Des contes et légendes

Mais aussi des histoires pour apprendre la morale de façon ludique.

18 décembre 2009

CRACUS - Légende Historique

dragon3Non loin de la Vistule on voit encore aujourd'hui une haute montagne, appelée Wavel, dont une des cavernes servait jadis, dans les temps les plus reculés de l'histoire légendaire, de retraite à un dragon qui ravageait le pays, dévorant tout ce qui se trouvait sous ses pas : brebis, chevaux, enfants, les hommes eux-mêmes. Toute la contrée était dans une profonde désolation, et tel était l'effroi de la population, que personne n'osait plus sortir de sa demeure. En vain, on avait tâché de combattre le fléau. Plus d'un songeait à émigrer pour aller chercher ailleurs la sécurité ; mais lorsqu'on se rappelait tous les efforts qu'il avait fallu mettre en oeuvre pour s'établir là, on ne pouvait se décider à quitter ce coin de terre où l'on était né, que l'on avait péniblement défriché à la sueur de son front. Le sol que baigne la Vistule est, au reste, d'une grande fertilité, la terre y donne en abondance des produits de toute nature. Aussi, malgré les maux qu'ils avaient à souffrir, les habitants ajournaient-ils de semaine en semaine leur départ, cherchant ensemble un moyen de défense et de salut.
Un jour qu'ils avaient, en assemblée publique, longtemps délibéré sur ce sujet, un d'eux conseilla d'apaiser le monstre en lui offrant quelque proie qui lui fût agréable. "Donnons-lui, dirent-ils, à dévorer chaque année une des plus belles filles du pays."
Cette proposition fut d'abord repoussée avec horreur, mais quand on se fut avoué qu'il n'y avait pas d'autres ressources et qu'à ce prix seul on pouvait acheter la tranquillité, on se rangea de cet avis. Il fut donc convenu qu'après les travaux des champs on convoquerait toutes les jeunes filles en un même endroit.
Au jour indiqué, elles se trouvèrent au rendez-vous, parées comme pour célébrer la fête de Marzama, déesse à laquelle il était d'usage d'offrir des présents de toute nature afin qu'elle rendît la saison favorable et chassât les fléaux qui pouvaient menacer la contrée. Les vieillards s'étaient assis au pied d'un arbre pour choisir la jeune fille la plus belle. Toutes passaient devant eux, tremblantes d'émotion et croyant qu'on allait donner une couronne à celle qui l'emporterait en beauté sur ses rivales. Rougissantes, baissant la tête, elles défilaient sous les regards des juges. Elles étaient ornées de leurs plus riches vêtements, de leurs plus gracieuses parures, des fleurs dans les cheveux, un collier de perle ou de corail au cou.
Le cortège se déroulait lentement. Tout à coup, il y eut une halte. Deux jeunes filles, deux amies, s'étaient arrêtées devant les vieillards. Elles étaient unies depuis leur enfance, partageant leurs jeux et leurs joies, n'ayant point de secrets entre elles. L'une était la fille d'un veuve riche ; l'autre, au contraire, était orpheline, ayant perdu son père et sa mère et n'ayant plus aucun parent. Elles portaient le même costume : un corsage bleu, une jupe plissée, un tablier de couleur voyante. La jeune fille riche avait un collier d'ambre, la petite pauvresse pour toute parure avait enfilé des baies rouges qu'elle s'était attachées au cou.
Leur vue éblouit les spectateurs.
- Elles sont ravissantes, s'écria l'un des vieillards. Notre choix doit irrévocablement se fixer sur l'une ou l'autre.
- C'est d'elles que nous attendons notre salut. Il faut que l'une d'elles se sacrifie au salut de nous tous.
Etonnés de ces paroles, Bojenna et Slava, - c'étaient les noms des deux jeunes filles, - demeurèrent un instant interdites, puis, comme si elles obéissaient à un pressentiment, elles voulurent prendre la fuite, mais le plus âgé des vieillards les retint.
- Voisins, s'écria-t-il, décidons-nous ; toutes les deux sont également belles, laquelle faut-il choisir ?
Il ne se trompait pas. Bojenna était d'une beauté remarquable ; elle avait les yeux noirs grands et brillants, les dents d'une blancheur d'ivoire. Ses cheveux de jais pendaient en longues boucles soyeuses jusqu'à terre. Slava avait les yeux bleus, la chevelure blonde, pareille aux rayons du soleil et retombant en tresses sur ses épaules. Tous les regards se fixaient sur elles, on ne savait à quoi se résoudre. Enfin l'un des assistants dit :
- Ne vaudrait-il pas mieux les garder toutes les deux ? Nous les mènerons à l'entrée de la caverne. Le monstre lui-même prendra celle qu'il préfère.
Saisies de frayeur, les jeunes filles demandèrent où était cette caverne dont on venait de parler.
- Et de quelle caverne peut-il être question, si ce n'est celle du dragon ? répartit un des vieillards.
- Mais dans quel dessein voulez-vous nous conduire à cet antre redouté ? disaient-elles d'une voix tremblante, tandis que la pâleur couvrait leur visage effaré.
- Nous voulons être affranchis des cruautés du monstre, reprit le vieillard avec autorité.
- Et comment espérez-vous, disaient-elles, vous y soustraire.
- Nous ne voulons pas qu'il dévore nos bestiaux, répondit le vieillard.leila
- Mais comment l'en empêcherez-vous ? balbutièrent-elles.
- Vous le saurez bientôt. Pour le moment votre devoir est de nous obéir sans nous interroger.
Pendant ce temps, les autres jeunes filles avaient continué de défiler et étaient arrivées à un petit bois où elles s'arrêtèrent. La veille on avait fait de nombreux préparatifs pour la fête qui avait lieu aux approches du jour de l'an et au jour même qui correspond à la Noël. La mère de Bojenna avait pris part à ces apprêts. Les gâteaux de miel, les petits cochons de lait, les laitages étaient prêts. Elle n'attendait plus que le retour de sa fille. Mais celle-ci n'arrivait point. Impatiente, elle courut à sa rencontre. Ne la voyant pas, elle allait rebrousser chemin, lorsqu'elle entendit des cris, des lamentations. Il n'y avait pas à en douter : c'était bien sa fille qui appelait au secours. Elle arriva en courant à l'endroit où les deux jeunes filles étaient liées à l'arbre et les trouva tout en larmes.
Lorsqu'elle apprit que les deux victimes étaient destinées à être livrées au monstre, elle poussa un grand cri et faillit s'évanouir :
- Ma fille ! livrée à ce dragon ! Ah ! périsse le pays plutôt que de laisser commettre ce crime !
Tout en poussant ces exclamations, elle cherchait à défaire les liens, mais sans pouvoir y parvenir. Sur ces entrefaites, le plus âgé des vieillards, après l'issue de la délibération, s'approcha de l'arbre, avec l'intention d'emmener les deux jeunes filles, de les conduire dans sa demeure et les y garder à vue jusqu'au lendemain, puis de les mener à la caverne. La mère s'efforça de lui arracher Bojenna, et n'ayant point d'arme, elle ramassa une poignée de sable qu'elle lança dans les yeux du vieillard. Aveuglé, il ne put résister, mais il essaya de calmer la pauvre femme qui s'était jetée sur lui et lui serrait la gorge des deux mains comme dans un étau.
- Je veux que l'on délie ma fille, je l'exige ! criait-elle.
Il répondit par un ricanement.
- Quel mal lui avons-nous fait ? dit-il.
- Quel mal ? Vous voulez la livrer au dragon.
- Qui vous l'a dit ?
- Vous ne me tromperez pas.
Voyant que toute feinte était inutile, il se dit : "Peut-être ferais-je mieux de lui rendre sa fille, aussi bien le monstre ne réclame qu'une seule victime." Puis, s'adressant à la femme :
- Mets la main dans ma poche, tu y trouveras un couteau avec lequel tu pourras couper toi-même les liens.
Avec une grande précaution, mais sans cesser de se méfier et sans déesserrer l'une des mains qui étranglait le vieillard, elle prit le couteau de l'autre main, puis elle s'élança d'un bond vers l'arbre et en un clin d'oeil les liens de sa fille furent coupés. Avant que le vieillard eût eu le temps de se raviser, elle avait pris la fuite avec Bojenna.
- Et Slava ? cria la jeune fille, lançant à sa mère un regard suppliant.
Mais sa mère ne l'écoutait pas et l'entraînait. Bojenna, elle-même, dominée par la terreur, se contenta de jeter tristement un regard d'adieu à son amie et se laissa emmener sans résistance.
Se voyant délaissée, Slava pleurait. Elle s'était crue si proche de la délivrance et maintenant elle était abandonnée à jamais. Ses pensées se portaient vers son passé, elle songeait à sa mère, à ses soeurs, qui étaient mortes et que sans doute elle allait revoir dans un monde meilleur et cette espérance lui rendait moins cruelle la perspective de la mort. Pendant ce temps, Bojenna et sa mère avaient atteint leur cabane. En voyant leurs larmes et leur frayeur, les femmes et les jeunes filles, attroupées devant l'habitation, les interrogèrent avec anxiété. Alors on apprit le complot des vieillards ; les mères serraient avec effroi leurs enfants sur leur coeur, dans la crainte qu'on ne vînt les leur enlever.
- Pauvre Slava ! disait-on. Elle n'a personne qui s'intéresse à elle, personne qui songe à la secourir !
tresseParmi les jeunes gens mêlés à la foule, il y avait un apprenti cordonnier, nommé Skouba. En entendant ce qui s'était passé, il ne douta pas un seul instant que les vieillards ne missent leur projet à exécution. Il s'empara d'un grand couteau et se dirigea vers l'endroit où la jeune fille attendait le supplice. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction en ne trouvant pas Slava ! Le vieillard l'avait déjà emmenée et enfermée chez lui. Le pauvre Skouba courut à cette demeure. Il se jeta aux genoux du vieillard, et le supplia de donner la liberté à Slava. Mais toutes ses prières furent inutiles. Le vieillard lui déclara qu'il ne pouvait délivrer la jeune fille ; il ne faisait qu'exécuter la volonté du conseil de la contrée ; il ne pouvait refuser d'obéir, sous pein de s'exposer lui-même à la mort sans sauver la victime. Skouba se retira, mais il ne désespéra pas.
- Le seul moyen, se dit-il, c'est de tuer le dragon, mais pour accomplir ce dessein, je n'ai d'autre arme que la ruse. Eh bien ! j'y aurai recours.
Il imagina alors de prendre une peau de mouton, de la remplir d'arsenic, et de l'offrir au dragon qui la prendrait pour un animal vivant, quand le monstre quitterait au matin sa caverne pour chercher pâture, comme de coutume. Restait à savoir comment Skouba pourrait s'emparer d'un mouton, d'un agneau, et où il trouverait de l'arsenic. Skouba était pauvre, il n'avait aucun argent qui lui permit d'acheter ce dont il avait besoin pour réaliser son projet.
- Ah ! se dit-il, à quoi bon imaginer des expédients, si je ne puis les mettres à exécution !
Il demeurait pensif, jetant ses regards autour de lui, quand ses yeux s'arrêtèrent sur une maison qui s'élevait au loin sur une colline. C'était la demeure d'un très bon et très riche seigneur qui s'appelait Cracus et qui s'était établi dans cette contrée avec toute sa famille. A la vue de cette habitation, l'espoir entra dans le coeur de Skouba ; il courut vers la colline et se précipita tout ahuri dans la salle où Cracus se trouvait. Il tomba à genoux et s'écria :
- Bon seigneur, secourez l'orpheline ! Si vous ne le faites à l'instant, elle sera dévorée par le monstre.
Alors l'apprenti cordonnier raconta brièvement comment la jeune fille avait été garrottée, puis enfermée ; puis il expliqua ce qu'il avait projeté pour faire périr le dragon. Cracus l'écoutait, sans l'interrompre, avec la plus vive attention. Il eut pitié du chagrin du jeune homme et du malheur de toute la contrée, et acquiesça au désir de Skouba. Il ordonna sur le champ à ses gens de tuer un mouton, de le dépouiller de sa peau et de la remplir d'arsenic. Quand cet orde eût été exécuté, l'apprenti cordonnier porta la peau à l'entrée de la caverne du dragon, et ce qu'il avait prévu eut lieu.
A peine le monstre fut-il sorti de son antre, qu'apercevant la peau du mouton, il fondit sur la proie et la dévora avec avidité. Bientôt le feu brûla ses entrailles. Il se traîna en rugissant jusqu'au bord de la Vistule, plongea sa gueule dans le fleuve et avala une énorme quantité d'eau. Mais tous ses efforts furent vains. Au bout de quelques instants, l'affreuse bête, qui était naguère la terreur de la contrée, expira. Balayant la terre de sa queue, en proie à une agonie épouvantable, vomissant des flammes, le monstre fut entièrement consumé.
Quand les vieillards arrivèrent, conduisant l'infortunée Slava, le dragon était mort.
Le pays, pour témoigner sa reconnaissance à Cracus, le prit pour roi. Cracus fit bâtire un château sur la montagne de Wavel qui avait été habitée par le monstre. De nos jours encore on y montre la caverne du dragon. Ensuite Cracus fit construire autour de la caverne une grande ville à laquelle on donna, en mémoire du libérateur, le nom de Cracovie. Cette ville fut la résidence du roi de Pologne.
Quant à Skouba, il ne resta pas sans récompense : il épousa la belle Slava.

I. J. KRASZEWSKI - 1890

21 septembre 2009

La Rose

La_rose_et_le_chatLa branche d'héliotrope qui devait orner la belle tapisserie ne grandissait pas sensiblement ; grand'mère était un peu paresseuse ce jour-là, et le petit chat noir assis devant elle s'en était sûrement aperçu, car le regard malicieux de ses yeux verts, émeraudes enchâssées dans du jais, ne quittait pas la mains souvent immobile de la travailleuse.
- Il  est quatre heures, dit, celle-ci en se levant, je ne travaille plus.
Elle roula soigneusement son ouvrage tandis que le minois du chat exprimait parfaitement cette idée : "La tapisserie avancera tout autant."
L'aïeule s'approcha alors d'une de ces commodes antiques, dont les tiroirs ventrus laissent échapper lorsqu'on les ouvre une légère odeur de rose et sont de vraies mines à trésors surprenants, pour les petits enfants admis à y puiser. N'étant parvenue à ouvrir un de ces énormes tiroirs qu'avec beaucoup de difficultés, grand'mère l'enleva pour découvrir l'obstacle. Au fond du meuble, sa main rencontra un petit livre un peu froissé dont les pages jaunies, la couverture pâlie attestaient le grand âge.
Dès qu'elle eut tourné les premiers feuillets, elle tressaillit songeuse tourna les yeux vers le portrait de grand-père. Le sourire bienveillant du vieillard, si beau encore sous ses cheveux blancs, semblait répondre à ses propres pensées et longtemps elle s'attarda dans cette douce contemplation.
Ensuite elle lut avec un intérêt incompréhensible pour Minet, qui trouvait ce vieux livre bien moins beau que ceux de la bibliothèque, les aventures de la Belle au Bois dormant, celles de Peau d'Âne et tous les autres contes qui avaient charmé son enfance.
Mais le jour baissait lentement et elle allait fermer le livre quand elle trouva entre deux pages une fleur fanée, séchée depuis de longues années.
- Que je suis heureuse, dit-elle doucement, la voilà cette rose que j'ai tant cherchée, un des plus précieux souvenirs de lui.
Grand'mère alors ferma les yeux pour mieux penser et tout à coup il lui sembla qu'on parlait près d'elle. La voix fine et claire qui troublait le silence de la chambre venait de la pauvre fleur flétrie.
- Je suis bien laide, n'est-ce-pas maintenant ? disait la rose. Te souviens-tu de ma beauté qui a passé, comme la tienne du reste, ma chère Claire, mais beaucoup plus vite ? Tu es grand'mère et dans toute ta longue vie j'ai tenu une petite place. Veux-tu savoir mon histoire ? Je naquis dans le jardin où tu t'es promenée tant de fois et où tes petits enfants jouent aujourd'hui. J'étais belle alors (je puis le dire sans orgueil, je suis si vieille), mes pétales rosés s'entr'ouvraient avec grâce, retenus par un mignon corset vert, une tremblotante perle de rosée étincelait sur mon sein, ma tige gracile n'avait que de petites épines brunes qui faisaient ressortir ma fraîcheur, trois feuilles d'un vert sombre délicatement découpées me protégeaient.
"Je n'avais jamais vu le jardinier ; et l'arrivée d'un jeune homme dans la grande allée m'étonna beaucoup, mais des fleurs presque fanées et très instruites m'apprirent que c'était M. Georges, le neveu du propriétaire.
"M. Georges s'approcha de moi, me regarda attentivement, puis d'un coup sec me sépara du rosier en disant joyeusement :
"- Je n'ai jamais vu cette espèce de rose, il n'y en a du reste qu'une, elle fera très bien dans mon herbier ; puis il m'emporta.
"A peine née je quittais le beau jardin où j'aurais tant aimé à vivre, et à ma douleur venait encore s'ajouter la crainte, car sûrement je courais un grand danger. J'ignorais ce que c'était un herbier, mais les roses mes voisines, tout en se cachant affolées sous les feuilles, pour ne pas partager mon sort, m'avaient crié que c'était le plus effroyable instrument de supplice, que mon ravisseur, jeune savant comme je le sus plus tard, avait déjà été le bourreau de fleurs nombreuses dont on avait connu les souffrances grâce aux racontars d'un moineau qui avait volé sur les fenêtres du terrible M. Georges.
"Au bout de quelques instants je sentis un certain bien-être, on venait de me placer dans vase de cristal plein d'eau fraîche. J'étais sur une table couverte de livres dans une chambre simplement meublée. Le jeune homme lisait et paraissait m'avoir oubliée ; je commençais à me rassurer quand on frappa à la porte.
" - Entrez ! cria-t-il avec un peu de mauvaise humeur.
"Une domestique pénétra dans la chambre.
" - C'est vous, Marie, que désirez-vous ?
" - Monsieur Georges, n'est-ce pas vous qui avez cueilli une rose presque blanche dans la grande allée ? Celle-ci, tenez, ajouta la femme à cette demande un peu brusque et en me désigant.
" - Puisqu'elle est ici, ce ne peut être que moi ; quel inconvénient voyez-vous à ce que je cueille les fleurs qui me plaisent ?
" - Aucun, monsieur, mais Mlle Claire l'avait vue et désirait la mettre dans ses cheveux pour le bal de ce soir. Elle m'envoie vous la demander.
" - Je ne puis la lui donner, cette fleur est rare, je tiens à la conserver, ma cousine en prendra une autre.
" - Mais, monsieur, toutes les autres sont rouges, et comme mademoiselle est blonde elle ne peut les mettre.
" - Elle est si jolie qur tout doit être bien sur elle ; du reste elle peut choisir une autre fleur qu'une rose.
" - Mais, monsieur...
" - C'est assez discuté pour une telle babiole, je ne cherche pas à contrarier Claire, mais je ne peux sacrifier une rose que je ne connais pas, pour un caprice. Expliquez-lui que c'est impossible.
"La femme de chambre sortit en murmurant.
"Alors, perdant tout espoir d'échapper à l'herbier, je détestai celui qui tuait les roses et faisait pleurer les jeunes filles, car certainement cette jolie cousine Claire (il avait dit qu'elle était jolie) allait beaucoup pleurer.
"Je dois avouer aujourd'hui en toute sincérité, que la douleur de Claire me touchait, que j'étais tout simplement triste et irritée de rester dans cette chambre silencieuse, d'y mourir pour le plaisir d'un savant, quand j'aurais pu me faire admirer sur la tête d'une belle danseuse.
"Je passai une nuit pleine d'angoisse, craignant à tout instant de me sentir arracher un à un mes pétales si délicieusement rosés.
"Le jour vint enfin, M. Georges se remit à travailler. Quel ne fut pas mon étonnement en voyant la femme de chambre si mal accueillie la veille entrer précipitamment sans frapper.
" - Monsieur, dit-elle vivement, venez, mademoiselle est malade, elle a sans doute eu froid en entrant hier et depuis elle a la fièvre.
"Georges pâlit et sortit immédiatement en posant à la domestique de nombreuses questions sur l'état de la malade et j'en conclus qu'il était moins mauvais que je l'avais supposé.
"Quand il revint, il paraissait préoccupé.
" - La rose, la rose, dit-il tout haut, pourquoi répète-t-elle toujours ces mots dans son délire ?
"Puis après un moment de réflexion :
" - J'avais oublié ce détail. Pauvre enfant, elle a dû être bien contrariée, j'ai été souverainement rididcule ; jamais elle ne m'aurait rien refusé aussi brutalement. Mais cette rose est peut-être fanée.
"Non, je n'étais pas fanée, mais plus ouverte encore que la veille, je lui parus plus belle encore. Il me prit et m'emporta. Comme j'étais heureuse d'échapper à l'herbier et de faire plaisir à la pauvre Claire ; puis, comme toutes les jeunes roses, j'étais très curieuse et désirais vivement la voir.
"Elle me sembla bien plus jolie que je ne l'avais espéré, la cousine de M. Georges, et je compris combien une fleur devait être fière d'orner ses beaux cheveux blonds.rosescoeur
" - Clairette, dit le jeune homme en souriant, la voici cette rose, voulez-vous me pardonner ma sottise ?
" - Je vous pardonne, méchant, mais avez-vous réellement l'héroïsme de sacrifier les intérêts de la science à un caprice ?
" - J'arriverai certainement à trouver une autre rose semblable, et si je n'y parviens pas ce sera la juste punition d'avoir fait pleurer vos beaux yeux.
" - J'accepte alors et je vous remercie.
"Claire guérit rapidement et me mit dans le petit livre de contes où le cousin Georges lui avait appris à lire, lorsque je fus un peu fanée. Je m'y desséchai, heureuse d'avoir contribué à faire plaisir à une créature aussi bonne que la jeune fille pour qui je n'ai cessé d'être un précieux souvenir.
"Les années passèrent, Claire, devenue la femme du cousin Georges, me regarda souvent en souriant. Un jour des larmes tombèrent sur moi tandis que je tremblais dans ses mains blanches, le compagnon de toute sa vie, ce savant à qui j'avais donné mon estime après en avoir été tant effrayée, venait de mourir. Puis les visages roses des petits-enfants rappelèrent à l'aïeule le visage souriant du cher disparu, et de nouveau elle me revit ave joie.
"Un domestique maladroit me fit tomber derrière ce meuble et c'est par pur hasard que..."

A ce moment grand'mère, la jolie Claire de l'histoire racontée par la rose, s'éveilla. On avait apporté la lampe et le portrait du grand-père, vivement éclairé, avait toujours son doux sourire, il avait sans doute entendu ; frêle souvenir du passé, la rose semblait sur le livre fané un papillon endormi. Grand'mère allait reprendre ses réflexions, mais des cris joyeux se firent entendre dans l'antichambre, la porte s'ouvrit violemment, deux blondes fillettes et un bambin aux cheveux bruns rebelles, tombèrent dans les bras de l'aïeule qui crus sentir s'effeuiller sur elle un bouquet de roses, fraîches comme celle offerte jadis à la mignonne Clairette.

SAUVAGE

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21 août 2009

Rosette - Souvenir d'école

Elle avait six ans à peine ; elle était si gentille, et si fraîche, et si gracieuse, que nous l'avions nommé Rosette. Tous les jours, en sortant de l'école, vers l'heure de midi, nous la rencontrions allant chercher son lait chez la voisine, pour le petit frère je pense. Il me semble encore la voir, avec ses cheveux blonds bouclés et ses joues roses, avec son petit tablier bleu, toujours propre et bien ajusté, et ses petits sabots.
Elle ne s'arrêtait point à nous parler ; elle nous regardait, en passant, avec ses grands yeux clairs, curieuse, un peu effarouchée peut-être de nos poussées bruyantes ; elle souriait à ceux qu'elle connaissait. Mais au retour, elle passait, toute sérieuse, sans lever seulement les yeux, tenant à deux mains sa jolie petite cruche de faïence blanche à fleurs bleues, pleine de lait ; elle marchait lentement, regardant à ses pieds, avec mille précautions. Or, un jour, - je ne sais comment cela arriva, - le pied lui glissa, elle chancela, heurta contre l'angle de la muraille, et la jolie cruche fut brisée en mille morceaux. Le lait se répandit sur sa robe.art043A011
Elle restait là, la pauvre petite, tremblante et comme ahurie un instant ; puis elle éclata en sanglots. Nous l'entourâmes, nous voulûmes la consoler, rien n'y faisait.
Une idée vint à l'un de nous.
"Il faut vite acheter une autre petite cruche pareille, dit-il. Cotisons-nous.
- Oui, oui ! s'écrièrent les compagnons, tous d'un élan ; une plus belle, même !
- Non : vous ne savez pas, vous autres. Il faut l'avoir toute pareille ; qu'il lui semble que c'est la même..."
Chacun fouille à sa poche ; en un instant la cueillette est faite, la somme est trouvée. Puis le plus grand court chez le marchand, demande une petite cruche à lait, blanche, à fleurs bleues, pareille... dame ! à peu près.
Cependant la mère de la mignonne, ne la voyant pas revenir, inquiète, était sortie à sa rencontre. Elle trouva Rosette debout au milieu de nous, toute inondée de pleurs, qui essuyait ses yeux du coin de son tablier ; juste au même instant notre camarade arrivait, apportant la cruche neuve, pleine de lait. Il resta interdit, rougit... On n'avait pas prévu cela.
"Qu'est-ce que ceci, enfants ? demanda la mère.
- C'est un cadeau que nous avons voulu faire à notre petite voisine, pour la consoler de son accident, se hâta de dire mon compagnon. Vous voulez bien, n'est-ce pas ?"
Il fallut accepter.
RosetteEt la petite s'en retourna, tenant la main de sa mère, consolée, souriante déjà...
Or, cependant que cette gentille scène se passait, savez-vous où j'étais moi, moi qui vous parle ? Il faut bien vous le dire, car vous ne le devineriez pas. J'étais caché dans un coin, derrière un gros arbre. Dès que j'avais entendu parler d'argent à donner, je m'étais reculé, rouge de honte, je m'étais enfui loin de mes camarades.
Ah ! c'est que le matin même, étourdi que j'étais, j'avais dépensé pour des jouets, pour je ne sais quelle inutile fantaisie, tous les petits sous de ma semaine, dès le premier jour. Alors - vous comprenez le reste, et ma honte, et mes regrets, quand, de derrière mon arbre, je la vis passer, la petite, heureuse, avec sa cruche neuve ; quand je pensai que, moi seul, je n'avais pas ma part dans sa joie... J'éclatai en pleurs à mon tour. Que de reproches je me fis ! La résolution qui fut prise en moi, je n'ai pas besoin de la dire. - Je ne savais pas, jusqu'alors, que l'argent, utile à tant de choses, peut aussi, pour qui l'épargne, donner les joies du coeur... Je le sais, à présent. Et c'est pour vous l'apprendre, à vous enfants, que j'ai voulu vous conter mon histoire.

C. DELON

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17 août 2009

L'Etoile et le Bouleau

Etoile1Je vais vous raconter l'histoire de deux enfants qui traversèrent la vie, n'ayant qu'un but dans la vie. C'était il y a environ cent cinquante ans. Une grande famine régnait en Finlande. La guerre étendait ses ravages partout. Les villes étaient incendiées, les moissons détruites. Beaucoup de malheureux émigraient.
Des membres d'une même famille furent partout dispersés ; les uns furent emmenés prisonniers par l'ennemi, les autres se cachèrent dans les forêts ou gagnèrent la Suède. Souvent la femme ignorait le sort de son mari, le frère celui de sa soeur, le père celui de ces enfants. Aussi, la paix une fois conclue, lorsque chacun rejoignit son foyer, il était rare qu'on n'eût pas à pleurer l'absence ou la mort d'un des siens.
Parmi ceux qui avaient été emmenés dans un autre pays, se trouvaient deux jeunes enfants, le frère et la soeur. Ils furent recueillis par de braves gens qui prirent d'eux le plus grand soin.
Les années passèrent. Les enfants grandirent entourés d'affection ; mais, malgré leur vie heureuse, ils ne pouvaient oublier ni leurs parents, ni leur patrie.
Lorsque les enfants apprirent que la paix était rétablie en Finlande, et que ceux qui le désiraient pouvaient y rentrer, leur éloignement leur devint si insupportable, qu'ils demandèrent la permission de retourner chez eux.
Leurs amis se mirent à rire en disant :
"Rentrer chez vous ! Enfants, vous n'y pensez pas ! Vous auriez plus de cent lieues à marcher !
- Cela ne fait rien ! répondirent les enfants, pourvu que nous arrivions à la maison.
- Mais n'avez-vous pas trouvé un bon foyer chez nous ? Vous avez tout en abondance, des fruits et du laitage exquis, une jolie demeure et des amis qui vous chérissent ! Que voulez-vous de plus ?
- C'est vrai, répondirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.Num_riser0024
- Dans votre patrie vous trouverez une grande misère ; les forêts de sapins seront votre abri, la mousse vous servira de lit ; le froid et la neige seront votre lot, un pain grossier sera votre nourriture. Depuis longtemps vos parents et vous amis sont morts, et quand vous les chercherez, vous ne trouverez que la trace des loups qui rôdent autour des ruines de vos chaumières.
- C'est vrai, dirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.
- Mais il y a dix ans que vous êtes arrivés ici. Vous étiez tout petits ; vous n'aviez que quatre et cinq ans et vous ne pouviez vous souvenir de grand'chose. Maintenant, vous avez quatorze et quinze ans, mais vous connaissez peu la vie : vous avez oublié la maison paternelle et le chemin qui y mène. Vous avez oublié vos parents et ils vous ont oubliés.
- Oui, dirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.
- Qui vous indiquera le chemin ?
- Je me souviens qu'il y a devant notre maison un grand bouleau où les oiseaux chantent à l'aurore.
- Et moi, dit la soeur, je me souviens que, le soir, une étoile luit à travers le feuillage du bouleau."
On leur défendit de penser davantage à leur départ. Mais plus on leur défendait, plus les enfants y pensaient.
Une nuit, le jeune garçon, qui ne pouvait fermer les yeux, dit à sa soeur :
"Dors-tu ?
- Non, répondit-elle, je ne puis dormir, car je pense à la maison.
Num_riser0025- Moi aussi, dit son frère. Faisons un paquet de nos vêtements, et partons.
Et tous deux partirent sans bruit.
La lune brillait sur les sentiers. La nuit était splendide. Quand ils eurent marché un moment, la jeune fille dit :
"Mon frère, j'ai peur que nous nous égarions !"
Le jeune homme répondit :
"Allons toujours du côté de l'ouest, là où le soleil se couche tous les soirs pendant l'été. Notre pays est de ce côté. Quand nous verrons le bouleau devant la maison et l'étoile qui brille dans le feuillage, nous saurons que nous avons retrouvé notre foyer."
Le jeune garçon s'arma d'un solide bâton, pour le cas où ils seraient attaqués.
Cependant il ne leur arriva aucun mal.
Un jour, ils de trouvèrent à un carrefour et ils ne surent quelle route prendre.
Tout à coup, deux petits oiseaux se mirent à chanter sur la route de gauche.
"C'est par ici, dit le jeune garçon ; ce sont les oiseaux qui le disent."
Ils poursuivirent leur route, guidés par les oiseaux qui voletaient devant eux de branche en branche. Ils se nourrissaient de baies sauvages ; s'abreuvaient aux sources fraîches et reposaient la nuit sur un lit de mousse ; chose merveilleuse, ni les fruits, ni le refuge pour la nuit ne leur manquèrent jamais.
A la fin, la soeur se sentit lasse et dit :
"Ne crois-tu pas que nous devrions nous mettre à la recherche du bouleau ?
- Non, dit le frère, pas avant d'entendre parler la langue que parlaient notre père et notre mère."
Un soir, après avoir marché sans interruption toute la journée, ils furent très las. Au crépuscule, ils atteignirent une ferme isolée. Dans la cour, une petite fille était occupée à éplucher des navets.
"Voudrais-tu nous donner un de tes navets ? demandèrent les enfants.
- Bien volontiers, répondit la petite. Mais, entrez chez nous, maman y est, elle vous donnera à manger."
A ces mots, le jeune garçon battit des mains et se jeta au cou de la petite fille en l'embrassant et en pleurant de joie.
"Pourquoi es-tu si content ? lui demanda sa soeur.Num_riser0026
- Comment ne le serais-je pas ? Cet enfant parle la même langue que parlaient nos parents : maintenant, nous pouvons nous mettre à la recherche du bouleau et de l'étoile."
Ils entrèrent dans la maison où ils furent bien reçus. On leur demanda d'où ils venaient. Le jeune garçon prit la parole.
"Nous venons de très loin, et nous voulons retrouver notre foyer. Mais nous ne savons qu'une chose, c'est que, devant notre maison, il y a un bouleau où les oiseaux chantent à l'aurore et où une étoile brille le soir, à travers le feuillage.
- Pauvres enfants ! fut la réponse. Il y a sur la terre des centaines de bouleaux et au ciel des milliers d'étoiles ! Comment vous serait-il possible de ne pas vous tromper !"
Les deux enfants répondirent :
"Dieu nous aidera !
Les enfants remercièrent alors ceux qui les avaient reçus et reprirent leur chemin. Cependant, à partir de ce moment, ils n'eurent plus besoin de dormir dans les bois et purent demander l'hospitalité de maison en maison ; quoique le pays fût dévasté et la misère générale, ils trouvèrent toujours du pain et un gîte, car chacun avait compassion d'eux. Mais l'étoile et le bouleau restaient introuvables. Il y avait bien des bouleaux et des étoiles devant les maisons, mais ce n'étaient jamais ceux qu'ils cherchaient.
"Ah ! soupirait la soeur, la Finlande est si grande et nous sommes si petits ! Jamais nous ne retrouverons la maison !"
Il y avait deux ans qu'ils étaient en route. C'était le soir de la Pentecôte, à la fin mai, et les arbres commençaient à se couvrir de leur première verdure. En entrant dans la cour d'une ferme où ils espéraient se reposer, ils virent un grand bouleau orné de sa parure printanière, et à travers son feuillage d'un vert tendre, brillait dans la nuit naissante l'étoile du soir. Le crépuscule était si clair qu'on ne distinguait que cette seule étoile dans tout le firmament.
"Voilà notre bouleau ! s'écria le jeune garçon, sans hésiter.
- Voilà notre étoile !" s'écria sa soeur, en même temps.
Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en répandant des larmes de joie.
"Voici l'écurie où notre père mettait ses chevaux ! dit le frère.
- Voici le puits où notre mère venait abreuver le troupeau, dit la soeur.
- Il y a deux petites croix au pied du bouleau, dit le frère. Qu'est-ce que cela peut signifier ?
- J'ai peur d'entrer dans la maison, dit la soeur. S'ils ne nous reconnaissaient pas ! Entre le premier, mon frère..
- Restons un moment derrière la porte !" dit le jeune garçon, dont le coeur battait à grands coups.
Un homme et une femme étaient assis dans une chaumière. Ils n'étaient très âgés ni l'un ni l'autre, mais les soucis et la misère avaient prématurément ridé leurs fronts.
"Pour nous, disait l'home, il n'y a plus de consolation ; nos quatre enfants sont partis, deux dorment sous le bouleau, deux ont été emmenés en pays ennemi. Ceux-ci ne reviendront sans doute jamais."
Ils parlaient encore, lorsque les enfants entrèrent. Ils dirent qu'ils venaient de loin et qu'ils avaient faim.
"Approchez-vous, dit le père ; vous passerez la nuit avec nous et vous aurez à manger. Si nos enfants avaient vécu, ils seraient aussi grands que vous.
- Quels gentils enfants ! dit la femme. Les nôtres seraient aussi gentils qu'eux, s'ils avaient vécu !"
Et le père et la mère se mirent à pleurer. Alors les enfants, n'y tenant plus, se jetèrent au cou de leurs parents.
"Ne nous reconnaissez-vous pas ? s'écrièrent-ils ! Nous sommes vos enfants !"
Num_riser0027Les parents, débordants de reconnaissance, pressèrent leurs enfants sur leur coeur. Ils se racontèrent tout ce qui leur était arrivé. Mais tout était oublié, la joie inondaient leurs coeurs.
Le père se réjouissait de retrouver son fils grand et fort. La mère caressait les cheveux noirs de sa fille et couvrait de baisers ses joues fraîches.
"Je pensais bien, dit-elle, qu'il arriverait quelque chose d'heureux aujourd'hui. Deux oiseaux inconnus sont venus ce matin chanter de joyeuses chansons dans notre bouleau.
- Je les connais, dit la petite ; ce sont les deux oiseaux qui nous ont conduits jusqu'ici, et ils se réjouissent avec nous.
- Ma soeur, dit le jeune garçon, allons saluer encore ce l'étoile et le bouleau. C'est là que reposent nos petits frères. Je le comprends maintenant.
"Ces oiseaux qui nous ont guidés dans notre voyage, les oiseaux qui ont chanté dans le bouleau, ce sont leurs petites âmes blanches. Ce sonte eux qui nous ont répété : "Retournez à la maison, retournez à la maison, pour consoler "notre père et notre mère". Ce sont eux qui, dans les plaines désertes, ont pris soin d'apaiser notre faim et nous ont protégés pendant  notre sommeil. Ils ont aplani toutes les difficultés devant nous, jusqu'à ce qu'ils nous aient dit :
"Voici votre bouleau et voici votre étoile."

Légende finlandais de Zacharias Topélius.

12 août 2009

L'homme de fumée

De fumée ! Oh non ! Il était parfaitement en chair et en os, et il le prouvait de toutes façons. On l’appelait « l’homme de fumée » parce qu’il jouissait du don de produire en parlant une sorte de fumée qui prêtait à sa personne un charme irrésistible. Et ce don, qu’il tenait d’une fée, produisait son effet chaque fois que l’homme parlait de lui-même ou qu’il se trouvait en cause d’une façon ou d’une autre.. Dans ces deux cas, il mettait un tel feu dans sa parole que la fumée ne tardait pas à poindre. Elle venait l’envelopper d’un voile protecteur et couvrir ses faiblesses, au point qu’elles paraissaient autant de qualités agréables. On le voyait alors si gai de tout son effort, si aimable, que son meilleur ami risquait d’être sacrifié pour amuser l’auditoire un instant, si rempli d’esprit qu’il trouvait dans son imagination les argument du fait : - toutes choses qui le faisaient rechercher comme convive. Son écot ainsi que les notes de son tailleur se payaient en fumée.fum_e1

Comme l’homme pouvait, malgré tout, sembler quelque peu vaporeux, il connaissait le secret de faire grand bruit aux moindres entreprises de la vie.

Longtemps, grâce à ces dons, il réussit et à se tenir en dehors des vicissitudes de l’existence et à s’en moquer, tant en planant au-dessus des peines trop souvent communes. Trop souvent aussi l’homme céda au plaisir d’exhaler sa fumée en bavardant, lorsqu’il eût été mieux inspiré de témoigner d’un peu de charité envers son prochain. Mais il s’aveuglait et s’étourdissait de parti pris, et les envieux purent parler de sa vanité et de son égoïsme sans l’effrayer. Il vit de même les années peser sur lui, et le forcer à produire nuages de fumée pour maintenir sa réputation du plus aimable  des garçons. Tout changeait autour de lui : - il restait immuable, satisfait de lui comme au temps de ses premiers succès.

Un jour pourtant il remarqua qu’il était négligé. Le monde se lassait donc de ses charmes avant qu’il n’eût envie de cesser de briller et de consacrer sa vie aux agréments sans fin ? Il se trouvait seul alors que d’autres se recueillaient dans la famille qu’ils avaient fondée, et il payait, aux jours de vieillesse, cette liberté qu’il montrait autrefois, dans un glorieux défi, à ceux qui peinaient pour élever leurs enfants.

Et lorsque la maladie vint : « Ah ! se dit-il, mes amis n’abandonneront pas celui qui leur a fait passer tant d’heures agréables ! » Vite il les appela : l’un lui fit répondre qu’il partait en voyage avec son enfant, l’autre qu’il veillait sur sa femme malade, celui-ci qu’il allait être grand-père, celui-là qu’il mariait sa fille : - toutes raisons suffisantes pour laisser à lui-même l’homme de fumée.

Le délaissé eut tout à coup comme une vision de la vérité. Il vit que non seulement, dans sa vanité égoïste, il n’avait vécu que pour lui ; mais il s’aperçut encore que le gaspillage d’une existence de fumée et de bruit n’avait attaché à lui aucun de ceux qu’il connaissait autrefois. Pas un ! A cette pensée son cœur se serra. « Ah ! s’écria-t-il, qui viendra verser sur moi une larme de regret sincère ? Qui viendra réchauffer ma main dans la sienne, pour me sauver du désespoir ? » Il attendit vainement. Tout à coup, une terrible angoisse saisit tout son être, une angoisse qui sécha instantanément sa peau sur les os !

fum_eOn conserva longtemps l’homme ainsi desséché ; mais un jour une vieille femme qui ne savait que parler de son prochain voulut le voir, et s’approcha si près avec la lumière qu’elle mit le feu à l’homme qui avait constamment parlé de lui-même et qui disparut, une dernière fois, en fumée !

CH. SCHIFFER - 1880

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09 août 2009

La Sirène

Jadis, avant la création des chemins de fer, on entendait parfois dans la nuit la voix incomparable de la Sirène du Rhin. Elle chantait quand les roseaux frissonnaient sur le fleuve, quand la lune argentait le brouillard sous les feuilles, quand le ciel étincelait d'étoiles. Tous, du voyageur cheminant dans le sentier aux sentinelles veillant sur la plate-forme des tours, écoutaient, et craignaient, et fuyaient ces accents tantôt tristes et éplorés, tantôt pleins d'appels séduisants. Les mères et les fiancées haïssaient la perfide créature et l'accusait de perdre les malheureux qui, touchés par ses chants irrésistibles, se laissaient attirer au bord du fleuve, et on assurait qu'elle avait enlevé à leurs châteaux plus de chevaliers que les croisades.
Pourtant la pauvre Sirène ne tuait jamais personne, et lorsqu'un imprudent se laissait surprendre et saisir, il revenait à lui, après un court voyage sous les flots, dans une belle et grande salle où les précédentes victimes accueillaient le nouveau venu et lui offraient une place à leurs festins. Désormais rien ne manquait à ses plaisirs aquatiques. Le palais, vaste et spacieux, s'étendait sous le Rhin et montrait ses voûtes de cristal reposant sur des murs de marbre, ses grottes, ses cascades ruisselant dans des bassins de corail.sirene_
Un soir, deux voyageurs, un vieillard et un jeune homme, vinrent s'asseoir sur la berge. En courant le monde, ils s'étaient donné tant de preuves de leur amitié, qu'ils avaient résolu d'en éprouver la force en résistant à l'enchanteresse. "Quand elle paraîtra, dit le plus âgé, je placerai ma main sur ton coeur et tu te sentiras le courage d'obéir à ce que je demanderai."
Bientôt, glissant sur l'eau, la Sirène s'avança tendant vers le jeune homme ses bras suppliants ; mais celui-ci fasciné, recula vers son ami. Déjà le feu de l'amitié s'éteignait ; il tremblait lorsque le vieillard lui passa son épée : "Frappe, lui cria celui-ci, frappe, ou tu es perdu !"
Déjà aussi la Sirène le touchait : "Oui, dit-elle, tue moi," d'une voix si douce qu'il n'eut pas le courage de lever le bras. Le vieillard alors lui couvrit les yeux de sa main : aussitôt le jeune homme avança son arme et transperça l'enchanteresse. Aussitôt des chevaliers, des bourgeois, des paysans, sortirent en foule d'entre les roseaux, trempés et se secouant comme des caniches. C'étaient les captifs délivrés qui, des profondeurs du Rhin, remontaient au jour.
Mais; ô surprise ! Une belle jeune fille apparut à son tour et vint se jeter dans les bras du vieillard en l'appelant "Mon père !" Celui-ci, transporté de joie, l'embrassa, et ne l'interrompit que pour la regarder avec tendresse :"Oui, dit enfin le vieillard aux assistants, je retouve ma fille qu'une fée avait changée en Sirène. Vous la connaissez tous, mes amis, cette Sirène, vous qu'elle a attirés et retenus jusqu'à ce qu'il se trouvât un homme assez fort pour résister à ses chants. Et moi, pour délivrer ma fille, j'ai dû chercher cet homme en lui laissant ignorer quel prix était attaché à son exploit. Votre sauveur a puisé dans notre amitité le courage de tenter l'épreuve ; maintenant, mon ami d'hier veut-il être mon fils ?"
L'histoire raconte que bientôt après il y eut une noce magnifique dans un des châteaux du Rhin, et que quelques-uns des seigneurs invités crurent reconnaître dans le chant de la mariée certains accents de la Sirène du fleuve.

CH. SCHIFFER

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31 juillet 2009

MIRAGE

LinetteL'onde coule joyeuse dans le fleuve joli, aux tons verts et bleutés qui s'argentent... Et les saules pleureurs trempent avec délices leurs branches ondoyantes, dans le fleuve joli. L'air pur est imprégné du doux parfums de de fleurs, et les buissons frissonnent sous le zéphir léger.
Coule, coule, onde pure, coule gaiement, emporte dans ton cours chaque instant de nos jours, chaque soupir, chaque pensée, toutes nos joies, nos douleurs, nos souvenirs heureux et néfastes, cours, va toujours enserrant en ton sein dépouilles humaines et poissons brillants.
... Et le fleuve argenté, fidèle image de la vie, court, pressé, bouillonnant, vers un but toujours le même, le but où tend tout ce qui existe : la fin.poisson1
Témoignant leurs regrets à l'onde bleue qui passe, les vieux saules lentement, de leurs branches qui traînent, saluent en murmurant d'éternels adieux...
... Linette était assise au bord de cette rive, où le printemps mettait tant d'amour et de fleurs. Doucement bercée par les chants de cette nature embellie célébrant à coeur-joie le retour de la belle saison, elle se laissait envahir par l'ivresse qui régnait en ces lieux. -Alors un regret lui vint. "Oh ! pourquoi suis-je seule au monde, disait-elle, pourquoi sans parents, sans amis, suis-je condamnée à vivre ? Pauvrette, il me faudra mourir un jour, sans avoir pu confier à personne toutes les sensations tendres et cruelles que je ressens, sans avoir pu reporter sur quelqu'un ce besoin d'affection dont toute âme jeune est remplie ! Oh ! pourquoi ?"
poisson7Et son pied d'albâtre, veiné de bleu, aux ongles roses, trempait dans l'eau limpide, lui apportant de son contact avec le clair liquide une exquise sensation de fraîcheur.
Les nénuphars aux larges coupes émaillaient l'eau de taches crues.
Tout à coup, les grands yeux bleus de Linette, clairs comme l'onde où ils se miraient, virent au milieu du fleuve une buée légère se former, montant en spirales transparentes. -Alors Linette crut voir la surface liquide s'agiter, et de l'eau surgit en cet instant une femme, aux longs cheveux verts, aux yeux d'or, vaporeuse, éthérée. -Sa main fine tenait un joli nénuphar à la blanche corolle.ondine1
La blondine écoutait fascinée par ces yeux étranges, cette voix merveilleuse, au timbre sonore, aux sons argentins. Sous le charme, elle dit : « Oh ! madame, vous qui êtes si belle, oh ! ne me quittez pas ! J’ai besoin d’être aimée et d’être secourue. Quand on est belle ainsi, on doit être très bonne. Oh ! laissez-moi rassasier ma vue de votre étrange beauté, je ne veux rien de plus. En ma vie de pauvresse, je n’ai pu que souffrir, et l’on ne m’aima pas, je n’avais pas d’amis, car je suis seule au monde, hélas !
« Mais on dit que les fées sont aussi généreuses que puissantes, vous devez être fée, car je n’ai jamais rien vu de plus joli. –On dit que vos palais sont remplis de richesses, de joies et de plaisirs. Protégez-moi, j’ai besoin d’aide, je suis si faible et le monde est si grand !
- Enfant, répond l’ondine, ta parole est sincère, elle m’émeut ; viens, je te poisson3sauverai, car je sui de ce fleuve maîtresse souveraine, on obéit à mon gré, et j’y commande en reine, viens. Mon palais est fait du plus fin cristal, les perles, les coraux à l’envi s’y entassent, tout est brillant et beau. – Les poissons argentés, aux écailles de nacre, les fleurs inconnues, les roseaux toujours verts, les rochers aux tons roses, les algues aux fleurs bleues, mille et mille trésors, je te les donnerai, viens, - Viens, car dans mon palais, la peine est inconnue, on est toujours heureux et je n’ai jamais vu sur d’autre joue que la tienne, briller cette rosée qui coule de tes yeux. » - Puis étendant la main vers la blonde mignonne, l’ondine aux cheveux verts, l’ondine s’enfonçait, et Linette extasiée, fascinée par l’étrange, Linette aux pieds d’albâtre, aux ongles roses, ses blonds cheveux défaits, Linette la suivait.
… Et sur l’onde limpide qui coule, coule joyeuse dans le fleuve joli, sur l’onde où les vieux saules trempent leurs branches molles, des mariniers passant, aperçurent un jour un corps d’enfant, dont les beaux cheveux blonds mettaient des reflets d’or sur l’onde qui s’argente, et l’eau l’enveloppait de son frais manteau !!!
… Coule, coule, onde pure, coule gaiement, emporte ton cours chaque instant de nos jours, souvenirs et dépouilles… et vous, saules pleureurs, aux branches chevelues, saluez au passage cette onde verdie, image de la vie, qui file, file toujours, en murmurant sans cesse d’éternels adieux.

Marie-Louise  OLIVIER

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16 juin 2009

Le costume d'Arlequin

Aux environs de Venise, cette belle cité qu'on a si justement appelée la reine de l'Adriatique, vivait, il y a plusieurs siècles, un écolier modèle, qui se nommait Arlequin.
Il était l'orgueil de ses parents et donnait l'exemple à ses camarades par sa bonne tenue et son excellente conduite. Il avait toujours les meilleurs places dans toutes les compositions, et les premiers prix dans les concours. Personne ne songeait à en être jaloux, parce que le brillant élève demeurait modeste au milieu de ses succès, autant qu'il se montrait obligeant pour chacun.
L'usage alors était de donner un vêtement neuf à tous les enfants, à l'occasion du Carnaval, cette fête joyeuse par excellence, qui est, à Venise, particulièrement brillante.
Les écoliers attendaient ce jour avec impatience pour réaliser les petits rêves de vanité qu'ils avaient pu caresser pendant toute une année. On était fier de parler à l'avance de ce costume nouveau, et d'en discuter la forme et la couleur avec ses camarades.arlequin
Seul, quand ses camarades s'entretenaient de tous ces heureux projets, Arlequin gardait le silence.
A la fin, un de ses amis, étonné de ce mutisme, lui demanda :
"Et toi, Arlequin, tu ne nous dis pas quelle sera la couleur de ton habit !
- Moi, répondit l'enfant simplement, je n'en aurai  pas cette année ; nous ne sommes pas assez riches, et mes parents trouvent que cela coûterait trop cher.
- Ah ! pauvre Arlequin !" s'écria l'écolier.
Aussitôt, il lui vint une généreuse idée qu'il s'empressa de communiquer à tous ses petits compagnons, à l'insu d'Arlequin.
"Ne trouvez-vous pas, dit-il, que ce serait triste pour nous si, dans cette belle fête du Carnaval, nous voyions notre meilleur camarade se tenir à l'écart et ne pas prendre part à nos jeux, sous le prétexte qu'il n'a pas d'habit ?"
Tous furent de son avis.
"Eh bien ! continua le jeune garçon, je propose que chacun prenne un morceau au costume qu'on doit lui faire, pour l'apporter à Arlequin. Il aura ainsi ce qu'il faut pour qu'on lui en confectionne un.
- Oui ! Oui !" s'écrièrent tous les petits Vénitiens. Le projet était accepté.
Le lendemain, tous les écoliers arrivaient, rayonnants de bonheur, présenter leur offrande à Arlequin.
Or on sait que dans les pays du chaud soleil, on aime non seulement les étoffes légères, mais aussi les couleurs voyantes. Le peuple de Venise ne faisait pas exception à cette règle ; mais les écoliers, agissant dans tout l'élan de leur coeur, n'avaient pas songé à cette diversité de nuances. Qu'on juge de leur confusion en voyant combien tous ces morceaux dissemblables rendaient leur cadeau bizarre.
Arlequin touché jusqu'aux larmes du sentiments qui les avait guidés, et devinant leur embarras s'écria :
"Rassurez-vous, mes bons camarades, aucun présent n'aurai pu me faire un plus vif plaisir. Vous vous chagrinez du nombre des pièces qui formeront mon costume, et je trouve, moi, que plus il en contiendra, plus il devra m'être précieux, puisque chacune d'elles me représentera un ami."
En effet, le jour du mardi gras, Arlequin endossa avec un bonheur sans pareil ce vêtement bariolé, qui fut compété par un chapeau de feutre gris, orné d'une queue de lapin.
Alors, armé d'un sabre de bois, et le visage couvert d'un masque noir, il parcourut les rues de la ville, en sautant et en dansant, laissant déborder sa joie par toutes sortes de gentillesses et d'aimables saillies, dont il gratifiait tous ceux qu'il rencontrait.
Aucun déguisement ne recouvrit jamais un coeur plus joyeux que celui-là.
En est-il beaucoup, parmi les imitateurs d'Arlequin, qui savent au moins quel trait d'amitié touchante à perpétué la bigarrure de son costume ?

Marie de GRAND MAISON

25 mai 2009

Haute comme trois pommes

Num_riser0011Dans la jolie petite localité de Fouillis-les-RosesFouillis-les-Roses, habitait une petite fille qui avait un gros chagrin. Avait-elle perdu son papa ou sa maman ? Non, heureusement, tous deux vivaient et l'aimaient bien.
Etait-elle souvent grondée, punie ? Non plus, car elle était bonne, sage et appliquée. Avait-elle ce qu'on appelle un caractère malheureux, éloignant ses compagnes ? Pas du tout : douce comme un agneau. Elle était malade, infirme ? Allons donc ! Vive comme un oiseau, saine comme une fleur des champs !
Si étrange que cela puisse sembler, le grand chagrin de Colette Lebrun, consistait à être... haute comme trois pommes !
La première fois que la grande Léonie lui avait lancé cette parole méprisante, elle était devenue toute rouge. Des larmes étaient montées à ses yeux ; mais, si peu haute qu'on soit, on a son amour-propre, et Colette s'était mordu les lèvres très fort pour ne pas pleurer.
Voici comment la chose était venue : elles étaient cinq ou six petites filles dehors. Chacune disait son âge.
"Moi, j'ai sept ans et demi.
- Moi, huit.
- Moi, neuf ans et quatre mois, fit la grande Léonie, du haut de ses jambes d'échassier ; mais tout le monde me donne douze ans !
- Je suis plus vieille que toi, dit Colette en se redressant ; j'ai neuf ans et demi.
- Oh ! toi... tu ne comptes pas : tu es haute comme trois pommes."
Le mot fatal était lâché. Léonie ne l'avait pas inventé ; mais Colette l'entendait pour la première fois. L'impression fut frappante. Elle se senti blessé au vif, d'autant plus que toutes les autres se mettaient à rire bruyamment.Num_riser0012
Cependant, il n'y avait rien de plus gentil que Colette, dans sa petite taille bien proportionnée, avec son doux et frais visage encadré de bouclette brunes et emmitouflé d'une capeline rouge.
Si Colette avait été impolie, elle aurait répondu à cette perche de Léonie : La mauvais herbe croît toujours !... Si elle avait été prétentieuse, elle aurait pu répliquer : Dans les petites boîtes, les bons onguents. Si, seulement, elle avait gardé un peu de présence d'esprit, elle aurait cité quelques exemples fameux, tels que le Petit Poucet, Tom Pouce, et autres personnages exigus et débrouillards qui viennent toujours à bout de berner les grands et les gros. Eh bien, Colette ne trouva rien... ou plutôt, comme cela arrive souvent, elle découvrit une foule de bonnes ripostes... le lendemain.
Cette Léonie Pitel, si fière de ses pattes de cigogne, n'était pas méchante, mais brouillonne, taquine, et elle avait la langue prompte, comme vous voyez. Puis il existait une certaine rivalité entre sa famille et celle de Colette : les Pitel étaient merciers-papetiersmerciers-papetiers ; les Lebrun, papetiers-mercierspapetiers-merciers ; ça ne faisait pas assez de différence.
Les Lebrun étaient les premiers en date dans la localité ; mais les Pitel leur en voulaient, précisément pour cela. Les deux boutiques, situées dans la même rue, à vingt mètres l'une de l'autre, se ressemblaient comme deux aiguilles à tricoter. Seulement, les parents de Léonie, qui étaient entreprenants, venaient d'ouvrir un "rayon de confiserie" sous les espèces de cigares de chocolat à un sou et de sucres d'orge aux couleurs excentriques ; c'était une provocation à laquelle les Lebrun avaient répondu en se livrant à la vente de timbres-poste pour collectionneurs !...
... Ce jour-là, juchée sur un tabouret, et toute à la joie de cette grandeur éphémère, Colette est en train de Num_riser0003préparer l'étalage ; elle s'en acquitte avec beaucoup de soin, dispose au milieu la grosse tête de marotte coiffée d'un bonnet de dentelle qui en est le plus bel ornement, et autour de cette figure rubiconde, toutes les fournitures justifiant ce double titre : "Papeterie-mercerie". Sur une ficelle, contre la porte vitrée, elle accroche des chansons vieilles et jaunes, les fameux petits cahiers enluminés qui annonce l'Histoire du Petit Chaperon Rouge ou les Mésaventures d'un Petit Curieux.
Puis, comme c'est jeudi, jour de congé, prenant son canevas, elle s'installe gravement derrière le comptoir, les pieds pendant très loin au-dessus de sol.
"Tu ne vas pas jouer, Colette ? demande sa mère qui vaque aux soins du ménage dans l'arrière-boutique.
- Non, maman ; j'aime mieux t'aider à recevoir les clients.
- Il en vient si peu ! Et puis je ne veux pas que tu restes ici. Ca n'est pas sain. Va t'amuser avec tes camarades."
Colette obéit sans répliquer. Elle n'a point parlé à sa mère de l'affront qu'elle a reçu, de peur de lui faire de la peine. C'est dommage ; Mme Lebrun l'aurait consolée, en lui montrant la vérité que son esprit d'enfant ne voit pas : à savoir que, petite ou grande, peu importe, et que c'est mal placer l'amour-propre que de le jucher sur des échasses !
Donc, Colette sort de la boutique, le coeur gros. Elle sait trop ce qui l'attend : du plus loin qu'elles l'aperçoivent, les mauvaises langues ont l'habitude de s'écrier :
"Tiens ! Voilà Trois-Pommes.
- A quoi jouons-nous ?
- A cache-cache.
- Qui va y être ?
- Ce sera Trois-Pommes, chuchote Léonie ; on la fera courir tant qu'on voudra, avec ses petites jambes !"
Pour la forme, elle compte vivement, effleurant la poitrine de ses compagnes et chantant d'une voix pointue :
"J'ai vu dans la lune
Trois petits lapins,
Qui mangeaient des prunes
Comme des p'tits coquins..."

Et elle triche pour que le sort désigne Colette. Celle-ci s'essouffle à leur poursuite, sans parvenir à les attraper...
La sueur perle à son front, les larmes à ses yeux... car elle entend leurs éclats de rire moqueurs. Il semble que sa petite taille rende tout permis envers elle.
Mais aujourd'hui, elle aperçoit, de loin, près du tablier noir et des longues jambes maigres de Léonie Pitel, un petit tablier bleu, deux petites jambes, allant à pas de caneton. Le coeur de Colette s'intéresse ; elle aime tout ce qui est plus faible qu'elle. Elle en oublie ses griefs.
"C'est son petit frèrre ?
- Oui, c'est Charlot ; on l'a ramené de nourrice, hier.
- Tu as de la chance !...
- Oh ! il m'adore !... C'est que je le gâte !... n'est-ce pas, mon chou ?"
En effet, Charlot ne quitte pas sa soeur ; il s'accroche à sa jupe. C'est flatteur, mais un peu gênant pour courir. Aussi ne tarde-t-elle pas à le laisser, en l'asseyant sur un tas de cailloux, et en l'informant que, s'il pleure, un homme tout noir viendra le chercher. Cela ne sert qu'à lui arracher des cris perçants.Num_riser0013
"Qu'il est ennuyeux ! gémit Léonie. Dis-donc, Trois-pommes, garde-le un peu. Ca te va mieux qu'à moi !..."
Colette est tout heureuse de tenir dans la sienne cette menotte douce, d'être obligée de rapetisser encore ses pas menus pour les mesure à ceux de Charlot, de se sentir protectrice, maternelle... grande à son tour !... Si elle est "haute comme trois pommes", lui, alors, n'est haut que comme une petite pomme d'api !...
... Colette a dès lors trouvée sa voie : c'est à qui lui confiera le petit frère ou la soeurette aux jambes trop courtes ; toute l'école maternelle est sous sa garde, aux jours de congé ; elle domine de la tête sa troupe de poussins, comme une poulette de petite race. Bonté, douceur, ingénieuse gaieté, elle n'épargne rien pour se faire aimer... et tous ces petis l'adorent, la réclament, la suivent.
Or, par un joli jeudi de printemps, elle avait organisé, avec ses bébés, une ronde au beau milieu de la route ; c'était plaisir de voir toutes ces menottes liées les unes aux autres, tous ces tabliers bleus, blancs, roses, toutes ces petites têtes brunes ou blonde tournant dans le soleil d'avril.
Soudain la voix de Colette s'arrête brusquement... et la ronde se défait, la bande se disperse, comme une volée d'oisillons.
Quel monstre effrayant s'avance ? Les plus jeunes n'ont rien vu, même dans leurs cauchemars, qui ressemble à cette voiture fantastique. Comment va-t-elle  si vite sans chevaux, dans un tourbillon de poussière !... Trois êtres extraordinaires, avec des yeux énormes, des habits velus - gens ou bêtes, on ne sait trop - sont assis sur le devant de cette voiture.
Mais voilà que des cris perçants s'élèvent... Le clan des grandes soeurs, parmi lesquelles est Léonie, et qui jouaient au Chat perché sur le bord du chemin, s'arrête glacé de frayeur.
Dans sa précipitation à protéger la retraite de tous ces petits, Colette en a laissé échapper un : Charlot, le plus insouciant, est resté au milieu de la route, bouche bée, regardant venir cette chose extraordinaire !...
Frrr !... Frrr !... Plus qu'une seconde... Charlot va être broyé sous les yeux des enfants immobiles, terrifiés.
Non !... une petite fille s'élance, le saisit par le bras, le repousse sur le bord du chemin. Il est temps : la voiture est sur elle !
Alors les petits voeint les bêtes étranges faire des efforts désespérés pour arrêter leur machine, et l'une d'elles - la plus mince - sautant à terre arrachant la gaze épaisse et les horribles lunettes qui la masquaient, se changer, comme dans un conte de fées, en une belle jeune fille.
"Oh ! la pauvre migonne ! la pauvre courageuse mignonne !" répète-t-elle en serrant dans ses bras le petit corps inanimé de Colette relevé sur la route.
Les enfants et, en tête, Léonie s'approchent tremblants. Colette ne bouge pas... Elle est pâle... pâle... et... chose horrible ! il y a du sang sur ses vêtements...
"Est-ce que... est-ce qu'elle est... morte ?... balbutie Léonie qui tremble de tous ces membres.
- Non... Je l'espère !... Non... son coeur bat... Je respire !... Tenez, reprend la demoiselle en se tournant vers ses frères, cela suffira pour me faire prendre l'automobile en aversion..."
Car les deux autres bêtes étranges se sont, elle aussi, transformées, non en Princes Charmants, mais en deux grands jeunes gens.
"Conduisez-nous chez elle, reprend la jeune fille ; nous n'allons pas l'abandonner ainsi ! Pauvre petite !... Elle est haute comme trois pommes, et elle vient de montrer le courage d'une vraie femme... Quel bonheur !... Elle ouvre les yeux !..."
En effet, Colette rouvre les paupières... juste pour entendre, une fois de plus, son sobriquet. Est-ce son état de faiblesse ? Est-ce la douce voix qui prononce ces mots avec émotion ?... Cette fois-là, ils ne lui causent pas de peine.
"C'est son frère, ce petit ? demande l'un des jeunes gens en montrant Charlot.
- Non... c'est le mien," murmure la grande Léonie, baissant la tête très bas !
La blessure de Colette n'était, heureusement, pas très grave.
Melle Germaine de Beauval, dont le père venait d'acheter une jolie propriété dans le pays, se fit un devoir de visiter et de soigner Colette jusqu'à son complet rétablissement ; elle tâcha, en la comblant de cadeaux, de la dédommager, ainsi que ses parents, du mal qu'elle avait causé involontairement, et resta toujours sa grande amie.
Le dévouement de la petite fille eut encore pour résultat de réconcilier les Lebrun, papetiers-merciers, avec les Pitel, merciers-papetiers. Ces derniers n'oublieront jamais qu'elle a sauvé la vie à Charlot. Quant à Léonie ; vous n'avez rencontré nulle part asperge montée plus humble devant trois pommes... ni fille plus attentive, plus douce, plus tendre qu'elle ne l'est devenue envers Colette !... Elle sait, maintenant, qu'un grand coeur peut loger dans un tout petit corps.

E. BEZANCON

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21 mai 2009

Monsieur le Vent

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Dès qu'il voit poindre aux branches les premiers bourgeons, et qu'apparaissent les premières fleurs blanches et roses des pommiers et des pêchers, M. le Vent se frotte les mains et prépare en cachette ses giboulées. Mars arrive, les giboulées sont prêtes... M. le Vent va s'amuser.
Il vient d'abord en sourdine étudier le terrain. A pas menus, il trottine par les carrefours et les ruelles. Les bonnes gens qui se sentent frôlés murmurent : "Il fait frisquet ce matin !" Les nez rougissent, les petites mains se fourrent dans les manchons, et M. le Vent sourit dans sa barbe et s'amuse à produire de petits tourbillons qui courent, alertes, sur le trottoir.
Mais soudain, vlin ! vlan ! les volets claquent contre les murs. Un gros monsieur s'affermit sur ses jambes et dit : "Bon ! voilà l'ouragan !" Et toutes les mains se cramponnent à tous les chapeaux.
Près d'un passant maigre, sur lequel glisse l'air, en sifflant, une dame énorme attaquée de tous les côtés voudrait bien retenir sa capote qui flotte, son boa qui s'envole, sa levrette que la tempête balance au bout d'une corde ! - Vlin ! vlan ! vlin !
Et M. Bob qui a justement choisi ce beau temps pour faire une promenade sur le boulevard avec son précepteur !
"C'est ça qui est une riche idée, n'est-ce pas, Monsieur ? Vous allez sûrement en profiter pour m'expliquer la fable du Chêne et du Roseau... Oh ! là là ! mon chapeau ! Monsieur ! Monsieur ! mon chapeau !... Le voilà dans l'égout !"
Vlan ! vlin ! Vlan ! Aux étalages c'est un cliquetis de vitres brisées.
"Mauvais temps pour monter la garde !" dit un fantassin qui rentre au quartier.
Le père Guépin, commis d'assurance, qui a promis d'aller dîner ce soir avec sa fille chez une vieille tant de Montrouge, s'est mis en route.
Ils se sont revêtus, lui de sa redingote neuve, elle de sa plus belle robe.
"Oh ! Papa, pourvu qu'il ne pleuve pas ! dit Mademoiselle.
- Je crois que j'ai bien fait tout de même, répond le père Guépin, de ne pas mettre mon chapeau haut de forme !
- Prends toujours ce "tuyau de poêle, en attendant !" gronde en passant M. le Vent qui lui fait descendre une cheminée sur la tête...
Vlan ! vlin ! vlan !
Un pot de fleurs dégringole du cinquième étage d'une maison.
Seul M. Loustic éprouve du plaisir à ces mésaventures. Il a enfoncé son chapeau jusqu'aux oreilles, boutonné son pardessus, relevé son col ; les mains dans ses poches, la canne au port d'armes, il se promène et rit en faisant des "mots".
La corbeille d'un patronnet bascule, son contenu tombe à terre, et le gamin crie à tous les échos :
"Mon gâteau ! mon gâteau qui est perdu !
- Aussi, remarque M. Loustic, quelle idée de sortir par ce temps-là avec un... vol-au-vent !"
Vlin ! vlan ! vlin !
Encore un couvre-chef qui s'enfuit !
"Cours donc après !" murmure M. le Vent, en envoyant le bonhomme décoiffé rouler dans le ruisseau.
Et tout cela se rencontre, se heurte, s'entrechoque, le passant maigre et la grosse dame, la levrette et le bouledogue, le fantassin, la famille Guépin, M. Loustic et le vol-au-vent, pendant que dans les serrures on entend comme un rire aigu et railleur !
M. le Vent s'amuse.

J. JACQUIN

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