Des contes et légendes

29 avril 2012

La légende de Sethos

num_risation_janvier11_002L'histoire de Sethos, fils d'un batelier du Nil et, plus tard, ministre du roi Mykerinos, nous est très connue. Elle nous est contée tout au long par une fresque brune qui se déroule autour des murailles de son tombeau.
Le père de Sethos dirigeait, tout le jour, une barque qui transportait le long du Nil de lourdes pierres de granit, les charges de blé et les jarres pleines d'huile de palme. Deux boeufs patauds tiraient la barque sur la rive.
Sethos jouait tout le jour entre le ciel bleu et l'eau claire. Il cueillait les lotus que la barque frôlait ; ou bien il jetait des pierres aux crocodiles qui dormaient et, comme des troncs d'arbres rugueux, se laissaient aller à la dérive.
Parfois Sethos s'ennuyait, parce qu'il voyait toujours les mêmes rives plates et que le bruit de l'eau lui semblait monotone. Mais un jour, tandis qu'il dormait, son père posa entre ses bras une bête au corps velu.
C'était un petit lion dont les chasseurs avaient tué la mère. En passant ils avaient donné le lionceau au batelier. Sethos l'appela Aken, obtint qu'on le nourrit avec du lait, et bientôt ils devinrent deux grands amis. Quand Sethos dormait, Aken veillait gravement sur lui et passait longuement sa langue rugueuse sur les petites mains croisées.
Malheureusement Aken grandit. Il aimait toujours Sethos, qui ne craignait ni ses griffes puissantes, ni sa gueule énorme. Mais Aken était violent. Quand il descendant sur la rive, il terrassait parfois les chiens des villageois et, un jour, il égorgea un âne qu'il avait surpris au coin d'un champ.
Il fut décidé qu'on le tuerait. Sethos pleura beaucoup en serrant entre ses petits bras la tête rugueuse de son ami. Aken immobile et pensif semblait comprendre qu'un danger le menaçait, et il regardait mélancoliquement la ligne jaune du vaste désert que ses yeux ne devaient plus revoir.
La barque s'était arrêtée dans une anse, à l'ombre des hauts papyrus. Sethos, lui aussi, regardait le désert.
"Aken, dit-il, sauve-toi. Comprends-tuComprends-tu ? Tu es maintenant trop fort et trop sauvage. Mon père t'aime bien, mais il sera puni à cause de tes méfaits. Oublie ton ami Sethos. Sauve-toi. Retourne au désert, où tu ne craindras plus les hommes.
Aken se leva, bâilla, fronça son mufle, regarda Sethos qui lui causait tendrement. Puis, en quelques bonds, il s'enfonça entre les collines. La nuit suivante, l'enfant entendit vibrer dans l'air des rugissements lointains : le lion célébrait sa délivrance.
Les jours passèrent.
Sethos, d'abord triste, finit par oublier son ami lion. Il était plus fort maintenant, et il aidait son père à ranger les marchandises du bateau ou à aiguillonner les boeufs indolents. La vie coulait, monotone, sous le même ciel bleu, sur les mêmes eaux tranquilles.
Vint le temps où le père de Sethos dut payer les impôts au roi Mykerinos. Or, les Égyptiens ne connaissaient pas l'argent. Ils donnaient aux intendants du roi le blé de leurs champs, l'huile de leurs celliers ou le travail de leurs bras.
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Mykerinos construisait l'immense pyramide qui porte son nom. Toute une armée de travailleurs taillait dans les montagnes les blocs de granit, les charriait par les chemins, les amenait par les bateaux du Nil, les hissait, d'assises en assises, toujours plus haut. Les hommes haletaient sous le soleil éclatant, mais la volonté du maître et les coups de bâton les redressaient.
Le père de Sethos, pendant toute une lune, devait amener des pierres depuis les carrières, jusqu'aux chantiers. Malheureusement un des boeufs mourut. Tout le jour, à côté de celui qui survivait, le batelier tendait ses muscles pour haler la barque. Pourtant elle n'avançait pas vite. Le besogne était en retard.
"Homme, dit le chef des ouvriers d'un air dur, achète un autre boeuf. Il faut que le travail de Mykerinos s'achève.
- Je n'ai ni blé, ni huile, ni marchandises pour le payer. Je n'ai pas pu travailler.
- Fais tirer ta femme et ton fils. Si ces pierres ne sont pas amenées au chantier à la date fixée, tu seras emprisonnés."
Le batelier reprit tristement sa besogne sur le Nil. La prison, c'était, pour sa femme et son enfant, la misère et la fin. Il faudrait vendre la barque et s'en aller mendier par les bourgs sous les risées des gamins et les moqueries des vieilles femmes. Au lieu de dormir, il voulut continuer la nuit son travail. Sous la clarté froide de la lune, au milieu du silence universel, on entendait le grincement du cordage, le pas lent du boeuf et le halètement du batelier. Les pierres s'amoncelaient sur le chantier. Le chef des ouvriers serait satisfait, et l'on pourrait pendant des mois et des mois reprendre la vie heureuse et les lents voyages tranquilles sur le Nil. Mais un jour, sous le soleil plus
num_risation_janvier11_004ardent, le boeuf s'affaissa. En vain on essaya de le relever. Le travail de la nuit l'avait tué comme son camarade.
Désespéré, le batelier s'assis sur la rive. La nuit était froide et claire. Un sphinx gigantesque allongeait jusqu'au Nil son ombre énigmatique. Seul, tandis que sa femme et Sethos dormaient, l'homme fixait sur sa barque ses yeux désespérés. Elle était maintenant immobile pour toujours et, dans quelques jours, le chef des ouvriers viendrait réclamer son dû.
La prison l'attendait. Plus de nuits lumineuses et de journées éclatantes. Plus de vie libre et joyeuse, mais les murs froids d'un cachot, et la misère quand il sortirait. Le batelier pleura de longues heures.
Le jour vint. Sethos éveillé regardait avec de grands yeux étonnés le boeuf étendu, son père assis d'un air morne, et la barque immobile sur le bord du Nil. Puis il comprit à son tour, et comme son père il pleura.
Il essaya bien de joindre ses forces à celles de son père, mais la barque avançait à peine, et il aurait fallu des jours et des jours pour achever la tâche commandée.
Les villageois plaignirent les infortunés, mais la tyrannie de Mykerinos les opprimait eux aussi, et ils n'avaient pas trop de toutes leurs ressources pour satisfaire ses intendants.
Le jour passa. Une nouvelle nuit survint. Le batelier, résigné à son sort, restait assis sans bouger sur la rive du fleuve. Il regardait au loin la silhouette de la gigantesque pyramide sortir des brouillards du matin ou s'enfoncer dans la brume du soir, et il lui semblait que tout le poids de ses pierres pesait sur ses épaules.
Sethos dormait à ses pieds, brisé de tristesse et de fatigue et, comme toutes les nuits, la lune ronde montait au-dessus des collines.
Soudain un rugissement violent déchira l'air, si soudain et si proche que le pauvre homme, sa femme et son fils, réveillés en sursaut, eurent la sensation qu'ils ne pouvaient plus échapper et que le lion était sur eux.
Et ils restaient immobiles, serrés les uns contre les autres, glacés d'épouvante et les yeux grands ouverts.
Un bâillement rauque troubla le silence à nouveau. Une forme noire bondit. Sethos ferma les yeux... et il sentit un mufle humide qui caressait sa poitrine, une langue chaude et rugueuse qui cherchait ses mains.
"Aken ! Aken !" cria-t-il.
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La minute d'après il pleurait dans la crinière du lion accroupi près de lui, et il lui racontait ses misères, la mort des boeufs et les menaces du chef des ouvriers.
"Si tu voulais, disait-il,... si tu voulais... Tu es fort, Aken, plus fort que dix boeufs. Tu pourrais tirer notre barque pendant quelques jours, et tu retournerais au désert après avoir sauvé ton ami Sethos. Sans doute ce n'est pas le métier d'un lion de traîner une barque avec licol au cou. Mais tu la traîneras la nuit, et je serai si heureux !"
Sans doute Aken comprenait, car il regardait Sethos avec de larges yeux bienveillants.
Il le suivit docilement quand il s'approcha de la rive du fleuve, docilement il se laissa passer au cou le cordage tressé.
Le lendemain matin, plein d'étonnement et d'épouvante, le chef des ouvriers vit arriver sur le bord du chantier un lion qui halait gravement une barque sur le Nil, et, parmi les pierres de granit, Sethos qui dansait de joie en chantant les louanges d'Aken.
Ce fut là le commencement de la fortune de Sethos, qui plus tard prit le nom de Touthemès Salen ou "le fils du lion".

D. MORNET - Janvier 1907

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25 avril 2012

Jean l'Ahuri

Il était une fois une veuve de la campagne qui avait un fils appelé Jean. Ce fils était si bête, si maladroit, si dépourvu de jugement, qu'on l'avait surnommé Jean l'Ahuri, c'est-à-dire Jean qui fait tout le contraire de ce qu'il faudrait. De lui, on contant tant de bévues, qu'on aurait pu en composer des volumes.
Un jour, par exemple, sa mère ne voulant pas le laisser inoccupé à la maison, l'envoya acheter un mouton à la foire. Jean obéit. Mais la nuit venue, comme il n'était pas de retour, la pauvre mère, fort inquiète, se mit à sa recherche. Elle le trouva exténué, étendu au milieu du chemin, avec un énorme mouton couché sur lui : il avait voulu le porter sur son dos, comme un simple cochon de lait ! Impatientée, elle lui dit :
"Mon pauvre garçon, je ne sais pas ce que je ferai de toi ! Est-ce ainsi qu'il faut agir avec les moutons de cette taille ? Il fallait lui passer une corde à la patte, et le faire marcher à coups de baguette !
- Bon ! bon ! ma mère, ne vous faites pas de mauvais sang ; ne autre fois cela ira mieux."
La foire suivante, elle l'envoya acheter une grande cruche de terre, dont elle avait un pressant besoin. Eh bien ! le croiriez-vous ? Quand il rentra à la maison, c'est à peine s'il était suivi de l'anse, qu'il traînait sur le sol avec une corde.
"Et ma cruche, s'écria la malheureuse femme, où est-elle ?
- Je ne sais pas trop. J'ai fait comme vous m'avez dit : j'ai attaché une corde à son anse, et je l'ai fouettée tout Avril_2012_001le long du chemin avec une baguette ; mais elle a semé ses morceaux sur la route.
- Ah ! mon pauvre garçon, tu me désespères ! Si tu avais eu un peu de jugement, tu aurais prié quelque voiturier de notre connaissance de prendre la cruche sur son char garni de paille de foin.
- C'est bien, ma mère, je ne l'oublierait pas."
Un autre jour, la bonne femme, l'ayant envoyé chercher des aiguilles dans une boutique de la ville, le vit revenir les mains vides :
"Et les aiguilles ? demanda-t-elle.
- Elles viennent dans le char de feuilles mortes qu'amène le voisin. N'est-ce pas ce que vous m'avez recommandé de faire ?
- Tu n'es qu'un fieffé nigaud, mon ami ; ces aiguilles, tu aurais dû les piquer à ton tablier, pour ne pas les perdre en chemin.
- Bien ! bien ! une autre fois je le ferai, soyez tranquille."
A quelque temps de là, on eut besoin de quelques aiguillons pour les boeufs. Jean alla en faire emplette à la foir ; mais que fit-il ensuite ? Il les enfonça dans son tablier, si bien qu'il était vêtu de loques à son arrivée à la maison.
Quand sa mère le vit ainsi, elle s'écria à bout de patience :
"Tu me ruines, avec tes sottises ! Désormais, je le déclare, je ne te ferai plus rien acheter."
Cependant comme elle était seule et surchargée de travail, un jour qu'elle avait fait tuer un mouton, elle envoya Jean laver les boyaux à la rivière.
"Comment saurai-je, demanda-t-il, qu'ils sont suffisamment lavés ?
- Tu prieras quelqu'un de te le dire, car il doit passer par là beaucoup de monde."
Jean l'Ahuri se rendit donc à la rivière et il lava et relava les boyaux ; mais sans apercevoir âme qui vive. Il ne pouvait donc pas se renseigner.
Vers la fin du jour, il était de fort méchante humeur, lorsqu'il vit une barque remonter péniblement la rivière, car le courant était très fort. Aussitôt il se mit à l'appeler. Pensant avoir affaire à quelque passager, les matelots se dirigèrent vers le bord, en coupant le courant. Mais lorsque Jean leur demanda, avec sa face de carême :
"Messieurs, pourriez-vous me dire si ces boyaux sont assez lavés ?
- Au diable ! répondirent-ils ; c'est pour cela que tu nous a appelés ? Attends ! nous allons t'arranger d'importance !"
Ils débarquèrent et lui donnèrent une bonne correction. A la fin, ils lui dirent :
"Si, du moins, tu avais demandé qu'il soufflât un grand vent, tu aurais fait preuve de jugement, car ce vent aurait gonflé notre voile."
A moitié assommé, Jean l'Ahuri se mit en route pour chez lui. Comme il traversait un champ, il vit des gens qui, après avoir moissonné, rassemblaient les épis en gerbes. Ayant la manie de certains enfants, qui les fait parler à tort et à travers, il cria aux moissonneurs :
"Je vous souhaite qu'il s'élève un grand vent !"
Grand Dieu, qu'avait-il dit là ? C'était à souhaiter que le vent éparpillât a loin les épis. Aussi les moissonneurs sautèrent-ils sur le chemin, pour le battre à bras raccourcis. Puis :
"Ne vois-tu pas, lui dirent-ils, qu'un grand vent disperserait notre blé et nous donnerait double ouvrage ? Est-ce ainsi que tu devrais parler ?
- Comment alors ?
- Plaise à Dieu qu'il  n'en vole pas un !"
Le corps moulu, notre garçon continua sa route. Il rencontra des oiseleurs, qui tendaient des filets pour prendre des oiseaux, et comme la stupidité est une maladie incurable, à peine les vit-il qu'il leur cria :
"Plaise à Dieu qu'il n'en vole pas un !
Les oiseleurs, cela se conçoit, ne furent pas contents ; ils le rouèrent de coups :
"Est-ce ainsi, lui dirent-ils, que tu devrais parler ?
- Comment alors ?
- Comment ? Puisse-t-il y en avoir beaucoup de massacrés !"
Clopin-clopant, l'infortuné, continua sa route, rencontra des hommes qui se battaient, au milieu de leur compagnons formant le cercle.
Avec son éternelle manie de parler sans qu'on lui demande son avis, Jean leur dit , d'un air entendu, car il croyait faire preuve de sagesse :Avril_2012_002
"Puisse-t-il y en avoir beaucoup, beaucoup de massacrés !"
Aussitôt tout le monde se tourna contre lui et, après l'avoir fort maltraité, on lui dit :
"Imbécile ! Est-ce ainsi que tu devrais parler ?
- Comment alors ?
- Comment ? Puisse Dieu les séparer promptement !"
Plus mort que vif, Jean se remit en chemin. Bientôt il rencontra un nombreux et joyeux cortège qui escortait deux nouveaux mariés. Persuadé qu'il faisait un compliment, il dit, la bouche en coeur :
"Puisse Dieu les séparer promptement !"
A peine les gens de la noce eurent-ils entendu ces paroles, qu'ils le battirent comme plâtre ; puis ils lui dirent :
"Est-ce ainsi, triple soit, que tu devais parler ?
- Comment alors ?
- Comment ? Puisse-t-il s'en faire un pareil, chaque jour !"
Le malheureux, un peu plus loin, trouva le convoi funèbre d'un homme qui avait été bon et considéré pendant sa vie ; il se mit à crier :
"Puisse-t-il s'en faire un pareil chaque jours !"
En entendant cette stupidité, les gens du convoi déposèrent le corps à terre et, se servant des chandeliers en guise de bâtons, ils l'assommèrent à moitié. Cependant l'un d'eux, plus compatissant que les autres, lui dit :
"Est-ce ainsi que tu devais parler ?
- Comment alors ?
- Comment ? Puisse Dieu l'emmener tout droit au ciel !"
Jean reprit sa marche dans un bien pitoyable état. Mais les corrections qu'il avait subies ne l'avaient pas corrigé. Rencontrant un baptême, et montrant l'enfant :
"Puisse Dieu l'emmener tout droit au ciel !" s'écria notre benêt.
Indignés d'un pareil voeu, le père, le parrain et la marraine s'élancèrent sur lui, pour le battre d'importance ; mais Jean l'Ahuri, qui savait comment  on l'avait traité jusque là, prit ses jambes à son cou, et il ne s'arrêta plus que chez lui. S'il n'avait pas fui, il aurait été sûrement massacré cette fois.
Cependant les leçons successives  lui profitèrent ; il finit par comprendre que, comme le dit le proverbe, "la parole est d'argent, et le silence est d'or", et que l'on ne doit pas se permettre de parler de choses que l'on ne connaît pas et où l'on n'a rien à voir.
Cette histoire de Jean l'Ahuri doit donc être une leçon pour ceux qui, sans rime ni raison, se mettent à parler de ce qu'ils ne savent ni ne comprennent, et se jettent à la traverse des gens qui n'ont que faire de supporter leurs bévues.

H. FAURE - D'après un conte portugais de Mmme Anun de Castro Osario.

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17 avril 2012

Les quatre fils Aymon

L’histoire des quatre fils Aymon appartient à la légende, et leurs extraordinaires aventures on donné naissance, au moyen âge, à un nombre assez grand de ces romans en vers qu’on appelait des « chansons de geste ».
Ces héros vivaient au temps de Charlemagne. Leurs noms étaient, suivant les différents poètes qui les ont chantés, Renaud ou Reynaud, Guichard ou Guiscard, Alard ou Adelard, et Richard ou Richardet.
Leurs aventures, comme leurs noms, ne sont point partout rapportées de la même façon, mais voici comment on les raconte généralement.
Aymon, prince des Ardennes, Saxon d’origine, avait été chargé par Charlemagne de gouverner le pays dont Albi était la capitale. Il eut pour fils les quatre preux.
Les jeunes gens furent armés chevaliers par Charlemagne lui-même, et, à cette occasion, Renaud, agissant à son nom et celui de ses frères, jura au puissant empereur une fidélité à toute épreuve.
Mais Aymon avait pour frère Beuve d’Aigremont. Celui-ci attira la colère de Charlemagne qui lui déclara la guerre. Son intention était simplement de le vaincre, puis de lui imposer ses conditions. Ganeron, qui commandait l’armée de Charlemagne, prit sur lui d’aller plus loin que son maître ne l’avait voulu, et il tua Beuve d’Aigremont dans une bataille.
Renaud et ses trois frères vinrent alors à la cour de Charlemagne pour demander justice de la mort de leur oncle. On fit traîner la réponse en longueur, et Renaud, poussé à bout, se trouvant un jour insulté par le neveu de Charlemagne, le tua d’un coup d’échiquier.
Sur ce bel exploit, il quitta la cour avec ses frères.
Les quatre fugitifs, poursuivis par les soldats de Charlemagne, se réfugièrent dans la forêt des Ardennes.
Mais plus d’une fois, dans leur fuite, ils avaient été serrés de près par les troupes chargées de les arrêter, et ils ne durent souvent leur salut qu’à leur unique cheval Bayard.
Ce fantastique coursier était fée, disent les plus vieilles chansons de geste ; il faut entendre par là qu’il était doué de qualités surnaturelles, et il le fallait bien, pour qu’il pût galoper sans faiblesse pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, en portant sur son dos les quatre cavaliers lourdement armés.
Lorsque nos héros furent enfermés dans la forêt des Ardennes, Bayard se nourrit exclusivement de feuilles et de racines et s’en trouva mieux, disent les vieux conteurs, qu’un autre cheval de blé et d’avoine. Il n’avait rien perdu de sa vigueur à ce singulier régime, et c’est encore grâce à son extraordinaire rapidité que les preux purent s’échapper de la forêt et gagner le château paternel.
Là, un nouveau déboire les attendait : leur père, fidèle vassal de Charlemagne, refusa de les recevoir. De nouveau fugitifs, ils arrivèrent enfin à la cour du roi Yvon de Bordeaux, qu’ils aidèrent à combattre et à vaincre les Sarrazins.
En retour, le roi Yvon fit épouser sa sœur Clarisse à Renaud et autorisa les quatre frères à bâtir le château de Montauban.
Mais la colère de Charlemagne n’était point apaisée : son armée fut bientôt devantMontauban.
Investi de toutes parts, le château ne pouvait plus se défendre, et les quatre fils Aymon, épuisés par la famine, allaient être obligés de se rendre, lorsque Bayard, pour que la place pût tenir plus longtemps, les nourrit pendant quinze jours de son sang.
Cette résistance inattendue fit murmurer les troupes de Charlemagne. Pour ne pas les mécontenter davantage, l’empereur dut conclure la paix.
Il accorda la vie sauve aux quatre frères et leur laissa leurs biens, mais il imposa à Renaud l’obligation de se rendre en Palestine.
Ici finit l’histoire des quatre fils Aymon et commence celle de Renaud de Montauban, dont nous n’avons pas à nous occuper ici.
La aussi se terminent les exploits de Bayard.
Comme une des conditions de la paix, Charlemagne avait exigé qu’on lui remît le merveilleux cheval. Il le fit jeter dans la Meuse avec une grosse pierre au cou.
Mais Bayard s’échappa à la nage et, comme l’avaient fait autrefois ses maîtres, se réfugia dans la forêt des Ardennes où, d’après la légende, on l’aperçoit de temps à autre.
Les aventures des quatre fils Aymon sont encore populaires de nos jours.
Mais la popularité de Bayard est plus grande encore, surtout chez les peuples du Nord. Dans les Pays-Bas notamment, et principalement à Louvain et à Malines, Bayard est de toutes les fêtes publiques.
Mais il y a mieux. Malherbe, qui est mort sous le règne de Louis XIII, prétendait qu’on voyait à Château-Renaud, petit village des Ardennes, les ruines d’un vieux castel où existait encore l’écurie de Bayard.
A Bertheim près de Louvain, on montre, dit-on, sa mangeoire et l’empreinte d’un de ses pieds ; enfin, en Westphalie, l’église Saint-Renaud, de Dortmund, conserve un fer à cheval qui appartint, prétend-on, à Bayard.

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15 avril 2012

Visage de Rose - Légende Egyptienne

Depuis que le monde existe, et qu'il y a des enfants à bercer et à distraire, les mamans et les nourrices racontent de belles histoires. Ces histoires simples et gracieuses, crées par l'imagination populaire et transmises de bouche en bouche, se retrouvent souvent les mêmes dans les pays les plus éloignés les uns des autres. Elles ne se distinguent entre elles que par des différences de détails, qui proviennent de la diversité des moeurs et des coutumes. Aujourdh'ui je vous donne l'histoire de Cendrillon telle qu'on la racontait il y a quatre mille ans aux enfants d'Egypte.

En ce temps-là vivait à Naucratis, tout au nord de l’Egypte, une fillette charmante on appelait Rhodopis ou Rhodia, c’est-à-dire Visage-de-Rose.
Elle était très jolie, et également instruite dans l’art de la danse, qui était fort cultivé alors, et dans celui de la musique qui n’était pas moins apprécié. Elle savait un peu d’histoire, dessinait au pinceau des figures habiles sur des bandes de papyrus, et portait toujours dans sa tunique des petites tablettes enduites de cire, où elle gravait à l’aide d’un fin stylet d’argent des pensées naïves et brèves.
Mais si Rhodophe avait des qualités sans  nombre, un grand charme et le plus doux sourire, elle avait cependant un défaut : le plus gracieux défaut, il est vrai, mais enfin… elle était coquette.
Or, sa coquetterie était très particulière, car elle se manifestait par un choix continuel de sandales neuves : la fillette avait l’orgueil de ses deux petits pieds.Avril_2012_027
Il faut dire que jamais, il est vrai, on ne vit sur terre deux plus mignons et gentils pieds que ceux de Rhodopis.
« Rhodia, disait un jour son amie Peitho, a pour marcher deux lotus blancs qui ont des ailes. »
La jeune fille était fière de cette beauté originale et rare, et elle regardait souvent ses pieds agiles avec un peu trop de complaisance.
Mais c’était aussi la seule faiblesse qu’on pût lui reprocher : il faut avouer qu’elle était bien inoffensive.
Encore Rhodope ne rêvait-elle de chaussures nouvelles qu’à cause des louanges dont, sans cesse, elle était l’objet. Il ne manquait pas de personnes pour flatter sa manie : les marchands étrangers, par exemple, venus de Perse ou de Syrie, qui lui vendaient cher des souliers de tous les pays bottines de cuir rouge ou babouches brodées, puis des lanières de peau et des rubans écarlates pour nouer les semelles, et qu’on enroulait autour des jambes.
Un jour, vers la fin d’une après-midi très chaude, Visage-de-Rose, couchée parmi des coussins, sur la terrasse de sa maison, regardait au loin des navires entrer dans le port et les bateaux légers, qu’on nommait canges, descendre ou remonter le Nil. A force de regarder toujours, les yeux se fatiguent : les paupières de Rhodope s’abaissèrent et bientôt elle s’endormit.
Un de ses souliers avait glissé et brillait sur le tapis comme un petit soleil. On lui avait apporté la paire quelques heures auparavant ; c’étaient deux mules de cuir et d’or, où s’incrustaient des pierreries.
Rhodope reposait depuis quelque temps déjà, et son sommeil était si profond qu’elle ne sentit pas une ombre descendre sur sa tête, toujours davantage. Cela avait  été d’abord un tout petit point dans le ciel, puis une tache noire, et, enfin, si la fillette s’était éveillée, elle aurait pu reconnaître un aigle, un aigle superbe qui frappait l’air de ses larges ailes.
Tout à coup, comme attiré par quelque objet éclatant, il vint s’abattre au milieu de la terrasse… Bientôt, il reparut dans le ciel clair, tenant dans son bec la petite pantoufle de Rhodope, et il s’envola avec elle, bien loin, bien loin dans la direction du fleuve…
Visage-de-Rose dormait toujours.
Avril_2012_028Le roi Amasis, qui régnait sur l’Egypte, se tenait alors, avec toute sa suite au bord d’un lac, sur une colline de Memphis.
Ce jour-là, il rendait la justice dans une des cours de son palais. Il était assis sur un trône de granit, le front ceint de la vipère sacrée, semblable en son immobilité attentive à quelque dieu de bronze.
Deux hommes venaient d’être amenés devant lui, et il abaissait vers l’un d’eux son sceptre d’or couver d’hiéroglyphes, lorsqu’il lui parut qu’un mouvement de curiosité animait la foule, d’ordinaire muette et respectueuse.
Les têtes renversées regardaient le ciel.
A ce moment, il sentit une ombre planer au-dessus de lui, et tout à coup un mystérieux petit objet franchit les airs et roula sur ses genoux, entre les plis de son manteau, tandis qu’un grand oiseau s’éloignait dans l’espace, en continuant sa route vers le sud.
Le Pharaon fut bien surpris. Ses mains royales tournaient et retournaient avec précaution le présent si étrangement venu. C’était un ravissant petit soulier, si menu que le roi Amasis s’en émerveilla, et que les assistants, qui s’étaient bruyamment pressés autour du trône, s’émerveillèrent avec lui.
L’étrangeté de l’aventure émut le roi tout puissant. Il voulut savoir à quelle femme de ses Etats une si minuscule chaussure appartenait. Des messagers partirent dans toutes les directions…
Visage-de-Rose, à son réveil, avait été bien fâchée de ne plus retrouver sa pantoufle d’or aux pierres de couleur.
Elle l’avait cherchée partout, ne pouvant concevoir qu’elle eût disparu pendant son sommeil d’une si singulière façon.
Ses esclaves, accourues, l’aidèrent de leur mieux, car elles aimaient leur jeune maîtresse qui était bonne et généreuse.
On eut beau tout remuer, on ne retrouva pas la jolie pantoufle. Rhodope avait trop d’esprit pour se lamenter en vain ; elle reprit ses pinceaux, sa harpe et ses tablettes ; mais, tout en cherchant à se distraire, elle regretta beaucoup sa mule si mignonne.
Aussi, lorsqu’elle vit, un matin, entrer deux messagers étrangers, et qu’entre les mains de l’un d’eux, elle reconnut la chaussure perdue, elle poussa un cri de plaisir, et se mit à sauter dans la chambre pour exprimer sa joie.
Le messager, s’agenouillant, passa l’étui d’or constellé au petit pied qu’il moula parfaitement. Rhodope, aussitôt, mit la pantoufle jumelle qu’elle avait précieusement gardée dans un coffret de santal. Et les envoyés du roi, prosternés, crièrent  par trois fois :
« Gloire à toi, au nom du Seigneur Pharaon ! »
Puis, entraînant la jeune fille stupéfait, ils la mirent sur leur chat qui les emporta vers Memphis, au galop des chevaux.
Lorsque Visage-de-Rose parut devant le Pharaon, tous les yeux se fixèrent sur elle, et le Roi admira qu’elle fût si petite.Avril_2012_029
Elle, devant lui, attendait immobile.
Si près du maître de l’Egypte, dont le nom seul faisait courber les têtes, Rhodope ne témoignait aucune crainte.
Elle n’avait pas fait le mal. De quoi aurait-elle eu peur ? Elle était seulement très contente de voir ainsi, de près, le Pharaon. Son sourire était toujours aussi doux, mais ses yeux plus brillants se fixaient sur le roi avec une curiosité joyeuse. Alors le roi Amasis, devant ce calme heureux, s’attendrit. Il voyait pour la première fois un être humain qui ne tremblait pas devant lui. Et qui était-ce ? Une toute jeune fille, toute simple et menue, qui se tenait là, devant lui, tranquillement, et qui lui souriait.
Le Pharaon réfléchissait. Il songeait qu’une si jolie personne, avec un cœur si brave, était vraiment digne d’un royal pouvoir, et il résolut de l’épouser. Toujours silencieux, il se leva. Il descendit les marches du trône. Il s’approcha de Rhodope et la regarda. Puis la prenant par la main, il remonta les marches avec elle, et la fit asseoir à sa place.
Les noces, peu de temps après furent célébrées avec magnificence.
Et toute l’Egypte acclama la jeune reine qu’un aigle lui avait donnée.

Jean HELLE

 

 

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12 avril 2012

Comment Bridoche-Vercingétorix rendit les armes à César-Bonichin

Avril_2012_025Ce jour-là, l’école était sens dessus dessous. On était à la veille des vacances de Pâques, et la perspective de rester quinze jours sans se trouver en face du tableau noir, de la carte des départements et du compendium métrique nous causait une certaine joie. Les livres étaient fermés et l’on bavardait.
Trois heurs et demie sonnèrent. M. Bobêche - c’était le nom de notre excellent  instituteur - se leva, tapa trois petits coups de règle sur son pupitre, et le silence se fit. M. Bobêche toussa, releva ses lunettes, se moucha, et nous parla en ces termes :
« Mes enfants, dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. M. l’Inspecteur d’Académie vient de mettre à ma disposition un billet de voyage qui me permettra, aux grandes vacances, d’envoyer au bord de la mer celui de mes élèves qui se sera montré « le plus fort » en Histoire de France. J’espère que vous rivaliserez de zèle pour conquérir cette magnifique récompense. Nous nous occuperons dès la rentrée, c’est-à-dire dans une quinzaine, du concours qui me permettra de l’attribuer à celui qui se sera le plus distingué. Maintenant, mes enfants, je vous rends la liberté… Bonnes vacances… Amusez-vous bien. »
Il se fit un brouhaha, les pupitres claquèrent, et en une minute la classe se vida. Aussitôt des groupes se formèrent dans la cour, et vous pensez si l’on parlait du fameux voyage au bord de la mer.
« C’est Pierre Bonichin qui l’aura, criait l’un.
- c’est Jean Garrigou, » affirmait l’autre.
Il faut dire que Pierre Bonichin, c’était moi. Quant à Jean Garrigou, c’était mon grand adversaire, aussi bien en classe qu’en récréation. En classe, nous nous disputions les premières places. En récréation, lorsqu’on jouait aux barres, nous étions tous les deux chefs de camp, et nous avions des partisans acharnés. D’ailleurs, nous étions les meilleurs amis du monde.
Aujourd’hui, il s’agissait d’une partie vraiment intéressante à jouer. Qui donc allait gagner le prix ? L’un de nous, assurément. Mais… lequel ?
Jean Garrigou vint me trouver.
« J’ai une proposition à te faire, me dit-il.
- Parle.
- Voici : veux-tu que nous nous réunissions, comme d’habitude, en deux camps, pour jouer aux tableaux vivants.
- Ensuite ?
- Nous choisirons comme sujets de tableaux des scènes de l’histoire de France. A l’aide de nos camarades, nous tâcherons de les rendre le plus exactement possible. Si tu devines celui que je te présenterais, ce sera à ton tour d’en composer un, sinon je continuerai jusqu’à ce que tu trouves… Il en sera de même pour toi… Celui qui dans trois mois aura deviné le plus, et qui, par conséquent, aura montré qu’il connaît le mieux son histoire, aura gagné.
- Je veux bien, mais à deux conditions : la première c’est que M. Bobêche sera notre juge.
- Entendu.
- La seconde, c’est que nous suivront exactement l’ordre chronologique, sans avoir jamais le droit de revenir en arrière…
- C’est dit…, Tope.Avril_2012_024
- Tope. »
On se donna la main. C’était donc chose convenue. En guise de conclusion, j’ajoutai :
« Et celui de nous qui ira à la mer, rapportera de beaux coquillages aux camarades qui nous auront aidés. »
M. Bodêche, consulté, trouva l’idée ingénieuse. Il accepta d’être notre arbitre, et il demanda simplement qu’un petit commentaire du tableau fût donné par celui qui le devinerait, pour expliquer à quelle occasion, et à quelle époque, la scène représentée s’était produite…
Vous pensez si, pendant quinze jours, chacun de nous se prépara à ce tournoi… Je vous assure que l’on ne nous vit guère, Garrigou et moi, courir les rues et la campagne. Je repassais avec ardeur mon histoire.. Je cherchais des sujets intéressants qui ne fussent pas représentés dans les illustrations de nos manuels.
Je tenais des conciliabules avec mes partisans. Il est probable que Garrigou en faisait autant. Au bout de huit jours, on ne parlait plus que du billet de voyage dans toute la commune. On engageait des paris. Le conseil municipal était divisé : le maire tenait pour moi, l’adjoint contre. Le directeur de la fanfare faisait répéter une marche triomphale, pour le jour de la proclamation des résultats.
Le matin de la rentrée, mon père me dit :
« Si c’est toi qui gagnes, je t’achèterai une bicyclette ! »
Une bicyclette !… Mon rêve !… Allons, il fallait remporter la victoire !
« C’est jeudi prochain le premier concours, me dit dès mon arrivée M. Bodêhcee. Nous commencerons par lette alphabétique : Bonichin… Garrigou… C’est vous, Bonichin, qui présenterez le premier tableau.
« Je suis prêt, » répondis-je simplement.
Le jeudi arriva rapidement.
M. Bobêche s’assit au milieu de la cour, plaça à sa droite Garrigou, et autour d’eux les partisans de mon adversaire.
Mes troupes étaient prêtes. Bien entendu, je jouais le premier rôle. J’avais attribué le second à Jacques Bridoche, le fils du forgeron, qui avait de grands cheveux blonds frisés qui lui tombaient sur les épaules… Nous nous plaçâmes sous le grand platane. Je m’étais assis sur le dossier du banc, et j’avais adroitement groupé mes camarades, les uns debout, les autres appuyés négligemment. J’avais placé sur ma tête une couronne de feuilles de laurier.
Jacques Bridoche, qui avait croisé sur ses pantalons les lacets de ses sandales, et serré sa blouse à la taille Avril_2012_026par une ceinture, s’avança avec dignité (nous avions bien répété la scène), portant une vieille hampe de drapeau, qui représentait une pique ; deux morceaux de bois en croix, qui représentaient une épée ; et un grand plat rond en fer battu, qui ressemblait vaguement à un bouclier. Arrivé devant moi, il me regarda fièrement, jeta à mes pieds ce qu’il tenait, et croisa les bras.
«Très bien ! Bonichin, ne put s’empêcher de dire M. Bobêche. Garrigou, vous avez la parole. »
Garrigou se leva ; il avait un sourire narquois.
« Autrefois, dit-il, la France s’appelait la gaule, et était habitée par les Celtes, venus du plateau central de l’Asie. Les Gaulois étaient un peuple brave et généreux. Ils étaient habillés de chausses qu’on appelait braies, d’une tunique et d’un ceinturon, et de saies rayées retenues sur l’épaule. Leurs armes étaient : le bouclier, le casque d’airain, le javelot et l’espadon. Ils avaient les cheveux flottants.
« Les Romains, peuple guerrier et conquérant, qui avaient à venger les défaites précédentes, et rêvaient d’étendre leur domination sur le monde entier, voulurent conquérir la Gaule. Jules César y réussit avec peine, après une guerre de huit ans. Le chef Gaulais qui se distingua le plus dans la lutte pour l’indépendance des Gaules fut le jeune Averne Vercingétorix, qui, assiégé dans Alésia, dut enfin capituler après une résistance historique (52 av. J.C.).
C’est Vercingétorix rendant ses armes à César qu’a représenté Bonichin. »
Garrigou se rassit… Bridoche me regarda d’un air navré.
Alors M. Bobêcbe inscrivit une note au crayon sur son carnet…
« C’est parfait, Garrigou, mon ami, fit-il… Bonichin, il faudra prendre votre revanche jeudi prochain. »

C. M.

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07 avril 2012

Berthe au Grand Pied

Avril_2012_021Une belle jeune fille, montée sur un magnifique palefroi, s’avançait vers Paris à travers les routes de France, par une belle matinée de printemps de l’an 737. Elle était fille du comte de Laon, et se nommait Berthe. On l’avait surnommée Berthe au Grand pied, car, dit la légende, elle avait un pied légèrement plus grand que l’autre.
Elle était accompagnée de deux femmes, la mère et la fille, ses suivantes ; et de son cousin Tybers qui commandait les hommes d’armes qui lui servaient d’escorte. Elle se rendait à la cour du roi Pépin le Bref qui, sur le bruit de sa merveilleuse beauté avait demandé sa main, et l’attendait pour s’unir à elle.
Mais malgré les brillantes destinées qui lui étaient promises, Berthe se montrait soucieuse.
Son inquiétude lui était inspirée par les propos insinuants des deux femmes qui voyageaient avec elle, la jeune Aliste, qui offrait une extraordinaire ressemblance avec sa jeune maîtresse, et sa mère Margiste. Cette dernière dépeignait sournoisement à Berthe le roi Pépin le Bref comme un montre qui lui réservait les plus mauvais traitements. Vous pensez bien qu’elle avait  un projet secret, qu’elle ne devait pas tarder du reste, à mettre à exécution.
« Hélas ! Disait Berthe en soupirant, faudra-t-il que j’aie quitté les tendresses de mère pour vivre à côté d’un époux barbare et cruel ! »
Margiste entretenait perfidement ces craintes, qui augmentaient à mesure que le voyage avançait. Quand vint le dernier jour, voyant Berthe tout à fait effrayée, elle osa lui proposer de changer de vêtements avec Aliste et de laisser présenter au roi comme sa fiancée, cette dernière.
« C’est par dévouement que je vous fais cette offre, disait l’hypocrite. De cette façon vous éviterez le danger, et si le roi n’est pas aussi méchant qu’on le représente, vous pourrez le lendemain reprendre votre place. Aliste vous ressemble tellement que personne ne s’apercevra de rien. »
Berthe eut la faiblesse d’écouter ce conseil. Tybers, gagné par les suivantes, se prêta à cette trahison. Le lendemain, Aliste couverte des riches habits de sa maîtresse arrivait à la cour, et, la nuit, suivante, Berthe saisie par des assassins à qui Margiste avait promis une grosse somme d’argent, fut conduite dans la forêt du Mans pour y être égorgée.
Peu de jours après, au milieu de grandes réjouissances, Aliste épousait le roi et montait sur le trône de France.
… Il y avait quatre que ces faits s’étaient passés, quand Blanchefleur, mère de Berthe au Grand pied, qui ne connaissait pas le sort de sa fille et la croyait reine, résolut de venir la voir. Elle partit en grand apparat, se promettant une grande joie de revoir son enfant si tendrement aimée. Mais ce qu’elle entendait sur la route n’était pas pour la satisfaire. Aliste se montrait aussi méchant et avare que Berthe, dont elle avait pris le nom, était bonne et généreuse. Aussi en voyant passe le cortège de Blanchefleur, les gens disaient :
« Voilà la mère de la plus méchante reine qui ait jamais existé. »Avril_2012_020
Ces propos venaient aux oreilles de la voyageuse et lui causaient la plus grande peine.
Enfin Blanchefleur arriva à Paris.
Vous pensez qu’Aliste conçut une grande inquiétude de cette visite et des conséquences qu’elle pouvait avoir. Une mère n’est pas facile à tromper. La jeune femme de Pépin le Bref, montée sur le trône par un crime, eut peur d’être démasquée. Elle résolut de feindre une maladie et se se servir de ce prétexte pour ne pas montrer son visage à la mère de Berthe.
Quand celle-ci se présenta au palais, le roi Pépin vint au devant d’elle et lui annonça que sa fille malade en ce moment, était couchée dans une chambre obscure par ordre du médecin et ne pouvait la recevoir. La reine Blanchefleur en ressentit une grande douleur.
« Ma fille est donc bien changée, dit-elle, les larmes aux yeux, qu’elle ne veuille pas voir sa mère quand elle est malade ? Autrefois elle ne pouvait pas se passer de mes tendres soins. »
Blanchefleur entra néanmoins dans la chambre obscure où Aliste était couchée, espérant au moins entendre la voix de Berthe et lui prodiguer ses caresses. Aliste, surprise, se retourna vivement sans pouvoir s’empêcher d’exprimer à haute voix sa colère et son dépit.
Blanchefleur s’arrêta un moment, frappée d’étonnement douloureux. Mais, trop d’inquiétude était entrée dans son esprit pour qu’elle ne cherchât point à savoir si c’était bien Berthe qui lui faisait une telle réception.
« Ce n’est pas possible, dit-elle, que l’on ait à ce point changé le cœur de ma fille, et qu’elle m’accueille ainsi par des paroles de haine ! »
A ces mots, Blanchefleur alla prendre un flambeau et rentrant dans la pièce où Aliste était couchée, elle s’approcha du lit et arracha les couvertures, de façon à lui découvrir les pieds;
Aliste tenait son visage caché dans ses mains ; mais Blanchefleur s’écria :
« Ce n’est pas ma fille, ce n’est pas Berthe au Grand pied ! Mon Dieu ! Qu’a-t-on fait de mon enfant ? On l’a tuée ! »
Avril_2012_022A ces cris, tous les habitants du palais et le roi lui-même accoururent dans la chambre de la fausse malade. Quand il sut de quel crime elle était accusée, Pépin voulut que sa femme se justifiât. Mais Aliste troublée ne put que balbutier quelques mots. Pressée de questions, elle finit enfin par avouer la fourberie qui l’avait fait monter sur le trône.
Fou de colère, le roi assembla sur le champ ses barons pour juger les coupables. Margiste fut condamnée à être pendue et Aliste aurait subi le même sort si elle n’avait été mère de deux jeunes princes. On se borna à l’enfermer dans un cloître pour le reste de ses jours.
Après la juste punition des coupables, Blanchefleur désolée regagna toute en larmes son manoir en deuil.
… Moins de six mois après, le roi Pépin chassait dans la forêt du Mans, lorsqu’il aperçut au pied d’une croix une jeune fille d’une merveilleuse beauté.
Il s’approcha d’elle et lui demanda qui elle était.
« Je suis la fille adoptive du garde Simon, dit-elle.
- Où demeure cet homme ? Interrogea le roi.
- Dans cette maison, seigneur, » dit la jeune fille en étendant le bras vers une maisonnette que l’on apercevait à travers les arbres.
Le roi se rendit chez Simon, et le garde lui apprit qu’il avait trouvé, quatre ans auparavant, cette pauvre fille errant dans les bois et qu’il l’avait gardée depuis.
Pressée de questions et rassurée par la bienveillance royale, la belle inconnue consentit enfin à avouer le malheur qui lui était arrivé. De méchantes femmes l’avaient livrée à des soldats pour être assassinée dans la forêt.
Par bonheur, parmi ceux qui devaient exécuter cet ordre sanguinaire, s’en trouvait un moins endurci que les autres qui prit en pitié la malheureuse victime. Quand le sinistre cortège fut parvenu au plus profond de la forêt, la jeune fille comprenant le sort qui  lui était réservé, se traîna aux pieds de ses bourreaux, les suppliant d’épargner sa vie. Le soldat fut touché par ses larmes et réussit à empêcher ses complices d’accomplir leur forfait.Avril_2012_023
Pendant plusieurs années, l’inconnue était donc restée dans cette pauvre maison perdue dans les bois, entre Simon et sa femme, filant de la laine.
Le roi, troublé par ce récit, pressa l’infortunée de lui dire son nom ; elle voulut le taire ; mais Pépin n’avait pas été sans remarquer sa ressemblance frappante avec Aliste, et il comprit qu’il était en présence de la victime de cette méchante femme.
Berthe, car c’était elle en effet, se voyant reconnue, se jeta aux pieds du roi, qui la releva avec émotion.
Le jour même il ramenait en grande pompe dans son palais son ancienne fiancée, et quelques jours plus tard l’épousait en présence de toute la cour.
A partir de ce moment, la reine Berthe au Grand pied ne connut plus que la prospérité.
Elle régna longtemps, donnant l’exemple de toutes les vertus. L’aîné de ses enfants fut Charlemagne.

Félix LAURENT

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03 avril 2012

La perruche mal élevée

La plus belle plaine du monde (ce sont les gens de Toulouse et de Montauban qui l’affirment) est celle qui s’étend entre Montauban et Toulouse ; le plus beau village de cette plaine (ça ne vous coûte rien de l’admettre) est le village de Saint-Savary, et la plus belle maison de Saint-Savary est la maison de M. Lajuncade.
Elle s’appelle les Tournesols, parce que les plantes de ce nom foisonnent dans le jardin, et y dressent, le long des allées, leurs larges leurs reluisantes comme des assiettes d’or.
Mais les tournesols ne sont là que pour l’ornement, et le jardin produit quantité de choses utiles : des haricots verts et des aubergines, des tomates et de la chicorée, des pêches, des figues et des poires. Des poires surtout. Le grand poirier qui se trouve à gauche de l’entrée donne des fruits extraordinaires, et a obtenu, lors du dernier comice agricole, une médaille de bronze. M. Lajuncade en a été d’autant plus fier qu’il n’a point de jardinier. C’est lui-même qui greffe les arbres, soigne les tournesols et veille sur les légumes.
Or, le 3septembre de cette année-ci, vers neuf ou dix heurs du matin, il travaillait à l’extermination des limaces qui grignotaient ses salades, lorsqu’il entendit d’abord un bruit de pas, puis une voix joyeuse qui criait :
« Bonjour, parrain ! »
Celui qui s’annonçait ainsi avait une figure plus épanouie que les tournesols qui l’entouraient ; il portait un costume de marin et un bonnet avec un pompon rouge. Mais il ne portait pas que cela, attendu qu’il avait sur l’épaule une très grosse perruche, et qu’il tenait à la main un perchoir autour duquel était enroulée une chaînette d’acier.
M. Lajuncade se mit à rire, embrassa le matelot et dit :
« Est-ce vraiment toi, Jean Gratemil ? Tu as obtenu une permission ?
- Vingt-quatre heures, tout juste… Il faut que je sois demain à Brest, et je repars à midi. J’ai serré maman sur mon cœur, j’ai bu un coup avec les amis, et ça fait que je m’en vais content.
- Brave garçon !… Et cette bête verte qui frotte son bec sur tes cheveux, est-ce que tu la voitures jusqu’à Brest ?
- Non pas ! Elle va, mon parrain, s’arrêter ici, car c’est un cadeau que je vous offre en considération de tant de pièces de cent sous (sans parler de la menue monnaie) que j’ai reçues de vous depuis que j’ai l’âge de raison….
- Et que tu recevras encore…
- Avec plaisir et reconnaissance… Mais, pour revenir à la perruche, vous saurez qu’un nègre du Sénégal me l’a cédée, moyennant un demi-paquet de tabac et un tire-bouchon hors d’usage. Ce n’est donc pas un oiseau de prix. Par contre, il s’exprime agréablement. Son éducation a été , j’ose le dire, soignée. C’est moi-même qui lui ai appris les principes du beau langage ; il n’emploie que des mots choisis, et les place toujours à propos. Il excelle, notamment, à congédier les gens importuns. C’est là son fort, sa spécialité. Vous verrez comme il vous amusera tout en vous rendant service. »
Bien qu’il détestât les perruches, M. Lajuncade feignit, par politesse, d’accueillir celle-là avec transport. A peu de distance du grand poirier (médaille de bronze), exactement entre la porte de la maison et celle du jardin, le perchoir fut installé. Jean Gratemil, après avoir fixé la chaînette à la patte de l’oiseau, prit congé en jurant qu’il aimerait mieux avoir la tête le poing coupés que d’accepter les vingt francs que lui glissait son parrain. Mais il finit tout de même par les empocher, et s’en alla. Aussitôt M. Lajuncade recommença la chasse aux limaces, il déjeûna, selon sa coutume, se rendit au café du Centre où l’attendait le brave Planusse, ancien vétérinaire de l’armée.
Les deux amis s’attablèrent, et les voilà jouant au piquet. N’ayant rien à se dire puisque, depuis longtemps, ils se voyaient chaque jour, ils n’ouvraient la bouche que pour annoncer : « Quatorze de dames !… Tierce majeure !… J’en laisse une !… » et ainsi de suite. Cela dura deux heures et quart. Mais à ce moment-là, on entendit un bruit de roues et les appels rauques d’une trompe. Alors M. Leucade (il aurait beaucoup mieux fait de se taire) remarqua à mi-voix :
« Le boulanger va passer. »perruche
En effet, il passa à l’instant même. Sa voiture, qui soulevait un nuage de poussière, fila rapidement devant la fenêtre entre-bâillée.
« Il a, continua M. Lajuncade, un bon cheval, et qui trotte à merveille, quoique vieux.
- Assez jeune encore… Douze ou treize ans.
- Le double, mon cher Planusse, le double !
- Treize au plus.
- Vingt-cinq au moins.
- J’ai été (ne l’oubliez pas) vétérinaire de l’armée, et je sais mieux que vous reconnaître l’âge d’un cheval.
- Reconnaissez, alors, que celui du boulanger et une bête déjà antique.
- Je vous en prie, n’insistez pas, ou vous aurez l’air d’insinuer que je n’ai jamais su mon métier, et que l’armée a eu, en ma personne, un vétérinaire de quatre sous.
- Loin de moi cette pensée !…
- Eh ! Bien, accordez-moi que l’animal en question…
- Je luis donnerai l’âge qu’il vous plaira.
- A la bonne heure !
- Mais ça n’empêchera point que, depuis vingt-deux ans, je ne l’aie vu (lui ! Pas un autre !), arrêté devant ma porte, les mardis, jeudis et samedis de chaque semaine sans exception. »
Là-dessus, l’entretien devint très vif ; peu à peu, les deux hommes haussèrent le ton, et ils auraient peut-être fini par se dire des choses offensantes, si, au même moment et du même geste, ils n’avaient décroché leurs chapeaux et pris leurs cannes. Dehors, ils se tournèrent le dos, et, grognant dans leurs moustaches, s’éloignèrent en sens inverse.
Et pourtant ils s’aimaient de tout cœur, et cette affection mutuelle faisait la principale douceur de leur vie. Aussi, qu’arriva-t-il ? Il arriva que, rentrés chez eux, ils regrettèrent de s’être querellés mal à propos, et sentirent le besoin de se revoir à l’instant.
« Allons, murmura Planusse, trouver Lajuncade.
- Té, pensa Lajuncade, je vais chez Planusse. »
Ils auraient dû, n’est-ce pas ? Se rencontrer en chemin. Mais Planusse passa derrière l’église, juste à la minute où Lajuncade passait devant, et cela fit qu’ils se manquèrent, et que Planusse ne se doutait pas, en arrivant aux Tournesols, que Lajuncade venait de sortir;
Du bout de sa canne l’ancien vétérinaire frappa à la porte du jardin. Cette porte, qui était de tôle,  rendit un son clair, et presque aussitôt, étrange, furieuse, une voix cria :
« Rrreste dehorrrs, sapajou ! »
Planusse se sentir blêmir, et faillit tomber à la renverse. D’abord, la stupeur supprima en lui toute réflexion, puis il se ressaisit et gronda de douleur et de colère :
« C’était mon meilleur, mon seul ami, un véritable frère… et voilà qu’il m’insulte et m’appelle sapajou… Et pourquoi cela ? A cause du cheval du boulanger… Mais l’affaire, nom d’une pipe, ne se terminera pas ainsi !… Souviens-toi, Planusse, que tu fus militaire : provoque en duel ce Lajuncade, et montre-lui ce que vaut un sapajou comme toi ! »
Moins d’une heure plus tard, le vétérinaire en retraite avait choisi ses témoins : Octave Verdureau, capitaine des pompiers, et Prosper Boncousin, marchand de balais. Ces messieurs allaient se rendre aux Tournesols, lorsqu’ils aperçurent Lajuncade qui sortait de l’épicerie Tescou. La sommation qu’on lui fit d’avoir à se battre avec Planusse ou de retirer le mot « sapajou » lui causa un si profond étonnement qu’il ouvrait des yeux comme des soucoupes et semblait changé en statue. A la fin, il balbutia, frémissant :
« N’ayant pas dit « sapajou », il m’est impossible de le rétracter. Je me suis borné à prétendre que le cheval du boulanger ne devait plus être jeune, mais je ne me suis pas permis d’en conclure que M. Planusse fût un singe.
- Ainsi, demanda M. Verdureau, vous ne retirez pas « sapajou » ?
- Non, puisque je déclare ne m’être pas servi de ce terme.
- Alors une rencontre est inévitable. »
M. Lajuncade désigna deux témoins : l’épicier César Tescou, et un forgeron nommé Esope. Ils eurent, avec Posper Boncousin et le capitaine des pompiers, une longue conférence, et il y fut décidé que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bord du canal du Midi, dans un prè qu’on appelait le Bout-du-Monde, parce qu’il était au moins à cent mètres de la mairie.
Les témoins s’étaient juré le secret ; mais ils tinrent mal leur serment, et  la nouvelle du prochain combat courut, comme un coup de vent d’autan, à travers Saint-Savary. Les gens se criaient de porte à porte : « Savez-vous ce qui se passe ? » Presque personne ne dormit, et, lorsque le soleil brilla de nouveau, les langues rentrèrent en danse et plusieurs Saint-Savariens partirent pour le Bout-du-Monde. Là, voulant assister au drame, il s’embusquèrent sous des osiers.
Cependant, il y avait, au village, quelqu’un qui ignorait le terrible évènement. C’était le petit Symphorien, un garçon d’une dizaine d’années qui vivait avec une grand’mère infirme, et souffrait souvent de la faim. Justement il n’avait pas déjeuné ce matin-là, et, faute d’avoir au logis quelque chose à se mettre sous la dent, il trottait par les chemins en quête de nourriture.
Après avoir erré de toutes parts sans rien trouver de bon à manger, il parvint à la porte des Tournesols. Au-dessus du mur d’enceinte, des fruits (oh ! Énormes !) se balançaient doucement. C’étaient les poires du grand poirier à la médaille de bronze. Symphorien lorgna les poires, hésita un moment, puis, n’écoutant plus que son appétit, se mit à escalader la muraille, qui était pleine de trous. Arrivé au sommet, il glissa un regard dans le jardin… Personne… Pas un être vivant… Rien que la perruche qui, attachée à son perchoir, se grattait la tête avec sa patte. « Allons-y ! » pensa le maraudeur, et, sans perdre des yeux l’oiseau, il leva la main droite vers les poires. Déjà il venait d’en saisir une, lorsque la perruche l’aperçut. Elle parut très irritée, ses plumes s’ébouriffèrent, et elle cria soudain :
« Rrreste dehorrrs, sapajou ! »
J’ai oublié de dire que Symphorien n’avait jamais vu de perroquets, et qu’il ne savait point que ces bêtes-là peuvent imiter la voix humaine. Il crut à un prodige ; sa terreur fut si forte qu’il dégringola en un clin d’œil, et s’enfuit droit devant lui comme un véritable fou. Et cela fut cause que, débouchant sur la berge du canal, il se jeta violemment dans les jambes de… de M. Planusse, lequel, escorté de ses témoins, se dirigeait vers le Bout-du-Monde. L’ancien vétérinaire attrapa le gamin par l’oreille :
« Veux-tu, polisson, que je t’étrille ?
- Monsieur, excusez-moi ! Si vous saviez ce que je viens d’entendre.
- Où ça ?
- Au jardin des Tournesols… Un oiseau m’a parlé… Un oiseau vert.
- Tu rêves. Et que t’a-t-il dit, cet oiseau vert ?
- Il m’a dit : Reste dehors, sapajou ! »
Et la lumière, à l’instant, se fit en l’esprit de M. Planusse. Aussi vite que ses vieilles jambes le lui permirent, il s’achemina vers la prairie où déjà, assis auprès d’une boite renfermant deux pistolets. M. Lajuncade attendait.
Cet excellent Leucade !… Du plus loin que le vétérinaire l’aperçut, il commença à lui faire de grands gestes et, en même temps, il déclarait :
« Il y a erreur. C’est un malentendu : tout ce grabuge vient du perroquet.
- Mais quel perroquet ?
- Votre perruche… C’est elle qui m’a traité de sapajou. »
M. Lajuncade ne comprenait pas très bien. Pourtant il n’en demanda pas davantage : il pressa sur sa poitrine Planusse qui pleurait de joie.
Ainsi finit le duel. Les témoins allèrent déjeuner au café du Centre avec les deux adversaires, tandis que les Saint-Savariens, tapis, pour contempler le carnage, parmi les osiers du Bout-du-Monde, en sortaient de fort méchante humeur, parce qu’ils s’étaient dérangés pour rien.

J. PELTIER

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23 mars 2012

La Roche Noire

A l’endroit le plus élevé du hameau de Saint-Martin, qui forme le fond du Val de Villé, demeurait un paysan nommé Gaspard. Il avait hérité e son père une petite maison, entourée d’un champ qu’il cultivait de ses propres mains, et quelques vaches qu’il menait paître à l’entrée de la forêt. Comme il était intelligent et courageux, un fermier du Val de Munster n’avait pas dédaigné de lui donner sa fille en mariage ; et la petite dot que Marianne avait apportée, augmentait le bien-être de la maison. Six enfants grandissaient autour d’eux, et pendant longtemps rien ne troubla leur bonheur.
Malheureusement la fortune du paysan est sujette à toutes les intempéries du ciel. Il suffit d’une année mauvaise pour anéantir le fruit d’un long travail. Une épidémie vint fondre sur le canton de Villé. Gaspard et Marianne virent mourir leurs vaches l’une après l’autre ; et, au moment où la gêne se faisait déjà sentir dans le ménage, une grêle détruisit complètement la récolte. Ils ne se laissèrent pas abattre par le malheur. Gaspard se joignit à quelques ouvrier qui descendaient chaque matin dans la plaine pour travailler chez les fermiers riches ; mais le faible salaire qu’il rapportait était à peine suffisant pour l’entretien de la famille. L’hiver lui enleva même cette dernière ressource, et le père vit enfin arriver le moment où il n’aurait plus de pain à donner à ses enfants.
Gaspard prit alors une résolution suprême. Déjà les neiges commençaient à fondre, et les chemins devenaient praticables, lorsqu’il dit à sa femme :
« Tu as deux frères à Munster ; leur récolte n’a pas souffert de la grêle ; je veux aller les trouver : peut-être Dieu touchera-t-il leurs cœurs, et leur inspirera-t-il quelque pitié pour notre misère.
- Que ton vœu soit entendu ! » répondit Marianne avec un profond soupir ; car elle connaissait la dureté de ses frères, et elle n’avait pas grand espoir au fond du cœur.
Gaspard se mit en route. Il franchit rapidement la montagne qui sépare les deux vallées ; mais plus il approchait du but de son voyage, plus la démarche qu’il allait tenter lui semblait pénible. « Après tout, se dit-il, je leur demanderai seulement de me prêter un peu d’argent, que je leur rendrai dans des temps meilleurs. » Il trouva les deux frères réunis ; mais il eut à peine paru devant eux, que toute sa présence d’esprit l’abandonna ; et au lieu de ce qu’il voulait leur dire, il ne put que balbutier quelques mots pour peindre sa situation. Il n’avait pas fini de parler que l’un d’eux sortit, et l’autre lui répondit sèchement qu’il fallait prévoir les mauvais jours, et que l’économe ne pouvait pas payer pour le prodigue.
Gaspard se retira désespéré. Il regagna lentement la montagne. Mais lorsqu’il fut sur le point de redescendre vers sa maison, il se représenta le chagrin de sa femme en le voyant revenir les mains vides. Alors, sans trop se rendre compte de ce qu’il faisait, mais avec l’idée instinctive de retarder autant que possible le moment du revoir, il s’engagea dans un chemin de traverse, qui le conduisit au plus épais de la forêt. Il marcha ainsi jusqu’au soir. Déjà les chants des bûcherons qui regagnaient leur demeure avait cessé, et l’on n’entendait plus que le bruit souterrain des sources qui creusent la montagne. Gaspard se sentit tout à coup arrêté par des broussailles qui interceptaient le chemin. Il regarda autour de lui, mais il ne reconnut aucun des sentiers qu’il avait l’habitude de parcourir. Devant lui se dressait un énorme rocher, sous lequel s’ouvrait un passage étroit qui paraissait conduire à une retraite mystérieuse.
Gaspard voulut revenir sur ses pas ; mais le chemin était fermé de tous côtés par des buissons inextricables. Alors il se rappela ce qu’il avait entendu dire, dans les veillées, de Kobolt, le Génie de la montagne, que des bûcherons prétendaient avoir vu, bien qu’il demeurât dans des lieux inaccessibles. En d’autres temps l’idée seule d’une pareille rencontre lui eût inspiré une profonde terreur ; mais sa douleur était si grande, qu’elle ne laissait aucune place à la crainte.
« Ne suis-je pas abandonné de tous ? » dit-il enfin ; et élevant la voix, il cria : « Kobolt, Kobolt, viens à mon secours !
- Me voici, répondit une voix terrible, que demandes-tu ? »Mars2012_001
Mais le paysan resta muet ; il n’osa même pas lever les yeux sur l’effrayante apparition.
« Ne m’as-tu pas appelé ? Reprit la même voix. Parle, que me veux-tu ? »
Gaspard s’enhardit enfin à jeter un regard sur l’étrange personnage qui était devant lui : c’était bien Kobolt, tel qu’on le lui avait dépeint. Il avait deux fois la taille d’un homme, et il était vêtu comme les bûcherons de la montagne. Il portait un énorme tablier de cuir, qui lui descendait jusqu’aux genoux, et une hache était passée dans sa ceinture. Sa barbe était blanche comme celle d’un vieillard ; mais tout annonçait en lui la vigueur de la jeunesse. Ses yeux brillaient comme deux éclairs. Son bras brandissait avec légèreté un énorme bâton, qui avait plutôt l’air d’une massue.
Le géant interpella Gaspard pour la troisième fois et d’une voix encore plus irritée. Le paysan répondit enfin par quelques mots entrecoupés, parlant de ses récoltes détruites, de ses enfants qi allaient mourir de faim, du mauvais accueil que lui avaient fait ses beaux-frères.
« Que te faut-il ? Dit Kobolt, et que veux-tu que je fasse pour toi ?
- Si vous pouviez me prêter cent pièces d’argent, dit Gaspard, je serais sauvé de la ruine, et dans trois ans je vous rendrais fidèlement la somme avec les intérêts.
- Prêter ? Cria le géant, suis-je un usurier ? Va faire une pareille demande aux hommes tes frères ; mais si tu tiens à la vie, ne trouble plus mon repos, ou je t’écraserai avec ce bâton. »
Déjà Kobolt avait levé sa massue. Mais Gaspard ne fit pas un mouvement pour éviter le coup.
« Frappe, dit-il, j’aime mieux mourir que de voir souffrir ma femme et mes enfants. »
Kobolt, malgré son air farouche, avait le cœur bon. Aussi, jugeant au désespoir du paysan que sa misère était réelle, il radoucit sa voix.
« Suis-moi, » dit-il.
Ils entrèrent dans une étroite vallée, et marchèrent longtemps dans un chemin creux bordé de rochers ; puis ils descendirent un sentier à pic, qui les conduisit à une allée souterraine. La nuit était profonde ; de petites flammes bleues, qui sortaient du sol éclairaient faiblement le chemin. Gaspard, quoique tout ce qui l’entourait fût de nature à l’effrayer, ne trahissait aucun trouble : les dernières paroles de Kobolt l’avaient complètement rassuré.
Ils se trouvèrent enfin sous une voûte éclairée par la flamme d’un immense foyer, au-dessus duquel était suspendue une chaudière. Une ouverture pratiquée au fond de la caverne semblait pénétrer encore plus profondément dans la terre ; c’est par là qu’on voyait entrer et sortir les nains serviteurs de Kobolt. Les uns alimentaient la flamme du foyer, les autres venaient jeter dans la chaudière les métaux bruts qu’ils avaient extraits du sol ; d’autres encore prenaient avec des pelles l’argent fondu et en formaient de belles pièces blanches.
Kobolt ouvrit un grand coffre de fer, où Gaspard crut voir briller tous les trésors du monde.
« Compte cent pièce, » dit le géant.
Et, laissant Gaspard seul, il alla donner des ordres à ses serviteurs.
Le paysan prit les pièces une à une ; il les compta et les recompta, pour être sûr de ne pas tromper la confiance de son protecteur ; et, s’approchant de Kobolt, il lui présenta la somme, en disant :
« Regardez, seigneur, si j’ai bien compté.
- J’en suis sûr, dit Kobolt. Si tu avais pris une pièce de plus ou de moins, l’argent se serait aussitôt fondu entre tes mains. Maintenant signe ce papier, par lequel tu t’engages à venir au bout de trois ans, avec ta femme et tes enfants, à la place où je te suis apparu, me témoigner ta reconnaissance et me restituer le capital avec les intérêts : d’ici là tu ne me reverras plus. »
Gaspard signa ; un nain le reconduisit jusqu’au débouché de la vallée. Au moment de le quitter, le nain lui adressa ces paroles :
« Termine heureusement ta route, souviens-toi des recommandations de mon maître, et cette nuit te portera bonheur pour toute ta vie. »
Le nain disparut derrière le rocher. Le jour commençait à poindre, et Gaspard reconnut l’endroit où il s’était arrêté la veille, accablé de lassitude et de chagrin. Maintenant la confiance et l’espoir étaient rentrés dans son cœur ; il faisait mille projets pour l’avenir, et il songeait avec joie au bien-être que l’argent de Kobolt allait ramener dans sa maison.
Pendant que Gaspard redescendait la montagne, Marianne attendait avec anxiété son retour. Elle ne pouvait s’expliquer pourquoi il n’était pas revenu la veille. Lui était-il arrivé un accident dans la forêt ? Ses frères l’avaient-ils retenu par amitié ? Elle aurait bien voulu s’arrêter à cette dernière pensée ; mais comment croire que les sentiments de ses frères fussent changés en un jour ? Aussi les craintes de la pauvre femme redoublaient d’instant en instant, et son cœur battit bien fort lorsqu’elle reconnut le pas de son mari qui traversait la cour. Elle ouvrit la porte, Gaspard entra précipitamment, et elle fut muette de surprise en voyant l’argent rouler sur la table.
« Tu vois, dit Gaspard, comme tes frères m’ont reçu : ils m’ont donné tout ce que je leur ai demandé, et ont même voulu me garder pour la nuit. »
Son aventure lui semblait encore tellement étrange, qu’il n’osa dire à sa femme d’où lui venait l’argent et qu’il aima mieux la laisser croire à la générosité de ses frères.
Alors une vie nouvelle commença dans la maison. Les étables se remplirent, et l’on entendit comme autrefois le joyeux tintement des clochettes quand les vaches revenaient du pâturage. Gaspard ensemença ses champs, et il vit bien que l’argent de Kobolt était béni, car tout lui réussissait. On ne trouvait pas à dix lieux à la ronde de champs aussi bien cultivés que les siens : aussi sa récolte était toujours plus abondante que celle de ses voisins. L’aisance et la prospérité régnaient dans la ferme, et Gaspard eut bientôt amassé les cent écus qu’il avait empruntés.
Trois années se passèrent ainsi, et l’époque de l’échéance arriva. Marianne avait attendu cette date avec impatience ; car elle se réjouissait de revoir ses frères, et surtout de pouvoir s’acquitter envers eux. Elle avait dit la veille à ses enfants : « Demain vous mettrez vos plus beaux habits, car nous irons voir vos oncles à Munster ; ils nous ont fait beaucoup de bien, et il est juste que nous allions les remercier. »
De grand matin, Jean, l’aîné des garçons, attela la voiture, et toute la petite caravane se mit en route. Ils avaient déjà fait une bonne partie du chemin, lorsqu’ils arrivèrent à un grand carrefour, où se croisaient plusieurs sentiers qui aboutissaient aux régions les plus élevées de la forêt. Gaspard fit descendre tout le monde :
« Nous allons quitter la grande route, dit-il aux enfants ; je connais un chemin beaucoup plus beau, bordé de fleurs et de fraisiers, par lequel je vais vous conduire. »
Et, hâtant le pas, il se mit à marcher en avant s’enfonçant de plus en plus dans la forêt. Parfois il regardait autour de lui d’un air préoccupé. Sa femme, frappée de son silence, lui demanda enfin :
« Où sommes-nous ? N’avons-nous pas perdu le bon chemin ? »
Les enfants, que l’inquiétude commençait à gagner, se pressaient autour de leurs parents. Gaspard vit qu’il ne pouvait garder plus longtemps son secret. Il confia, non sans trouble, à sa femme et à ses enfants le véritable objet de leur voyage ; il leur déclara que ce n’étaient point les deux fermiers de Munster, mais Kobolt qui les avait tirés de la misère, et qu’obéissant à la promesse qu’il lui avait faite, il les avait conduits dans la forêt pour s’acquitter envers lui.
En entendant ces paroles, les enfants se mirent à trembler de tous leurs membres, et la mère elle-même fut effrayée à l’idée de se rencontrer face à face avec le terrible génie. Gaspard essaya de les rassurer en leur montrant combien Kobolt avait été bon et généreux envers lui. « D’ailleurs, ajouta-t-il, j’ai promis, et je dois tenir parole. »
Il crut se rappeler qu’un sentier étroit et à peine frayé l’avait conduit autrefois, dans un lieu touffu, où il s’était trouvé subitement devant la Roche Noire. Il voulut reprendre la même direction ; mais soit que ses souvenirs se fussent effacés, soit que le trouble l’eût détourné de son chemin, il se vit tout à coup au milieu d’une éclaircie qu’un cercle de buissons épais fermait de toutes parts. Gaspard en fit le tour ; mais aucun chemin nouveau n’aboutissait à cet endroit ; il semblait que le pas des hommes ne se fût jamais porté au-delà.
Gaspard ne savait plus quel parti prendre ; déjà sa femme le sollicitait de revenir ; mais il déclara qu’il passerait la nuit dans la forêt, plutôt que de manquer au rendez-vous que le génie lui avait donné. L’idée lui vit d’appeler Kobolt par son nom.
« Kobold ! Kobold ! Cria-t-il d’une voix forte, ce sont tes débiteurs reconnaissants qui te cherchent.
Il éleva la bourse en l’air, en faisant sonner l’argent qu’elle contenait ; mais rien ne répondit à son appel. « Il ne me reste plus qu’un dernier moyen, pensa-t-il ; je vais poser l’agent sur ce rocher ; Kobolt qui visite toute la montagne, saura bien le trouver, et il verra que j’ai été fidèle à mon engagement : le compte y est, il n’y manque pas une pièce. »
Il allait mettre son projet à exécution, lorsqu’un violent tourbillon de vent s’éleva et secoua fortement les branches des arbres. Les enfants remarquèrent, parmi les feuilles sèches qui roulaient sur le sol, un papier blanc, qu’il portèrent à leur père. Gaspard reconnut le billet qu’il avait autrefois signé au génie de la montagne ; et quel fut son étonnement, lorsqu’il lut ces mots, à côté de sa propre signature : « Pour acquit, Kobold ! »
« Ainsi Kobold a voulu pousser la libéralité jusqu’au bout, dit Marianne. Il saura au moins que nous n’avons pas été ingrats envers lui. Mais que personne ne s’avise plus à l’avenir de dire du mal de lui en ma présence !… car sans lui nous aurions tous péri dans la misère. »
Ils reprirent le chemin de la maison ; mais lorsqu’ils eurent rejoint la voiture, Marianne proposa de continuer le voyage jusqu’à Munster, afin que ses frères fussent témoins de sa nouvelle richesse.
A peine entrés dans la ville, ils apprirent que l’un d’eux était mort, après avoir perdu la plus grande partie de son bien ; l’autre venait de voir sa ferme dévorée par un incendie, et comme sa dureté avait éloigné de lui tous des amis, personne ne venait à son secours.
« Oublions les torts qu’i a eu envers nous, dit Gaspard à sa femme, et portons-lui ces cent écus qui ne nous appartiennent pas. Ainsi l’argent de Kobolt sera béni deux fois. »
La généreuse pensée de Gaspard ne profita pas au frère de Marianne. Celui-ci essaya en vain de relever sa ferme ; ses affaires ne  prospérèrent plus ; en peu de temps il fut réduit à la mendicité ; car les dons de Kobolt ne fructifient pas entre les mains des méchants. Quant à Gaspard, il continua à mener une vie paisible et laborieuse ; le pauvre ne frappa jamais vainement à sa porte ; ses enfants suivirent son exemple et ses descendants vivent encore dans le Val de Saint-Martin.

Mme A. BOSSERT - 1880

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16 mars 2012

Grite

Mars2012_008Ce matin-là, les hommes partaient pour la pêche, sauf ceux qui, au pied de la ligne de rochers qui barrait l’horizon du côté du soleil levant, s’occupaient à fondre des armes des instruments agricoles, ou des bijoux de bronze, ou à cuire des vases modelés dans l’argile.
Ils étaient descendus dans les pirogues creusées à l’aide de la hache et du feu, dans des troncs de chênes géants, et, de la plate-forme sur laquelle s’élevaient les huttes du village lacustre, les femmes leur tendaient les filets.
La première embarcation s’ébranla. Elle était montée par le chef de la tribu, Harra-Huo, et son fils, Fer-Hio, Grite, sa fille, qui n’avait que douze ans, et Kroga, sa femme, regardèrent s’éloigner les deux hommes, dont la silhouette vigoureuse se détachait sur le ciel. Bientôt toute la flottille s’éparpilla au  loin, et les femmes rentrèrent dans leur demeure.
La petite cité était bâtie sur l’eau d’un lac, qu’entouraient de hautes montagnes à la cime neigeuse. La plate-forme, établie sur de solides pilotis, supportait une vingtaine de cabanes, construites avec des branchages entrelacés, et recouvertes de chaume. Un pont mobile reliait la bourgade au rivage. Chaque soir, le pont était enlevé et la tribu se trouvait ainsi à l’abri des attaques des pillards.
La hutte de Harra-Huo s’élevait au centre du village. C’était la plus vaste. Kroga, suivie de Grite, en franchit le seuil. Au milieu de l’unique pièce était placé l’âtre de pierre où le feu ne devait jamais s’éteindre, et dont la fumée s’échappait par une ouverture percée dans le toit. Dans les coins, des peaux de bêtes jetées sur de la paille constituaient les lits. Une table grossière et des sièges, formés de billots supportés par trois pieds, complétaient le mobilier. Kroga souleva une trappe, qui communiquait avec le lac, et retira de l’eau le panier d’osier tressé qu’elle ouvrit.
« Il est temps, dit-elle, que les hommes aillent à la pêche. Le réservoir est vide… Grite, porte-le dehors. »
Puis, ayant rejeté ses cheveux en arrière, régularisé les plis de sa longue robe de lin et remonté très haut ses lourds bracelets de bronze, elle s’assit près de l’entrée et se mit à filer. Cependant, Grite avait lancé un coup d’œil du côté de sa mère, et, la voyant absorbée, avait, à pas de loups, fait le tour de la cabane. Elle ne se sentait vraiment, tant était douce et parfumée la brise qui venait de terre et ridait de plis si menus l’eau qui l’entourait, aucune disposition à s’occuper des soins du ménage. Elle se faufila d’abord vers la hutte de la vieille Zrala, à qui elle avait un mot à dire.Mars2012_010
Elle trouva, comme elle s’y attendait, Zrala fort occupée. La bonne femme venait de finir de réduire en poudre fine des grains de blé qu’elle avait écrasés entre deux petites meules. Près d’elle, sur le foyer, chauffaient des disques de pierre, tandis qu’elle s’appliquait à préparer avec sa farine une pâte épaisse. Grite savait bien que, la pâte finie, elle en ferait de délicieuses galettes cuites entre les disques rougis au feu.
« Zrala, lui cria-t-elle, tu m’en mettras quelques-unes de côté, et moi je t’apporterai un des plus beaux poissons que mon père aura pêchés.
- Entendu, petite, » dit la pâtissière souriant.
Grite fit en passant un signe amical à Kra-hol, le tisserand, se glissa jusqu’au pont, et, voyant que Kroga ne l’appelait pas, en trois bonds, elle fut sur la rive, puis elle continua sa route. Elle allait vers les rochers, qui se dressaient comme une colossale muraille et fermaient brutalement la vallée, au fond de laquelle le lac étalait ses eaux limpides.
Le long du chemin, elle rencontra d’abord des fondeurs, avec de longs tabliers de cuir, qui mêlaient dans un vase de terre des minerais oxydés d’étain et de cuivre avec du charbon. Ils plaçaient le vase au milieu d’une fournaise, et ils obtenaient ainsi du bronze qu’ils versaient dans des moules de sable. Mais, ce jour-là, les fondeurs ne fabriquaient ni bracelets, ni anneaux, ni pendeloques ; ils jouaient des armes : épées, poignards ou pointes de lance, et cela n’intéressait pas Grite. Elle passa.
Plus loin, elle trouva des potiers, qui façonnaient à la main, dans l’argile, des vases qu’ils mettaient sécher au soleil, avant de les cuire.
Grite ne daigna pas s’arrêter ; elle marcha longtemps encore, et elle se mit à grimper par un rude sentier qui montait parmi des pierres éboulées. Elle arriva bientôt ainsi à une terrasse qui dominait magnifiquement le cirque verdoyant où travaillaient les potiers et les fondeurs, et le lac au bord duquel s’élevait la bourgade dont Harra-Huo était le chef. En clignant de l’œil, elle eût pu voir sur l’eau lumineuse, très loin, les petites taches noires des barques des pêcheurs. Mais Grite s’en souciait peu… elle se tourna vers une grotte qui s’ouvrait largement sur le terre-plein et cria très haut :
« Oh…Oho… hé ! »
Une voix répondit :
« Oh… Oho… hé! »
Et, sur le seuil de la caverne, parut Grilhii.
Grilhii était le second frère de Grite. Il avait vingt ans. Autant Fer-Hio,  l’aîné, était grand, fort et beau, autant Grilhii était frêle, chétif et laid. Et il boitait. Dès son jeune âge, il avait été la risée du village, de ce petit peuple aux mœurs rudes, aux instincts sauvages, où l’on admirait seulement la force, la brutalité même. Harra-Huo, chef orgueilleux, avait, le premier jour, haï ce fils qui ne continuait pas, comme Fer-Hio, fièrement sa race, et Kroga n’avait pas osé le défendre.
Mars2012_009Seule, Grite  lui gardait toute son affection, et Grilhii, dont l’âme était douce, n’aimait qu’un être au monde : sa petite sœur Grite, qui venait, presque chaque jour, le consoler dans la grotte où il s’était réfugié, où il vivait seul.
Du reste, Grilhii ne s’ennuyait pas dans cette grotte, et, de là, par un miracle surprenant, et sans qu’il s’en doutât, il était en train de reconquérir peu à peu le cœur de sa tribu. Savez-vous comment ? Grilhii était tout simplement un grand artiste. Avec de simples pointes de silex ou des lames de bronze, il créait des objets charmants. Sur des bracelets ou des anneaux, que les femmes portaient aux bras et aux jambes, et qui sortaient bruts des moules des fondeurs, il gravait d’exquis ornements qui en faisaient de précieux bijoux ; il avait imaginé des formes nouvelles et harmonieuses. Le bruit de son talent avait même franchi les monts, et il n’était pas rare de voir quelqu’un de ces colporteurs qui vont de tribu en tribu échanger des marchandises, venir lui demander pour quelque chef fameux une poignée d’épée ciselée… Et l’on commençait à s’étonner, à la cité lacustre, de cette sorte de gloire… On commençait à sentir qu’il y  a autre chose ici-bas que la supériorité physique, et l’on commençait enfin à deviner la puissance de cette force indéfinissable : l’intelligence.
Grilhii avait, du reste, une rare ingéniosité d’esprit : il avait inventé des pièges qui avait inventé des pièges qui avaient émerveillé les chasseurs ; mais, à Grite seule, il montrait les bijoux qu’il ciselait, les animaux qu’il gravait sur les plaques d’ardoise ou sur les bois de cerf… Elle l’admirait si fort ! Ce jour-là, Grilhii avait l’air joyeux.
J’avais peur de ne pas te voir aujourd’hui, dit-il… Ma foi, si tu n’étais pas venue, je me serait peut-être décidé à descendre de mon rocher. »
Et il se mit à rire devant la mine effarée de sa sœur.
« Que se passe-t-il donc ? Demanda-t-elle.
- Je veux te le dire tout de suite. Sais-tu bien que tu es née le jour où les arbres de note verger était en fleurs. Or, regarde, depuis ce matin les pommiers sont tout blancs, et c’est la treizième fois depuis ta naissance. C’est pour moi jour de fête, viens voir ce que je veux t’offrir.
Ils entrèrent dans la caverne. Le long des murs pendaient des blocs d’ardoises sur lesquels l’artiste avait dessiné des bêtes : cerfs, bœufs ou chiens. Grilhii s’approcha d’un trou qui lui servait de cachette, et il en tira deux longues épingles à cheveux, terminées par un large bouton de bronze, un collier de verre à pendeloques de métal et un bracelet décoré de ciselures.
« Voilà pour toi, » dit-il.
Et Grite sauta de joie. Coquette et gracieuse, comme il convient à une fille de chef, elle allait être la plus jolie fillette de la tribu… D’un geste vif elle releva ses cheveux, et, les ayant rattachés d’un ruban de lin, elle y planta les deux épingles ; elle mit le collier et le bracelet, puis elle courut vers une large terrine pleine d’eau, et là, pendant un moment, elle contempla, ravie, son image… Mais tout à coup les deux enfants se retournèrent.
La nuit s’était faite dans la caverne, et ils virent qu’un homme se tenait sur le seuil et interceptait la lumière… C’était un colosse, aux membres puissants, à la tête farouche, sur la face duquel on ne voyait que deux yeux brillants parmi une longue barbe et des cheveux flottants. Grite et Grilhii eurent un frisson.
« Que voulez-vous ? Demanda Grilhii à l’homme, qu’il ne connaissait pas.
- Je cherche Grilhii, le faiseur d’armes et de bijoux.
- C’est moi.
- Alors, j’entre : je suis marchand, et je vais de village en village offrir ce que je vends. Depuis que je suis dans cette région, je n’entends parler que de toi et de tes armes… En effet, ce que tu fais est assez beau… Tu es donc seul ici ?Mars2012_007
- Oui, seul, avec ma sœur.
- Alors nous nous entendrons sans peine, c’est Traho qui l’affirme, dit-il en ricanant et en toisant le pauvre être chétif qui traînait la jambe et s’écartait avec crainte… ! Voici un sac de coquillages que je rapporte de pays lointains où l’on va en descendant le fleuve qui coule là-bas, au couchant… je te les donne… et je prends toute ce que tu as ici : épées, haches, bijoux. Est-ce dit ?
- Tes coquillages sont sans valeur, dit Grilhii. Je refuse. »
Traho, du seuil de la caverne, jeta un coup d’œil sur le cirque, les potiers et les fondeurs étaient loin. Il se retourna vers l’artiste.
« Peu importe que tu refuses. Je ne discute jamais, je prends. »
Et le colosse versa dans un coin les coquillages, fit main basse sur tous les objets précieux qui garnissaient la grotte. Grilhii, impuissant, pleurait ; Grite voulut sortir pour appeler à l’aide ; mais Traho la surveillait du coin de l’œil.
« Si tu fais un geste, dit-il, je te jette en bas du rocher !
« Maintenant, ajouta-t-il, en riant grossièrement, vous devinez que je ne veux pas repasser par le village. Vous allez m’indiquer un sentier qui me mène vers la montagne, à travers ces rochers.
- Il n’y en a pas, » dit Grite, avec énergie.
Grilhii s’était redressé, et il répliqua d’un ton plus calme :
« Si, Grite, conduis cet homme par le sentier des chèvres.
- Allons ! Dit Traho, ne fais pas la mauvaise tête, car si j’avais du revenir par le lac, je ne vous aurais pas laissé vivants ici. Allons, en route ! »
Le chemin des chèvres grimpait à pic derrière la caverne, puis se glissait entre les rochers par un long couloir, au bout duquel on apercevait la chaîne des monts neigeux… A l’entrée du couloir, Grite dit : « Tout droit ! » et s’arrêta. L’homme s’engagea entre les hautes murailles ; immobile, elle le regarda s’éloigner… Il allait d’un pas rapide, se retournant de temps en temps pour s’assurer qu’aucun être suspect ne le suivait, et l’enfant se préparait à revenir vers la grotte, lorsqu’elle entendit un grand cri… Traho venait de disparaître, comme si la terre s’était effondrée sous ses pas !…
« Oh… ohé… ho ! Cria Grite.
- Me voici, dit en riant Grilhii. J’étais à deux pas derrière vous… Eh ! Bien, il s’est pris dans mon piège. Viens voir. »
« Vois-tu, dit le jeune homme, là se trouvait un fossé creusé par les nôtres pour arrêter les bandits qui pullulent dans la forêt, plus loin que les monts. Une idée m’est venue de tendre là un piège. Regarde comme cela est simple. J’ai mis, ici, la moitié d’un tronc d’arbre qui continue le sentier ; une des extrémités est traversée par une barre de métal, qui forme pivot, et un contre-poids, que voici, derrière ce pivot, maintenant le piège dans cette position. Dès que l’on pose le pied sur le tronc, il tourne et l’on glisse tout doucement dans le fossé qui se trouve en-dessous. Puis le contre-poids relève le tronc ; le trou est fermé, impossible de sortir, et le piège est prêt à fonctionné à nouveau !
« Alors…, Traho ?
- Traho est au fond… du reste, entends-le… »
Le colosse réduit à l’impuissance hurlait en effet sa colère, et cette voix rugissante, montant de sous terre faisait malgré tout frissonner Grite.
« Allons prévenir les hommes, » dit-elle.
Et cette fois la cité fut conquise ! Quand Harra-Huo et ses pêcheurs, quand les potiers et les fondeurs de bronze retirèrent le soir le bandit de son trou, quand tous les êtres de la tribu virent que, par sa seule intelligence, par un simple appareil sorti de sa pensée, Grilhii avait pu vaincre ce géant que dix hommes maintenaient avec peine, ils comprirent que ce rêveur, dont le cerveau créait tant de chefs-d’œuvres jolis et montrait tant d’ingénieuse invention, avait en lui une force qui dominait la leur… Ils l’acclamèrent et le hissèrent en signe d’enthousiasme sur leurs épaules.
Le soir, dans la hutte de Harra-Huo, on fêta le retour de Grilhii, dont le chef maintenant était fier. Grite, parée de ses bijoux, était assise à table près de lui, car c’était elle qui, par son affection constante, l’avait consolée dans ses heures de désespoir…. Et Kroga, heureuse, servit un repas magnifique, car la pêche avait été fructueuse, et Grite avait apporté les galettes de la mère Zrala, cuites entre deux pierres rougies au feu.

Jean CASTINE

 

 

 

 

 

 

 

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13 mars 2012

Pimpernelle et Fantoche

Mars2012_003Le roi Marck adorait les roses. Dans un parc immense entourant le palais, des roses en massifs fleurissaient à l’envi, roses de toutes couleurs, roses de tous parfums, toutes les roses que nous connaissons et toutes celles aussi que nous ignorons encore, puisque le roi Marck vivait au temps des fées, dont les fabuleuses merveilles ne nous réapparaissent que peu à peu, parcimonieusement.
Pour cultiver ses roses, le roi Marck avait fait venir un savant horticulteur de Chiraz, la ville des roses, Sim-Slimé ; il l’avait nommé Ministre de l’Agriculture et des Fleurs, puis bien vite Président de son Conseil. A ce conseil, au grand scandale et mépris du Ministre des guerres et de celui des finances, le premier couvert de son armure damasquinée et le second tout habillé de soie, Sim-Slimé venait simplement vêtu de toile bleue, coiffé de son bonnet persan qui lui donnait des airs de bon magicien.
Sorcier ? Au fait, Sim-Slimé ne l’était-il point pour apporter tous les ans, au Conseil, à la lune de juin, une rose nouvelle, et non une petite fleur torturée, et singulière, mais une grosse botte, une lourde gerbe, une odorante brassée.
« Sire, flairez-moi cette arôme ! Sire, admirez cette nuance ! »
Le roi Marck admirait et respirait, humait et s’extasiait. Était-ce beau ! Et il n’écoutait plus que d’une oreille distraite les rapports de ses deux autres Ministres. Ils lui pouvaient annoncer les plus fastidieuses nouvelles, les faits les plus pénibles, le roi Marck hochait la tête : « Charmant… Parfait… » C’était aux fleurs qu’il songeait.
Le roi Marck avait un fils, le prince Karl, beau, robuste, courageux, franc comme l’or, fier comme un lys, grandissant doucement auprès de son père, dans l’étude et la discipline, pour se préparer au rude métier de Souverain ; et Sim-Slimé avait une fille, Pimpernelle, douce, jolie et sage, avec des cheveux de blé, des yeux de pervenche, des lèvres de coquelicot, des joues de rose, le rose de Chiraz, ainsi qu’il seyait à merveille à la fille du Ministre de l’Agriculture et des Fleurs - des Fleurs particulièrement.Mars2012_006
Camarades d’enfance, Pimpernelle et Karl s’étaient prêtés poupée et soldats de plomb, avaient échangé des bonbons, puis un jour s’étaient promis quand le temps serait venu, d’être mari et femme.
Le roi Marck et Sim-Slimé s’étaient aussi promis ce mariage qui allait à ravir la plus jolie rose de Chriraz au plus vaillant lys du royaume.
Mais ils avaient compté sans le sort aventureux, les fées malveillantes et les génies malfaisants.
Le roi Marck, à trop s’occuper de ses roses, et son Ministre Sim-Slimé, à le trop suivre dans ce sentier, avaient négligé l’agriculture, les finances et l’armée.
Un été de sécheresse, après un printemps froid, ce fut un désastre pour les récoltes.
Les paysans ne purent récolter les grains, le Ministre des finances ne put ramasser la dîme et le Ministre des guerres n’eut pas de quoi payer la solde des armées. Et les armées abandonnèrent le roi.
Affolés, les deux Ministres prirent le roi, chacun par un bras, qui à droite, qui à gauche, et, loin des fleurs, lui montrèrent brutalement qu’il n’était pas sur un lit de roses.
Le monarque fut atterré : « Que faire ! » s’écria-t-il.
Le Ministre des finances alors répondit :
« Sire, votre voisin, Baudruche, roi du pays des Pantins, ne demande qu’à nous ouvrir ses coffres.
- Eh bien, tout est sauvé.
- Mais, en retour, il demande que le prince Karl épouse sa fille.
- Impossible, impossible, il est le fiancé de Pimpernelle.
- Eh bien, interrompit le Ministre des guerres, que M. Sim-Slimé, le père de cette demoiselle, paye les troupes avec les feuilles de roses, changées en écus sonnants, car voici que j’entends la fanfare qui précède Baudruche, roi du pays des Pantins, venu avec sa fille et son escorte pour conclure cette affaire.
Le roi Baudruche arrivait en effet avec sa fille, la princesse Fantoche, et son armée, musique en tête.
Quand le roi vit la princesse, il fit la grimace. Maigrichonne, petite, prétentieuse, la figure mince, noiraude, nasillant et pédante, maniérée, artificielle, sotte, Fantoche souriait au prince qui la trouvait plus ridicule encore.
« Dites-moi, mon cousin, fit Baudruche sans préambule, gonflé d’orgueil et sûr de son fait, quand ferons-nous la noce ?
- Jamais ! Ne put s’empêcher de crier le roi Marck.
Baudruche fit une fort laide grimace ; froissé, vexé, il lança un ordre aux soldats de sa suite ; le prince Karl se vit entouré, prisonnier, et comme sa garde avait toute déserté, on l’emmena sans défense au palais de Baudruche.
Mars2012_004Pimpernelle apprit aussitôt le malheur, les projets de Fantoche, l’enlèvement de son fiancé ; elle se mit à pleurer tant et tant qu’elle mouilla tous ses jolis petits mouchoirs de linon trop fin, trop garnis de dentelle pour un si gros chagrin, si bien que force lui fut pour sécher ses beaux yeux, de prendre en un tiroir de son chiffonnier un grand morceau de toile blanche.
Ce morceau de toile enveloppait par précaution contre la poussière la poupée de Pimpernelle.
En le développant, Pimpernelle retrouva sa petite compagne de jeunesse, encore si proche, et, dans sa peine, ayant besoin de soulager son cœur si gros, elle la prit pour confidente et lui causa comme naguère.
« Ah, Javotte, ma fille, ma pauvre Javotte, que j’ai de la peine ! Tu ne peux me comprendre, me plaindre, ni me consoler ; Javotte, Javotte, j’en vais mourir ! »
Mais, stupéfaite, Pimpernelle vit soudain Javotte se dresser, haute et grande sur ces petites jambes, battre de la prunelle, remuer les lèvres et parler :
« Mais si, justement, Pimpernelle, ma petite maîtresse, je puis t’aider en cette aventure ; ce royaume de Baudruche, cette horrible Fantoche ne sont que de sottes marionnettes sur une terre de convention où je suis dans mon élément. Conduis-moi bien vite à l’appartement du prince Karl. »
Javotte et Pimpernelle, main dessus, main dessous, sont vite arrivées au logis du prince.
« Ouvre ce tiroir, donne-moi cette boite. Bien, merci et patience. »
Javotte à pas menus, mais si rapides, de ses petits petons de bois, plic, ploc, sur la route se hâte ; elle arrive au royaume de Baudruche.
La sentinelle au pont-levis la dévisage, il lui voit une figure de porcelaine tendre, des yeux de verre bleu, des cheveux de soie jaune, des mains de carton rose, il la laisse passer.
Javotte va droit à la salle des fêtes où se donne le grand banquer des fiançailles. Toute la cour est là, foule bigarrée, pantins de toutes sortes, Polichinelles, Pierrots, Arlequins, ainsi qu’il convient chez un roi qui s’appelle Baudruche, et une princesse qui se nomme Fantoche ! Javotte arrive au moment où, sur un plat en fer blanc, on apporte un poulet de carton, peint en brun et verni.
« Bonjour, noble seigneur, salut, gracieuse demoiselle ! »
Javotte s’approche de Fantoche :
« Princesse, je vous présente mes humbles révérences. »
Puis se tournant vers le prince Karl :
« Prince, voici mon cadeau de noce ; pour vos futurs enfants. »
Le prince est si contrit que sentant son chagrin affluer à ses yeux, il se lève d’un bond et se sauve, la boite de Javotte sous le bras, en ses appartements.
Il s’enferme pour pleurer de rage à sa guise.Mars2012_005
Machinalement, il regarde le cadeau de la poupée ; il reconnaît cette boite de sapin, mais oui !
Il l’ouvre : sur leurs copeaux, des soldats de plomb en linge sont couchés.
Ce sont ses soldats ! Toute sa douce enfance lui revient en mémoire et ce souvenir le console.
Comme jadis, - c’était hier, - dans le couvercle retourné, un à un, il dresse ses soldats de plomb et, pour épancher sa peine solitaire, il leur cause.
« Ah ! Mes pauvres petits soldats, que j’ai de la peine, vos grands frères qui m’eussent dû défendre m’abandonnent, et vous, hélas ! Vous ne pouvez m’entendre, me comprendre, me défendre, pauvres petits soldats de plomb. »
Stupéfait, le prince Karl voit soudain ses soldats qui s’animent, grandissent et se démènent, l’officier tire son sabre, dresse la tête et ouvre la bouche:
« Garde à vous ! »
Au commandement, tout le bataillon s’est rangé en bataille. L’officier salue d l’épée.
« Prince, en ce royaume de Fantoche, nous sommes en notre élément, dans notre sphère, nous allons te venger… par file à droite, en avant… marche ! »
Une… deux… une… deux…, les talons frappent le sol, la troupe entre dans la salle du festin, les gardes la veulent arrêter, mais leurs hallebardes de carton se brisent sur le plomb des fusils, et bientôt le son coule, lamentable, des poitrines transpercées. Le prince Karl est délivré.
Et les soldats du roi Marck, les vrais soldats, honteux de la leçon que les jouets leur ont donnée, ont réintégré leurs rangs délaissés.
Les paysans, qui voient le prince épouser la fille d’un simple horticulteur, se mettent à l’aimer et payent la dîme sans se plaindre.
L’ordre est rétabli, la prospérité revenue. Le roi Baudruche a été battu par l’armée vengeresse, et la méchante Fantoche, pour le reste de ses jours, a été enfermée dans la sombre et ennuyeuse citadelle de Vieillemalle.

Jérôme DOUCET

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08 mars 2012

Brimborionne et Pimperlin

Mars2012_005La nourrice de Brimborionne, fille du roi de Carmiole, pour cueillir des pâquerettes, déposa un instant la petite princesse au pied de la grande meule, sur un doux lit de foin odorant.
C’était justement le jour où passaient les cigognes pour aller prendre leurs quartiers d’hiver, dans la ville accoutumée, à Klikenbeck, la capitale du Royaume voisin.
L’une d’elles, la reine des cigognes, qui conduisait le triangle migrateur, aperçut cette meule : « Voilà, songea-t-elle, de quoi faire à mon nid une doublure douillette ! »
Et crac, d’un coup de son grand bec, elle happa au passage une poignée de ce foin… et, sans y prendre garde, avec l’herbe séchée, elle emporta Brimborionne.
Aussi quand Milka, la nourrice, la voulut reprendre, elle ne put la trouver et dut, avec larmes, s’arrachant les cheveux, revenir seule au Palais.
On la mit en prison, dans le cachot des traîtres, des prisonniers d’Etat, pour instruire son procès.
La grosse cigogne cependant avait continué sa route, son vol infléchi un instant l’avait amenée droit au toit du palais de Klikenbeck, où son nid l’attendait, à la base d’une large cheminée de pierre sculptée.
Elle posa le foin dans le berceau rond fait de branches tricotées, et voici qu’elle aperçut Brimborionne qui remuait ses menottes en demandant son lait.
La cigogne fut si étonnée qu’elle se mit à claquer du bec - plic, ploc, - très fort comme pour avertir les autres d’un danger, et toute la troupe répondit : « plic, ploc ! » claquant du bec. Ce vacarme attira tout le monde dans la cour d’honneur : le roi, la reine de Klickenbeck et les courtisans. Tous levèrent la tête vers les toits et aperçurent la troupe des cigognes qui tournoyait affairée autour d’un même point, plic, ploc !
Vite, on fit avec des échelles de cordes monter un page aux jarrets souples pour voir ce qui causait cette ronde étrange des cigognes familières, le page arriva contre la cheminée et, dans le nid, vit la princesse.
Délicatement, dans ses mains, il la prit et, avec des précautions infinies, pour ne pas manquer un échelon, le petit page redescendit ; dans les bras de la reine ravie, il déposa la princesse Brimborionne.
« Ce doit être la filleule de la fée des Oiseaux, » déclara la reine, et comme elle avait une nourrice aussi pour son fils, le prince Pimperlin, elle lui confia Brimborionne.
« Vous les élèverez tous les deux comme s’ils étaient deux jumeaux. »
Cependant, Milka, la malheureuse nourrice de Brimborionne, dans son cachot gémissait, attendant le jugement fatal. On l’avait questionnée doucement d’abord, avec des paroles insinuantes, lui promettant beaucoup d’or si elle disait où se trouvait la princesse, puis avec des mots rudes et des menaces terribles, avec d’affreux instruments de torture ensuite qui ‘avaient pu lui arracher le secret ignoré.
« Dis-nous à quelle sorcière tu l’as vendue pour ses œuvres infernales ? »
La nourrice ne pouvait que répondre :Mars2012_003
« Grâce, grâce, je ne sais rien ! »
Bref, on la condamna à être brûlée vive sur le parvis du palais, au jour anniversaire de la disparition mystérieuse de Brimborionne.
La veille au soir, le gros juge avec sa robe, ses yeux féroces, lui vint lire la sentence : « Nous, par la volonté du peuple, roi de Carniole, avons condamné… »
La nuit, on le conçoit, fut atroce pour Milka, la pauvre nourrice ; elle se lamentait sur l’injustice des hommes, implorant les fées clairvoyantes et puissantes.
Au petit jour, heure fatale, un rayon de soleil levant passa par les barreaux de son cachot :
« O lumière, éclaire-les et montre mon innocence. »
Et dans le rayon doré, voici qu’une forme se dessine, vaporeuse et saisissante : une fée apparaît à la pauvre éplorée.
« Milka, ton étourderie ne méritait pas un tel traitement, tu négligeas de surveiller la princesse Brimborionne que l’on t’avait confiée, tu fus étourdie comme une mouche frivole ; mouche tu resteras jusqu’au jour où, mouche, tu mourras dans un geste qui émouche.
Milka se sentit devenir toute mince, toute menue, légère ; sa mante se changea en deux ailes transparentes et, dans le rayon de soleil où dansait la poussière, entre les barreaux de fer trop serrés, hier, trop larges à présent, elle s’envola délivrée.
C’était, je vous l’ai dit, le jour anniversaire de l’enlèvement de Brimborionne,et, comme l’an d’avant, les cigognes regagnaient leurs quartiers d’hiver à Kilenbeck, traversant le royaume de Carniole.
La grosse cigogne en tête du triangle passait au moment juste où Milka, transformée en mouche sortait de sa prison ; floc ! D’un coup de son long bec, la cigogne au passage la happa.
Aussi quand le juge en robe rouge entra dans le cachot pour avertir la prisonnière que « c’était l’heure » de la mener au bûcher, dressé sur le parvis devant le palais il ouvrit tout le grands ses yeux féroces, trouvant la cellule vide.
« C’était vraiment une sorcière, déclara-t-il sentencieux. Elle s’est sauvée sur un rayon de lune. »
Et tout fut dit, par force, pour le moment.
Mais la reine des cigognes, en arrivant à son nid habituel, au pied de la grosse cheminée de pierre sculptée, sculptée, heureuse de parvenir au but, eut un cri joyeux. Crô, elle ouvrit son long bec et la mouche Milka qui, de toute la force Mars2012_001de ses pattes, s’était agrippée dans le bec pour, n’être pas avalée, profita de cette ouverture pour s’envoler.
La cigogne allait la rattraper quand, avisée, la grosse mouche se précipite dans la cheminée, la cigogne plongea son long cou, mais la mouche était déjà loin, le grand bec happa quelques flocons de suie.
« Bast, se dit la cigogne, ce n’était qu’une mouche ! »
La grosse mouche Milka, à force de descendre dans la cheminée, arriva dans une pièce où, justement, se tenait la nourrice commune à Brimborionne et Pimperlin. Stupéfaite à la fois et joyeuse, elle aperçut la princesse disparue si mystérieusement, dont l’absence avait failli lui coûter la vie, lui avait causé tant de tourments et finalement, avait fait qu’elle était métamorphosée, heureusement, en grosse mouche.
Elle n’eut aussitôt qu’une idée, aller au plus vite prévenir la reine de Carniole que sa fille Brimborionne était retrouvée, saine et belle, car la reine avait tout le long du procès essayé de sauver la nourrice et de la défendre des juges.
Par la cheminée, la mouche remonta, elle vit que les cigognes lasses dormaient dans leur nid ; elle s’élança au dehors sans peur d’être gobée.
A tire d’ailes, elle arrive au palais du roi de Carniole ; par une fenêtre entrebâillée, il faut si peu de place à une mouche, elle pénétra dans l’appartement de la reine.
Celle-ci dormait, la grosse mouche vint bourdonner à son oreille : Vrunnn, vrunnn ! Et la reine, dont le sommeil, à présent que sa fille était disparue, était bien léger, s’éveilla à ce bruit : Vrunnn, vrunnn !
« Reine, dit la mouche à son oreille, votre fille, la princesse Brimborionne est au palais du roi, votre voisin, à Klikeenbeck avec le prince Pimperlin. »
La reine crut rêver, mais, néanmoins, elle sauta aussitôt de sont, appela les servantes.
« Vite, qu’on me vête, qu’on attelle la chaise de poste, avertissez le roi ! »
Quand tous les préparatifs furent achevés, l’aurore rosissait le ciel, on se mit en route pour Klikenbeck, la grosse mouche par précaution s’était blottie dans les cheveux de la reine. On arriva sans encombre; le palais de Klikenbeck accueillit les arrivants.
L’histoire de la cigogne fut narrer, on amena Brimborionne.
« C’est elle, ma fille, s’écria la reine.
- Ma fille, c’est elle, » s’écria le roi.
Il fallait maintenant réparer le mal si possible, réhabiliter faute de mieux la mémoire de la pauvre nourrice, de Milka disparue, reconnaître son innocence.
On réunit les mêmes juges, après les mêmes délibérations, ils proclamèrent hautement l’erreur judiciaire.
Et l’on décida que le jour anniversaire de la disparition de Brimborionne, de la condamnation de Milka, la sentence d’innocence serait lue au peuple, du haut du parvis.
Le gros juge, à robe rouge, arriva à l’heure dite, à la place indiquée, à voix haute il proclama ce qui suit ;
« Nous, par la volonté du peuple, roi de Carniole, avons décrété…» Mars2012_004
« Dame Milka, par erreur accusée… est innocente de tout crime et, de ce fait, par notre volonté, pleinement réhabilitée. »
A ce moment, sur le nez du juge rouge, une grosse mouche se posa ; d’un geste instinctif, avec le parchemin qu’il tenait en sa dextre et lisait à haute voix, le juge la voulut chasser - plouc - il l’écrasa net ; sur le vélin, un point rouge apparut, c’était à la fin de la phrase, après le mot… réhabilitée.
Ainsi le sort s’accomplit, la grosse mouche écrasée par le geste qui émouche, et Milka redevenait femme selon la prédiction de la fée.
La joie était complète ; pour tout dire, vous saurez que, plus tard, on célébra le mariage de Brimborionne et de Pimperlin, le jour anniversaire où les cigognes passèrent pour la dix-huitième fois.

Jérôme DOUCET

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06 mars 2012

Le petit ramoneur et le vieux savant

Mars2012_003M. Cabassol, avait consacré toute son existence à l'étude des anciennes civilisations de l'Egypte. Après de nombreuses années passées à parcourir la vallée du Nil, il était venu se retirer dans sa ville natale de Carpentras ; là, au milieu des trésors qu'il avait rapportés de la terre des Pharaons, il s'était mis à écrire de volumineux ouvrages, où il exposait les résultats de ses découvertes.
N'ayant à son service qu'une vieille bonne à moitié sourde, il vivait dans une antique maison aux vastes pièces, pleines de bibelots étranges, de débris de sculptures, de poteries, véritable musée, dont les connaisseurs admiraient particulièrement la grande salle du rez-de-chaussée ; elle renfermait, cette salle, des centaines et des centaines de petites statuettes, toutes les divinités de l'ancienne Egypte, que M. Cabassol avait rapportées de ses voyages ; il y en avait de toutes les tailles, de toutes les formes, les unes finement polies par des artistes aux doigts agiles, les autres grossièrement taillées et qui dataient d'un temps où les hommes n'avaient à leur disposition que des outils rudimentaires.
Un soir, M. Cabassol, qui était allé dîner chez son ami M. Gribiche, le receveur des contributions, rentrait chez lui. C'était en plein hiver, par un beau clair de lune qui éclairait la ville jusque dans ses moindres recoins. Il soufflait un vent glacé, et, dans la plaine, M. Cabassol apercevait les grands roseaux et les cyprès qui se courbaient en gémissant. Le vieux savant réfléchissait, en marchant, au chapitre trente-huitième de son grand ouvrage sur les Pyramides qu'il était en train d'achever, et, chaudement emmitouflé dans sa pelisse, il luttait contre le vent, quand, tout à coup, il crut apercevoir une forme humaine couchée sur le pas de la porte. Bien qu'il fît très froid, et qu'en s'attardant il s'exposât aux reproches de sa vieille servante Honorine, M. Cabassol se détourna de son chemin, monta sur le trottoir, et regarda.
Il poussa une exclamation d'étonnement et de pitié.
C'était un enfant d'une douzaine d'années, un petit ramoneur comme il en passe tous les hivers dans les villes de province, et qui, malgré le froid, dormait, dormait du sommeil profond des enfants.
M. Cabassol se baissa, s'agenouilla presque, et le secouant par le bras :
"Qui es-tu ? Que fais-tu là ?" demanda-t-il.
L'enfant ouvrit les yeux, souffla dans ses petites mains transies, puis, sans se faire prier, raconta son histoire.
Il faisait partie d'une troupe de Savoyards, et depuis des mois, des années, il arpentait les routes, traversant les villages, les villes, dormant en pleins champs, soupant de quelques fruits ; las enfin de poursuivre cette terrible destinée, il s'était séparé de ses compagnons, il était venu tomber là, devant cette porte.
M. Cabassol, qui l'avait écouté avec attention, lui demanda :
"Comment t'appelles-tu ?
- Friquet.
- Eh bien, Friquet, lève-toi, tu vas venir coucher chez moi."
C'est ainsi que le vieux savant rentra au logis ramenant un petit ramoneur. Dresser un lit dans la grande salle, ce fut, grâce à l'empressement maternel d'Honorine, l'affaire d'n instant ; à minuit, l'enfant, brisé de fatige, s'endormit.
Quand, le lendemain matin, il se réveilla, il poussa un cri de surprise ; il se trouvait entouré de tout un petit peuple d'êtres grimaçants, contrefaits, à tête d'oiseau, de boeuf, de chacal, ornés d'ailes largement étendues, et qui semblaient avoir veillé sur son sommeil. Qu'était-ce là ? Friquet eût été bien étonné si on lui avait dit qu'il avait affaire à tout autre chose que des marionnettes !
M. Cabassol le tira de sa contemplation. Il avait profité de sa matinée pour lui trouver du travail chez un cultivateur des environs qui cherchait justement quelqu'un pour conduire ses bêtes aux champs : l'enfant aurait cinq francs par mois, une blouse neuve pour la Saint-Sylvestre, serait couché, nourri, blanchi.Mars2012_002
Ils partirent ; l'affaire fut rapidement conclue, et M. Cabassol, après avoir fait ses dernières recommandations à son protégé, rentra chez lui, triste un peu, éprouvant pour la première fois de sa vie le sensation qu'il était pénible de vieillir seul, sans autre société que celle d'une vieille bonne avec qui il échangeait à peine deux paroles dans toute la journée.
M. Cabassol visitait ses collections chaque jours ; quelque temps après cette aventure, il se promenait un matin dans la grande salle de son musée, allait d'une vitrine à l'autre, lorsque, soudain, il s'arrêta surpris. Entre une statuette de marbre et une statuette de bronze, il venait d'apercevoir une petite poupée de deux sous, comme celles qu'on vend dans les bazars, et dont les yeux bleus, les joues roses, font la joie des enfants. D'où pouvait-elle venir ? Qui l'avait apportée là ?
Mais où la surprise du savant se changea en stupéfaction, ce fut quand, le lendemain matin, il s'aperçut qu'au même endroit, pareille à la première, une seconde poupée l'attendait. Cette fois, M. Cabasso se rappelait pourtant fort nettement qu'en sortant de son musée, la veille, il en avait fermé la lourde porte à double tout. Alors ? Par quel chemin cette étrange visiteuse avait-elle bien pu venir ? Par la fenêtre ? Il n'y fallait pas songer ; un solide grillage la protégeait de toute incursion du dehors.
Décidément, M. Cabassol se trouvait en présence d'une troublante énigme.
Et le plus étonnant de l'affaire, ce fut le lendemain, le surlendemain, les deux ou trois jours qui suivirent, chaque matin, régulièrement, M. Cabassol trouva, pour l'accueillir dans la salle des divinités égyptiennes, une petite poupée de deux sous, tantôt blonde, tantôt brune, vêtue d'une robe bleue, un jour rose. M. Cabassol n'y comprenait rien ; en dépit de portes et serrures, chaque nuit, une petite créature venait s'installer dans son domicile.
Mars2012_001A la fin, le vieux savant résolut d'en avoir le coeur net. Ayant fait pousser un fauteuil dans la grande salle de son musée, il se coiffa d'un bonnet de coton, se couvrit de chaudes couvertures et se promit de passer la nuit à faire le guet. Neuf, dix, onze heures sonnèrent. M. Cabassol, déjà, sentait sa tête s'alourdir, ses paupières se fermer, il allait partir pour le pays des rêves, quand, tout à coup, un bruit insolite, qui semblait venir de la cheminée, l'arracha à son demi-sommeil. M. Cabassol s'était levé, il allait appeler à l'aide, lorsqu'il vit bondir dans la cendre du foyer un petit animal tout noir, agile comme un singe, qui tenait dans sa main la petite poupée quotidienne ; c'était Friquet, - Friquet qui utilisait son chemin habituel, l'obscur conduit de la cheminée.
"Comment ! c'est toi ! s'exclama M. Cabassol, stupéfait. C'est toi qui, chaque nuit, au risque de te rompre les os, viens m'apporter des poupées ! Quelle idée t'est venue ?"
Alors, Friquet, d'un geste embarrasé, montrant les quatre ou cinq cents dieux de terre cuite, de bois, de marbre ou de bronze dont M. Cabassol avait empli la vaste salle :
"J'ai vu, monsieur, dit-il, la nuit où j'ai couché chez vous, que vous aimiez les poupées. En remerciement de ce que vous avez fait pour moi, je vous en apporte d'autres, pour compléter votre collection."
L'histoire finit ici.
M. Cabassol, ému, ouvrit ses bras : le petit ramoneur s'y précipita. Il avait bien besoin d'un père, le vieux savant avait bien besoin d'un enfant. C'est ce qui explique qu'ils ne se quittèrent plus jamais, que M. Cabassol éleva Friquet, à qui, par la suite, beaucoup plus tard, il légua, en même temps que sa fortune, ses merveilleuses collections.

Jean DERVAL

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15 février 2012

Les formulettes

Tresses au vent, jupes tourbillonnantes, les petites filles, sous les préaux ou dans les cours de récréation, ont mille jeux où délasser leurs jambes qu'une heure de classe a condamnées à l'immobilité. Plus encore que les garçons, elles s'animent, sautent, dansent, et leurs cris perçants font songer au piaillement d'une nichée d'oiseaux qui soudain prend son essor. Mais, dans un coin du parc où les feuilles mortes ont mis leur épais tapis, pourquoi se sont-elles rangées en cercle, la plus grande au milieu, scandant de sont doigt tendu une étrange cantilène ?
C'est qu'il s'agit, avant de jouer au "Chat perché", aux "Barres", ou à "Colin maillard" de désigner celle qui "y sera". Et depuis qu'il y a des enfants, et qui jouent, il n'y pas d'autre moyen, pour cela, que de dire une de ces "formulettes".
Rien de plus gracieux, de plus pittoresque que ces refrains dont chaque province conserve le trésor séculaire. Les petites filles d'aujourd'hui, qui tournent en rond en se tenant par la main, ne se doutent peut-être pas que leurs grand'mères ont fait comme elles en chantant les mêmes airs, et que "la poule sur un mur, qui picote du pain dur", si elle vivant encore, serait une très vieille aïeule de poule, percluse et toussante, et qui pourrait leur raconter, pour y avoir assisté, toute la Révolution Française.
Voici quelques formulettes : peu connues et originales.
Du département du Nord et de celui des Basses-Pyrénées, vient l'histoire du "Monsieur de Saint-Laurent" :

Un monsieur de Saint-Laurent_cole
A perdu sa canne d'argent
Et son bâton d'or. "As-tu déjeuné ?
- Oui, j'ai déjeuné.
- Qu'as-tu donc mangé ?
- J'ai mangé un oeuf,
La moitié d'un boeuf,
Quatre-vingts moutons,
Autant de jambons,
J'ai bu la rivière,
J'ai mangé cent pains,
J'ai encor' grand'faim.

On ne dira pas que la perte de ses deux précieuses cannes a coupé l'appétit de M. de Saint-Laurent.
Et si vous ne savez pas que, dans le Cotentin, il y a des crocodiles, écoutez cette formulette qu'on chante à Sainte-Croix de Saint-Lô :

Trois crocodiles,
S'en allant à la guerre,
Firent leurs adieux
A leurs petits enfants.
Leur longue queue
Traînait dans la poussière,
Leurs ennemis
Les suivaient en chantant.
Ah ! les cro, les cro,
Les crocodiles,
Sortez en chantant !

A la Rochelle, on est plus court et à la fois plus bruyant. Pour sortir du rond, il faut que tombe sur vous la dernière syllabe de la formulette suivante :

Cinq pistons, six trombones,
Sept tambours, huit grosses caisses,
Grand potin au bal du coin !

Maintenant une récompense à qui dira très vite et sans se tromper le couplet suivant, de Neuilly :

Trois petits pots bouillants,
Tous trois de combattant,
L'un de ces pots, dit à ce pot,
Ôtez ce pot de vers ce pot,
Car, si ce pot touche à ce pot,
Ce pot cassera ce joli pot !

Et le "joli petit pot", comme bien on pense, tandis que les autres se cachent, n'a plus qu'à aller se mettre le nez dans coin en comptant jusqu'à quarante.
Nombre de formulettes chantent la gloire de divers animaux de la création. Mais ce sont des animaux comme on en voit dans les contes de fées : ils fument la pipe, filent la laine et jouent aux cartes. Écoutez plutôt :

Au clair de la lune,
Trois petits lapins,
Qui mangeaient des prunes.
Comm' trois p'tits coquins,
La pipe à la bouche,
Le verre à la main,
En disant : "Madame,
Versez nous du vin,
Tout plein, tout plein,
Jusqu'à demain matin."

Ces lapins si coquins sont originaires de Saint-Dié (Vosges). Ils ont pour cousin un toutou qui nous est signalé de Paris :

Un p'tit chien
Dans un moulin,
Qui s'appelle Barbottin,
Barbottin qui file
Son fil qui s'défile,
Il a tant dévidé
Qu'il a tout emmêlé !

Et que pensez-vous de la vie que mènent les insectes de Perpignan ?

Un pou et une puce, sur un tabouret,
S'amusaient aux cartes : la puce a gagné.
Le pou, en colère de sa trahison,
S'en va par derrière, lui tire le chignon,
Gnon !

On ne dit pas si cette dernière syllabe coïncide avec un coup de poing dans le dos de celui qui "y est".
Si vous préférez maintenant les formulettes poétiques qui mêlent le parfum des fleurs au chant des oiseaux et réalisent en quatre lignes un frais tableau champêtre, écoutez ceci :

J'ai des roses,ecole1
Demi-closes,
Du muguet et du jasmin,
Jeunes filles,
Très gentilles,
Parfumez vous en chemin !

*

Là haut sur la branche,
L'alouette chante,
Là-bas dans la plaine,
Le mouton qui bêle ;
La fermière déchaussée
Va passer le gué.

*

Je mangerais bien la queue d'une poire,
Si c'était la poire entière.
Prends ton seau, jolie bergère,
Prends ton seau, va tirer de l'eau.

Enfin signalons quelques refrains d'une extravagante fantaisie et qui, parce qu'ils n'ont, comme on dit, ni queue ni tête, sont d'autant plus amusants.

Mon papa est cordonnier,
Ma maman fait des souliers,
Ma p'tite soeur est en nourrice
Sur la queue d'une écrevisse,
Artichaut,
Tire le rideau !

Transposez cela en image, et vous aurez un tableau de famille véritablement extraordinaire. Le paysage suivant ne l'est pas moins :

Trois gendarmes sur un pont
Qui pêchaient de gros poissons :
La ligne se casse,
L'enfant se tracasse.
Ne pleurez pas, mesdames,
Vous en aurez un autre
Qui aura la queue jaune,
Des souliers de maroquins,
Retirez-vous, petits coquins.

Bien malin qui dira à qui est promise la queue jaune, et les souliers de maroquins. D'ailleurs, il n'est pas très utile de le savoir.
Débris de vieilles complaintes, refrains de chansons oubliées, ou tout simplement improvisations saugrenues de petites cervelles à l'envers, les formulettes françaises, qui voltigent sur tant de lèvres enfantines méritent d'être conservées. Comme les anciennes coiffes chaque jour plus rares dans nos provinces, elle sont un peu l'âme de la France.
Continuez donc, petits amis, à préluder à vos jeux en chantant les formulettes ; et ne soyez pas trop surpris si vous voyez quelque vieille, vous écoutant, hocher la tête en mesure, avec un sourire édenté, car c'est toute sa jeunesse, à elle aussi, qui repasse devant ses yeux au son de "Arm, stram, dram, Pik et Pik et Colégram..."

J. FRENEUSE - 1912

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12 février 2012

L'aventure de Finette

F_vrier2012_005Depuis quelques jours, on voyait rôder autour de l’hôtel du baron Le Paon une souris aux allures louches que le soupirail grillagé de la cuisine semblait attirer particulièrement. Cette souris, nommée Finette, était connue pour ne vivre que de rapines : aussi le concierge de l’hôtel, M. Rodilard, un gros chat fourré, avait-il double raison pour chercher à la croquer.
Malheureusement Finette était beaucoup plus vive que le vieillissant Rodilard. Trois ou quatre fois il s’était mis à l’affût et avait bondi sur elle, comme elle passait devant la porte ;… prrtt ! la souris avait fait un saut de côté, pris ses pattes à son cou, et avait disparu.
Cette souris tournait à l’obsession. La pie Margot, la cuisinière, une bavarde s’il en fût, ne se faisait pas faute de se moquer de M. Rodilard, qui se laissait berner par une souris des rues.
Or, une après-midi que M. Rodilard faisait un somme dans son fauteuil, Finette risqua son museau dans la porte. Pour faire moins de bruit, elle avait enlevé ses chaussures.
« Il dort ! Ah ! enfin, je vais pouvoir me glisser dans la place ! »
Et, rasant le mur, elle s’engagea dans l’escalier des cuisines, le cœur battant, la moustache hérissée d’émotion. A la dernière marche, elle s’arrêta pour reprendre son souffle, et écouter un peu.
« Nul bruit ! Personne ! quelle chance ! »
Et elle entra. Aussitôt elle poussa un crie de joie :
« Oh ! bonheur. Ce coffre plein de légumes secs ! »
Et la souris, qui depuis plusieurs semaines faisait maigre chère, se disposa à sauter dans ce coffre d’abondance, parmi les haricots, les pois et les lentilles. Mais patratas ! le couvercle se rabattit sur elle avec fracas, et ses pattes de devant se trouvèrent pincées. Alors, levant ses yeux pleins de larmes, Finette reconnut, debout sur le coffre, Mme Margot, la cuisinière, dont le bec noir claquait de joie.
« Eh bien, vous voilà prise, voleuse, pirate ! glapissait la pie Margot. Je vous avais vue, par mon soupirail, pénétrer dans la maison et je me doutais bien que vous en vouliez à  nos provisions. Ai-je eu raison de me cacher derrière ce coffre ? Ah ! vous aurez voir, vous allez voir ! »F_vrier2012_006
Et dans sa hâte à appeler M. Rodilard, à lui conter en détail les péripéties de cette pie, avait su mener à bien, la bavarde descendit du coffre et sautilla aussi vite qu’elle put jusqu’à la port.
« Monsieur Rodilard, venez vite ! »
Mais Finette, maintenant que Margot ne pesait plus sur le couvercle, s’était empressée de retirer ses pattes et de s’enfuir.
Aussi la cuisinière fut bien surprise quand, voulant montrer sa victime à M. Rodilard, qui était descendu fort affairé, elle ne la trouva plus. Affolée, Finette tournait en rond autour de la cuisine ; et ce bientôt, à travers plats et casseroles, une course infernale.
Cependant Finette, avisant une conduite d’eau, s’y engouffra, laissant les bourreaux fort dépités, au milieu d’une cuisine mise à sac.
« C’est votre faute, madame Margot, cria Rodilard. Ayant une nouvelle à annoncer, vous n’avez pu tenir en place. Il fallait rester sur le coffre jusqu’à mon arrivée ! »
Et la discussion eût dégénéré en dispute, si le baron Le Paon, qui rentrait de promenade, n’était survenu.
« Quel vacarme ! dit-il, et que signifie ce pillage ?
- C’est une souris, monsieur, répondit Rodilard avec aplomb, que nous avons prise après une grande lutte et que j’ai croquée. »
Réponse dont Finette eût été fort surprise, car à ce même moment elle se retrouvait dans une cour, les pattes meurtries, mais bien vivante et toute heureuse que la nature ait fait les pies bavardes. Toutefois, convaincue que le métier de voleur était décidément trop dangereux, elle devint par la suite la plus honnête des souris.

Auteur inconnu - Publié en 1906

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09 février 2012

L'oreille de Denys

F_vrier2012_002La fête se déroulait, fastueuse et splendide, au palais de Denys, tyran de Syracuse.
Dans toute la ville, le peuple poussait des cris de triomphe ; des barques chargées de fleurs glissaient sur la mer, aux clartés de la lune ; et le chant des matelots montait jusqu’aux étoiles. Les Athéniens étaient vaincus !... Pendant un an, ils avaient assiègé Syracuse. Mais, écrasés enfin, ils avaient vu  leurs généraux mis à mort, et sept mille d’entre eux avaient été faits prisonniers.
« Victoire ! criaient les courtisans. Gloire à Denys ! Gloire au maître souverain ! Gloire à l’immortel vainqueur !...
Etendu sur un lit de pourpre et de drap d’or, le tyran souriait, d’un sourire cruel. Il avait inventé, pour se défaire des prisonniers, un supplice horrible, dont la nouveauté séduisait son âme impitoyable. Il les avait fait jeter dans les Latomies, sortes de carrières, profondes de cent vingt à cent cinquante pieds, bornées de tous côtés par des parois rocheuses entièrement à pic, et dont les issues avaient été murées. Et là, les Athéniens mouraient, de désespoir, de folie, et de faim.
Le tyran avait trouvé mieux encore : du fond d’une de ces Latomies s’élevait jusqu’au sol, en serpentant à travers la roche, une fissure singulière : celui qui se plaçait au bord entendait avec une netteté prodigieuse les moindres bruits, les moindres paroles, prononcées au fond de la carrière ; et s’il y répondait, même à voix basse, on l’entendait aussi. Chaque jour, Denys s’en allait passer de longs instants auprès de cette fissure, et il se repaissait des gémissements des prisonniers, qui mouraient, là-bas, tout au fond, dans l’abîme.
Et c’est pourquoi, ce soir-là, Denys souriait…
Les comédiens, les jongleurs, les acrobates, avaient défilé.
« Les flûtistes ! » commanda le maître.
Elles vinrent, elles jouèrent, elles dansèrent, et l’une d’entre elles attira particulièrement l’attention du tyran. Elle pouvait avoir treize ans ; gracieuse et fine, elle jouait de la flûte d’ivoire à deux corps, et, sans doute, elle avait à apprendre encore, mais si imparfait que fût son jeu, elle y mettait tant d’âme que Denys, musicien passionné, fut séduit.
« Comment t’appelles-tu ? lui demanda-t-il.
- Mélitta, seigneur.
- Qui t’apprend à jouer ainsi ? Qui t’enseigne ces airs ? »
L’enfant hésita.
« Les étoiles… » dit-elle enfin.
Denys sourit.
« Mais comment ?
- Le soir, maître, je me promène dans la campagne, à l’heure où elles paraissent dans le ciel, et je les regarde. Je les regarde jusqu’à ce que les larmes me viennent aux yeux. Puis je joue… et je vous ai redit les airs qu’elles m’ont inspirés. »
Le tyran demeurait songeur.
« Tu seras une grande artiste, dit-il enfin. Tu m’as fait éprouver, ce soir, une émotion nouvelle. Qui pourrait se vanter, ici, d’en avoir fait autant ?... Je ne t’oublierai pas Mélitta. Quand tu auras besoin de quelque chose, viens à Denys, il t’accorderas ce que tu lui demanderas. »F_vrier2012_001
Et les courtisans crièrent encore : « Gloire au maître !... » tandis que Mélitta se prosternait.
Le surlendemain, à l’heure où paraissait la lune, Mélitta sortit de la demeure qu’elle occupait avec ses parents près du fleuve Anapos. Son père habitait près des eaux bleues où poussent les papyrus, dont il faisait des feuilles pour les manuscrits des poètes et des géomètres. Mélitta marcha longuement dans la campagne, en regardant ses amies, les étoiles. Elle longea la voie des Tombeaux, et passa près du théâtre, dont la lune argentait les degrés de pierre ; elle laissa sur sa gauche la masse énorme de l’Elipolis, citadelle imprenable, et, s’éloignant de la mer, elle s’en vint, sans y songer, vers les Latomies. Elle s’arrêta enfin et s’assit au pied d’un olivier : et le chant de sa flûte d’ivoire s’éleva dans la nuit.
Tout à coup, au milieu d’un trait rapide et brillant qui ressemblait à un trille de rossignol, Mélitta entendit nettement une voix faible, mais distincte, qui murmurait, avec un accent désespéré :
« Pitié !... Oh ! pitié !... »
Effrayée, la flûtiste cessa brusquement de jouer et regarda tout autour d’elle. Elle n’aperçut que la nuit étoilée, des oliviers frissonnants, et le miroitement de la lune sur une colonnade du temple.
« Qui que tu sois, aie pitié de moi !... » redit la voix.
Stupeur !... La voix semblait venir du centre de la terre. Mélitta regardait maintenant à ses pieds, presque épouvantée, lorsqu’une explication soudaine traversa son esprit :
« L’oreille de Denys ! »
Elle était arrêtée au bord de cette fissure qui, serpentant à travers le rocher, descendant au cœur d’une des Latomies – Cette fissure que le peuple nommait l’oreille de Denys, parce que le tyran venait s’y repaître des gémissements des prisonniers ! A n’en douter, c’était l’un d’entre eux qui implorait miséricorde ; le chant de la flûte était descendu jusqu’à lui, et, par le même chemin, montait sa plainte. Mélitta se pencha sur le bord de la fissure :
« Qui es-tu, demanda-t-elle, toi qui parles en suppliant ?
- Eutelos, Athénien. J’ai dix-huit ans et je ne veux pas mourir. Depuis cinq jours et cinq nuits, je me nourris d’herbes et de racines. Mais je me sens bien faible. Ma fin, sans doute, est proche ; pitié ! pitié ! Les Dieux qui t’ont donné la science de la musique ont dût te donner une âme noble et compatissante. Peux-tu me secourir ? Qui es-tu ?...
- Presque une enfant. Comment te sauverai-je ?
- Une corde… murmura le prisonnier.
F_vrier2012_003- Mais, existe-t-il au monde une corde assez longue ? Où la trouverais-je ? Comment ferais-je ? »
- Un cri de désespoir s’éleva du fond de l’abîme.
« Alors, il faudra que je meure ! Et le chant de flûte, que je croyais un chant de salut, n’aura été pour moi qu’une lamentation de mort ! »
Mélitta se sentit déchirée d’angoisse. Un espoir naquit en son cœur.
« Etranger !... Etranger !... Peut-être pourrai-je te sauver ! Je ne t’en dis pas plus long. Mais demain, au milieu du jour, tu entendras ma voix.
- Que les Dieux te protègent ! » murmura l’Athénien du fond de l’abîme.
Le lendemain, dès le lever du jour, Mélitta paraissait devant Denys. Le tyran lui sourit.
« Que veux-tu petite ?
- Te jouer un chant, maître, que les étoiles m’ont enseigné cette nuit ! »
L’enfant prit sa flûte et joua. Elle pensait aux malheureux, qui mouraient dans les Latomies syracusaines, et sa flûte exhalait un tel désespoir que Denys fut touché.
« Encore une fois, s’écria-t-il, ce que tu me demanderas, je te le donnerai ! »
Alors Mélitta se prosterna.
« Je te demande maître, la grâce d’un prisonnier qui m’a appelé cette nuit, tandis que je jouais de la flûte au bord des Latomies. Me la refuseras-tu ?
- Ce n’est que cela ? »
Et Denys haussa les épaules.
« Je ne croyais pas qu’aucun d’eux vécût encore. Mais, puisque tu le veux, qu’on délivre tous les survivants ! Les Athéniens purent revoir le ciel de la patrie, et les levers de soleil sur l’Acropole éblouissante. Mais, parmi eux, il en fut un qui se fixa à Syracuse : c’était Eutelos. Orphelin, il se créa un second foyer chez les parents de Mélitta. Et, quelques années plus tard, devenu sculpteur célèbre, il unit pour toujours son existence à celle qui la lui avait conservée, à Mélitta, la plus inspirée des flûtistes de Syracuse.F_vrier2012_004

Auguste BAILLY

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31 janvier 2012

La cuillère de bois

janvier2012_004A l'entrée d'un hameaux, adossé à la chaîne des Vosges, demeurait un pauvre tisserand, avec sa femme et leurs deux enfants. Leur maison était petite ; c'était plutôt une chaumière ; elle était perchée sure le haut d'une colline. La mère et les enfants étaient tristes, car le père était malade et ne pouvait guère travailler. Les remèdes coûtaient cher, ils ne guérissaient pas, et peu à peu la misère s'intallait au logis. La navette courait de plus en plus mollement sur le métier ; enfin, un matin, elle s'arrêta : le père, sur son lit de mort, reposait, les mains jointes.
Alors, la misère fut plus grande encore. La mère cousait, cousait tout le long du jour ; mais son ouvrage était si peu payé ! Bientôt le pain manqua dans la huche. Jeannot, tout petit encore, mangeait les meilleures croûtes et pleurait tout haut, disant qu'il avait encore faim. Clairette, l'aînée, âgée de douze ans, partageait les soucis de sa mère ; elle secouait tristement sa tête blonde en disant :
"Si seulement je pouvais leur donner du pain !"
Un matin, elle eut une idée ; très décidée, elle déclara :
"Mère, je veux aller, moi, chercher de l'ouvrage. Ne t'inquiète pas : je reviendrais quand je serai riche !"
Et, bravement, l'enfant part, malgré les craintes de sa mère, qui la suit longtemps des yeux. Seule dans le vaste monde, elle va plus loin, toujours plus loin. A chaque demeure qu'elle rencontre, elle s'arrête et demande :
"Avez-vous de l'ouvrage à me donner ?"
Mais les gens sourient et répondent :
"Tu es bien trop petite, tu n'es bonne à rien !"
Et Clairette soupire et marche encore.
L'après-midi se passe. A l'horizon, le soleil rougit, et tout près le grand bois s'assombrit : tout à l'heure, il fera nuit. Alors, Clairette, effrayée, regarde autour d'elle. Ce ne sont partout que des montagnes, de hauts rochers. De maisons, point ! D'argent, moins encore ! Hélas ! où est sa mère, si loin, si loin d'elle ?
Fatiguée, désespérée, la petite fille se laisse tomber sur une pierre, et, cachant sa tête entre ses deux mains, se met à pleurer.
Soudain, voici qu'un petit homme se trouve devant elle ; il est tout de rouge vêtu, et une grande barbe blanche lui tombe jusque sur les pieds ; il sourit amicalement.
"Tu pleurs, ma fille ? dit-il. Qu'as-tu ?"
Et comme le petit homme paraît très bon, et que très doucement il s'est assis auprès d'elle, l'enfant reprend courage et sèche ses larmes. Puis elle demande :
"Et toi ? Qui es-tu ?
- Je suis Bon-Coeur, un des nains de la belle fée Sagesse.
- Ah ! s'écrie Clairette, ma mère m'a souvent parlé des bons nains de la forêt. Tu m'aideras, dis, mon Bon-Coeur ?
- Que sais-tu faire ? demande le nain en riant. Sais-tu seulement faire la cuisine ?
- Ah ! mais oui ; ma mère m'a appris à faire la soupe.
- Eh ! bien, suis-moi chez ma maîtresse", dit le nain en prenant la main de l'enfant qui, toute confiante, se laisse conduire.
Arrivés devant un gros rocher, le petit homme s'arrête, et frappe trois coups sur la pierre, qui s'entr'ouve.janvier2012_005
"Où sommes-nous ? demande Clairette tout bas.
- Chez la fée Sagesse," répond le nain.
Et tous deux s'engagent dans un long corridor qui s'enfonce sous terre. Les voici dans une grande salle resplendissante de lumière. Des nains, encore plus petits que Bon-Coeur, assis sur des sièges d'or, jouent sur des luths d'ivoire, et des elfes dansent en rond. La fée, couverte d'un long manteau d'hermine, s'avance vers Clairette et lui dit :
"Je sais qui tu es, et je vais te faire un cadeau : vois ces deux objets, choisis, et tâche de choisir avec sagesse !"
Et elle montre à la petite fille deux coussins déposés à ses pieds : sur l'un, de satin rouge, s'étale un bel éventail en nacre orné de perles, sur l'autre, de velours vert, repose une simple cuillère de bois jaune, comme on peut en voir dans toutes les cuisines.
Clairette a posé son index sous son menton et réfléchit. Une autre fillette eût peut-être saisi tout de suite le bel éventail ; elle, Clairette, réfléchit longuement. Enfin, elle dit :
"Madame la Fée, puisque vous me permettez de choisir, je prends la cuillère de bois. Je ne suis qu'une petite fille très pauvre ; l'éventail ne me serait d'aucune utilité."
Le nain se frotta les mains d'un air ravi, et la fée Sagesse s'écria :
"Bravo, Clairette ! Tu as choisi sagement. Emporte la cuillère, garde-la jusqu'à ce qu'elle t'ait porté bonheur, et sache qu'avec elle tu es sûre de réussir tous les mets que tu voudras préparer, quels qu'ils soient !"
La fée embrassa l'enfant ; le nain lui prit la main, la reconduisit jusqu'au rocher qui s'ouvrit encore une fois, et elle se retrouva seule dans la forêt.
C'était un matin merveilleux. Tous les animaux du bois se réjouissaient du beau rayon de soleil qui filtrait à travers les grands arbres. Les écureuils se penchèrent sur les branches pour regarder cette petite fille qui marchait seule avec sa longue cuillère. Un lézard, effarouché, se glissa rapidement sous les pierres, au bruit de ses pas.
Clairette marchait toujours. Tout à coup un vacarme assourdissant vint troubler la quiétude de ce beau matin. On distinguait des appels de cors, auxquels se mêlaient des aboiements de chiens et des piétinements de chevaux ; et, dans une vaste clairière, elle vit déboucher de nombreux cavaliers. C'était le roi qui offrait une chasse à ses invités. Il avait choisi cet endroit pour y déjeuner.
Les courtisans, vivement, sautaient à bas de leurs selles, jetaient les rênes aux valets, pour s'empresser autour du roi, l'aider à descendre de cheval, car il était très gros et très lourd. En hâte, on installait des tables sur la prairie. D'une grande voiture, on déballait les vivres. Les marmitons couraient de droite et de gauche, allumaient de grands feux. Les cuisiniers se bousculaient, préparaient les viandes.
janvier2012_003De loin, Clairette assistait à ce tohu-bohu. Enfin, s'enhardissant, elle s'avança vers le cuisinier en chef.
"Monsieur le chef, demanda-t-elle, voulez-vous m'employer ?"
Celui-ci tourna vers elle sa bonne grosse figure rougeaude :
"A quoi es-tu bonne, petite fille ? dit-il en riant.
- A ce que vous voudrez, répliqua l'enfant sans se déconcerter.
- Eh bien, voilà du bouillon, des oeufs, des herbes ; prépare ma soupe, et gare à toi si elle n'est pas bonne !"
Clairette, aussitôt, mit sa cuiller à l'oeuvre, et bientôt déclara :
"C'est prêt !"
La soupe eut un tel succès, que d'emblée le chef des cuisiniers engagea Clairette dans l'armée des marmitons royaux. Et la voici installée dans les cuisines du palais !
Or, le roi, qui était fort gourmand, manda un jour son premier ministre et lui ordonna de faire annoncer à son de tambour dans tout le royaume qu'il donnerait une bourse pleine d'or à celui qui lui apporterait le meilleur pâté. Aussitôt, comme bien vous pensez, chacun se mit en frais. Tout le pays embaumait d'une délicate odeur de viandes confites et de croûtes rôties. Et le roi attendait, silencieux, assis sur son trône, ayant à ses pieds son fou familier. En longue file, les seigneurs s'avançaient, chacun suivi de son page qui portait un pâté. D'un seul coup d'oeil, le roi jugeait, et sa figure devenait de plus en plus sombre. Car il n'était pas satisfait ! Il avait rêvé quelque chose d'extraordinaire, lui apportant une jouissance inconnue, et certes, tous ces pâtés étaient beaux et sentaient bon ; mais non, non, ce n'était pas cela !
Soudain, à deux battants, la porte s'ouvre, et deux hommes apportent sur un brancard un gigantesque pâté, si grand, si beau, si odorant, que de mémoire d'homme personne n'avait rien vu ni rien flairé de semblable : sa croûte était si bien dorée, qu'on l'eût dite faite d'or pur ; il s'étageait avec art en formant une couronne : c'était un vrai pâté royal ! Le fou regarde son maître en clignant de l'oeil. Celui-ci s'écrie :
"A la bonne heure ! Qui a fait ce chef-d'oeuvre ?"
Toute radieuse, Clairette, sa cuillère à la main, s'avance, et le cuisinier en chef, tout gros qu'il est, s'efface pour la laisser passer.
"Quoi ? fait le roi étonné, une si petite fille a fait cela ?"
Gravement, il goûte au pâté, le savoure à loisir, le trouve irréprochable, et dit :
"Je n'ai qu'une parole !"
Et il fait remettre à l'enfant la bourse pleine d'or.
Clairette repartit aussitôt pour apporter son trésor à sa mère. En traversant la forêt, elle rencontra le nain qui lui dit :
"Te voilà riche, maintenant ! Rends-moi la cuiller, et sois heureuse !"
Clairette obéit et se remit en chemin, allant toujours plus vite, et voilà son village... et voilà la maisonnette au haut de la colline.
Elle court, ouvre la porte, et se précipite dans les bras de sa mère en criant :
"Mère, me voilà ! je suis riche !"
La pauvre femme, stupéfaite, laisse tomber la bourse que lui tend Clairette ; l'or s'éparpille sur la terre battue, Jeannot avance ses petites mains pour en avoir ; et c'est ainsi que, grâce à la brave Clairette, et grâce aussi à la bonne fée Sagesse, on ne manque plus jamais de rien dans la pauvre maisonnette au haut de la colline.

Marguerite DOUXAMI - 1912
janvier2012_006

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23 janvier 2012

Le trésor de la souris

janvier2012_001Toc, toc !...
- Qui est là ?...
- C’est moi, grand’mère… »
Une gentille petite figure, un peu pâlotte, coiffée d’un béret rouge, se montra dans l’embrasure de la porte.
Devant elle, sur un léger éventaire, s’empilaient des gaufres… On aurait cru voir le Petit Chaperon rouge.
« Tu n’as rien vendu, ma pauvre mignonne ? Et comme tu dois être fatiguée ! s’écria la grand’mère, en levant les yeux au-dessus de son ouvrage.
- Ce n’est rien, cela ! protesta Charlotte Huchette ; je ne sentirais pas ma fatigue, si j’avais vendu mes gaufres !... Mais je vois bien, fit-elle avec une petite moue affligée, que les enfants des Tuileries et des Champs-Elysées ne les aiment pas ! J’avais pourtant mis tous mes soins à les fabriquer ! Celles des vrais marchands sont plus sucrées et plus moelleuses, c’est sûr. »
Charlotte s’assit, d’un air un peu découragé, après avoir déposé sur une table la marchandise dédaignée.
« Je voudrais tant vous aider ! N’importe, reprit-elle en relevant la tête d’un petit air brave, j’irai demain au Luxembourg. Les enfants y sont peut-être moins difficiles. Est-ce que… vous pleurez, grand’mère ?
- Non, ma fille. Ce sont mes pauvres yeux qui se fatiguent.
La vérité est que Mme Huchette venait de se détourner pour essuyer une grosse larme. Il y avait beaucoup de choses dans cette larme : le chagrin de voir sa chère petite-fille s’efforcer vainement de gagner quelques sous, l’inquiétude de sentir ses yeux s’user si rapidement, son métier de brodeuse devenir bientôt impossible !... Au magasin de lingerie pour lequel elle travaillait, on lui avait adressé des reproches : ses broderies, autrefois merveilleuses de finesse, présentaient de légères imperfections. Elle gagnait déjà beaucoup moins depuis quelques années. Que serait-ce plus tard ?
Comment pourrait-elle achever d’élever Charlotte, l’enfant de sa fille, orpheline dès le berceau ?...
« A table, bonne-maman ! » dit l’enfant en apportant la soupière.
Est-ce l’influence de la lampe allumée ou la soupe chaude, ou simplement la réaction de sa jeunesse, la confiance de sa bonne petite nature, la fillette, tout en mangeant, s’efforce d’égayer sa grand’mère :
« Ne vous tourmentez pas ! Je suis grande : j’ai dix ans ! L’année prochaine, j’aurai mon certificat d’études. J’apprendrai un métier… et je vous remplacerai. Ce sera bien mon tour !
- Pourvu que mes yeux durent jusque-là ! ne put s’empêcher de murmurer Mme Huchette.
- Eh bien ! en attendant, je me figure qu’il nous arrivera quelque chose d’heureux !
- Pauvre mignonne ! »
Tout à coup, les sourcils de la grand’mère se froncèrent, sa douce physionomie devint inquiète et nerveuse.
On entendait un bruit menu, menu : Gnin, gnin, gnin….
« Tu entends, Charlotte ?
- Grand’mère, c’est peut-être… le tic tac de la pendule, » fit l’enfant qui émiettait doucement du pain par terre.
Mme Huchette hoche la tête d’un air mécontent.
Quelques instants s’écoulent pendant lesquels Charlotte s’efforce d’occuper l’attention de son aïeule… Mais voici qu’au bas du mur, on voit se profiler, en ombre chinoise, un petit museau pointu, deux petites oreilles rondes, et deux petites pattes qui on l’air de faire un pied de nez…
« Qu’est-ce que j’aperçois, Charlotte ?...
- Grand’mère… c’est… ce doit être… l’ombre de mon pied.
- Depuis quand ma petite-fille est-elle devenue menteuse ?... »
Charlotte rougit, et avec une moue tremblante :
« Eh bien ! oui… c’est la souris qui vient nous voir tous les soirs, et contre laquelle vous vous fâchez toujours. Quel tort vous fait-elle, grand’mère ? Vous, si bonne, comment pouvez-vous lui en vouloir ?... Laissez-la venir grignoter nos miettes, je vous en prie.janvier2012_002
- Tu sais que j’ai horreur de ces vilaines bêtes.
- Oh ! bonne-maman ! Elles sont très gentilles, au contraire !... Elles ont des yeux d’oiseau, des moustaches de chat, de petites mains d’écureuil.
- De mon temps, on prenait des chats pour détruire les souris. Il est vrai que, à cette époque, les petites filles ne faisaient pas la loi à leurs grand’mères…
- Oh !... grand’mère !...
- C’est égal, poursuivit Mme Huchette en tapotant le plancher du pied – ce qui eut pour effet immédiat de faire disparaître l’intruse – je ne me serais pas doutée qu’après avoir entretenu la propreté autour de moi, jusqu’à l’âge de soixante ans, je serais condamnée à vivre dans un logis infesté de souris.
- Oh ! grand’mère ! Infesté ? Il n’y a que celle-ci, qui vient depuis quelques mois. Elle n’a jamais fait aucun dégât et serait presque apprivoisée… si vous vouliez !
- Grand merci !
- Qui sait, reprit Charlotte dont les yeux brillaient, si ce n’est pas une petite fée, qui nous rendra riches et heureuses ?
- Tu es folle à lier, ma pauvre enfant. Les contes bleus que tu lis te tournent la tête. Allons, viens m’embrasser, et va vite te coucher : tu dois en avoir besoin, pauvre petite ! »
Charlotte obéit ; mais, cette nuit-là, ses rêves furent hantés de souris et de farfadets.
Chacun de ces petits êtres apportait, entre ses mains minuscules, une parcelle d’or qu’ils déposaient aux pieds de l’enfant. Miette par miette, cela finissait par former un trésor, et grand’mère n’avait plus besoin d’user ses pauvres yeux à travailler !
Le lendemain, par un bel après-midi de septembre, Charlotte partit bravement, avec son béret rouge et ses gaufres, pour le jardin du Luxembourg.
Mme Huchette resta seule au logis, penchée sur son éternelle broderie. Elle était d’assez mauvaise humeur, la pauvre dame !
« Qui m’aurait dit, murmurait-elle, que j’aurais vu l’enfant de ma chère fille aller vendre des gâteaux pour quelques sous, tandis que j’achève de me perdre la vue ? »
En abaissant les yeux, par hasard, Mme Huchette aperçut, à deux pas d’elle, la souris de la veille, l’odieuse souris qui s’invitait à tous les repas et lui inspirait une répulsion nerveuse. Elle lui apparaissait, pour la première fois en plein jour, grassouillette et ronde, semblant la narguer.
Mme Huchette se leva brusquement. La bestiole se sauva sous une chaise et se réfugia, avec prestesse, dans un petit trou au ras du plancher.
« Attends, vilaine bête !... s’écria la vieille dame qui lui gardait rancune, je vais te déloger ! »
Et elle alla chercher le tisonnier.
Qu’eût dit Charlotte, en voyant sa grand’mère, agenouillée par terre, explorant, sans pitié, la demeure de l’ennemie avec la tige de fer pointue ?
Mais que les amis des souris se rassurent : ces petites personnes délurées ont plus d’un tour dans leur sac. Elles connaissent des passages secrets et l’art de s’escamoter elles-mêmes.
Rageuse, comme on le devient quelquefois quand on a du chagrin, Mme Huchette s’acharnait avec son tisonnier.
Tout à coup, la plinthe déjà vermoulue, céda sous ses efforts… De souris, point. Mais que vit-elle ? Que signifiaient ces rouleaux cachés dans la boiserie ?... Elle y porta la main en tremblant. Il y en avait vingt, qu’elle retira successivement ; de plus en plus tremblante, elle un ouvrit un : des louis d’or brillants ruisselèrent sur la table.
Pour le coup, cela tenait du prodige ! Elle crut rêver.
Mais, à ce moment, la porte s’ouvrit sous la main de Charlotte. Celle-ci jeta un cri de joie, et, sautant au cou de son aïeule :
« Oh ! grand’mère ! Cela vient de la souris, n’est-ce pas ?
- Oui, répond machinalement la pauvre Mme Huchette, éblouie, stupéfaite.
- Je savais bien qu’elle était fée ! Et j’ai rêvé, cette nuit, que tu devenais riche ! Quel bonheur, grand’mère ! C’est tout à fait comme dans un conte ! »
janvier2012_003Mme Huchette eut besoin d’un moment de réflexion pour reprendre son sang-froid et pour se rappeler que, malgré toutes les apparences, les souris ne sont pas des fées et que la vie n’est point un conte.
« Ma petite fille, cet or n’est pas à nous… Nous ne pouvons pas le garder !...
- Pas à nous !... Mais puisqu’elle te le donne !... »
Il fallut un certain temps pour persuader à la fillette que les souris n’ont pas le pouvoir de faire des dons. Le devoir de la grand’mère était donc d’aller montrer sa trouvaille au commissaire de police du quartier.
Le petit cœur honnête de Charlotte ne se révolta plus. Ce n’était pas pour elle-même qu’elle avait désiré l’aisance et qu’elle s’était réjouie d’abord, mais pour sa chère bonne-maman. Ce fut encore pour celle-ci qu’un gros soupir s’exhala de son cœur.
… Quelques mois se sont écoulés depuis cette aventure.
Nous retrouvons, dans leur modeste logis, luisant de propreté, la grand’mère et la petite-fille.
La lampe brille, au milieu de la table, sous un coquet abat-jour rose. Charlotte circule légèrement, mettant le couvert, comme autrefois. Mais Mme Huchette ne s’acharne plus à terminer une broderie, meurtrière pour ses yeux. Mme Huchette ne travaille plus à la lumière ! Elle brode seulement quelques heures par jour. Charlotte, qui ne vend plus de gaufres et qui vient d’obtenir avec succès son certificat d’études, continue son instructions avec ardeur, afin d’être à même, dans quelques années, d’occuper un emploi honorable.
Un air de contentement et de tranquillité éclaire maintenant le visage de la vieille dame et de l’enfant. D’où viennent ces heureux changements ? Ecoutons-les causer, nous l’apprendrons.
« Je vous le disais bien, bonne-maman, que nous finirions par avoir de la chance !... Qui avait raison ?...
- Pour moi, reprend Charlotte enhardie, rien ne m’ôtera de l’esprit que Grisette est une petite fée…
- Folle !
- Rien qu’un peu fée, si vous voulez… Mais cette fortune est si étrange !
- Etrange, certes, autant que providentielle ! Cependant tu sais ce qu’à dit le commissaire, lorsque je lui ai porté les vingt rouleaux dont chacun renfermait cinquante louis d’or à l’effigie de Louis XVI. C’est du reste, la version qui a été reproduite par les journaux : on suppose que cette petite fortune avait été cachée dans la boiserie par une famille qui fut obligée d’émigrer en 1793.
- Oui, on suppose ; mais cela n’est ni très sûr ni très clair ! En tout cas, il paraît que, l’ayant trouvé, nous avions droit à la moitié du trésor, et nous voilà riches. »
Et,avec une moue d’enfant gâtée, elle ajouta :
« Moi, j’aime mieux croire que c’est le trésor de la souris !... »
Gnin, gnin, gnin… Un grignotement bien connu se fit entendre sous la table.
A ce moment apparut, sur le mur, l’ombre grandissante d’une petite souris à la taille épaissie par le bien-être, qui se barbifiait avec ses deux petites pattes de devant… et qui laissait dire… en gardant son secret !

Henriette BEZANCON

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16 janvier 2012

La belle fileuse - Légende Franc-Comtoise

janvier2012_006Jadis, au château de Vauvise, dont les hautes tours se reflétaient dans les eaux de la Saône, vivait une petite fille de douze ans, vive, espiègle et surtout.. paresseuse comme pas une petite fille de nos jours ne voudrait l'être. Philippine était la fille du sire de Vauvise, maître et seigneur du manoir. Elle avait perdu sa mère en naissant ; son père, grand chasseur et habile guerrier, faisait souvent de lointaines expéditions, et la laissait au château sous la tutelle de dame Mahaut sa gouvernante.
La vie n'était pas gaie dans les vastes salles et longues galeries silencieuses ; néanmoins la petite châtelaine ne se fût pas plainte de son sort, si dame Mahaut n'eût entrepris de lui apprendre les travaux alors en honneur chez les nobles dames. Chaque jour, Philippine et Jehanne, sa soeur de lait, assises sur de hautes escabelles, la quenouille au côté, le fuseau en main, passaient de longues heures sous les yeux vigilants de la vieille femme qui répétait : "Attention, mes filles ! Voyez comme je tords les brins de lin,... comme je tourne le fuseau ! La noble Hilda, notre défunte baronne, filait comme une vraie fée ! Il faut que vous deveniez aussi habile qu'elle, damoiselle Philippine."
Pour toute réponse, la fillette bâillait, jetant des regards dolents vers Jehanne docilement occupée à remplir sa tâche. Alors Mahaut, se fâchant, faisait de longs semons, et finissait toujours par punir l'enfant paresseuse.
Un jour que la tâche avait été accomplie encore plus mal qu'à l'ordinaire, Philippine fut condamnée à demeurer enfermée jusqu'au soir dans la tourelle qui lui servait de chambre. Assise près de l'étroite fenêtre, elle regardait tristement la campagne, tout en murmurant : "Quand je serai grande, un beau chevalier m'épousera, me conduira dans son manoir ; j'y serai dame et maîtresse : alors je ne toucherai plus jamais ni une aiguille ni une quenouille."
Tout à coup, dans un orme planté de l'autre côté du fossé, elle aperçut un petit homme tout ridé, à cheval sur l'une des branches.
"Holà ! manant ! cria-t-elle de sa voix impérieuse, viens-tu donc espionner le château ?... Descends au plus vite, ou j'appelle, et alors, malheur à toi !janvier2012_007
- N'appelel pas, Philippine, repartit l'inconnu ; tu t'en repentirais ! Je t'apporte un merveilleux présent, que me voici prêt à te donner si tu as une corde pour le hisser par la fenêtre."
Sans se faire prier, la jeune curieuse fit un gros noeud au bout d'une corde de soie, et la lança au petit homme, qui la saisit maladroitement et y attacha l'objet. Mais quelle déception lorsque, ayant amené la corde à elle, Philippine vit de près l'objet qui s'y trouvait attaché !
"Une quenouille ! dit-elle en colère ; tu te moques, vilain !"
Et déjà elle faisait le geste de la briser.
"Nenni, Damoiselle, je ne raille pas ! C'est un trésor que vous tenez, répondit le petit homme ; essayez seulement de filer, elle fera la besogne toute seule ! Depuis dix ans je cherche une fille assez paresseuse pour mériter mon présent."
Rouge de dépit, Philippine ouvrit la bouche pour appeler à son aide et faire châtier l'insolent, mais le petit homme, dégringolant de l'arbre disparut à la lisière du bois. Alors elle réfléchit que, personne n'ayant entendu le mauvais compliment qu'il venait de lui faire, elle pouvait garder le secret et essayer la vertu de son présent.
Dès le lendemain, après avoir habilement substitué la mystérieuse quenouille à celle que chaque jour elle passait à sa ceinture en gémissant, la petite châtelaine prit place sur son escabelle aussi docilement que Jehanne elle- même. O merveille ! en moins d'une heure, la tâche de la journée fut achevée, et jamais fil plus fin de sortit des doigts d'une fée. Jehanne ouvrait de grands yeux, et dame Mahaut ne se sentait pas d'aise, pensant que ses derniers reproches avaient décidé Philippine à se corriger.
Bientôt l'admiration de la gouvernante gagna les gens du manoir ; ils parlèrent au dehors de la surprenant habileté de la fille du baron, que tous surnommèrent "la Belle Fileuse".
Elle atteignait ses seize ans lorsque le comte Robert d'Espieu, suzerain des sires de Vauvise, donna de grandes réjouissances dans son château, et y invita tous les seigneurs de la contrée. Ceux-ci eurent soin d'y amener leurs filles, car on disait tout bas que Berthilde, mère du jeune comte, voulait profiter de ces fêtes pour lui choisir une femme.
Philippine y vit aussi avec son père, et Robert, supplia Berthilde de demander sa main sans plus tarder.
"Doucement, beau fils ! répondit l'austère comtesse : des filles de ducs et de princes seraient fières de porter votre nom ; celle-ci est la fille d'un simple baron ; je veux connaître son mérite avant de janvier2012_005l'accepter pour bru. Une comtesse d'Espieu ne doit pas être frivole ni surtout paresseuse...
- Oh ! pour cela, Madame, vous êtes servie à souhait, s'écria le jeune homme. Philippine est surnommée "la Belle Fileuse".
- Je veux la preuve de son adresse, répondit prudemment la mère ; qu'elle file devant moi un écheveau de fil aussi uni que le mien, elle sera votre femme si c'est votre bon plaisir."
Le soir, Jehanne, devenue la suivante de sa maîtresse, vint l'aider à se mettre au lit, et la trouva toute triste :
"Je suis perdue ! ma mie, s'écria-t-elle en sanglotant : la comtesse Berthilde veut me voir filer un écheveau, avant de permettre que son fils me choisisse pour femme... Je n'ai pas ma quenouille !
- On vous en prêtera une autre, Damoiselle...
- Hélas ! c'est cela qui me fait peur... Mon malheur est certain !"
Et la jeune fille avoua le secret de la merveilleuse quenouille.
"Séchez vos pleurs, Damoiselle, repartit Jehanne toute frémissante. Avant trois jours vous aurez votre quenouille ; j'irai en hâte la chercher."
Le troisième jour, la jeune suivante n'était pas revenue. Debout sur la plus haute tour, Philippine interrogeait l'horizon... Enfin, dans le lointain, un point noir paraît,... il grandit... Ce sont des hommes d'armes qui rentrent au manoir. Deux d'entre eux portent quelque chose que l'on distingue enfin... Grand Dieu ! c'est une femme, et elle paraît sans vie ! Avec un grand battement de coeur, Philippine reconnaît la robe de Jehanne !... Sa chère Jehanne... blessée... tuée peut-être par des malfaiteurs.
La troupe passe lourdement le pont-levis ; une rumeur se fait dans le château. Pâle et tremblante, Philippine gagne la salle basse, où, soignée par la comtesse, sa suivante ouvre déjà les yeux.
"Ah ! Damoiselle, murmure-t-elle à la vue de sa jeune maîtresse, j'ai fait diligence pour revenir ; mais, dans la forêt, j'ai pensé mourir de peur : le petit homme ridé m'a enlevé de force la quenouille !
- Tu es sauve, ma Jehanne ! Je n'ai souci de la quenouille du vilain homme ! De ma vie je ne serai plus paresseuse !" s'écria Philippine.janvier2012_008
Puis s'inclinant devant la comtesse :
"Je ne sais pas filer, noble Dame ; cette quenouille faisait seule la besogne quand je la tenais ; Jehanne a voulu me l'aller chercher au péril de sa vie, car je sentais un grand désir de devenir comtesse d'Espieu !... A cette heure, pour me punir de ma paresse et de mes tromperies, je fais voeu de ne pas me marier avant d'avoir filé assez de lin pour tisser le linge qui remplira mes coffres !"
Philippine de Vauvise tint sa promesse. Rentrée dans la demeure du baron, elle prit bravement la quenouille, et fila sans relâche du matin au soir. Robert d'Espieu, touché de son repentir et de son courage à racheter ses fautes, jura de l'attendre.
Trois ans plus tard, lorsqu'il ramena sa jeune épouse dans son château, le cortège était précédé des coffres remplis du linge filé par Philippine.

Anne MOUANS

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12 janvier 2012

Briscambille et Biribi

Briscambille, dit un matin M. Chat à son fils, te voilà en âge de pourvoir à tes besoins... Désormais ne compte plus que sur toi pour te tirer d'affaire... Et surtout soutiens l'honneur de ta famille, en oubliant jamais que ton père avait été surnommé la Terreur des Rats par les chats de gouttières de Paris !"
Or, à la même heure, Mme Souris avait tenu à peu près le même langage à sa fille :
"Biribi, avait-elle dit, tu as maintenant toutes tes dents, et tu grignotes à ravir. Donc, à partir d'aujourd'hui, gagne ton existence. N'attends plus rien de moi. Je n'ajouterai qu'un mot : montre-toi, dans la vie, digne fille de ta mère, que l'assemblée générale des rats d'égout appelait jadis le Fléau des Chats !"
Briscambille et Biribi, écoutèrent ce discours avec respect, et aussitôt chacun se mit en chasse, se promettant bien d'éblouir ses congénères par des exploits merveilleux.janvier2012 001
Or, si étrange que cela puisse paraître, il arriva que la souris d'égout et le chat de gouttières se rencontrèrent.
Melle Biribi avait trouvé un fromage, dès ses premières pérégrinations. Elle en avait copieusement déjeuné, et, déjà prévoyante, passant sa tête dans l'ouverture qui était résultée du festin, elle emportait le reste jusqu'à son trou, quand Briscambille l'aperçut.
Mlle Biribi faisait, tout en trottinant, de beaux projets :
"J'ai là pour huit jours de nourriture, disait-elle. Je vais vivre de mes rentes ; je me promènerai pour mon plaisir - et les autres seront jaloux !"
Briscambille pensait : "Elle est grasse, cette petite souris, et toute jeune. Elle doit être vraiment succulente... Cours, cours, ma belle... Tu ne sais pas ce qui t'attend... Allons, pour mon coup d'essai, je vais décidément faire un coup de maître !"
Mlle Biribi était parvenue à son trou...
Hop ! Briscambille fit un bond ; mais quand il retomba, Biribi était passée à travers le fromage... Il atteignit juste la queue qui sortait encore, et crac ! la coupa d'un coup de dents.
C'est ainsi que, pour leurs débuts dans la vie, Biribi, perdit sa queue à la bataille et que Briscambille en fit un maigre déjeuner.
Depuis, le fils de la Terreur des Rats et la fille du Fléau des Chats, devenus plus modestes, ont à peu renoncé à étonner leurs contemporains.

Jean CASTINE

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09 janvier 2012

Les trois vieillards - Conte biblique

janvier2012_003Les premières lueurs du soleil levant venaient illuminer les hautes collines ; lentement l'astre éclatant s'éleva dans l'espace, et bientôt ses rayons inondèrent de leur clarté la plaine rocailleuse : c'était une vaste prairie de la Palestine, nue et sévère, où de maigres oliviers croissaient ça et là au milieu d'une herbe rare.
Un jeune berger y faisait paître les brebis de son maître ; l'enfant se nommait Isaac, et ses parents étaient pauvres ; aussi passait-il de longues journées au pâturage, où il amenait son troupeau bien avant le lever du soleil. Dans son bissac, il portait pour ses repas une nourriture frugale : du pain bis et de l'eau dans une gourde. Comme compagnons, il avait son chien et sa flûte, et, durant de longues heures, rêvant aux miracles qu'accomplissait le Christ, il adorait la loi du Seigneur. Et, devant l'astre radieux, le pâtre s'agenouilla, selon la coutume ; il prononça sa prière, courte et fervente, ne voulant rien pour lui, mais demandant pour ses parents l'aisance qu'ils ne possédaient pas, et dont leur vieillesse si défaillante aurait eu tant besoin.
Or le soleil avait accompli sur l'horizon le quart de sa course, lorsque Isaac aperçut dans le lointain la silhouette d'un homme qui semblait s'approcher. Il le regarda attentivement, car les voyageurs étaient rares ; l'étranger s'avançait toujours, et bientôt il arriva près du berger. C'était un vieillard qui paraissait souffrir de la fatigue et de la chaleur ; l'enfant se leva et le salua.
"J'ai faim !" dit alors le vieillard d'une voix sombre.
Isaac sortit de son bissac le pain qui devait suffire à sa journée :
"Tenez, dit-il, je suis jeune et je mangerai plus tard."
Le voyageur prit le pain sans prononcer une parole, et se remit en route ; l'enfant le regarda s'éloigner : ce qu'il venait de donner, c'était tout ce qu'il avait pour se nourrir jusqu'au soir ; mais il ne se demanda pas si plus tard la faim ne le ferait pas cruellement souffrir, et, lorsqu'il eut perdu l'étranger de vue, il prit sa flûte et se mit à jouer.janvier2012_002
Le soleil arriva au milieu de sa course. Midi ! Ses rayons ardents brûlaient la plaine ; les brebis, le chien, s'étaient couchés sur l'herbe, assoupis : l'enfant jouait toujours. A la longue, pourtant, son gosier se dessécha ; il dut s'arrêter ; au reste, aurait-il eu la force de continuer, lui qui, depuis de si longues heures, n'avait pris aucune nourriture ? Cependant, il ne regrettait pas sa charité, et, sans un soupir, il tira sa gourde d'eau claire. Au même instant, une main se posa sur son épaule ; l'enfant tressaillit : un homme était à côté de lui, voûté par l'âge, à l'aspect sévère et triste. D'où venait-il ? Quand était-il arrivé ? Le chien n'avait pas aboyé, le pâtre n'avait rien entendu.
"J'ai soif ! dit avec tristesse l'étranger en regardant fixement l'enfant.
- Voici ma gourde, buvez !" répondit Isaac sans songer à lui et à la soif cuisante qui le brûlait.
Le vieillard saisit la gourd et but l'eau qu'elle contenait ; puis, silencieux, il reprit sa route, tandis que le petit berger, défaillant, se laissait tomber au pied d'un arbre, sans une pensée mauvaise contre ces hommes, à qui il avait sonné tout ce qu'il possédait.
Et l'astre majestueux descendit sur l'horizon ; les heures s'écoulèrent, et l'ombre du soir s'avança lentement. Et, comme l'enfant se levait et rassemblait ses brebis pour les reconduire au bercail, il aperçut dans la plaine un homme qui' s'avançait vers lui ; il semblait plus malheureux et plus sombre encore que les deux autres : un bâton noueux soutenait ses pas chancelants, sa longue barbe, inculte et blanche, tombait au milieu de sa poitrine ; sous son grand manteau percé, il tremblait de fatigue, de misère et de froid.
"Je suis pauvre ! murmura-t-il en s'approchant.janvier2012_004
- Hélas ! répondit le pâtre, je ne possède rien, moi non plus, et mes parents ne possèdent rien au monde.
- Ces brebis, dit le vieillard, ces brebis ne sont-elles pas à toi ?
- Elles sont au maître qui me les a confiées, répondit Isaac.
- Qu'importe ! reprit l'étranger. Laisse-moi emmener une de ces brebis.
-Je ne livrerai pas le dépôt qu'on a confié à ma garde, répondit le berger d'une voix ferme, et ce troupeau n'est pas à moi. Mais je me donne à vous : emmenez-moi, vendez-moi comme esclave, et vous serez riche alors.
- Viens !" dit seulement le voyageur.
L'enfant fit à son chien le signal du départ, et la bonne bête se mit en route de son côté, reconduisant le troupeau de brebis par le chemin accoutumé.
Isaac suivit l'inconnu auquel il venait de donner sa liberté ; les larmes lui vinrent aux yeux en songeant à ses parents qu'il ne devait plus revoir, mais il ne regretta pas ce qu'il avait fait. Et il marchait à travers la nuit, derrière son maître silencieux.
janvier2012_001La route fut longue ; et déjà les premières lueurs de l'aube nouvelle venaient de blanchir le ciel, lorsque les deux voyageurs arrivèrent à la ville sacrée, Jérusalem. Le vieillard pénétra dans une maison somptueuse, et l'enfant le suivit, ne sachant ce qu'il allait adevenir de lui ; puis son guide ouvrit une porte et lui fit signe d'entrer, et Isaac pénétra dans une vaste chambre, dallée de marbre, aux murs ornés de magnifiques peintures : l'étrange voyageur avait disparu.
Au même instant, Isaac aperçut sur une table de bronze son pain et sa gourde ; en face de lui, les trois vieillards étaient debout, et leur taille s'était redressée ; une lumière mystérieuse se répandait autour d'eux ; devant eux se tenait un homme, jeune encore, au visage souriant et bon. Et celui-là, Isaac le reconnut, car il l'avait vu déjà : c'était le Christ.
Tandis que l'enfant joignait les mains, ébloui, le Christ parla :
"Tu as donné ton pain à l'affamé, dit-il, ton eau à l'altéré, ta personne au pauvre : béni sois-tu ! Et ce que tu as donné te sera rendu au centuple, parce que tu n'as point hésité à le donner. Pour ton pai, je te donne cette demeure ; pour ton  eau, ces richesses ; pour ta personne, la liberté : car la charité a été agréable à Dieu, qui te bénit entre les justes."
L'enfant s'était prosterné ; lorqu'il releva la tête, le Christ et ses compagnons n'étaient déjà plus là. Au même moment, les vieux parents pénétraient dans la riche demeure, éperdus de joie, et serraient dans leurs bras leur fils bien-aimé ! Et tous trois jurèrent de secourir le pauvre et l'orphelin, de réconforter le malade, de consoler l'affligé et la veuve, tandis que, de leurs coeurs, lentes et graves, la reconnaissance et la prière s'élevaient aux cieux.

Auguste BAILLY

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