plus mystérieux.
- Si tu peux le deviner, répondit Cribble-CrabbleCribble-Crabble, je te le donne, mais ce n'est pas facile, quand on ne le sait pas.
Le sorcier qui n'avait pas de nom prit la loupe et regarda à son tour.
Jamais il n'avait eu sous les yeux un spectacle pareil. Il voyait tout une population de gens sans habits, sans chemise, aussi nu que des vers, et plus nombreux que les habitants de la plus grande ville. C'était hideux, et ce qu'il y avait de plus hideux encore, c'était de les voir se jeter les uns sur les autres, s'étreindre, se renverser, se piétiner, se mordre, de déchirer tour à tour. Ceux qui étaient dessous montaient dessus, ceux qui étaient dessus retombaient dessous.
- Voyez, voyez, il a la jambe plus longue que la mienne. Crac ! la voilà arrachée.
En voilà un qui a une petite excroissance derrière l'oreille, une toute petite excroissance bien innocente, mais assez grande pour attirer l'attention des autres. En un clin d'oeil on se rue sur lui, on lui enlève l'excroissance et on la mange. En voici un autre qui se blottit dans un coin avec la timidité d'une jeune fille et n'ose pas faire un mouvement de peur de se trahir. Mais on l'aperçoit et des centaines de furies s'emparent de la pauvre jeune fille, la mettent en pièces et la dévorent.
- C'est très extraordinaire ! dit le sorcier qui n'avait pas de nom.
- Oui, mais qu'est-ce que c'est ? demanda Cribble-CrabbleCribble-Crabble, le devines-tu ?
- Le deviner, répondit l'autre, rien n'est plus facile. C'est évidemment une grande ville, Paris, Berlin, Londres, New-YorkNew-York. Une des quatre ?
- Non, dit Cribble-CrabbleCribble-Crabble en souriant, c'est une goutte d'eau qui vient du fossé.
Au même moment on entendit dans la rue un vacarme. Cribble-CrabbleCribble-Crabble mit le nez à la fenêtre et vit deux gamins qui se battaient à grands coups de poing.
- Ils ne sont pas plus sages que les animalcules de la goutte d'eau, dit-il.
Et il alla se replonger dans ses études.
ANDERSEN
02 juillet 2008
Cupidité
Il était joyeux, la figure bouffie d'aise, son petit oeil gris pétillant, son crâne ivoirin avait même une teinte rosée qui contrastait avec sa couronne de cheveux très blanc, tant le sang lui affluait aux joues.
Il arpentait vivement le petit salon d'acajou, tendu en reps grenat, un meuble laid, affreux, faisant des écarts de poitrine en homme qui a bien gagné sa journée, jetant ça et là des regards dédaigneux sur ces pauvres fauteuils et ces chaises piteuses. Et dans sa promenade impatiente, s'arrêtant tous les dix pas, pour souffler bruyamment.
Tout à coup, on sonna. Vite, il alla ouvrir.
- Monsieur Staffe ?
- Ah ! c'est vous ! répondit-il d'une voix pressée. Tenez.
Il fit entrer au salon un gros homme, bedonnant, haut en couleur, parlant rogomme, puant la brocante à plein nez.
- C'est ça les meubles ? interrogea ce dernier, en enfonçant le poing dans le canapé... Camelot rembourrée en noyaux de pêche... Ensuite.
M. Staff le conduisit dans la chambre à coucher, autre vieillerie, puis dans la salle à manger.
- Quoi que vous en disiez, monsieur Rouchy, ça vaut encore son prix.
- Bon ! bon ! reprit le marchand de meubles, j'en vends de meilleurs que ça et pour moins d'argent que vous n'avez payé. Est-ce tout ?
- Non, répondit M. Staffe, il y a encore une pièce.
Et il introduisit Rouchy dans une chambre tendue en perse bleue à fleurettes blanches garnie d'une commode, d'une armoire à glace, d'un lit en pitchpin et de deux causeuse ; un nid d'oiselle, bien pauvre, mais d'une fraîcheur éclatante, d'une attirante séduction.
Au mur, en face du lit, une bibliothèque étagère : trois rayons garnis de livres ; et sur la cheminée une potiche achetée aux magasins du Louvre, de laquelle un lis émergeait avec fierté d'une touffe d'héliotrope.
Le Juif, l'air gouailleur, détaillait cette retraite, essayant les fauteuils, fouinant sur la commode, sur le marbre de la cheminée, lisant à mi-voix le titre des volumes avec des intonations goguenardes, Rouchy murmurait :
- Pas cher... Pas cher... vous avez bien mal meublé votre colombe, monsieur Staffe.
- Eh ! eh ! ma fille s'en contentait, monsieur Rouchy, répondit M. Staff.
Rouchy haussa les épaules. Sans façon, il s'assit sur le lit virginal, chastement drapé, et dansa sur le matelas.
- Si elle s'en contente, c'est qu'elle n'est guère douillette, ricana Rouchy. Enfin !... Et combien voulez-vous de ce bazar ?
- Hum ! hum ! fit M. Staffe.
Et il compta sur ses doigts, supputant un à un les chiffres de son estime à mi-voix.
- Deux mille francs, dit-il enfin.
- Deux mille francs ! exclama Rouchy en se redressant brusquement. Y a rien d'fait.
- Combien offrez-vous donc ?
- Deux cents francs, répondit Rouchy.
- Deux cents francs ! deux chambres à coucher, un salon, une salle à manger et une batterie de cuisine !
- Ta, ta, ta, ta... un tas de vieilleries dont je ne tirerai pas trois cents francs au détail... Deux cents francs, pas un sou de plus.
- Mais...
- Si ça ne vous va pas, adressez-vous à mon voisin, vous verrez s'il est plus large.
- Donnez au moins cinq cents.
- Jam' de lav' !... Tout ce que je puis faire, c'est de régler comptant... sur le vu de la dernière quittance du propriétaire et si le terme est payé d'avance.
- Il est payé ! riposta orgueilleusement M. Staffe.
- Alors, affaire conclue ?
- Il le faut bien, nous partons dans une heure.
- Pour l'Amérique ? goguenarda Rouchy.
- Non, pour Toulouse. Une vieille parente veut nous avoir près d'elle.
Rouchy ne répondit pas. Il compta dix louis à M. Staffe.
- Dans dix minutes j'envoie mes hommes.
- Entendu.
*************
Annette était rentrée, en plein déménagement. A la vue de ces hommes qui bouleversaient la maison, elle avait ressenti un grand serrement de coeur.
Elle avait courut droit à son père, inquiète.
- Qu'est-ce donc ?... Quel malheur... Que veut dire ?
Et lui, redevenu radieux, l'attira dans un coin, et calma ses transes.
- Nous partons... une affaire impérieuse... Un malheur ! tu verras. Là-bas, nous nagerons en plein bonheur. Nous sommes riches.
- Riches ! répéta-t-elle, stupéfaite par la magie de cette fortune instantanée.
- Oui, riches... Je t'expliquerai tout cela plus tard, en route... Pour le moment tu n'as que le temps... Jette un peu de linge et des vêtements de rechange dans cette malle...
- Mais, elle ne contiendra jamais tout !
- Tout ? qui parle de tout ? Ne prends que ce qu'il faut pour un voyage de quelques jours...
Annette obéit tristement, navrée de voir ces vieilleries au milieu desquelles elle était née, s'en aller, brutalisées par les gens de Rouchy.
A présent la malle était pleine, fermée.
Le petit appartement vide montrait la nudité des murs aux papiers passés et lacérés dans une location de cinq ans.
Annette n'avait plus que son chapeau à mettre et son water-proof à prendre.
- Allons dépêchons ! disait M. Staff, qui devenait nerveux.
- Voilà, mon père...
Tout à coup la porte s'ouvrit violemment, et un homme entra.
- Monsieur Bertin ! s'écria Annette.
Sans lui répondre, M. Bertin sauta au collet de M. Staffe, s'écriant d'une voix haletante :
- Vous êtes un voleur... un voleur... un voleur !...
Il secoua M. Staffe comme un prunier, lui serrant durement la cravat au point de l'étrangler. Puis brusquement :
- Mes trois cent mille francs...
M. Staff, qu'il venait de lâcher, voulut dire un mot.
- Mes trois cent mille francs, ou...
Et il ajouta rudement :
- Les agents sont à la porte.
M. Staff ne répondait pas. Très pâle, il regardait M. Bertin avec des yeux fixes, striés de lueurs étranges, des yeux de fauves décidés à ne pas lâcher leur proie.
Affreusement angoissée, Annette s'approcha de lui. Et d'une voix douce qui tremblait :
- Vous avez pris trois cent mille francs à M. Bertin...
M. Staff demeura muet.
- Oui, mademoiselle, oui... il a guetté le moment... pour sûr depuis près de trois ans... C'est horrible, voyez-vous... il avait toute ma confiance... il tenait ma caisse... répondit M. Bertin.
- Rendez ! prononça durement Annette.
- Rendre !... Allons donc ! s'écria le caissier en se précipitant sur son patron.
Annette se jeta entre eux, répétant encore :
- Rendez !...
- Jamais.
- Soit ! dit-elle, c'est moi qui vais appeler les agents.
- Tu dénoncerais ton père !
- Je n'ai plus de père... et, heureusemetn, ma mère est morte.
M. Staff ne broncha pas. Il serrait convulsivement ses bras contre sa poitrine, comme pour défendre le produit de son vol.
Lentement Annette s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit ; puis se tournant vers son père :
- Rendez !... ou sur la mémoire de ma mère, j'appelle.
Alors, blême, la rage au coeur, le fiel crevé, M. Staffe desserra son bras, déboutonna sa redingote, tira un gros portefeuille de sa poche et le tendit à M. Bertin. Celui-ci eut un cri de triomphe.
- J'échappe à la faillite...
Et il compta les billets, fièvreusement.
- Il y adeux cents francs de trop, dit-il à M. Staff. Les voici.
- Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? répondit brutalement ce dernier en repoussant violemment sa main.
M. Bertin ouvrit la bouche pour répondre. Un sanglot lui coupa la parole. La fière jeune fille pleurait. Doucement il s'approcha d'elle.
- Mademoiselle... je suis sauvé, grâce à vous !... Votre père ne sera pas inquiété... Mais comme je ne puis le reprendre, si vous vouliez me le permettre, pour attendre des jours meilleurs...
- Merci, monsieur, dit-elle avec simplicité. Les deux cents francs qui nous appartiennent suffiront...
Et fléchissant les genous, d'une voix étranglée :
- Merci pour votre générosité envers mon père.
****************
A présent, ils étaient seuls. Le père farouche. La fille sévère et désolée à la fois.
Annette voulut parler. M. Staff lui jeta un coup d'oeil courroucé. Puis, oscillant sur lui-même, il s'effondra sur la malle, la tête entre ses mains, désolé.
- Père, fit doucement Annette en posant la main sur son épaule, du courage ! Il est des faiblesses qui se pardonnent...
- Ruiné ! Ruiné !
- Ruiné ? reprit-elle, nous n'avions rien.
M. Staff eut un ricanement lugubre.
- Ni avant, ni après.
- Si dit-elle, il nous rest l'honneur.
M. Staff releva la tête.
- L'honneur... et deux cents francs... Triste blague ! J'aime mieux trois cent mille francs.
- Père, je t'en supplie...
- Tais-toi... Tu es cause de tout. Sans toi ! je le tuais et nous avions le temps de partir.
- Oh ! fit-elle.
Et elle tomba à ses genoux, suppliante, le priant avec des larmes et des explosions tendres ; mais lui, de plus en plus farouche, la repoussait avec des violences croissantes, son reproche à la bouche : L'honneur, une blague...
Une blague ! Elle priait toujours. Elle cherchait à l'embrasser étroitement. A la fin, féroce, il la repoussa si rudement qu'elle tomba.
Lorqu'elle se releva, du sang coulait de son front. Elle revint près de M. Staff.
-Une fille pardonne à son père, j'ai pardonné.
- Grand merci.
- Mais une honnête femme ne consent pas à porter le nom d'un voleur.
Monsieur Staff ricana.
- Non, jamais ! dit Annette en marchant droit à la fenêtre. Non, jamais !
Et d'un élan violent, elle s'élança en murmurant :
- Ma mère !
Il y eut en bas un grand bruit mat.
Annette était morte.
Henri MONET
16 juin 2008
Pour douze oranges
Le 1er novembre 1755, Dona Maria Corazon, la veuve d'un opulent armateur de Lisbonne, assistait, dans les arènes de cette ville, à des courses de taureaux. Assise à l'une des meilleures places, elle suivait avec une attention passionnée les péripéties du dramatique combat. Mais juste au moment où le matador allait enfoncer son épée entre les cornes de la bête - moment solennel et que l'assistance entière attend en frémissant - voilà qu'une petite marchande d'oranges, fillette de treize ans qui se nommait Juana, descendit les gradins d'un pas agile, et, s'approchant de Dona Maria, lui dit : "Voulez-vous des fruits, belle dame ?" La veuve repoussa doucement l'enfant, et, les regards fixés sur l'arène, elle murmura : "Non, non, tout à l'heure !". Puis, comme Juana insistait, la spectatrice perdit patience, et, se retournant brusquement, fit rouler d'un coup d'éventail les oranges de la vendeuse. Cette action ne dura qu'une seconde, mais il n'avait pas fallu plus de temps au matador pour abattre le taureau. L'animal gisait privé de vie, et le cirque retentissait d'applaudissements frénétiques. La course était finie ; le public quittait l'enceinte.
Dona Maria, personne vive mais bonne, chercha Juana, qu'elle connaissait bien, car souvent, par charité, elle lui achetait ses denrées. Déjà elle se sentait triste et honteuse de s'être montée violente, et elle avait hâte de réparer ses torts. "Où donc, pensait-elle, est la pauvrette ?" La pauvrette avait disparu. A son tour, la riche dame s'éloigna,et, montant dans son carrosse, elle rejoignit le superbe hôtel qu'elle habitait sur les bords du Tage.
Dès qu'elle fut rentrée, elle appela son intendant.
"Eh bien ! Pérez, toujours pas de nouvelles ?
- Pas de nouvelles.
- Depuis combien de temps le San Salvador est-il en route ?
- Voilà vingt-huit mois que notre navire est parti.
- Faut-il vingt-huit mois pour aller aux Indes et revenir ?
- Assurément non.
- Alors ?...
- Alors, Madame, le doute n'est plus possible. Un naufrage...
- Douce Vierge, combien je plains les matelots !... De si braves gens !
- Et un si beau vaisseau tout neuf ! Une cargaison pareille ! Vous aviez ordonné au capitaine de rapporter des épices, des cuirs, des étoffes orientales, de bois précieux, de la poudre d'or... Que sais-je ?
- Fi ! ne parlez pas de cela, Pérez ! Je ne regrette, moi, que mes courageux marins ; je pleure sur eux, sur leurs femmes, leurs enfants...
- Oui, oui, cela est triste. Mais comment oublierai-je, moi votre intendant, que, si le San Salvador avait eu une heureuse traversée, votre fortune était presque doublée ?
- Ah ! j'ai bien assez d'argent !... Vous me donnerez la liste de tous ceux qui se trouvaient à bord du navire, et j'indemniserai les familles des victimes. Maintenant, donnez des ordres pour que ma voiture se tienne à la porte. Je sors. Je vais dîner chez Sa Seigneurie le Gouverneur."
Tandis que l'on causait ainsi dans l'hôtel de Dona Maria, la petite Juana parcourait les quais de la ville, et, tout en offrant des oranges aux gens qui flânaient le long du fleuve, elle se demandait intérieurement : "Pourquoi cette dame, d'ordinaire si affable, a-t-elle renversé mon panier ? Lui aurai-je déplu sans m'en douter ? J'en serai fâchée, car je l'aime bien."
Des larmes mouillaient les yeux de l'enfant, mais elle les refoulait vite pour sourire aux chalands, qu'elle abordait avec beaucoup de grâce et de politesse.
Elle papillonnait ainsi d'un groupe à l'autre, lorsque tout à coup - oh ! ce fut une stupeur que les mot sont impuissants à exprimer ! - le sol trembla, craqua, se fendit. Une formidable secousse agita la cité entière ; de profondes crevasses s'entr'ouvrirent sous les pieds des promeneurs, et beaucoup y furent engloutis... Le Tage soulevé lança contre son rivage des vagues énormes et furieuse. Alors les vaisseaux, dont les chaînes se brisent, tourbillonnent, se heurtent et sombrent. Des milliers de maisons croulent à la fois. Les clochers vacillent, penchent et s'abattent ; les frontons des édifices, entraînés par la chute des colonnes, sont précipités à terre.
Un fracas prodigieux accompagne cette ruine soudaine. La poussière des décombres obscurcit l'air. On entend des cris déchirants, des appels, des lamentations. Ceux qui sont sains et saufs, pétrifiés par l'épouvante demeurent à la même place, haletants, demi-morts.
Cette horrible tremblement de terre qui détruisit plus de la moitié de Lisbonne, et qui coûta la vie à 30 000 personnes, avait épargné Juana, qui, le premier instant de terreur et d'égarement passé, se dirigea vers son logis. Elle avançait, glissant entre les pierres éboulées, les poutres tombées des toits, les arbres déracinés. Quel spectacle !... Aux débrit des murailles étaient mêlés des meubles ou plutôt des fragments de meubles. Le feu qui brûlait dans les âtres avant la catastrophe, commençait, en maints endroits, à se communiquer aux boiseries et aux chevrons qui jonchaient les rues, et les flammes rougissaient le nuage que formait la poussière.
Pourtant la marchande d'oranges continuait son chemin : elle était brave et résolue !
Mais la voilà qui s'arrête, palpitante... Devant un hôtel effondré, près d'une voiture aplatie sous le poids d'un chapiteau de marbre, elle aperçoit une femme gisante. "Dona Maria" s'écria-t-elle. Elle approche. Dieu soit loué ! la bonne dame respire encore et ne semble même pas blessée. La fillette devine que le cataclysme s'est produit juste au moment où Dona Maria entrait dans son carosse, et qu'elle s'est évanouie de peur. La marchande d'oranges cherche de l'eau ; elle finit par en trouver ; elle baigne le visage de la veuve, et lui prodigue des soins si dévoués, si actifs que bientôt elle ouvre les paupière. "Où suis-je ?" bégaye-t-elle. Peu à peu elle se souvient de ce qui est arrivé, elle comprend qu'un désastre inouï, une convulsion du sol a bouleversé Lisbonne, elle reconnaît Juana.
"Suis-je donc sauvée ? demande-t-elle faiblement.
- Oui, oui, vous l'êtes.
- Par toi, mon enfant. Mais où irai-je à présent ? Mon logis, hélas ! n'est plus que cendres...
- Le mien est à deux pas d'ici, et sûrement il n'est point démoli. Pouvez-vous marcher, Madame ?
- Essayons."
Elle se lève péniblement.
"Appuyez-vous sur moi, dit la fillette. Je suis très forte, vous verrez."
Lentement et après beaucoup de pauses, on atteint une humble cabane en planches construite au centre d'un terrain vague. La chaumière était nue, mais propre. Elle ne renfermait qu'un seul meuble : un lit, ou plutôt une paillasse sur un cadre en bois. Dona Maria s'y étendit, et sa gentille compagne dormit à ses pieds, enveloppée dans une vieille natte.
Durant trois jours, la veuve n'eut pas assez de forces pour sortir. Dès qu'elle se sentit remise de ses émotions :
"Adieu, dit-elle à sa jeune hôtesse en l'embrassant avec tendresse. Je me rends chez mon banquier qui garde chez lui toutes mes valeurs, tout mon argent... Fasse le ciel qu'il vive encore, et qu'il me soit possible de te récompenser !..."
Une semaine s'écoula sans que la fillette entendit parler de Dona Maria ; elle ne s'expiquait pas ce silence qui tourmentait beaucoup son âme tendre. Un matin, on frappa enfin à la porte de la hutte, et une femme âgée, voûtée, misérablement vêtue, dit :
"Venez avec moi, ma belle, chez une personne qui vous attend.
- Oh ! volontiers. Laissez-moi seulement prendre ma corbeille et mes oranges, car je tâcherai d'en vendre en rentrant. Partons !"
Conduite par l'inconnue, Juana traverse la ville en deuil, longe des rues dévastées et fumantes encore, et de tous côtés l''image de la désolation et de la mort s'offre à ses regards ; elle pénètre après son guide dans une demeure d'apparence modeste située sur une place étroite encombrée de ruines.
"C'est ici, au troisième. Montez, mon enfant."
L'esclier était raide et noir. Juana dut franchir les degrés à tâtons, et finit, tout en haut, par distinguer une porte. Elle la poussa. "Ah ! Dona Maria, je vous revois !" Elle s'élance, joyeuse ; elle embrasse son amie qui sanglote et se tait.
Alors la petite marchande jette les yeux autour d'elle ; elle remarque l'exiguïté de la chambre, la simplicité du mobilier.
"Eh quoi, Madame, vous si riche, vous qui possédiez un hôtel et des chevaux, vous vous êtes logée ainsi ?
- Hélas ! le sort m'a réduite à cela. Ma maison n'existe plus.
- Mais votre banquier, chez qui vos valeurs étaient en dépôt ?...
- Il a été écrasé par la chute de son toit, et les murs de l'édifice qu'il habitait jonchent la terre.
- On pratiquera des fouilles, et l'on découvrira peut-être...
- Un incendie s'est élevé parmi les décombres, et à tout consumé.
- Alors... alors... vous êtes complètement ruinée ? s'écria Juana.
- Je suis ruinée !
- Mais j'ai entendu dire que vous aviez envoyé un navire aux Indes...
- Il est perdu.
- Qu'allez-vous faire ?
- Je l'ignore."
La fillette réfléchit une minute, puis, naïvement, elle demanda :
"Si vous veniez avec moi, Madame ?
- Où ?
- Vendre des oranges ! Voyez, j'en ai vingt-quatre. En voici douze pour vous : acceptez-les avec ma corbeille. Moi, je trouverai bien un autre panier. Nous nous associerons ; les bénéfices seront commun, et ma cabane en planches nous abritera toutes deux."
Et la fillette choisissait déjà les fruits les plus beaux et les plaçait sur les genoux de la veuve. Cette preuve d'affection, d'exquise bonté toucha tellement Dona Maria qu'elle se leva, entoura l'enfant de ses bras et la couvrit de caresses. Elle lui expliqua ensuite qu'elle ne voulait point accepter son offre ; qu'elle chercherait un moyen de subsister, mais que celui-ci ne s'accordait ni avec ses goûts, ni avec son âge.
Triste et désappointée, Juana la quitte. Elle erre sur les promenades ravagées, tâche de débiter sa marchandise, mais personne n'écoute ses invitations ni ses prières. Vraiment il s'agissait bien d'oranges !
"On ne m'achètera rien aujourd'hui !" murmure-t-elle, et elle s'engage sur les quais pour regagner sa hutte.
Bientôt elle fut obligée de ralentir sa marche. Un groupe de curieux était réuni devant un gros vaisseau que l'on amarrait à la berge. Les assistants s'émerveillaient, et l'on entendait mille exclamations de joie et d'étonnement : "Le San Salvador ! Le San Salvador ! - Est-ce croyable ! - On le prétendait naufragé ! Le voilà ! - C'est lui ! Sa cargaison vaut un million au moins. - Pourquoi a-t-il subi tant de retard ?"
On interrogeait les gens de l'équipage, et ils fournissaient des renseignements. "Nous avons séjourné trois mois au Cap, à cause d'une sérieuse avarie... Les tempêtes nous ont lancés hors de notre route... Les
calmes plats nous ont beaucoup nui... Qu'importe, à cette heure ! Nous somme de retour, et le chargement est intact..." Oh ! que le coeur de Juana battait vite ! Elle s'approcha d'un spectateur, et, timidement :
"Monsieur, fit-elle, à qui appartient le San Salvador ?
- A Dona Maria Corazon.
- Est-elle avertie de l'entrée au port de son navire ?
- Oui, oui. Pérez, qui était son intendant avant le tremblemetn de terre et qui connaît son domicile actuel, a couru lui annoncer la chose."
La petite fille bondit de joie.
L'enfant oubliait sa propre misère ; elle soupa gaîment d'un morceau de pain, et s'endormit tranquille en répétant : "Ses larmes sont séchées... Tant mieux ! Tant mieux !"
Le lendemain, dès les premières lueurs du soleil, elle arrangea sa corbeille, et, comptant avoir meilleure chance que la veille, elle se disposa à sortir. Mais à peine eut-elle franchi le seuil; qu'elle recula fort étonnée. Dona Maria était devant elle.
"Ah ! ma chérie, ma chérie, si tu savais !...
- Je sais tout. Le San Salvador est à Lisbonne.
- Tu te figures mon bonheur, n'est-ce pas ?
- Je me le figure et le partage.
- Je reconnais là ta tendresse... Mais, dis-moi, lorque tu m'as offert douze oranges, combien en avais-tu ?
- Vingt-quatre.
- Et si, au lieu d'avoir vingt-quatre oranges, tu avais possédé d'immenses trésors, n'aurais-tu pas voulu m'en céder la moitié, ne m'aurais-tu pas engagée quand même à m'associer avec toi ?
- Bien sûr !
- Alors, mon enfant, je prétends imiter ton exemple. Tu t'es dépouillée à mon profit : je ne serai pas moins généreuse que toi, et ma richesse deviendra la tienne. Suis-moi ! Je suis veuve, sans famille, sans héritier. Suis-moi ! Je t'aime et je t'adopte. Tu ne me quitteras plus, désormais, et tu m'appelleras ta mère. Suis-moi, ma fille !"
Et Dona Maria emmena l'enfant, à la fois confuse et ravie ; elle la fit soigneusement instruire et la rendit la plus heureuse des créatures. Souvent, lorsque Mlle Juana Corazon passait en calèche, vêtue d'une robe élégante, les badauds de Lisbonne se poussaient du coude et chuchotaient :
"Vous voyez cette belle personne dans cette voiture ? Elle est millionnaire, et ce luxe qui l'environne, cette opulence princière, devinez un peu pour combien elle se l'est procurée ?... Vous ne devinez pas, hein ? - Pour douze oranges, Monsieur, pour douze, parole d'honneur !"
H. GUY
08 juin 2008
Histoire de sorcier - Hier... en 1892
Une riche marchande, nommée Gertrude, était veuve et se trouvait à la tête d'une maison importante et d'une nombreuse famille ; mais, depuis la mort de son mari, qui avait été un homme actif et laborieux, elle voyait chaque jour augmenter ses dépenses et diminuer ses revenus ; enfin, les choses allaient de telle sorte, que tout à coup, elle fut prise de la terreur de voir le bien de ses enfants fondre dans ses mains.
Dame Gertrude était d'un esprit simple et craignant Dieu, mais sans haute portée dans les idées ; aussi, ne sachant comment faire pour sortir de ce mauvais pas, elle se résolut à aller consulter un sage ermite qui était retiré sur le versant d'une montagne située tout à côté du pays qu'elle habitait. Elle le trouva se chauffant au soleil et plongé dans une méditation profonde.
Notre marchande le salua respectueusement, lui demanda pardon de venir l'importuner, et lui exposa le but intéressé de sa visite.
- Qui est-ce qui veille sur votre maison ? lui demanda le sage après avoir écoutée avec une grande attention.
- C'est une brave et honnête femme, qui a toute autorité sur mes commis, mes servantes et mes valets, répondit dame Gertrude.
- Et qui tient votre caisse ? enfin, qui balance vos recettes et vos dépenses ? demanda encore l'ermite du même ton.
- Depuis la mort de mon mari, c'est un caissier que j'ai pris pour cela, mon père, fit la riche marchande, fort surprise de devoir subir cet interrogatoire.
- Attendez un peu, dit alors l'ermite en se levant et sans paraître remarquer la surprise de sa visiteuse, je vais aller vous chercher un remède souverain contre les maux qui vous affligent.
Il revint quelques instants après avec une petite baguette de coudrier entre les mains, et, la donnant à dame Gertrude :
- Tenez, lui dit-il, prenez ceci, et, pendant un an, vous porterez trois fois dans la journée, de plus, une fois de très grand matin et une autre fois le soir très tard, cette baguette de coudrier dans la cave, dans la cuisine, dans les celliers, dans les greniers, dans les écuries, enfin dans tous les endroits de votre maison qui contiennent une part de vos richesses, car vous savez que le coudrier a le dont de faire découvrir les trésors ; il vous aidera donc à conserver les vôtres. De plus, il faudra que vous restiez avec elle durant une heure, chaque après-midi, dans le bureau où travaille l'homme chargé de vos dépenses et de vos recettes : et je suis convaincu qu'avant peu vous m'apporterez des remerciements pour l'infaillible recette que je viens de vous donner, car cela n'a jamais manqué son effet.
Dame Gertrude qui connaissait la sagesse de l'ermite et qui savait fort bien qu'il n'eût pas commis l'inconvenance de s'amuser à ses dépens, partit triomphante avec sa baguette dont elle fit usage sur-le-champ, et dont elle se trouva très contente, car ce talisman lui fit découvrir tout d'abord, dans la cave, l'improbité d'un valet qui lui volait son vin ; puis, dans l'écurie, la paresse des palefreniers, qui laissaient les chevaux sans être étrillés jusqu'au milieu du jour ; et enfin, continuant la promenade ordonnée, la négligence de sa fille de basse-cour qui avait oublié de traire les vaches.
- Ouais ; se dit-elle, le bon ermite a bien raison, sa baguette est vraiment merveilleuse, et je veux continuer à m'en servir comme il me l'a ordonné. Ce qu'elle fit résolument ; et, dès le lendemain elle chassa plusieurs servantes qu'elle avait surprises faisant bombance au lieu de travailler ; aussi le travail n'en alla-t-il pas plus et sa maison fut-elle soulagée d'autant. Ce jour-là aussi elle songea, en allant dans le bureau pour y faire sa station ordonnée, qu'elle s'ennuierait beaucoup moins en employant l'heure qu'elle devait y rester à examiner les comptes de la maison que si elle la passait inoccupée. C'était une chose qu'elle avait toujours négligé de faire jusque-là ; aussi le caissier fut-il saisi non seulement de stupeur, mais encore de frayeur, quand elle lui demanda de lui montrer ses livres, car il s'y trouvait de nombreuses erreurs tout à fait au désavantage de la riche marchande.
Dame Gertrude s'en aperçut aussitôt, et, entrant dans une violente colère, elle chassa le caissier sur l'heure ; force lui fut donc de prendre sa place provisoirement d'abord ; mais remarquant que ce travail lui causait peu de peine et lui rapportait de grands profits, elle se décida à le remplir toujours ; de même, elle congédia la surveillante de la maison, dont la baguette de coudrier remplissait si bien l'office.
Un an se passa ainsi, et quand Dame Gertrude fit le bilan de sa caisse, elle s'aperçut que cette fois, c'étaient ses dépenses qui étaient moindres et ses recettes beaucoup plus considérables. Enchantée de cette découverte, la bonne femme reconnaissante s'en alla remercier l'ermite du miracle qu'il avait opéré chez elle.
Celui-ci la reçut souriant affectueusement, car on s'attache toujours aux gens que l'on oblige.
- Et faites-vous sans la moindre peine les visites que je vous ai commandé de faire ? lui demanda-t-il avec bonté.
- Oui, certes, mon père, et je n'y trouve pas le plus léger ennui, au contraire ! répondit avec empressement dame Gertrude ; car, même quand je suis souffrante, je ne manque pas un seul jour de promener de la cave que grenier la baguette magique que je dois à votre générosité, et ma santé elle-même s'en est trouvée fort bien, je vous assure !...
L'ermite se prit à sourire de plus belle en entendant la riche marchande parler ainsi.
- Laissons-là cette plaisanterie, ma fille, lui dit-il enfin en lui pressant les mains avec une gravité affectueuse, car cette baguette n'est rien par elle-même et je vous ai fait croire à sa fausse vertu que pour vous décider, en frappant vivement votre imagination à surveiller vos affaires au lieu de vous en rapporter à autrui ; car ce qui ruinait votre maison, c'était le désordre, et ce qui l'enrichira et la rendra prospère à jamais, ce seront l'ordre et la vigilance dont vous avez pris l'habitude, grâce à ma baguette de coudrier.
Adieu, ma chère enfant, n'oubliez pas mes avis, ni la baguette de l'ermite.
Comtesse DE BASSANVILLE
05 juin 2008
Pour la fête de Papa
Voici quinze jours que la maison a pris des airs mystérieux. On y complote et cachotte dans tous les coins. A chaque instant, on est arrêté par une porte close, et l'on trouve fermés des tiroirs qui d'habitude ne le sont jamais. Que se passe-t-il donc ? - C'est bien simple, la fête de papa n'est pas loin, et les enfants préparent leurs surprises. Dans un vieux tiroirs se dissimule un paquet soigneusement ficelé, et, derrière cette porte qui ne veut pas s'ouvrir, quelqu'un s'est mis en cellule pour achever une superbe carte géographique.
Voyant tous ses frères et soeurs affairés, Bébé n'a pas voulu demeurer en reste. Depuis plusieurs jours, il disparaît à ses heures, et personne n'a jamais pu savoir où il se cache. Il a trouvé dans le grenier, derrière le pigeonnier, un petit réduit où il va, lui aussi, travailler pour papa. Que peut-il bien avoir sur le chantier ? C'est son secret à lui...
Mais la veille du grand jour est arrivée. Les enfants sont allés dormir en recommandant à la vieille Lisette de les réveiller de très bonne heure pour surprendre papa dès son réveil. Quant à Bébé, il a grimpé sur les genoux de Lisette, lui a donné deux gros baisers, et lui a dit à l'oreille : "Moi, tu me réveilleras de très bonne heure... mois un quart."
Le lendemain, au petit jour, tout ce jeune monde s'habille en hâte, s'agite et se presse à la porte de papa, prêt à entrer au premier signe. Enfin, une petite oreille collée à la serrure croit avoir entendu du bruit dans la chambre. C'est le moment : et tous, chargés de bouquets, de boîtes, de travaux d'art, font irruption dans la pièce. On couvre de fleurs le lit paternel et l'on y entasse les présents. Puis, au déballage de ces précieux objets, ce sont des embrassades, des exclamations sans cesse renouvelées.
Jusqu'ici Bébé n'a pas encore donné. Il se tient à l'écart et, les mains derrière le dos, il observe ce qui se passe. Une fois le mouvement apaisé, il s'avance un peu timide et, sous l'oeil étonné de ses aînés, présente un rouleau de papier gris passablement chiffonné... et une lettre.
En dépliant le papier, papa y trouve une tapisserie multicolore, sans forme précise, ni dessin, d'un effet inénarrable.
Quant à la lettre, elle porte comme adresse des pattes de mouches, et, à l'intérieur, quatre pages pleines des mêmes signes, ainsi que plusieurs pâtés. Bébé, soit dit tout bas, est absolument illettré. A la vue de ces cadeaux, les grands frères rient aux éclats, et l'enfant, interloqué, fond en larmes.
Mais papa, très ému, soulève entre ses bras, le pauvre petit, l'embrasse tendrement et lui dit : "Merci, cher Bébé, console-toi, ne pleure pas, ton cadeau me fait un plaisir immense ; je ferai faire des pantoufles avec ta jolie tapisserie, et, je garderai ta lettre dans mon portefeuille ; car je sais lire cette écriture-là. Tu as voulu m'écrire que tu m'aimais ; et c'est là aussi ce que tu as cousu dans ta tapisserie, avec de la laine rouge, bleue, verte et jaune. Cela suffit. Plus tard, tu m'offriras, comme tes frères, des ouvrages plus parfaits et des voeux écrits en style soigné. Puisses-tu y dire toujours avec le même coeur : "J'aime mon papa !"
Charles WAGNER
22 mai 2008
La bobine merveilleuse
Notre impatience fait souvent notre malheur.
Un petit prince fut un jour réprimandé sévèrement par son précepteur. Le soir, il songeait tristement qu'on est bien malheureux d'être enfant parce qu'il faut obéir. Il aurait voulu être déjà un homme.
Tout en pleurant, l'enfant s'endormit. Le lendemain en s'éveillant, il vit à côté de lui une jolie bobine de soie qui brillait aux rayons naissants de l'aurore. Surpris, il allait la saisir, quand de la bobine une toute petite voix s'échappa et murmura les paroles suivantes : "Prends garde, enfant, prends garde ! Le fil merveilleux qui s'enroule autour de moi représente la suite de tes jours. Vois-tu, à mesure que les instants s'écoulent, ce fil se déroule et se dévide. Hier, tu souhaitais pouvoir à ton gré hâter ta vie. Je t'en donne le pouvoir. Mais rappelle-toi que ta main, qui peut dévider ce fil tout entier en instant, ne pourra en pelotonner de nouveau un seul brin."
Le petit prince regarda la bobine sans oser y toucher. Puis il s'enhardit et il tira un petit bout de fil seulement de manière à passer un jour et il se revit près de s'endormir dans le lit où il venait de s'éveiller : "Un jour, pensa-t-il, ce n'est pas assez, je veux grandir et être homme !"
Saisissant la bobine, il se mit à tirer le fil et il se vit devenu jeune homme, avec la barbe au menton. Il était roi ; des conseillers et des courtisans l'entouraient et lui parlaient des affaires de l'Etat.
Ce fut d'abord une grande joie pour lui. Puis il voulut être marié, avoir des enfants... et déjà il se voyait père de famille. Enfin, impatient de voir ses enfants grandir, de nouveau il tire le fil de la bobine et ses années passent emportées dans un tourbillon. Après chaque désir rassasié, il en voyait renaître un autre, plus ardent, et de nouveau la bobine tournait entre ses doigts et de nouveau le fil se dévidait.
Or, il arriva qu'un jour, derrière le fil de soie, le bois doré de la bobine se montra tout à coup. Le roi en fut surpris et effrayé ; il osait à peine regarder le fil qui se déroulait tout seul, lentement. Que n'eût-il pas donné pour pouvoir pelotonner de nouveau un brin de fil sur la bobine qu'il regardait avec tristesse !
La petite voix se fit encore entendre.
"Ô prince ! les jours passés ne reviennent point. Tu as dépensé ta vie follement ! Elle te paraît vide : c'est que tu ne l'as point remplie de bonnes actions ; elle te paraît malheureuse : c'est que tu n'as point su l'employer utilement. Ton impatience, au fond, c'était de la paresse, c'est pour échapper à la tâche journalière que tu as voulu vivre vite. Va, si tu n'es pas heureux, c'est que tu ne l'as pas mérité."
J.M GUYAU - Ecrivain philosophe français, mort en 1888.
20 mai 2008
L'âme du licencié Garcia
Avant que d'entendre l'histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je vais te faire.
Deux écoliers allaient ensemble de Penafiel à Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s'arrêtèrent au bord d'une fontaine qu'ils rencontrèrent sur leur chemin. Là, tandis qu'ils se délassaient après s'être désaltérés, ils aperçurent par hasard auprès d'eux, sur une pierre à fleur de terre, quelques mots déjà un peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu'on venait abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l'eau sur la pierre pour la laver et ils lurent ces paroles castillanes : "Aqui esta encerrada el alma del licenciado Pedro Garcias : ici est enfermée l'âme du licencié Pierre Garcia."
Le plus jeune des écoliers, qui était vif et étourdi, n'eut pas achevé de lire l'inscription, qu'il dit en riant de toute sa force : "Rien n'est plus plaisant ! Ici, est enfermée l'âme... Une âme enfermée !... Je voudrais savoir quel original a pu faire une si ridicule épitaphe !" En achevant ces mots, il se leva pour s'en aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même : "Il y a là-dessous quelque mystère, je veux demeurer ici pour l'éclaircir." Celui-ci laissa donc partir l'autre, et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout autour de la pierre. Il fit si bien qu'il l'enleva. Il trouva dessous une bourse de cuir qu'il ouvrit. Il y avait dedans cent ducats, avec une carte sur laquelle étaient écrites ces paroles en latin : "Sois mon héritier, toi qui as eu assez d'esprit pour démêler le sens de l'inscription, et fais un meilleur usage que moi de mon argent." L'écolier, ravi de cette découverte, remit la pierre comme elle était auparavant, et reprit le chemin de Salamanque avec l'âme du licencié.
Qui que tu sois, ami lecteur, tu vas ressembler à l'un ou l'autre de ces deux écoliers. Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions morales qu'elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage ; mais si tu le lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, l'utile mêlé avec l'agréable.
Le Sage - Préface de Gil Blas
18 avril 2008
Les deux avares
Vous saurez que l'Araca, un vieux "brûle-sardines" qui aurait, pour épargner, partagé un poil par le milieu, ouït dire un jour, qu'au village voisin, un certain Pied-de-Lampe était le roi des épargneurs.
Il est toujours bon d'apprendre. L'Araca, le lendemain matin, vint donc trouver le fameux Pied-de-Lampe pour le questionner un peu sur l'épargne.
Pied-de-Lampe, justement, venait de se lever, et de ses doigts crochus, pour débrouiller ses cheveux, il se peignait avec les ongles.
- Bonjour !
- Bonjour.
- Vous ne me connaissez peut-être pas, lui dit l'Araca, je suis l'Araca.
- L'Araca ! diable, si ! lui fit Pied-de-Lampe, j'ai entendu parler de vous, qui, paraît-il, êtes un maître pour faire courir la brouette. (Pratiquant l'usure)
- Tout à votre service, reprit l'Araca. Voici donc pourquoi je venais. On m'a appris l'autre jour que, vous non plus, compère, vous ne gaspillez point le vivre, et - vous savez que la Vieille ne voulait jamais mourir, parce que toujours elle apprenait, - je suis ici pour l'honneur, l'avantage en même temps, de faire votre connaissance et pour m'instruire dans cette grande science qui s'appelle l'épargne.
- Tout à votre service ! répliqua Pied-de-Lampe, en lui touchant la main ; vous n'avez pas déjeuné ?
- Non.
- Eh, bien, compère, vous déjeunerez avec moi ; et, si vous le permettez, je vais sortit un moment pour acheter quelque pitance.
- Je vous accompagnerait, lui dit l'Araca, car, si cela ne vous fait rien, j'apprendrai ainsi à marchander.
- Allons.
- Allons.
Et nos deux grigous, traînassant la savate, partent pour le marché. En passant devant le fournier : (boulanger)
- Il est bon aujourd'hui, votre pain ?
- Ah ! dit Gâte-Pâte, aujourd'hui nous avons bien pétri : quand vous goûterez le pain, voyez-vous, c'est un beurre...
Et, se tournant vers son compagnon :
- Qu'en dites-vous ? fit Pied-de-Lampe, tout en ricanant de côté, puisque le beurre est meilleur que le pain, si donc nous allions acheter du beurre ?
- Allons acheter du beurre.
Et, zou ! patin, patan, ils vont chez dame Greset, la marchande de beurre :
- Bonjour, dame Greset, nous voudrions un peu de beurre... Il est bon, aujourd'hui, votre beurre ?
- Mon beurre ? Voyez, tâtez-le ; c'est fin comme de l'huile !
- Qu'en pensez-vous ? fit ce finaud de Pied-de-Lampe à son collègue l'Araca, puisqu'il paraît que l'huile est plus fine que le beurre, si nous allions acheter de l'huile ?
- Sus ! Allons acheter de l'huile !
Et ils entrent chez tante Bougnette :
- Bonjour, tante Bougnette, nous voudrions un peu d'huile... Votre huile est bonne au moins ?
- Mon huile ? Regardez-là : c'est limpide, c'est clair comme de l'eau de roche.
- Tiens ! dit Pied-de-Lampe, sommes-nous pas des nigauds ? Puisque la bonne eau est plus claire que l'huile, eh ! allons déjeuner à la fontaine !
Et, cela dit, tous deux allèrent, de ce pas, boire à la grande fontaine ; et il déjeunèrent de cette façon.
Conte Provençal par Frédéric MISTRAL
16 avril 2008
L'histoire du sufficit
Ce devait être peu avant le jour de l'orage sous le moulin, Monseigneur faisait sa tournée pastorale. Il allait à Ambert où tous les curés des environs l'attendaient pour la confirmation, quand ; sur le grand chemin, au lieudit Chez-Servy, une roue de son carrosse se rompit. Les chemins d'alors n'étaient pas ferrés et unis comme ceux de maintenant : des bourbiers où l'on enfonçait jusqu'au moyeu et des pointes de rochers à s'y rompre le col.
On alla quérir le charron du Monestier. Le temps passa, midi approchait ; il fallut que Monseigneur montât pour y aller dîner au village qui dominait sur la butte.
M. le curé se trouvait à Ambert pour la cérémonie, Monseigneur arrivant ainsi, c'était pour la servante le feu à la cure. Elle court tout effarée chercher le magister. Mon Barthélemy vint dans un grand trouble, toucha la main que le prélat lui présentait, ignorant, bonnes gens, qu'il lui fallait baiser l'anneau - "Il ne voit pas souvent des évêques, le bonhomme", fit Monseigneur à son grand vicaire - mais tourna son compliment de si naïve façon qu'il lui fut souri très indulgemment.
- Ne soyez point en soin. Je suis plus que satisfait d'un si bon accueil. Pourriez-vous seulement nous faire préparer un frugal repas ?
Barthélemy salue, s'en va conférer avec la gouvernante plus effarée que jamais à l'idée de préparer le dîner de Monseigneur. On décide de faire appel aux talents de Poule-Courte, qui demeurait porte à porte.
Elle arrive, pointant au bout de nez fouineur au mitan de sa face de pleine lune et, prenant de l'importance, calcule toutes choses. Finalement, elle propose de faire sauter une omelette, de rôtir un poulet, d'ajouter à cela un fromage de chèvre, et pour le fruit, des poires tapées et des noix sèches. Barthélemy va en porter les paroles au prélat.
- Mais cela va, cela va très bien. Une omelette, un poulet, du fromage, des noix et sufficit. (Cela suffit en latin)
- Eh ? Monseigneur, plaît-il ?
- Et sufficit répète Monseigneur avec un sourire.
Le magister de faire un salut bien profond et de retourner à la cuisine.
- Quoi ? qu'est-ce qu'il y a ? Monseigneur n'est peut-être pas content ?
- Il est content, pauvre Dorothée, seulement il demande encore du sufficit.
- C'est plus d'une fois que j'ai préparé des dîners d'évêques, de marquis et même de maréchaux des logis chef, dans de grandes maisons où je faisais une telle cuisine que les voisins se nourrissaient en léchant les murs. Jamais, au grand jamais, personne ne m'a demandé du sufficit. Au demeurant, c'est du latin, cela : les femmes n'ont pas à mordre au latin. Ca vous regarde, Barthaut : allez me quérir ce sufficit ; je l'accommoderai, en sauce ou autrement, si bien que rien plus.
Barthélemy ne savait déguiser nulle chose, même quand il y allait de son intérêt. Il confessa ignorer tout du latin, ce qui le fit mépriser de la Poule-Courte. Celle-ci le poussa hors de "sa" cuisine, lui répétant qu'il eût à satisfaire Monseigneur.
Le pauvre maître d'école sortit sur le coudert (la place) en se vouant à tous les saints du paradis. Enfin, il eut une inspiration : "Gaspard sait le latin comme celui qui l'a fait. Il me tirera de peine !" Un des gamins qui jouaient au saute-l'âne sur la place part tout courant pour le bourg de Saint-Amand, lequel n'est pas à trois quarts de lieue du Monestier par la traverse.
Gaspard arrivé, le magister lui déduit la chose sur le coudert même, le regardant avec les yeux qu'on fait à un homme qui tient votre salut dans sa manche.
- Quoi, c'est là que le bât vous blesse ? C'est pour ça que vous me faites venir si grand train de chez moi où j'ai laissé des pois au lard sur la table ? Un sufficit ? Sachez que c'est une queue d'âne, et ne me tarabustez plus la cervelle.
- Une queue d'âne, mon enfant ? Monseigneur peut-il avoir affaire d'une queue d'âne ? Comment veux-tu ?...
- Que vous êtes bon ! Est-ce à vous de savoir le pourquoi de la chose ? Il doit vous suffire que Monseigneur l'ai demandé. La soumission, l'obéissance ne sont-elles pas de toutes les vertus les plus recommandables ? Je m'en doute qu'il veut justement voir si vous lui obéirez sans réflexion.
Sur ce chapitre il prêcha si bien que, bientôt, le magister s'inquiéta seulement de se procurer la queue requise.
- Hé, n'y a-t-il pas là l'anichon gris de la Poule-Courte ? Tandis qu'elle fricote, je m'occupe de la bourrique. Puis vous mettez le sufficit dans un grand plat de faïence à fleurs, le plus beau que vous puissiez trouver, vous l'apportez vous-même sur la fin du repas, couvert d'une serviette blanche, et voilà Monseigneur content de son bedeau !
Tout alla de la sorte. On dressa le couvert fort proprement dans la salle à manger dont les fenêtres donnaient sur la verte allée d'Ambert, pays d'agréable représentation où la Dore fait cent tours parmi les prairies et les bocages au pied des belles montagnes. L'omelette était dure comme une couverture doublée ; le poulet, un coq d'assez mauvaise vie, pour avoir trop couru sur la place, coriace comme un vieux corbeau. Monseigneur achevait de casser quelques noix poudreuses quand Barthélemy apporta le plat qu'il découvrit avec révérence.
- Qu'est-ce là ? demanda Monseigneur en considérant la queue d'âne.
- C'est le sufficit, Monseigneur. Votre Grandeur me pardonnera si la queue n'est pas plus grosse ; il n'y a pas beaucoup d'ânes en nos petits pays.
Ce disant le pauvre regardait humblement du côté du grand vicaire, lequel sautait tout cramoisi sur sa chaise ; sans doute parce que le sufficit n'était pas de ces beaux, de ces grands... Mais Monseigneur, devinant la simplicité du bonhomme, apaisa d'un geste son compagnon. Il fit asseoir le Barthaut près de lui et le confessa si finement que le pauvre déballa tout le paquet. Et quand Monseigneur se leva pour partir, il se dit charmé de ce naïf entretien.
- Vous ne savez pas le latin, mais ne regrettez pas de n'avoir point cette science. Je vous donne ma bénédiction de grand coeur, et, de retour à Clermont, je vous enverrai un petit souvenir.
De fait, un mois après, Barthélemy reçut un ballot par le roulage. Et quand l'ayant ouvert, il y trouva des livres, - il avait dit à Monseigneur sont goût pour la lecture,- il fut le plus surpris et le plus ravi des hommes.
Henri POURRAT - "Gaspard des Montagnes"
