Des contes et légendes

31 janvier 2012

La cuillère de bois

janvier2012_004A l'entrée d'un hameaux, adossé à la chaîne des Vosges, demeurait un pauvre tisserand, avec sa femme et leurs deux enfants. Leur maison était petite ; c'était plutôt une chaumière ; elle était perchée sure le haut d'une colline. La mère et les enfants étaient tristes, car le père était malade et ne pouvait guère travailler. Les remèdes coûtaient cher, ils ne guérissaient pas, et peu à peu la misère s'intallait au logis. La navette courait de plus en plus mollement sur le métier ; enfin, un matin, elle s'arrêta : le père, sur son lit de mort, reposait, les mains jointes.
Alors, la misère fut plus grande encore. La mère cousait, cousait tout le long du jour ; mais son ouvrage était si peu payé ! Bientôt le pain manqua dans la huche. Jeannot, tout petit encore, mangeait les meilleures croûtes et pleurait tout haut, disant qu'il avait encore faim. Clairette, l'aînée, âgée de douze ans, partageait les soucis de sa mère ; elle secouait tristement sa tête blonde en disant :
"Si seulement je pouvais leur donner du pain !"
Un matin, elle eut une idée ; très décidée, elle déclara :
"Mère, je veux aller, moi, chercher de l'ouvrage. Ne t'inquiète pas : je reviendrais quand je serai riche !"
Et, bravement, l'enfant part, malgré les craintes de sa mère, qui la suit longtemps des yeux. Seule dans le vaste monde, elle va plus loin, toujours plus loin. A chaque demeure qu'elle rencontre, elle s'arrête et demande :
"Avez-vous de l'ouvrage à me donner ?"
Mais les gens sourient et répondent :
"Tu es bien trop petite, tu n'es bonne à rien !"
Et Clairette soupire et marche encore.
L'après-midi se passe. A l'horizon, le soleil rougit, et tout près le grand bois s'assombrit : tout à l'heure, il fera nuit. Alors, Clairette, effrayée, regarde autour d'elle. Ce ne sont partout que des montagnes, de hauts rochers. De maisons, point ! D'argent, moins encore ! Hélas ! où est sa mère, si loin, si loin d'elle ?
Fatiguée, désespérée, la petite fille se laisse tomber sur une pierre, et, cachant sa tête entre ses deux mains, se met à pleurer.
Soudain, voici qu'un petit homme se trouve devant elle ; il est tout de rouge vêtu, et une grande barbe blanche lui tombe jusque sur les pieds ; il sourit amicalement.
"Tu pleurs, ma fille ? dit-il. Qu'as-tu ?"
Et comme le petit homme paraît très bon, et que très doucement il s'est assis auprès d'elle, l'enfant reprend courage et sèche ses larmes. Puis elle demande :
"Et toi ? Qui es-tu ?
- Je suis Bon-Coeur, un des nains de la belle fée Sagesse.
- Ah ! s'écrie Clairette, ma mère m'a souvent parlé des bons nains de la forêt. Tu m'aideras, dis, mon Bon-Coeur ?
- Que sais-tu faire ? demande le nain en riant. Sais-tu seulement faire la cuisine ?
- Ah ! mais oui ; ma mère m'a appris à faire la soupe.
- Eh ! bien, suis-moi chez ma maîtresse", dit le nain en prenant la main de l'enfant qui, toute confiante, se laisse conduire.
Arrivés devant un gros rocher, le petit homme s'arrête, et frappe trois coups sur la pierre, qui s'entr'ouve.janvier2012_005
"Où sommes-nous ? demande Clairette tout bas.
- Chez la fée Sagesse," répond le nain.
Et tous deux s'engagent dans un long corridor qui s'enfonce sous terre. Les voici dans une grande salle resplendissante de lumière. Des nains, encore plus petits que Bon-Coeur, assis sur des sièges d'or, jouent sur des luths d'ivoire, et des elfes dansent en rond. La fée, couverte d'un long manteau d'hermine, s'avance vers Clairette et lui dit :
"Je sais qui tu es, et je vais te faire un cadeau : vois ces deux objets, choisis, et tâche de choisir avec sagesse !"
Et elle montre à la petite fille deux coussins déposés à ses pieds : sur l'un, de satin rouge, s'étale un bel éventail en nacre orné de perles, sur l'autre, de velours vert, repose une simple cuillère de bois jaune, comme on peut en voir dans toutes les cuisines.
Clairette a posé son index sous son menton et réfléchit. Une autre fillette eût peut-être saisi tout de suite le bel éventail ; elle, Clairette, réfléchit longuement. Enfin, elle dit :
"Madame la Fée, puisque vous me permettez de choisir, je prends la cuillère de bois. Je ne suis qu'une petite fille très pauvre ; l'éventail ne me serait d'aucune utilité."
Le nain se frotta les mains d'un air ravi, et la fée Sagesse s'écria :
"Bravo, Clairette ! Tu as choisi sagement. Emporte la cuillère, garde-la jusqu'à ce qu'elle t'ait porté bonheur, et sache qu'avec elle tu es sûre de réussir tous les mets que tu voudras préparer, quels qu'ils soient !"
La fée embrassa l'enfant ; le nain lui prit la main, la reconduisit jusqu'au rocher qui s'ouvrit encore une fois, et elle se retrouva seule dans la forêt.
C'était un matin merveilleux. Tous les animaux du bois se réjouissaient du beau rayon de soleil qui filtrait à travers les grands arbres. Les écureuils se penchèrent sur les branches pour regarder cette petite fille qui marchait seule avec sa longue cuillère. Un lézard, effarouché, se glissa rapidement sous les pierres, au bruit de ses pas.
Clairette marchait toujours. Tout à coup un vacarme assourdissant vint troubler la quiétude de ce beau matin. On distinguait des appels de cors, auxquels se mêlaient des aboiements de chiens et des piétinements de chevaux ; et, dans une vaste clairière, elle vit déboucher de nombreux cavaliers. C'était le roi qui offrait une chasse à ses invités. Il avait choisi cet endroit pour y déjeuner.
Les courtisans, vivement, sautaient à bas de leurs selles, jetaient les rênes aux valets, pour s'empresser autour du roi, l'aider à descendre de cheval, car il était très gros et très lourd. En hâte, on installait des tables sur la prairie. D'une grande voiture, on déballait les vivres. Les marmitons couraient de droite et de gauche, allumaient de grands feux. Les cuisiniers se bousculaient, préparaient les viandes.
janvier2012_003De loin, Clairette assistait à ce tohu-bohu. Enfin, s'enhardissant, elle s'avança vers le cuisinier en chef.
"Monsieur le chef, demanda-t-elle, voulez-vous m'employer ?"
Celui-ci tourna vers elle sa bonne grosse figure rougeaude :
"A quoi es-tu bonne, petite fille ? dit-il en riant.
- A ce que vous voudrez, répliqua l'enfant sans se déconcerter.
- Eh bien, voilà du bouillon, des oeufs, des herbes ; prépare ma soupe, et gare à toi si elle n'est pas bonne !"
Clairette, aussitôt, mit sa cuiller à l'oeuvre, et bientôt déclara :
"C'est prêt !"
La soupe eut un tel succès, que d'emblée le chef des cuisiniers engagea Clairette dans l'armée des marmitons royaux. Et la voici installée dans les cuisines du palais !
Or, le roi, qui était fort gourmand, manda un jour son premier ministre et lui ordonna de faire annoncer à son de tambour dans tout le royaume qu'il donnerait une bourse pleine d'or à celui qui lui apporterait le meilleur pâté. Aussitôt, comme bien vous pensez, chacun se mit en frais. Tout le pays embaumait d'une délicate odeur de viandes confites et de croûtes rôties. Et le roi attendait, silencieux, assis sur son trône, ayant à ses pieds son fou familier. En longue file, les seigneurs s'avançaient, chacun suivi de son page qui portait un pâté. D'un seul coup d'oeil, le roi jugeait, et sa figure devenait de plus en plus sombre. Car il n'était pas satisfait ! Il avait rêvé quelque chose d'extraordinaire, lui apportant une jouissance inconnue, et certes, tous ces pâtés étaient beaux et sentaient bon ; mais non, non, ce n'était pas cela !
Soudain, à deux battants, la porte s'ouvre, et deux hommes apportent sur un brancard un gigantesque pâté, si grand, si beau, si odorant, que de mémoire d'homme personne n'avait rien vu ni rien flairé de semblable : sa croûte était si bien dorée, qu'on l'eût dite faite d'or pur ; il s'étageait avec art en formant une couronne : c'était un vrai pâté royal ! Le fou regarde son maître en clignant de l'oeil. Celui-ci s'écrie :
"A la bonne heure ! Qui a fait ce chef-d'oeuvre ?"
Toute radieuse, Clairette, sa cuillère à la main, s'avance, et le cuisinier en chef, tout gros qu'il est, s'efface pour la laisser passer.
"Quoi ? fait le roi étonné, une si petite fille a fait cela ?"
Gravement, il goûte au pâté, le savoure à loisir, le trouve irréprochable, et dit :
"Je n'ai qu'une parole !"
Et il fait remettre à l'enfant la bourse pleine d'or.
Clairette repartit aussitôt pour apporter son trésor à sa mère. En traversant la forêt, elle rencontra le nain qui lui dit :
"Te voilà riche, maintenant ! Rends-moi la cuiller, et sois heureuse !"
Clairette obéit et se remit en chemin, allant toujours plus vite, et voilà son village... et voilà la maisonnette au haut de la colline.
Elle court, ouvre la porte, et se précipite dans les bras de sa mère en criant :
"Mère, me voilà ! je suis riche !"
La pauvre femme, stupéfaite, laisse tomber la bourse que lui tend Clairette ; l'or s'éparpille sur la terre battue, Jeannot avance ses petites mains pour en avoir ; et c'est ainsi que, grâce à la brave Clairette, et grâce aussi à la bonne fée Sagesse, on ne manque plus jamais de rien dans la pauvre maisonnette au haut de la colline.

Marguerite DOUXAMI - 1912
janvier2012_006

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23 janvier 2012

Le trésor de la souris

janvier2012_001Toc, toc !...
- Qui est là ?...
- C’est moi, grand’mère… »
Une gentille petite figure, un peu pâlotte, coiffée d’un béret rouge, se montra dans l’embrasure de la porte.
Devant elle, sur un léger éventaire, s’empilaient des gaufres… On aurait cru voir le Petit Chaperon rouge.
« Tu n’as rien vendu, ma pauvre mignonne ? Et comme tu dois être fatiguée ! s’écria la grand’mère, en levant les yeux au-dessus de son ouvrage.
- Ce n’est rien, cela ! protesta Charlotte Huchette ; je ne sentirais pas ma fatigue, si j’avais vendu mes gaufres !... Mais je vois bien, fit-elle avec une petite moue affligée, que les enfants des Tuileries et des Champs-Elysées ne les aiment pas ! J’avais pourtant mis tous mes soins à les fabriquer ! Celles des vrais marchands sont plus sucrées et plus moelleuses, c’est sûr. »
Charlotte s’assit, d’un air un peu découragé, après avoir déposé sur une table la marchandise dédaignée.
« Je voudrais tant vous aider ! N’importe, reprit-elle en relevant la tête d’un petit air brave, j’irai demain au Luxembourg. Les enfants y sont peut-être moins difficiles. Est-ce que… vous pleurez, grand’mère ?
- Non, ma fille. Ce sont mes pauvres yeux qui se fatiguent.
La vérité est que Mme Huchette venait de se détourner pour essuyer une grosse larme. Il y avait beaucoup de choses dans cette larme : le chagrin de voir sa chère petite-fille s’efforcer vainement de gagner quelques sous, l’inquiétude de sentir ses yeux s’user si rapidement, son métier de brodeuse devenir bientôt impossible !... Au magasin de lingerie pour lequel elle travaillait, on lui avait adressé des reproches : ses broderies, autrefois merveilleuses de finesse, présentaient de légères imperfections. Elle gagnait déjà beaucoup moins depuis quelques années. Que serait-ce plus tard ?
Comment pourrait-elle achever d’élever Charlotte, l’enfant de sa fille, orpheline dès le berceau ?...
« A table, bonne-maman ! » dit l’enfant en apportant la soupière.
Est-ce l’influence de la lampe allumée ou la soupe chaude, ou simplement la réaction de sa jeunesse, la confiance de sa bonne petite nature, la fillette, tout en mangeant, s’efforce d’égayer sa grand’mère :
« Ne vous tourmentez pas ! Je suis grande : j’ai dix ans ! L’année prochaine, j’aurai mon certificat d’études. J’apprendrai un métier… et je vous remplacerai. Ce sera bien mon tour !
- Pourvu que mes yeux durent jusque-là ! ne put s’empêcher de murmurer Mme Huchette.
- Eh bien ! en attendant, je me figure qu’il nous arrivera quelque chose d’heureux !
- Pauvre mignonne ! »
Tout à coup, les sourcils de la grand’mère se froncèrent, sa douce physionomie devint inquiète et nerveuse.
On entendait un bruit menu, menu : Gnin, gnin, gnin….
« Tu entends, Charlotte ?
- Grand’mère, c’est peut-être… le tic tac de la pendule, » fit l’enfant qui émiettait doucement du pain par terre.
Mme Huchette hoche la tête d’un air mécontent.
Quelques instants s’écoulent pendant lesquels Charlotte s’efforce d’occuper l’attention de son aïeule… Mais voici qu’au bas du mur, on voit se profiler, en ombre chinoise, un petit museau pointu, deux petites oreilles rondes, et deux petites pattes qui on l’air de faire un pied de nez…
« Qu’est-ce que j’aperçois, Charlotte ?...
- Grand’mère… c’est… ce doit être… l’ombre de mon pied.
- Depuis quand ma petite-fille est-elle devenue menteuse ?... »
Charlotte rougit, et avec une moue tremblante :
« Eh bien ! oui… c’est la souris qui vient nous voir tous les soirs, et contre laquelle vous vous fâchez toujours. Quel tort vous fait-elle, grand’mère ? Vous, si bonne, comment pouvez-vous lui en vouloir ?... Laissez-la venir grignoter nos miettes, je vous en prie.janvier2012_002
- Tu sais que j’ai horreur de ces vilaines bêtes.
- Oh ! bonne-maman ! Elles sont très gentilles, au contraire !... Elles ont des yeux d’oiseau, des moustaches de chat, de petites mains d’écureuil.
- De mon temps, on prenait des chats pour détruire les souris. Il est vrai que, à cette époque, les petites filles ne faisaient pas la loi à leurs grand’mères…
- Oh !... grand’mère !...
- C’est égal, poursuivit Mme Huchette en tapotant le plancher du pied – ce qui eut pour effet immédiat de faire disparaître l’intruse – je ne me serais pas doutée qu’après avoir entretenu la propreté autour de moi, jusqu’à l’âge de soixante ans, je serais condamnée à vivre dans un logis infesté de souris.
- Oh ! grand’mère ! Infesté ? Il n’y a que celle-ci, qui vient depuis quelques mois. Elle n’a jamais fait aucun dégât et serait presque apprivoisée… si vous vouliez !
- Grand merci !
- Qui sait, reprit Charlotte dont les yeux brillaient, si ce n’est pas une petite fée, qui nous rendra riches et heureuses ?
- Tu es folle à lier, ma pauvre enfant. Les contes bleus que tu lis te tournent la tête. Allons, viens m’embrasser, et va vite te coucher : tu dois en avoir besoin, pauvre petite ! »
Charlotte obéit ; mais, cette nuit-là, ses rêves furent hantés de souris et de farfadets.
Chacun de ces petits êtres apportait, entre ses mains minuscules, une parcelle d’or qu’ils déposaient aux pieds de l’enfant. Miette par miette, cela finissait par former un trésor, et grand’mère n’avait plus besoin d’user ses pauvres yeux à travailler !
Le lendemain, par un bel après-midi de septembre, Charlotte partit bravement, avec son béret rouge et ses gaufres, pour le jardin du Luxembourg.
Mme Huchette resta seule au logis, penchée sur son éternelle broderie. Elle était d’assez mauvaise humeur, la pauvre dame !
« Qui m’aurait dit, murmurait-elle, que j’aurais vu l’enfant de ma chère fille aller vendre des gâteaux pour quelques sous, tandis que j’achève de me perdre la vue ? »
En abaissant les yeux, par hasard, Mme Huchette aperçut, à deux pas d’elle, la souris de la veille, l’odieuse souris qui s’invitait à tous les repas et lui inspirait une répulsion nerveuse. Elle lui apparaissait, pour la première fois en plein jour, grassouillette et ronde, semblant la narguer.
Mme Huchette se leva brusquement. La bestiole se sauva sous une chaise et se réfugia, avec prestesse, dans un petit trou au ras du plancher.
« Attends, vilaine bête !... s’écria la vieille dame qui lui gardait rancune, je vais te déloger ! »
Et elle alla chercher le tisonnier.
Qu’eût dit Charlotte, en voyant sa grand’mère, agenouillée par terre, explorant, sans pitié, la demeure de l’ennemie avec la tige de fer pointue ?
Mais que les amis des souris se rassurent : ces petites personnes délurées ont plus d’un tour dans leur sac. Elles connaissent des passages secrets et l’art de s’escamoter elles-mêmes.
Rageuse, comme on le devient quelquefois quand on a du chagrin, Mme Huchette s’acharnait avec son tisonnier.
Tout à coup, la plinthe déjà vermoulue, céda sous ses efforts… De souris, point. Mais que vit-elle ? Que signifiaient ces rouleaux cachés dans la boiserie ?... Elle y porta la main en tremblant. Il y en avait vingt, qu’elle retira successivement ; de plus en plus tremblante, elle un ouvrit un : des louis d’or brillants ruisselèrent sur la table.
Pour le coup, cela tenait du prodige ! Elle crut rêver.
Mais, à ce moment, la porte s’ouvrit sous la main de Charlotte. Celle-ci jeta un cri de joie, et, sautant au cou de son aïeule :
« Oh ! grand’mère ! Cela vient de la souris, n’est-ce pas ?
- Oui, répond machinalement la pauvre Mme Huchette, éblouie, stupéfaite.
- Je savais bien qu’elle était fée ! Et j’ai rêvé, cette nuit, que tu devenais riche ! Quel bonheur, grand’mère ! C’est tout à fait comme dans un conte ! »
janvier2012_003Mme Huchette eut besoin d’un moment de réflexion pour reprendre son sang-froid et pour se rappeler que, malgré toutes les apparences, les souris ne sont pas des fées et que la vie n’est point un conte.
« Ma petite fille, cet or n’est pas à nous… Nous ne pouvons pas le garder !...
- Pas à nous !... Mais puisqu’elle te le donne !... »
Il fallut un certain temps pour persuader à la fillette que les souris n’ont pas le pouvoir de faire des dons. Le devoir de la grand’mère était donc d’aller montrer sa trouvaille au commissaire de police du quartier.
Le petit cœur honnête de Charlotte ne se révolta plus. Ce n’était pas pour elle-même qu’elle avait désiré l’aisance et qu’elle s’était réjouie d’abord, mais pour sa chère bonne-maman. Ce fut encore pour celle-ci qu’un gros soupir s’exhala de son cœur.
… Quelques mois se sont écoulés depuis cette aventure.
Nous retrouvons, dans leur modeste logis, luisant de propreté, la grand’mère et la petite-fille.
La lampe brille, au milieu de la table, sous un coquet abat-jour rose. Charlotte circule légèrement, mettant le couvert, comme autrefois. Mais Mme Huchette ne s’acharne plus à terminer une broderie, meurtrière pour ses yeux. Mme Huchette ne travaille plus à la lumière ! Elle brode seulement quelques heures par jour. Charlotte, qui ne vend plus de gaufres et qui vient d’obtenir avec succès son certificat d’études, continue son instructions avec ardeur, afin d’être à même, dans quelques années, d’occuper un emploi honorable.
Un air de contentement et de tranquillité éclaire maintenant le visage de la vieille dame et de l’enfant. D’où viennent ces heureux changements ? Ecoutons-les causer, nous l’apprendrons.
« Je vous le disais bien, bonne-maman, que nous finirions par avoir de la chance !... Qui avait raison ?...
- Pour moi, reprend Charlotte enhardie, rien ne m’ôtera de l’esprit que Grisette est une petite fée…
- Folle !
- Rien qu’un peu fée, si vous voulez… Mais cette fortune est si étrange !
- Etrange, certes, autant que providentielle ! Cependant tu sais ce qu’à dit le commissaire, lorsque je lui ai porté les vingt rouleaux dont chacun renfermait cinquante louis d’or à l’effigie de Louis XVI. C’est du reste, la version qui a été reproduite par les journaux : on suppose que cette petite fortune avait été cachée dans la boiserie par une famille qui fut obligée d’émigrer en 1793.
- Oui, on suppose ; mais cela n’est ni très sûr ni très clair ! En tout cas, il paraît que, l’ayant trouvé, nous avions droit à la moitié du trésor, et nous voilà riches. »
Et,avec une moue d’enfant gâtée, elle ajouta :
« Moi, j’aime mieux croire que c’est le trésor de la souris !... »
Gnin, gnin, gnin… Un grignotement bien connu se fit entendre sous la table.
A ce moment apparut, sur le mur, l’ombre grandissante d’une petite souris à la taille épaissie par le bien-être, qui se barbifiait avec ses deux petites pattes de devant… et qui laissait dire… en gardant son secret !

Henriette BEZANCON

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16 janvier 2012

La belle fileuse - Légende Franc-Comtoise

janvier2012_006Jadis, au château de Vauvise, dont les hautes tours se reflétaient dans les eaux de la Saône, vivait une petite fille de douze ans, vive, espiègle et surtout.. paresseuse comme pas une petite fille de nos jours ne voudrait l'être. Philippine était la fille du sire de Vauvise, maître et seigneur du manoir. Elle avait perdu sa mère en naissant ; son père, grand chasseur et habile guerrier, faisait souvent de lointaines expéditions, et la laissait au château sous la tutelle de dame Mahaut sa gouvernante.
La vie n'était pas gaie dans les vastes salles et longues galeries silencieuses ; néanmoins la petite châtelaine ne se fût pas plainte de son sort, si dame Mahaut n'eût entrepris de lui apprendre les travaux alors en honneur chez les nobles dames. Chaque jour, Philippine et Jehanne, sa soeur de lait, assises sur de hautes escabelles, la quenouille au côté, le fuseau en main, passaient de longues heures sous les yeux vigilants de la vieille femme qui répétait : "Attention, mes filles ! Voyez comme je tords les brins de lin,... comme je tourne le fuseau ! La noble Hilda, notre défunte baronne, filait comme une vraie fée ! Il faut que vous deveniez aussi habile qu'elle, damoiselle Philippine."
Pour toute réponse, la fillette bâillait, jetant des regards dolents vers Jehanne docilement occupée à remplir sa tâche. Alors Mahaut, se fâchant, faisait de longs semons, et finissait toujours par punir l'enfant paresseuse.
Un jour que la tâche avait été accomplie encore plus mal qu'à l'ordinaire, Philippine fut condamnée à demeurer enfermée jusqu'au soir dans la tourelle qui lui servait de chambre. Assise près de l'étroite fenêtre, elle regardait tristement la campagne, tout en murmurant : "Quand je serai grande, un beau chevalier m'épousera, me conduira dans son manoir ; j'y serai dame et maîtresse : alors je ne toucherai plus jamais ni une aiguille ni une quenouille."
Tout à coup, dans un orme planté de l'autre côté du fossé, elle aperçut un petit homme tout ridé, à cheval sur l'une des branches.
"Holà ! manant ! cria-t-elle de sa voix impérieuse, viens-tu donc espionner le château ?... Descends au plus vite, ou j'appelle, et alors, malheur à toi !janvier2012_007
- N'appelel pas, Philippine, repartit l'inconnu ; tu t'en repentirais ! Je t'apporte un merveilleux présent, que me voici prêt à te donner si tu as une corde pour le hisser par la fenêtre."
Sans se faire prier, la jeune curieuse fit un gros noeud au bout d'une corde de soie, et la lança au petit homme, qui la saisit maladroitement et y attacha l'objet. Mais quelle déception lorsque, ayant amené la corde à elle, Philippine vit de près l'objet qui s'y trouvait attaché !
"Une quenouille ! dit-elle en colère ; tu te moques, vilain !"
Et déjà elle faisait le geste de la briser.
"Nenni, Damoiselle, je ne raille pas ! C'est un trésor que vous tenez, répondit le petit homme ; essayez seulement de filer, elle fera la besogne toute seule ! Depuis dix ans je cherche une fille assez paresseuse pour mériter mon présent."
Rouge de dépit, Philippine ouvrit la bouche pour appeler à son aide et faire châtier l'insolent, mais le petit homme, dégringolant de l'arbre disparut à la lisière du bois. Alors elle réfléchit que, personne n'ayant entendu le mauvais compliment qu'il venait de lui faire, elle pouvait garder le secret et essayer la vertu de son présent.
Dès le lendemain, après avoir habilement substitué la mystérieuse quenouille à celle que chaque jour elle passait à sa ceinture en gémissant, la petite châtelaine prit place sur son escabelle aussi docilement que Jehanne elle- même. O merveille ! en moins d'une heure, la tâche de la journée fut achevée, et jamais fil plus fin de sortit des doigts d'une fée. Jehanne ouvrait de grands yeux, et dame Mahaut ne se sentait pas d'aise, pensant que ses derniers reproches avaient décidé Philippine à se corriger.
Bientôt l'admiration de la gouvernante gagna les gens du manoir ; ils parlèrent au dehors de la surprenant habileté de la fille du baron, que tous surnommèrent "la Belle Fileuse".
Elle atteignait ses seize ans lorsque le comte Robert d'Espieu, suzerain des sires de Vauvise, donna de grandes réjouissances dans son château, et y invita tous les seigneurs de la contrée. Ceux-ci eurent soin d'y amener leurs filles, car on disait tout bas que Berthilde, mère du jeune comte, voulait profiter de ces fêtes pour lui choisir une femme.
Philippine y vit aussi avec son père, et Robert, supplia Berthilde de demander sa main sans plus tarder.
"Doucement, beau fils ! répondit l'austère comtesse : des filles de ducs et de princes seraient fières de porter votre nom ; celle-ci est la fille d'un simple baron ; je veux connaître son mérite avant de janvier2012_005l'accepter pour bru. Une comtesse d'Espieu ne doit pas être frivole ni surtout paresseuse...
- Oh ! pour cela, Madame, vous êtes servie à souhait, s'écria le jeune homme. Philippine est surnommée "la Belle Fileuse".
- Je veux la preuve de son adresse, répondit prudemment la mère ; qu'elle file devant moi un écheveau de fil aussi uni que le mien, elle sera votre femme si c'est votre bon plaisir."
Le soir, Jehanne, devenue la suivante de sa maîtresse, vint l'aider à se mettre au lit, et la trouva toute triste :
"Je suis perdue ! ma mie, s'écria-t-elle en sanglotant : la comtesse Berthilde veut me voir filer un écheveau, avant de permettre que son fils me choisisse pour femme... Je n'ai pas ma quenouille !
- On vous en prêtera une autre, Damoiselle...
- Hélas ! c'est cela qui me fait peur... Mon malheur est certain !"
Et la jeune fille avoua le secret de la merveilleuse quenouille.
"Séchez vos pleurs, Damoiselle, repartit Jehanne toute frémissante. Avant trois jours vous aurez votre quenouille ; j'irai en hâte la chercher."
Le troisième jour, la jeune suivante n'était pas revenue. Debout sur la plus haute tour, Philippine interrogeait l'horizon... Enfin, dans le lointain, un point noir paraît,... il grandit... Ce sont des hommes d'armes qui rentrent au manoir. Deux d'entre eux portent quelque chose que l'on distingue enfin... Grand Dieu ! c'est une femme, et elle paraît sans vie ! Avec un grand battement de coeur, Philippine reconnaît la robe de Jehanne !... Sa chère Jehanne... blessée... tuée peut-être par des malfaiteurs.
La troupe passe lourdement le pont-levis ; une rumeur se fait dans le château. Pâle et tremblante, Philippine gagne la salle basse, où, soignée par la comtesse, sa suivante ouvre déjà les yeux.
"Ah ! Damoiselle, murmure-t-elle à la vue de sa jeune maîtresse, j'ai fait diligence pour revenir ; mais, dans la forêt, j'ai pensé mourir de peur : le petit homme ridé m'a enlevé de force la quenouille !
- Tu es sauve, ma Jehanne ! Je n'ai souci de la quenouille du vilain homme ! De ma vie je ne serai plus paresseuse !" s'écria Philippine.janvier2012_008
Puis s'inclinant devant la comtesse :
"Je ne sais pas filer, noble Dame ; cette quenouille faisait seule la besogne quand je la tenais ; Jehanne a voulu me l'aller chercher au péril de sa vie, car je sentais un grand désir de devenir comtesse d'Espieu !... A cette heure, pour me punir de ma paresse et de mes tromperies, je fais voeu de ne pas me marier avant d'avoir filé assez de lin pour tisser le linge qui remplira mes coffres !"
Philippine de Vauvise tint sa promesse. Rentrée dans la demeure du baron, elle prit bravement la quenouille, et fila sans relâche du matin au soir. Robert d'Espieu, touché de son repentir et de son courage à racheter ses fautes, jura de l'attendre.
Trois ans plus tard, lorsqu'il ramena sa jeune épouse dans son château, le cortège était précédé des coffres remplis du linge filé par Philippine.

Anne MOUANS

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12 janvier 2012

Briscambille et Biribi

Briscambille, dit un matin M. Chat à son fils, te voilà en âge de pourvoir à tes besoins... Désormais ne compte plus que sur toi pour te tirer d'affaire... Et surtout soutiens l'honneur de ta famille, en oubliant jamais que ton père avait été surnommé la Terreur des Rats par les chats de gouttières de Paris !"
Or, à la même heure, Mme Souris avait tenu à peu près le même langage à sa fille :
"Biribi, avait-elle dit, tu as maintenant toutes tes dents, et tu grignotes à ravir. Donc, à partir d'aujourd'hui, gagne ton existence. N'attends plus rien de moi. Je n'ajouterai qu'un mot : montre-toi, dans la vie, digne fille de ta mère, que l'assemblée générale des rats d'égout appelait jadis le Fléau des Chats !"
Briscambille et Biribi, écoutèrent ce discours avec respect, et aussitôt chacun se mit en chasse, se promettant bien d'éblouir ses congénères par des exploits merveilleux.janvier2012 001
Or, si étrange que cela puisse paraître, il arriva que la souris d'égout et le chat de gouttières se rencontrèrent.
Melle Biribi avait trouvé un fromage, dès ses premières pérégrinations. Elle en avait copieusement déjeuné, et, déjà prévoyante, passant sa tête dans l'ouverture qui était résultée du festin, elle emportait le reste jusqu'à son trou, quand Briscambille l'aperçut.
Mlle Biribi faisait, tout en trottinant, de beaux projets :
"J'ai là pour huit jours de nourriture, disait-elle. Je vais vivre de mes rentes ; je me promènerai pour mon plaisir - et les autres seront jaloux !"
Briscambille pensait : "Elle est grasse, cette petite souris, et toute jeune. Elle doit être vraiment succulente... Cours, cours, ma belle... Tu ne sais pas ce qui t'attend... Allons, pour mon coup d'essai, je vais décidément faire un coup de maître !"
Mlle Biribi était parvenue à son trou...
Hop ! Briscambille fit un bond ; mais quand il retomba, Biribi était passée à travers le fromage... Il atteignit juste la queue qui sortait encore, et crac ! la coupa d'un coup de dents.
C'est ainsi que, pour leurs débuts dans la vie, Biribi, perdit sa queue à la bataille et que Briscambille en fit un maigre déjeuner.
Depuis, le fils de la Terreur des Rats et la fille du Fléau des Chats, devenus plus modestes, ont à peu renoncé à étonner leurs contemporains.

Jean CASTINE

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09 janvier 2012

Les trois vieillards - Conte biblique

janvier2012_003Les premières lueurs du soleil levant venaient illuminer les hautes collines ; lentement l'astre éclatant s'éleva dans l'espace, et bientôt ses rayons inondèrent de leur clarté la plaine rocailleuse : c'était une vaste prairie de la Palestine, nue et sévère, où de maigres oliviers croissaient ça et là au milieu d'une herbe rare.
Un jeune berger y faisait paître les brebis de son maître ; l'enfant se nommait Isaac, et ses parents étaient pauvres ; aussi passait-il de longues journées au pâturage, où il amenait son troupeau bien avant le lever du soleil. Dans son bissac, il portait pour ses repas une nourriture frugale : du pain bis et de l'eau dans une gourde. Comme compagnons, il avait son chien et sa flûte, et, durant de longues heures, rêvant aux miracles qu'accomplissait le Christ, il adorait la loi du Seigneur. Et, devant l'astre radieux, le pâtre s'agenouilla, selon la coutume ; il prononça sa prière, courte et fervente, ne voulant rien pour lui, mais demandant pour ses parents l'aisance qu'ils ne possédaient pas, et dont leur vieillesse si défaillante aurait eu tant besoin.
Or le soleil avait accompli sur l'horizon le quart de sa course, lorsque Isaac aperçut dans le lointain la silhouette d'un homme qui semblait s'approcher. Il le regarda attentivement, car les voyageurs étaient rares ; l'étranger s'avançait toujours, et bientôt il arriva près du berger. C'était un vieillard qui paraissait souffrir de la fatigue et de la chaleur ; l'enfant se leva et le salua.
"J'ai faim !" dit alors le vieillard d'une voix sombre.
Isaac sortit de son bissac le pain qui devait suffire à sa journée :
"Tenez, dit-il, je suis jeune et je mangerai plus tard."
Le voyageur prit le pain sans prononcer une parole, et se remit en route ; l'enfant le regarda s'éloigner : ce qu'il venait de donner, c'était tout ce qu'il avait pour se nourrir jusqu'au soir ; mais il ne se demanda pas si plus tard la faim ne le ferait pas cruellement souffrir, et, lorsqu'il eut perdu l'étranger de vue, il prit sa flûte et se mit à jouer.janvier2012_002
Le soleil arriva au milieu de sa course. Midi ! Ses rayons ardents brûlaient la plaine ; les brebis, le chien, s'étaient couchés sur l'herbe, assoupis : l'enfant jouait toujours. A la longue, pourtant, son gosier se dessécha ; il dut s'arrêter ; au reste, aurait-il eu la force de continuer, lui qui, depuis de si longues heures, n'avait pris aucune nourriture ? Cependant, il ne regrettait pas sa charité, et, sans un soupir, il tira sa gourde d'eau claire. Au même instant, une main se posa sur son épaule ; l'enfant tressaillit : un homme était à côté de lui, voûté par l'âge, à l'aspect sévère et triste. D'où venait-il ? Quand était-il arrivé ? Le chien n'avait pas aboyé, le pâtre n'avait rien entendu.
"J'ai soif ! dit avec tristesse l'étranger en regardant fixement l'enfant.
- Voici ma gourde, buvez !" répondit Isaac sans songer à lui et à la soif cuisante qui le brûlait.
Le vieillard saisit la gourd et but l'eau qu'elle contenait ; puis, silencieux, il reprit sa route, tandis que le petit berger, défaillant, se laissait tomber au pied d'un arbre, sans une pensée mauvaise contre ces hommes, à qui il avait sonné tout ce qu'il possédait.
Et l'astre majestueux descendit sur l'horizon ; les heures s'écoulèrent, et l'ombre du soir s'avança lentement. Et, comme l'enfant se levait et rassemblait ses brebis pour les reconduire au bercail, il aperçut dans la plaine un homme qui' s'avançait vers lui ; il semblait plus malheureux et plus sombre encore que les deux autres : un bâton noueux soutenait ses pas chancelants, sa longue barbe, inculte et blanche, tombait au milieu de sa poitrine ; sous son grand manteau percé, il tremblait de fatigue, de misère et de froid.
"Je suis pauvre ! murmura-t-il en s'approchant.janvier2012_004
- Hélas ! répondit le pâtre, je ne possède rien, moi non plus, et mes parents ne possèdent rien au monde.
- Ces brebis, dit le vieillard, ces brebis ne sont-elles pas à toi ?
- Elles sont au maître qui me les a confiées, répondit Isaac.
- Qu'importe ! reprit l'étranger. Laisse-moi emmener une de ces brebis.
-Je ne livrerai pas le dépôt qu'on a confié à ma garde, répondit le berger d'une voix ferme, et ce troupeau n'est pas à moi. Mais je me donne à vous : emmenez-moi, vendez-moi comme esclave, et vous serez riche alors.
- Viens !" dit seulement le voyageur.
L'enfant fit à son chien le signal du départ, et la bonne bête se mit en route de son côté, reconduisant le troupeau de brebis par le chemin accoutumé.
Isaac suivit l'inconnu auquel il venait de donner sa liberté ; les larmes lui vinrent aux yeux en songeant à ses parents qu'il ne devait plus revoir, mais il ne regretta pas ce qu'il avait fait. Et il marchait à travers la nuit, derrière son maître silencieux.
janvier2012_001La route fut longue ; et déjà les premières lueurs de l'aube nouvelle venaient de blanchir le ciel, lorsque les deux voyageurs arrivèrent à la ville sacrée, Jérusalem. Le vieillard pénétra dans une maison somptueuse, et l'enfant le suivit, ne sachant ce qu'il allait adevenir de lui ; puis son guide ouvrit une porte et lui fit signe d'entrer, et Isaac pénétra dans une vaste chambre, dallée de marbre, aux murs ornés de magnifiques peintures : l'étrange voyageur avait disparu.
Au même instant, Isaac aperçut sur une table de bronze son pain et sa gourde ; en face de lui, les trois vieillards étaient debout, et leur taille s'était redressée ; une lumière mystérieuse se répandait autour d'eux ; devant eux se tenait un homme, jeune encore, au visage souriant et bon. Et celui-là, Isaac le reconnut, car il l'avait vu déjà : c'était le Christ.
Tandis que l'enfant joignait les mains, ébloui, le Christ parla :
"Tu as donné ton pain à l'affamé, dit-il, ton eau à l'altéré, ta personne au pauvre : béni sois-tu ! Et ce que tu as donné te sera rendu au centuple, parce que tu n'as point hésité à le donner. Pour ton pai, je te donne cette demeure ; pour ton  eau, ces richesses ; pour ta personne, la liberté : car la charité a été agréable à Dieu, qui te bénit entre les justes."
L'enfant s'était prosterné ; lorqu'il releva la tête, le Christ et ses compagnons n'étaient déjà plus là. Au même moment, les vieux parents pénétraient dans la riche demeure, éperdus de joie, et serraient dans leurs bras leur fils bien-aimé ! Et tous trois jurèrent de secourir le pauvre et l'orphelin, de réconforter le malade, de consoler l'affligé et la veuve, tandis que, de leurs coeurs, lentes et graves, la reconnaissance et la prière s'élevaient aux cieux.

Auguste BAILLY

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31 décembre 2011

Les étrennes de Suzanne

D_cembre_002Le 31 décembre, Mme de Puyjalou attendait la visite de sa filleule Suzanne, qui n'avait jamais manqué de venir ce jour-là embrasser sa marraine et lui apporter tous ses voeux pour l'année qui allait commencer.
Comme d'habitude, en marraine qui connaît ses devoirs, Mme de Puyjalou avait préparé ses étrennes. C'était, cette année, une belle poupée en robe rose, et qui avait été achetée d'aprés les désirs de Suzanne et suivant ses goûts, que Mme de Puyjalou lui avait demandés sans en avoir l'air et sant que la petite fille se doutât de rien.
Après tout, ne se doutait-elle de rien ?
Quoiqu'il en soit, cette poupée avait été choisie pas trop grosse, pour qu'on pût l'emporter facilement, et, ce qui avait été plus difficile à trouver, elle n'avait pas une tête énorme ni l'air bête : Suzanne tenait beaucoup à la physionomie de ses poupées. Elle était en outre habillée avec soin, de la couleur favorite de Suzanne, et Mme de Puyjalou jouissait d'avance du plaisir qu'elle allait faire, lorsqu'on lui apporta à elle-même un cadeau : une grande boîte de marrons glacés. Et l'idée lui vint de faire une surprise à sa filleule au lieu de lui donner simplement la poupée.
Elle enveloppa celle-ci, la cacha au fond de la boîte, et la recouvrit soigneusement de bonbons. Lorsque Suzanne, une jolie enfant de huit ans, brune avec de grands yeux bleus et des cils noirs, fut venue avec sa mère, après les embrassements et les souhaits de fête, Mme de Puyjalou lui dit :
"A ton âge, on n'est pas encore habituée à ne recevoir que des voeux pour le jour de l'an, et l'on encore les bonbons ; en voici donc une grande boîte que j'avais préparé pour toi. S'ils ne sont pas tous mangeables, tu les garderas en souvenir de moi.
- Je suis sûre qu'ils seront très bons et lui feront grand plaisir," se hâta de dire la mère de Suzanne, ennuyée de l'air désappointé de sa fille et désirant que Mme de Puyjalou ne pût s'en apercevoir.
Mais celle-ci l'avait bien remarqué et s'en amusait.
"La pauvre petite fille, pensait-elle, espérait mieux que des marrons ; mais elle aura une plus grande joie en trouvant sa poupée lorsqu'elle n'y comptera plus."D_cembre_001
Suzanne remercia gentiment, comme si elle n'avait pas espéré mieux. Le premier moment passé, elle s'était dit qu'il serait fort impoli de laisser voir qu'elle n'était pas satisfaite, et qu'un cadeau mérite toujours de la reconnaissance, quel qu'il soit. Et, à tout dire, à huit ans, c'est une consolation de manger des marrons glacés, et Suzanne espérait bien manger les siens. Mais ni les espérances de la marraine, ni celles de la filleule ne devaient se réaliser ce jour-là. Quand la mère de Suzanne eut vu sur la boîte le nom de Siroteux, le célèbre confiseur, elle ne permit pas d'y toucher et la serra soigneusement en disant :
"Ton père doit justement porter des marrons glacés à Mme Valentin, la femme de son chef de bureau ; ceux-ci sont d'une bonne marque. Ils feront parfaitement et économiquement l'affaire.
- Et moi ? hasarda timidement Suzanne.
- Toi ? tu n'auras que trop d'occasions de manger de ces choses-là tous ces jours-ci.
- Mais ce sont mes étrennes ; si tu les donnes, je n'aurai rien eu de ma marraine.
- Et quand tu les auras mangés, qu'est-ce que tu auras de plus ? Que veux-tu ? Nous ne sommes pas assez riches pour nous nourrir de marrons glacés de chez Siroteux, qui, après tout, ne valent pas mieux que les autres. Et puis ne fais pas la moue, tu sais que je n'aime pas ça et comment je la fais passer."
Le lendemain, le père de Suzanne, en faisant sa tournée de visites, ne trouva pas Mme Valentin chez elle, et il y déposa la boîte de marrons avec sa carte. Lorsque cette dame la vit en rentrant avec ses deux grandes filles, elle regarda la marque de la boîte, et elle s'écria :
"Des marrons de chez Siroteux, ils  ne se refusent rien, c'est ridicule. Étant peu fortunés, ils feraient mieux d'employer plus utilement leur argent.
- Cependant, dit l'aînée des filles, ils n'eût pas été convenable de leur part de vous envoyer un sac sans nom, comme les Dumirail.
- Les Dumirail ont manqué de savoir-vivre, mais bah on donnera leur sac à la cuisine, il faut bien que les domestiques aient eux aussi quelque gourmandise aujourd'hui. Mais les acheter chez Siroteux, c'est de D_cembre_003la vanité.
- Des marrons de chez Siroteux, reprit la plus jeune des filles, on pourrait les envoyer à Mme Lelong. Elle nous a invités à ses bals cet hiver.
- C'est vrai, reprit la mère, nous lui devons une politesse ; ôte la carte, mets une des miennes et envoie tout de suite ce paquet chez Mme Lelong."
Mme Lelong le rçut au moment où elle allait se mettre à table.
"Quelle idée, dit-elle, de m'envoyer des marrons, à moi qui les déteste ! Et il faudra rendre quelque chose. Tiens, Noémie, débarrasse-moi."
Et elle remit la boîte à sa petite-fille, une blonde quinze ans qui se tenait à côté d'elle.
"Grand'mère, lui répondit celle-ci, si tu le permets, je vais aller les porter à Melle Musquin. Je ne savais que tu avais eu la bonté de l'inviter à dîner aujourd'hui, et je n'ai rien à lui offrir.
- Tu n'as pas l'habitude de donner des bonbons à ton institutrice. Tu peux lui faire des présents plus utiles.
- Oui, je lui destine l'ouvrage que tu connais, mais il n'est pas fini, et en attendant...
- Fais comme tu voudras, mon enfant."
Et Noémie offrit la boîte de bonbons à Mlle Musquin, qui affirma qu'elle en était enchantée.
L'institutrice était contente du cadeau qu'elle venait de recevoir, bien qu'elle n'eût pas l'intention d'en manger la moindre partie. Elle désirait montrer sa reconnaissance à Mme de Puyjalou, qui l'avait invitée plusieurs fois, et, comme elle gagnait juste de quoi vivre avec ses leçons, elle était heureuse de pouvoir se dispenser d'acheter même un sac de bonbons.
Le lendemain, elle porta donc les marrons glacés chez Mme de Puyjalou, la priant de les accepter avec tous ses voeux. Bien qu'elle n'en laissât rien voir, Mme de Puyjalou regretta que Mlle Musquin se fût imposé cette dépense inutile.
"La pauvre femme a voulu me faire plaisir, pensa-t-elle, il faut lui en savoir gré, mais j'aimerais mieux lui savoir entre les mains la somme que ces marrons ont coûtée. Enfin ! je n'ai rien de mieux à faire maintenant que de les manger, il est trop tard aujourd'hui pour songer à les donner à quelqu'un."
Et Mme de Puyjalou en offrait à toutes les personnes qui lui faisaient des visites, lorsqu'elle s'aperçut que la boîte n'était qu'à moitié pleine de marrons et que le fond était rempli par un paquet. Elle ouvrit ce paquet, et elle reconnut avec étonnement la poupée qu'elle avait achetée pour Suzanne. Elle l'emporta et se rendit chez la mère de sa filleule.
Dès qu'elle fut seule avec la mère et la fille, elle leur dit :D_cembre_004
"Croirais-tu, Suzanne, qu'à mon âge, on m'a encore donné une poupée pour mes étrennes ?
- A vous ? dit Suzanne étonnée.
- A moi. Il y a cependant longtemps que je n'y joue plus ; et l'on m'a fait la plaisanterie de me la cacher sous des marrons glacés au fond d'une boîte. On ne t'en a pas fait autant à toi ?
- Je n'ai pas vu de poupée, répondit Suzanne, tandis que sa mère paraissait un peu embarrassée.
- C'est sans doute que tu as été moins gourmande que moi, et que tu n'as pas encore mangé les marrons que je t'ai donnés. Moi, c'est dans une boîte de chez Siroteux, toute pareille à celle que je t'ai donnée, que j'ai trouvé cette poupée, toute pareille à celle que tu désirais. Tu vois, même taille, même couleur de robe, le linge même est marqué des initiales du nom que tu voulais donner à ta poupée. N'est-ce pas curieux ?
- En effet, dit Suzanne, qui regardait la poupée avec admiration.
- Et le plus amusant, c'est que dans la boîte de marrons que tu n'as pas encore mangée, j'avais caché une poupée exactement pareille ; j'ai donc reçu le même cadeau que toi. Qu'en dis-tu ?"
Suzanne ne répondit pas. Elle regarda sa marraine, puis sa mère, et l'idée de ce qui avait dû se passer lui parut si plaisante qu'elle se mit à rire aux éclats. Ce rire gagna la marraine, puis la mère qui raconta comment elle avait voulu faire économiquement une politesse à Mme Valentin.
"Je ne sais vraiment qui a payé cette boîte, lui répondit Mme de Puyjalou. Elle m'avait été donnée à moi-même, et rien ne me dit que celui qui me l'a envoyée n'ai pas fait comme vous et moi ; mais je suis bien aise de savoir que Mlle Musquin ne l'avait pas achetée, et il est heureux que cette poupée me soit enfin revenue, car ma petite plaisanterie a bien failli priver Suzanne de ses étrennes."

Philippe AVETTE

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27 décembre 2011

La vengeance de la Fée Totorote

D_cembre_002Toute la Cour du Royaume Imaginaire était réunie dans la salle des fêtes du palais, où devait avoir lieu, ce matin-là, le baptême du petit prince Frisselis, héritier présomptif de la couronne. Chambellans, dignitaires, ministres, grands seigneurs et belles dames étaient venus de dix lieues à la ronde pour assister à l'auguste cérémonie, et ils attendaient avec une impatience facile à comprendre le moment solennel où les portes s'ouvriraient à larges battants et livreraient passage au cortège royal.
L'attente ne fut pas longue, car bientôt, deux magnifiques huissiers à chaînes annoncèrent gravement :
"Le Roi !... La Reine !..."
Et le couple royal, dans ses plus somptueux habits de gala, pénétra dans la salle pendant que les grandes dames, grands seigneurs, ministres, dignitaires et chambellans, pour bien marquer leur respect, se penchaient vers le parquet, en faisant les génuflexions les plus plates.
Quatre suivantes, magnifiquement parées, apparurent ensuite, portant un palanquin sur lequel se trouvait placée une longue corbeille ; c'était le berceau qu'elles déposèrent au pied du trône.
"Seigneurs et dames de la cour, dit aussitôt le roi, je vous présente Frisselis, prince héritier de la couronne. C'est pour assister à son baptême, que je vous ai conviés aujourd'hui. Nous allons y procéder sur le champ."
Et ce disant, il prit le royal poupon, et l'élevant au-dessus de sa tête le montra à l'assistance. Inutile de dire que le murmure le plus flatteur s'ensuivit. Pendant quelques minutes, on n'entendit que ces mots prononcés à mi-voix, et qui volaient de bouche en bouche :
"Oh ! le bel enfant !... Qu'il est joli !... Qu'il est mignon !..."
Le prince Frisselis était en effet un fort beau bébé, frais, rose, avec deux petites joues toutes pareilles à des pommes d'api. Ses yeux étaient clairs, intelligents, et se portaient de l'un à l'autre avec la plus grande vivacité. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable chez lui, c'était encore la bonne humeur empreinte sur son visage, où s'épanouissait, comme une fleur de printemps, le sourire le plus gracieux qu'il fût possible de voir. Depuis le moment où il était né, c'est-à-dire depuis huit jours, non seulement il n'avait pas pleuré une seule fois, mais encore sa jolie petite frimousse ne s'était même pas renfrognée une seconde.
Le petit prince donna d'ailleurs, ce matin-là, la meilleure preuve de son excellent et radieux caractère. En effet, la cérémonie du baptême, à laquelle procédèrent trois grands prêtres en robes rouges, fut fort longue et fort compliquée. On eût pu croire que Frisselis en montrerait de l'énervement et de l'impatience ! Il fut au contraire aussi sage q'une image et, souriant de plus en plus à mesure que le baptême se prolongeait, c'est à peine s'il bougea dans les bras de sa marraine !...D_cembre_001
La cérémonie allait prendre fin quand, tout à coup, un grand massif de camélias blancs, qui tenait le milieu de la salle, s'entr'ouvrit... Et, vêtues de belles robes blanches, roses, bleues, aux éroffes chatoyantes et constellées de pierres précieuses, des fées, toutes les fées du royaume, apparurent...
Car j'avais oublié de le dire : en ce temps-là, il y avait encore des fées !...
Pourquoi venaient-elles toutes ainsi au baptême de Frisselis ?... Mais tout simplement parce que les fées assistent toujours au baptême des petits princes pour leur faire don, d'un coup  de leurs baguettes magiques, des plus belles qualités du coeur et de l'esprit !... Et c'est ainsi que la fée Brise-d'Avril donna à Frisselis la grâce, la fée Folle-Avoine, la bonté, la fée Ciel-Léger le courage, et d'autres la douceur, l'énergie, la modestie, la franchise...
Mais voilà que, tout à coup, du beau massif de camélias blancs, surgit une sorte de vieille sorcière, plus laide à voir que les sept péchés capitaux.
Elle avait un vilain nez tout crochu, une horrible bouche toute édentée. Et il eût été difficile de dire lequel était le plus long, ou du nez, ou du menton !... De plus, elle était vêtue ridiculement d'une robe de soie jaune à grands ramages verts, qui formait crinoline autour de son petit corps ratatiné, et d'un incommensurable chapeau en feutre rouge, qu'agrémentait un grand oiseau bleu de ciel.
Cette caricature n'était autre que la fée Totorote, l'une des fées les plus grincheuses qu'il y eût à cent lieues à la ronde !...
Une explosion de rire salua l'entrée de cet épouvantail, qui eut certainement mis en fuite tous les moineaux du royaume !... Le petit prince lui-même, ouvrant comme un O majuscule sa jolie petite bouche, pouffa !... Et ce fût si drôle de voir ce poupon de huit jours éclater de rire au nez  de la vieille fée que les trois grands prêtres eux-mêmes, malgré leur dignité habituelle, se mêlèrent à l'hilarité générale !
La fée Totorote, suffoquée par la colère, s'arrêta au milieu de la salle. Son visage était devenu apoplectique. On crut un instant qu'elle allait avoir une attaque.
"Ah ! c'est ainsi ! murmura-t-elle rageuse. On me tourne en ridicule !... On se moque de moi !... Eh bien ! je vais me venger !"
Et levant sa baguette magique vers Frisselis :
"Petit prince qui te ris de la Totorote, continua-t-elle, tu viens de rire pour la dernière fois ! A partir d'aujourd'hui, tu ne riras plus... plus jamais... plus jamais !..."
Et tandis qu'à la surprise de tous le rire se figeait sur les lèvres du bébé, et la vieille fée disparut.
Totorote avait dit vrai !... Plus jamais, plus jamais, le prince Frisselis ne rit !.. Il grandit, sérieux et mélancolique, et plusieurs années s'écoulèrent sans qu'un seul sourire vînt jamais effleurer le coin de sa bouche !... Ses petits camarades avaient beau rire autour de lui, parmi les larges pelouses vertes où ils nouaient leurs rondes joyeuses, jamais Frisselis ne riait !... Il jouait bien comme les autres, mais en D_cembre_003conservant l'étrange immobilité de visage dont il ne s'était plus départi, depuis le jour de son baptême §...
Le roi et la reine étaient désespérés !... Que faire pour guérir le petit prince ?
Pendant plusieurs années les deux souverains firent fouiller tous les coins et recoins de leur royaume, dans l'espoir de retrouver la fée Totorote à laquelle ils comptaient offrir une fortune si elle consentait à lever le mauvais sort qu'elle avait jeté sur leur fils !... Mais toutes les recherches furent infructueuses !... La vieille fée resta introuvable !...
Alors le roi et la reine firent venir du fond du pays et des pays environnants, tous le médecins quii avaient quelque réputation. Ils firent même appel aux charlatans et aux rebouteux de village !... Un grand congrès, où se réunirent tous ces hommes de science, eut lieu ; et l'on agita les moyens les plus divers et les plus insensés, pour rendre la gaieté au petit prince. L'un proposa de le faire voyager, autre du lui souffler du gaz hilarant dans les oreilles, un troisième de lui chatouiller la plante des pieds avec une paille. Quelque invraisemblables et extravagants qu'ils fussent, tous ces traitements furent essayés, et bien d'autres encore qu'il serait trop long d'énumérer !... Mais rien ne réussit, hélas ! Ces expériences n'avaient même fait qu'aggraver l'état du petit prince qui, s'étant aperçu de son infirmité, en éprouvait la plus grande tristesse.
Le roi et la reine, qui avaient compris que le mal dont souffrait leur fils ne ferait qu'augmenter s'il voyait les ravages produits sur son visage, avaient proscrit l'usage des miroirs. Cela n'avait du reste amené aucune amélioration, et les années passèrent les unes après les autres, sans que le moindre changement se produisit.
Le père et la mère de Frisselis étaient devenus presque fous de douleur, et, comme eux aussi depuis bien longtemps ne riaient plus, la pensée seule que d'autres personnes pouvaient rire leur devint insupportable. Ils prirent donc un grand parti et, un matin, donnèrent l'ordre de réunir toute la cour. Puis, lorsque chambellans, dignitaires, ministres, grands seigneurs et belles dames se trouvèrent assemblés, comme le jour du baptême :
"Seigneurs et dames de la cour, prononça gravement le roi, le prince Frisselis, ici présent, n'ayant jamais connu la joie de rire, il est, de par ma volonté, à partir d'aujourd'hui et jusqu'à nouvel ordre, interdit à tous mes sujets de rire, sous peine de voir leurs biens confisqués et leur tête tranchée !"D_cembre_004
Un frisson courut dans l'assistance ! Belles dames, grands seigneurs, ministres, dignitaires et chambellans se regardaient atterrés, se sachant si le roi devenait subitement insensé ou se moquait d'eux !...
Mais au même instant, un aigre et bruyant éclat de rire s'éleva au milieu de la salle, et tous les assistants se tournèrent avec stupeur vers l'endroit d'où il partait...
Et dans le beau massif de camélias blancs, ils virent qui ? la fée Totorote, l'affreuse et vieille Totorote, plus ridicule que jamais dans sa robe de soie jaune, à grands ramages verts, et avec son incommensurable chapeau rouge au grand oiseau bleu de ciel !... Et elle était si comique, et le rire qui la secouait avait des notes si inattendues, qu'il ne se trouvait certainement pas à ce moment là une seule personne dans l'asssistance, sauf le prince Frisselis, bien entendu, qui n'eût envie d'éclater de rire !
Mais chacun se rappelait l'ordre royal, et personne n'osa !...
"Sire, dit alors la vieille fée, vous avez été chercher bien loin les moyens de guérir votre fils, et vous avez supprimé le seul qui fût vraiment efficace !...
- Et ce moyen, c'est ?... fit vivement le roi.
- C'est... ou plutôt, ce sont... les miroirs et les glaces."
Le roi regarda Totorote avec stupéfaction, et tout le monde crut qu'elle se moquait de lui. Elle continua :
"Ce sont les miroirs et les glaces, où le prince aurait pu voir, en se regardant, combien il est... ridicule. Or rien ne vaut, croyez-moi, l'observation de soi-même, quand on veut se corriger de quelque défaut !..."
Tout en parlant, la fée avait sorti un miroir de sa poche. Elle plaça alors devant les yeux du prince qui, ne s'étant jamais vu, se trouva comiquement lugubre qu'il éclata de rire.
"Que vous disais-je, sire ?... dit Totorote. Voilà votre fils guéri, et guéri malgré moi, car je n'avais pas encore levé mon mauvais sort !"
Puis se tournant vers Frisselis :
"Prince, lui dit la vieille femme, te voilà guéri et pardonné !... Mais que cette leçon te serve, et à vous aussi, qui vous étiez moqué de moi !... N'oubliez pas en effet q'uon ne doit jamais, quand on est jeune, se rire des vieux et des vieilles, aussi ridicules qu'ils puissent être !..."
Et sur ces mots, la fée Totorote disparut comme elle était venue, tandis que le prince Frisselis, heureux de rattraper le temps perdu, était pris d'une inextinguible crise de fou-rire, en se rappelant la tête qu'il avait quelques minutes plus tôt.

Henri de GORSSE

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24 décembre 2011

Le miracle de la cloche - Conte de Noël

D_cembre_002C'était en 1793, lors du premier soulèvement de la Vendée, le 24 décembre. La veille, le général républicain Thureau avait anéanti, à Savenay, l'armée de la Rochejaquelein. Il ne restait plus des troupes vendéennes que quelques bandes éparses ; la véritable guerre était finie, la guerre des partisans allait commencer.
La nuit était depuis lontemps venue. Il soufflait un vent âpre et glacé, et sous la clarté de la lune qui brillait librement dans le ciel sans nuages, la terre couverte d'une épaisse couche de neige resplendissait.
Au plus épais d'une forêt impénétrable, proche de la Loire, une vingtaine d'hommes, assis autour d'un feu de bois mort, paraissaient plongés dans de sombres pensées. Ils étaient sales, déguenillés, couverts de boue, et parfois le reflet de la flamme faisait étinceler le canon du fusil que chacun d'eux tenait entre les genoux. Ces hommes étaient des fuyards de l'armée vendéenne.
Maudissant cette lune éclatante qui faisait la nuit aussi claire que le jour, ils attendaient là, sous la garde de sentinelles vigilantes que l'obscurité devînt assez grande pour reprendre leur route.
Ils savaient qu'ils avaient peu de chance d'échapper aux balles des républicains. Pris entre le fleuve et les soldats de Thureau qui s'étaient lancés à leur poursuite, ils couraient un danger de tous les instants. Aussi, pour éviter une surprise toujours possible malgré leurs précautions, ils se taisaient, et la veillée s'écoulait ainsi silencieuse et terrible.
Soudain le cri de la chouette retentit au lointain.
"Alerte ! s'écria l'un des Vendéens. Ce signal nous annonce qu'il y a du nouveau."
La petite troupe fut aussitôt sur pied ; quelques poignées de neige éteignirent le feu et, l'oreille aux aguets, les fugitifs attendirent.
Le même cri se répéta de proche en proche ; bientôt on put percevoir un bruit de branches cassées : quelqu'un venait vers eux. Ami ou ennemi ? A tout hasard les fusils s'abaissèrent, prêts à partir.
Mais aussitôt une voix se fit entendre à une faible distance.
"La lande est déserte ! disait-elle.
- La maison est vide, répondit un Vendéen.
- A maison vide, deuil récent, reprit le causeur invisible.D_cembre_004
- A deuil récent ?
- Prompte vengeance !
- Tu sais les mots de passe ; avance, tu es des nôtres.
- Si je suis des vôtres ? Mais regardez-moi donc; s'exclama un jeune paysan en écartant les buissons qui l'avaient dissimulé jusque-là.
- Fil-d'Acier !
- Lui-même, camarades...
- Ah pourquoi donc as-tu quitté le poste que je t'avais assigné ? demanda celui qui commandait cette bande.
Ce n'est pas sans motifs, Bas-de-Cuir, et tu vas le savoir."
Comme s'il n'avait attendu que ces paroles pour se montrer, un second paysan s'avança au milieu du cercle des Vendéens en poussant devant lui un soldat qui portait l'uniforme des troupes de la République.
"Voilà l'oiseau que, Courtepatte et moi, nous avons déniché tout à l'heure," reprit Fil-d'Acier - ainsi surnommé à cause de sa maigreur et de sa souplesse.
Le prisonnier était un tout jeune homme, presque un enfant. Sous le bâillon qui couvrait à moitié son visage, il avait cependant la mine fière, et malgré les entraves qui enserraient ses pieds, et les liens qui tenaient ses mains attachées derrière le dos, il se redressait crânement, sans forfanterie, mais sans peur.
"Oui, contina Fil d'Acier, ce mécréant faisait comme moi : il montait la garde... mais pour le compte des autres qui ne doivent pas être loin d'ici. Il faut vous dire qu'il était planté au bord de la route, j'ai songé ensuit qu'il valait mieux te l'amener vivant, Bas-de-Cuir, pour le cas où tu aurais à tirer de lui quelques renseignements intéressants.
"Alors, poursuivit le narrateur, je me suis dirigé en rampant vers l'endroit où je savais trouver Courtepatte. Je l'ai mis au courant de mes intentions. Avec mille précautions, nous sommes revenus près de la route, et soudain, au moment où le soldat nous tournait le dos, nous nous sommes dressés. Moi, je l'ai saisi à bras-le-corps...
- Tandis que votre serviteur, interrompit Courtepatte, lui appliquait sa ceinture sur la bouche, histoire de l'empêcher se s'enrhumer - et surtout de donner l'éveil.
- C'est très bien, mes enfants, fit alors Bas-de-Cuir, qu'on enlève son bâillon au prisonnier et qu'on fasse D_cembre_003silence."
Et se tournant vers le soldat, le Vendéen l'interpella rudement :
"Comment t'appelles-tu ?... Au fait, peu importe. Tu fais partie de l'armée de Thureau. Tu étais hier à Savenay. Où êtes-vous campés, aujourd'hui ...? Combien êtes-vous à notre poursuite, et savez-vous où nous sommes ?
-Je n'ai rien à répondre.
- Ah ! prends garde. Ce n'est pas impunément qu'on résiste à Bas-de-Cuir. Je me suis mis dans la tête que tu m'apprendrais ce que j'ai besoin de connaître, et je saurai bien te délier la langue.
- Je ne parlerai point.
- A ton aise... Chérubin est-il là ?
- Me voici, répondit le colosse hideux à qui ce nom de Chérubin avait été donné par dérision.
- J'ai besoin de toi... Tu vas grimper à cet arbre pendant que Fil-d'Acier passera délicatement une corde sous le bras de ce beau jeune homme. Puis, à mon commandement, tu hisseras le paquet à la hauteur de deux coudées du sol... C'est compris ? Vous autres, ramassez du bois mort.
- Que vas-tu faire, Bas-de-Cuir, demanda alors un vieux Vendéen dont le visage plein de noblesse et de douceur contrastait singulièrement avec la mine rébarbative de ses compagnons.
- Ne le devines-tu pas, Maître d'Ecole ? Le pauvre diable que nous tenons doit avoir froid aux pieds, nous allons les lui réchauffer... Quand le feu commencera à lui lécher les orteils, notre entêté se décidera peut-être à nous dire ce qu'il nous cache si soigneusement...
- Toujours des violences inutiles ! répliqué l'interlocuteur de Bas-de-Cuir. Nous voulons être traités en soldats, et nous nous mettons, nous-mêmes, hors les lois de la guerre...
- Que signifie cette algarade, Maître-d'Ecole ! s'exclama violemment Bas-de-Cuir. Il y a pour nous, dans ce que peut nous apprendre ce prisonnier, une question de vie ou de mort, et tu veux faire du sentiment ?... Tais-toi ! car, vois-tu bien, quoique je sache que tu t'es battu, hier, comme un lion, je pourrais douter de toi... et si je doutais de toi...
- Tu ne m'effraieras pas, et je te répéterai que rien ne t'autorise à faire subie à cet enfant le supplice épouvantable que tu lui destines...
- Paix ! qu'on se dépêche ; nous n'avons pas de temps à gaspiller..."
Le petit soldat n'avait pas perdu un mot de cette conversation. Il garda son attitude impassible et, jugeant toutes supplications inutiles, il s'abandonna aux mains de ses implacables ennemis.
Tout fut bientôt prêt. Suspendu à la maîtresse branche d'un arbre, le prisonnier se balançait dans le vide, tandis que ses pieds frôlaient un énorme bûcher dressé par les Vendéens.
"Voyons, il est temps encore, veux-tu parler, demanda une dernière fois Bas-de-Cuir.D_cembre_001
- Non !
- Qu'on allume donc ce tas de bois. Tiens, Fil-d'Acier, à toi l'honneur."
Fil-d'Acier saisit aussitôt une brindille qu'un de ses compagnons venait d'enflammer ; il s'approcha du bûcher, écarta les branchages, mais tout à coup il s'arrêta... Là-bas, là-bas dans la plaine, une petite cloche d'église tintait doucement. Les Vendéens, surpris, se regardèrent.
"La messe de minuit !" murmura Bas-de-Cuir.
Dans le désarroi de la défaite, les fugitifs avaient oublié la Noël.
En un instant, tout un monde de souvenirs assaillit leur esprit. Ils revirent les temps heureux d'avant la guerre; la veillée auprès de l'âtre où flambait la bûche traditionnelle, la table largement pourvue, et le festin que présidait l'aïeul. Puis ils songèrent à leur mère, à leur femme demeurée dans la ferme désolée. Hélas ! ils pensèrent aussi à leurs champs en friches, à leurs parents, à leurs camarades morts en combattant ; à ceux qui, la veille encore, étaient tombés à Savenay et dormaient de leur dernier sommeil sous la neige immaculée. Et toute leur colère leur revint.
"A mort, le bleu ! ou qu'il parle !" s'écrièrent-ils.
Fil-d'Acier se ressaisit ; de nouveau il se pencha vers le bûcher.
Mais la petite cloche se mit encore à sonner. De sa voix aigrelette qui s'envolait, légère, vers le ciel étoilé, elle rappelait à ces hommes réunis pour une oeuvre de mort, le miracle de bonté, d'amour et de paron, qui, à cette heure même, s'était accompli dans les siècles passés.
Et voici qu'à cet appel, d'un charme infini dans cette nuit sereine, le miracle se renouvela. Les coeurs farouches s'amollirent peu à peu. Le brandon de Fil-d'Acier s'était éteint, il ne le ralluma pas. Chérubin dépendit le prisonnier ; Courtepatte le délivra de ses liens, et Bas-de-Cuir, lui montrant silencieusement le large, lui fit signe de s'en aller.
Le petit soldat était sauvé.
Alors comme si elle sentait que sa mission était remplie, la cloche se tut. Une rafale de vent fit gémir la forêt, la lune se voil, le ciel s'assombrit : l'obscurité tant désirée par les fuyards venait enfin. Ils virent, dans ce fait, la récompense de leur bonne action et réconfortés, ils se remirent en route vers le bocage vendéen, où ils espéraient trouver un asile.

Aristide FABRE - Décembre 1990

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Joyeux Noël

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18 décembre 2011

L'étoile de Noël

etoileDe tous les mineurs du Griqualand, dans l’Afrique du Sud, Pierre Valaur était le seul qui ne célébrât pas joyeusement cette soirée du 24 décembre 1875.
Hors de l’enceinte du camp, les Cafres avaient allumé de grands feux autour desquels ils dansaient aux sons d’un fantaisiste orchestre.
Dans la salle de l’unique auberge, éclairée pour la circonstance par de grosses lanternes en papier, pendues à un gigantesque arbre de Noël, les chercheurs de diamants faisaient grand bruit.
Dans sa hutte misérable, Pierre Valaur passait le plus triste réveillon qu’il eût encore connu.
Français et orphelin, s’étant un jour trouvé héritier d’une dizaine de mille francs laissés par une lointaine parente, il s’était laissé attirer vers ce coin de l’Afrique où la découverte de mines de diamants avait fait grand bruit.
Pierre avait vingt-sept ans, de l’énergie : il avait résolu d’employer son modeste pécule à l’achat d’un lambeau de cette terre des diamants, où un fermier boer du nom de O’Reilly avait, le premier, trouvé une de ces pierres précieuses vendue au prix fantastique d’un million trois cent soixante-quinze mille francs.
« Qui sait, se disait-il, si je n’aurai pas la même chance ! »
Il partit… Son voyage payé, il lui resta la somme strictement nécessaire à l’acquisition d’un très petit terrain et du matériel d’exploitation.
Plein d’espoir, il se mit au travail ; sobre, tenace, âpre à la besogne, il devait réussir, si, dans ces sortes d’aventures, le hasard ne jouait pas un si grand rôle ! Hélas ! Après trois ans de  labeur continuel, Pierre Valaur se trouvait plus pauvre qu’à son arrivée dans l’Afrique australe. Alors que beaucoup de ses compagnons s’enrichissaient, lui ne retirait que sa terre que des diamants d’un poids infime, dont la vente ne lui permettait que bien juste de vivre, en ce pays nouveau où les objets de première nécessité atteignaient une énorme valeur.
Quatre fois il changea de région, espérant qu’ailleurs la terre serait plus productive : la mauvaise chance le poursuivit.
Alors il faiblit, se laissa aller au désespoir, ne voulut plus végéter en cet ingrat Griqualand, ni revenir France où nul visage aimé ne lui souriait.
En cette nuit de Noël, se ressouvenant des joies douces de son enfance, pendant que ses compagnons se livraient au plaisir, Pierre Valaur commit un lâcheté ; il résolut de se tuer, de quitter cette vie où rien ne le retenait.
Il sortit. La nuit était claire et tiède, une de ces belle nuits d’été africain où scintillent des milliers d’étoiles…etoile3
Il passa devant l’alignement des huttes silencieuses, désertées par les mineurs qui, là-bas, dans la salle d’auberge, célébraient par des chants la fête de Noël.
Pierre se hâtait vers la terre des diamants… c’est là que, pour braver le destin qui l’avait vaincu, il voulait se jeter du haut de sa mine, profonde de trente mètres.
Comme il arrivait auprès de la dernière cabane, une jolie voix d’enfant l’arrêta.µMachinalement, il se laissa distraire de son but fatal, contourna un petit bouquet d’eucalyptus qui ombrageait l’habitation, et gagna un coin de terrain en friche au milieu duquel il vit une petite créature, mains jointes, tête haute…
« Bon père Noël, disait-elle, mettez cette nuit dans mon soulier, cette belle étoile que je vois là-haut, et je jouerai tous les jours avec elle. »
En entendant du bruit, le bébé, une fillette, s’était levé. Sans effroi, elle sourit au mineur qui lui demanda :
« Qui es-tu ?
- Laetitia Vasari, j’ai cinq ans, j’attends papa… » Pierre retint une exclamation… Le matin même, l’Italien Andrea Vasari avait été tué par ses compagnons parce qu’il avait volé ; nul depuis n’avait songé à l’orpheline, qui tenait une place si minime dans ce camp un peu sauvage qu’elle habitait depuis deux ans, et où elle vivait à sa guise, n’ayant plus de mère.
Après la mort de sa femme, Vasari, qui était un voleur de profession, pour échapper à la surveillance étroite de la police italienne, était venu au Griqualand, dans l’espoir d’y amasser une fortune que ne lui procurait pas sa etoile2conduite déplorable.
Ne voulant pas se séparer de sa fille qu’il chérissait, il l’emmena avec lui, et grâce à la sollicitude paternelle, Laetitia n’eut jamais à souffrir de son séjour dans le camp… Qu’allait-elle devenir à présent que Vasari était mort, victime de son inguérissable penchant au vol !
Pierre, songeur, regardait l’orpheline. Voyant qu’elle grelottait, que son visage était pâle, il ne voulut pas l’inquiéter et s’efforça de lui sourire, tandis qu’il lui prenait la main.
« Que demandais-tu donc au bonhomme Noël ?
- Une étoile.
- Une étoile !… répéta-t-il surpris, pourquoi ?
- Pour jouer… oh ! Je ne la casserai pas, va, et quand il fera noir chez nous, elle m’éclairera. Tiens, là-haut, la vois-tu au bout de mon doigt ?… c’est la plus belle. »
Le jeune homme enleva la fillette dans ses bras, la conduisit à sa maison, et la coucha dans son lit que la main du père n’avait pas arrangé le matin.
Docile, elle but le thé chaud qu’il lui prépara, le remercia et le chargea d’aller chercher bien vite « son papa chéri ».
Il lui dit adieu et allait sortir, lorsque, remarquent le soulier, posé bien en évidence au seuil de la porte par où devait entrer le père Noël (puisque l’habitation n’avait pas de cheminée), il expliqua, pour la préparer au chagrin du réveil :
« Ne compte pas sur ton étoile… le ciel est trop haut pour le vieux Bonhomme y monte la cueillir…
- Tu crois ? Répondit-elle souriante… Eh bien ! Il prendra une échelle, je l’ai tant supplié… »etoile1
Sans courage pour détruire la confiance de cette enfant qui ignorait qu’une étoile n’est pas un clair et brillant diamant, que peut donner le père Noël, mais un monde immense et lointain, il la quitta et reprit sa marche hâtive vers la mort.
Le champ des diamants n’était pas sombre, car la nuit était superbe.
Sans hésitation, sans regret, il marcha d’un pas ferme jusqu’à son domaine, délimité comme les autres par une clôture de piquets de bois. Il s’arrêta à l’extrême bord, croisa les bras et dit froidement :
« Ma vie n’est utile à personne, donc elle m’appartient… Nul ne souffrira de mon trépas, » ajouta-t-il, songeant à Vasari qui laissait sa fille seule au monde. Et cette fois encore, la triste condition de cette enfant, qu’hier encore il connaissait à peine, l’arracha à sa propre angoisse. Son cœur se serrait, s’effrayait des souffrances que l’avenir réservait à Laetitia.
La petite voix gazouillait à son oreille :
« Il prendra une échelle… je l’ai tant supplié ! »
Il regarda le ciel… Oh ! Comme étincelait l’étoile que lui avait montrée la fillette. Il ne rêva pas longtemps ; un geste brusque le rejeta en arrière, loin du puits où il voulait se jeter…
« Souffrons encore quelques heures pour elle, dit-il résolument… Elle a si bien prié. Ah ! Si je pouvais mettre une étoile dans son soulier !… »
Il courut à la cabane de Vasari, écouta à la porte le souffle un peu précipité de l’orpheline, et revint à son logis. Les mineurs chantaient toujours, les feux des nègres flambaient à travers les branches. Le jeune homme pénétra dans sa hutte déserte, alluma une lanterne, prit un lourd paquet de câbles, sa pioche, deux seaux de cuir, retourna au champ des diamants, et descendit à l’aide de cordages au fond du gouffre de sa mine, où la mort le guettait un instant auparavant.
Quand ses deux seaux furent pleins de terre, il les attacha à deux cordes, remonta, hissa les seaux, et revint chez lui passer au tamis, à la seule lueur de sa lanterne, la terre maudite qui trompait toujours son espoir.
… « Tiens, Valaur ! Voilà Valaur. Que lui est-il arrivé ?… As-tu enfin un peu plus de chance ? Allons, viens chanter et boire avec nous ; tu es trop sobre, la fortune ne sourit qu’aux  buveurs.
etoile4Ces propos, motivés par l’irruption soudaine du Français, se croisaient dans la salle où les mineurs réveillonnaient ; mais le visage sévère du jeune homme ne se détendit pas, les lèvres restèrent closes : il était pâle et agité.
« Ce serait à croire, dit une voix narquoise, que Valaur vient de trouver une fortune.
- Précisément, » articula la voix de Pierre.
Tous se levèrent aussitôt, s’approchèrent, parlèrent ensemble.
« Où ?… Quand ?… Comment est-il gros ?… Combien de carats ?… »
Le jeune homme tira de sa poche un caillou brillant, d’un volume supérieur à celui d’une belle noisette… Un formidable cri d’enthousiasme s’échappa de toutes les poitrines… Le diamant pesait au moins cent carats (vingt grammes). Il valait plus d’un demi-million.
Noël, le vin, les pipes étaient oubliés ; on assaillit de questions l’heureux possesseur  du trésor ; l’espérance allumait dans les yeux une lueur : aujourd’hui c’était le Français, demain ce serait sans doute un autre qu’enrichirait cette terre tant fouillée par les pioches.
Sourd aux interrogations pressantes, Valaur s’entretenait avec Cornélius Brandt, Hollandais, qui exerçait au Griqualand l’industrie de lapidaire, c’est-à-dire de tailleur de diamants. Celui-ci, en caressant du doigt et du regard la pierre informe qu’il taillerait bientôt, écoutait les explications du jeune homme. Pierre narrait le fait en quelques mots.
Ayant trouvé seule et prise de fièvre la fille de fièvre la fille d’André Vasari, il avait voulu tenter la chance pour elle, et dans les deux seaux de terre rapportés du terrain, il avait recueilli ce diamant, don de Noël de l’orpheline
Quelques heures plus tard, le jeune homme sortait de chez le lapidaire, serrant dans sa main un diamant taillé, d’une valeur moindre que le sien, prêté sur sa demande par Cornélius qui gardait l’autre en gage.
Le reste de la nuit, assis au seuil de la porte entr’ouverte de Laetitia, il frotta le diamant avec un chiffon de laine, et quand, au matin, s’éveilla la fillette, il posa précipitamment sur le bout du petit soulier qui attendait al visite du père Noël, le bijou brillant.
Le cœur battant, il épia. Un cri d’extase ravie sortit de la couchette :etoile6
« Mon étoile ! »
En deux bonds, Laetitia fut au soulier ; s’agenouillant pour prendre en sa petite main la pierre qui étincelait de toutes ces facettes, elle y mit un baiser, puis dit gentiment :
« Tu t’es trompé, père Noël, l’autre était plus grosse ; mais c’est égal, celle-là brille autant… »
A travers les carreaux, Laetitia aperçut alors Pierre et lui fit signe d’entrer :
« Tu vois qu’il a pris une échelle pour me cueillir mon étoile. »
Il baisa ce clair visage d’enfant, plein de joie, dont le souvenir là-bas près de la mine l’avait arraché à la mort, et les beaux yeux bleus limpides lui parurent plus précieux que les plus gros diamants du monde.
Il se dit alors que, bientôt, elle redemanderait son père, qu’il la consolerait, la bercerait, l’appellerait sa fille, et l’existence leur semblerait bonne à tous deux ; elle était si petite et l’oubli est si facile à cet âge.
L’Etoile de Noël avait sauvé un homme et donné à l’enfant un père.

Paul ROLAND

 

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29 novembre 2011

Aventures fantastiques du misérable roi Frygolï III

Dans le pays du roi Frygolï III, ça n'allait pas du tout.
Du haut en bas de l'échelle sociale, le mal régnait en souverain maître, et cette sombre calamité avait uniquement pour cause l'universelle mollesse amenée par la richesse et la prospérité. Des expéditions, des guerres heureuses avaient rempli les caisses de Frygolï II, le père de notre héros, troisième du  nom. Les habitants des pays voisins, fléchissant peu à peu sous la conquête, étaient venus grossir par un recul continuel des frontières le nombre des sujets de notre Frygolï actuel. Ces populations étaient absolument tondues ras, très ras, pécuniairement parlant. Tout le numéraire ainsi enlevé servait à entretenir dans une paresse abominable une nuée de fonctionnaires, de courtisans, et de soldats ivrognes...Novembre_002
Frygolï qui, plus que les autres, avait vidé à traits rapides, la coupe dorée des plaisirs, s'assoupit le premier, l'esprit alourdi par l'athmosphère de noir ennui qui flottait sur ses États. Il devint farouche et cruel, donna dans des cirques immenses des spectacles sanglants, des combats d'hommes et de bêtes sauvages. Ce qui restait de prisonniers fut employé à cette belle besogne ; et lorsqu'on n'en trouva plus, Frygolï sacrifia ses propres sujets, les plus pauvres, bien entendu. Les bêtes des cirques en crevèrent d'indigestion, ce qui arrêta tout naturellement les combats. Un beau jour, pour se procurer un spectacle nouveau, il fit égorger toutes les femmes de son harem. Les appartements royaux retentirent de cris féminins, puis tout s'éteignit dans le sang. Les gardes qui avaient exécuté cet ordre, si endurcis qu'ils fussent dans le crime, ressentirent dès lors une sombre horreur pour leur maître.
Cependant Frygolï, névrosé, déséquilibré, descendait peu à peu les degrés de l'affaissement intellectuel et moral dont le dernier échelon aboutit au gâtisme absolu.
Il fallait vraiment que le père de ce triste sire, le bon Frygolï, eût attiré sur lui par ses vertus l'affection des bons génies habitant les célestes espaces, pour que ces génies désignassent par voie de tirage au sort un des leurs avec mission d'aller relever, si faire se pouvait, de leur immonde condition, les sujets abêtis de l'inénarrable Frygolï fils.
Arsmuth, désigné par le sort, se gratta fortement l'oreille avant de tenter la cure en question. Après trois jours d'anéantissement en sa propre pensée, il se décida tout à coup et, prenant son vol, il fila vers le séjour de Frygolï. Le roi dont le cerveau était profondément ramolli par des ivresses répétées, accepta comme une de ses Novembre_001hallucinations habituelles venues de l'alcool l'apparition bienfaisante du génie.
- Qu me veux-tu, idiot ? glapit le roi.
- Pas de colère, Frygolï, je viens du séjour de ton père Frygolï II apporter en ton cerveau débile un peu de volonté, et peut-être te guérir...
- Que me dis-tu, mauvais esprit, que parles-tu de guérir mon cerveau, tu es fou toi-même. Donne-moi plutôt d'autres sujets, tu vois bien cependant que tout ce qui m'entoure est pourri, anéanti, bon à rien ; je n'ai plus qu'un peuple de mécréants, de voleurs, de cambrioleurs ; et tu me traites de fou, triple imbécile ! apprends un peu que tu parles à Frygolï III, roi de ce pays, et que je n'ai qu'un mot à dire pour te faire jeter en prison malgré les ailes collées à ton dos.
Le génie avait son petit amour-propre ; une moue de dégoût apparut sur ses lèvres ; il répondit au roi :
- Mon garçon, tes raisonnements sont stupides ; en ce qui concerne ta guérison, il n'y a plus rien à faire ; je ne m'en chargerai certes pas ; je veux bien par contre guérir tes sujets, leur situation m'intéresse. Ce sera drôle de te voir entouré d'un peuple modèle ; viens avec moi, je te montrerai en un lieu spécial tout ce qu'il faut faire pour réussir à coup sûr cette transformation magique.
Frygolï accepta immédiatement la proposition d'Arsmuth lui montra les plans d'une série d'appareils de broyage, de distillation, de cuisson, destinés à opérer la transformation du peuple. Le génie offrit également à Frygolï un petit verre de liqueur qui, pour un moment seulement, rendit ce prince supérieurement intelligent. Il écouta, comprit à merveille toutes les explications du génie, et ayant fait un rouleau soigné des plans, il se glissa sous le bras d'Arsmuth, et regagna son palais par les mêmes voies aériennes.
Le lendemain, Frygolï passa une journée entière en tête à tête avec des entrepreneurs et des ingénieurs et, peu de temps après, tous les appareils de broyage, de cuisson et distillation, étaient construits.
Un fort détachement de soldats fut placé aux abords de l'usine ; puis, un ordre de convocation vint atteindre chaque habitant du pays. Ils devaient se présenter à l'usine à tour de rôle ; cela nécessita une comptabilité un peu compliquée mais on en vint à bout.
Pendant que la foule des habitants convoquées faisait une queue interminable à la porte de l'usine, chacun ayant à la main son ordre de convocation, on plaçait un lot de ces braves gens sur une file. Ils s'engageaient un à un sur une sorte de passerelle et tombaient, brusquement poussés, dans un entonnoir, puis de là dans un gros cylindr d'où s'échappait un bruit sourd et terrible ; l'usine en tremblait. Le pauvre peuple était là-dedans coupé, broyé en mille pièces ; les chairs sautaient, les os craquaient dans l'effroyable tourbillon des hachoirs. Après avoir passé dans une sorte d'épurateur, la sanglante bouillie coulait, mince filet rouge, dans un récipient découvert. Un homme en emplissait des moules de forme humaine ; d'autres employés plaçaient ces moules dans un immense four.Novembre_003
O miracle ! lorsqu'on enlevait ces moules du four et qu'on les ouvrait, des hommes en sortaient, frais et pleins de santé ; non seulement frais et pleins de santé, mais aussi pleins de vertu.
- O bon génie, murmurait le roi qui assistait à la bienfaisante transformation, je ne te traiterai plus d'idiot. O bon génie ! O sauveur de mon peuple ! et des larmes de joie coulaient de ses yeux, tandis qe le bruit sombre des hachoirs et des corps découpés lui caressait doucement les oreilles.
Lorsqu'il ne resta plus qu'un homme à transformer, Frygolï retroussa ses manches et se chargea de la besogne. Mais lorsqu'il fut seul, aucun des sujets régénérés ne voulut se charger d'opérer sur la personne du roi. Ces nouveaux hommes étaient trop vertueux, trop purs pour hacher et faire cuire un de leurs semblables. De plus, le malheureux Frygolï était si chargé de vices au milieu de cette société choisie qu'on le prit un peu pur une bête sauvage et curieuse. On le montra dans les foires, pour deux sous. Il finit ses jours dans une cage ; et, après sa mort, des savants cherchèrent, à l'aide d'une étude approfondie de son cerveau, qu'elle pouvait être la maladie capable de rendre un homme si répugnant. Il n'y parvinrent pas.
Les nouveaux habitants vertueux et travailleurs se virent comblés de toutes les félicités. Ils vécurent tous plus de cent ans, nageant dans un bonheur immense ; et l'on se raconta, de génération en génération, l'histoire du roi crétinisé par le vice, de l'usine, des broyeurs et du four à cuire, les soirs d'hiver au coin du feu, lorsque la flamme siffle et chante dans les cheminées de ce pays, ainsi qu'elle le fait en somme dans tous les pays où il y a des cheminées et du bois dedans...
Et c'est tout.

Marius MONNIER

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28 novembre 2011

Au Clair de ma Plume

http://clairdemaplume.canalblog.com

L'idée ici est de vous faire découvrir des contes, poèmes, livres que j'ai écrits ou que d'autres ont écrit. Pour le plaisir des mots, un espace réservé à ceux qui sont, comme moi, passionnés de littérature.

Un clic sur le lien ci-dessus et vous y êtes... 

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24 novembre 2011

L'homme au pois - Conte Lorrain

Novembre_001Lorsque mourut le fermier de mon village, ses trois fils se partagèrent son bien.
« Moi, je prends le moulin, dit Colas, qui était l’aîné.
- Moi, dit Colin qui était le second, je prends la maison et le verger qui est autour.
- Moi, dit Colinet qui était le plus jeune et n’avait pas beaucoup d’esprit, je prendrai ce que vous me donnerez.
- Que pourrions-nous te donner ? dit Colas qui avait très mauvais cœur. Un lit, une horloge, une table t’embarrasseraient, puisque tu n’as pas de maison pour les loger. Ce que nous te donnerons, il faut que tu l’emportes sur ton dos.
- C’est vrai, dit Colinet.
- Donc, dit Colin, ce que nous pourrons  trouver de plus petit est ce qui te conviendra le mieux.
- C’est encore vrai, » dit Colinet.
Ils cherchèrent dans la maison ce qu’il y avait de plus petit ; c’était un vieux pois chiche, tout racorni et tout sec.
« Cela, dit Colas, ne sera pas lourd à porter, ni encombrant : c’est donc ce qui te convient le mieux. »
Colinet était habitué à croire tout ce que ses frères lui disaient. Bien loin de protester, il les remercia poliment, prit son pois et s’en alla.
Il marcha tout le jour, allant droit devant lui.
Le soir venu, il entra dans une petite maison : près du foyer, une femme taillait la soupe.
« Madame, pouvez-vous nous loger, moi et mon pois ?
- Nous logerons bien votre pois : mais vous, nous ne vous logerons pas.
- Logez toujours mon pois, dit Colinet ; pour moi, j’irai ailleurs. »
La femme prit le pois et le posa sur le dressoir. Mais pendant qu’elle achevait de préparer le souper, une poule qui picorait de-ci, de-là, sauta sur le dressoir et avala le pois.
Le lendemain matin, voici Colinet qui revient :
« Madame, rendez-moi mon pois.
- Ah ! votre pois ? J’en suis fâchée, une poule a sauté sur le dressoir et l’a mangé.
- Madame, madame, donnez-moi la poule à la place de mon pois ; sinon j’irai trouver le juge et je vous ferai un procès.
L’absurdité même de cette demande en fit le succès : l’obstination de ce grand nigaud parut si drôle à la bonne femme, qu’elle ne put s’empêcher d’éclater de rire, et, ayant ri, elle se trouva sans armes contre les prétentions de Colinet. Comment se fâcher quand, de si bon cœur, on vient de rire ?
Colin et, la regardant, riait aussi et répétait :
« Donnez-moi la poule, madame ; madame, donnez-moi la poule…Novembre_004
-Allons, dit la bonne femme quand elle eut assez ri, prenez-la, mon garçon : qu’elle vous porte bonheur, c’est ce que je vous souhaite. »
Colinet remercia poliment la bonne femme, prit la poule et s’en alla.
Le soir venu, il entra dans une ferme et demanda :
« Pouvez-vous nous loger, moi et ma poule ?
- Nous logerons bien votre poule : mais vous, nous ne vous logerons pas.
- Logez toujours ma poule, dit Colinet ; moi, j’irai ailleurs. »
Il laissa sa poule et s’en alla.
La fermière logea la poule dans l’étable ; mais voilà que pendant la nuit un gros porc se coucha sur elle et l’écrasa.
Le lendemain matin, voici Colinet qui revient :
« Je viens reprendre ma poule.
- Ah ! votre poule, j’en suis fâchée, pauvre garçon : un de nos porcs s’est couché dessus et l’a écrasée.
- Madame, madame, donnez-moi le porc à la place de la poule ; sinon j’irai trouver le juge et je vous ferai un procès.
- En vérité, dit la fermière, ce garçon est d’une niaiserie qui dépasse tout. A-t-on jamais vu demander un porc pour une poule ? »
Cependant Colinet restait planté devant elle, répétant toujours la même phrase, sur le même ton.
Amusée, elle appela son mari. Son fils vint à son tour, puis le valet de ferme, puis la servante, puis les garçons et jusqu’au petit pastoureau gardeur de chèvres. Tous riaient, regardant avec curiosité ce grand dadais qui faisait preuve d’un tel aplomb.
Heureusement pour Colinet, le fermier venait de conclure un excellent marché qui le mettait en belle humeur ; c’était, d’ailleurs, un très bon homme, et généreux.
« Allons, dit-il, prends le porc, mon pauvre garçon : tu nous a donné la comédie, c’est justice que tu sois payé. Puisse ce porc être le commencement de ta fortune ! »
Colinet remercia poliment, prit le porc, et s’en alla.
Le soir venu, il entra dans une ferme plus grande et plus belle que celle de la veille.
« Bonne gens, dit-il, pourriez-vous nous loger, moi et mon porc ?
- Nous logerons bien votre porc : mais vous, nous ne vous logerons pas. »
Colinet commençait à s’habituer à cette réponse.
« Logez toujours mon porc, dit-il ; moi j’irai ailleurs. »
Et il s’en alla.
« Maman, dit la fille de la fermière, qui était une très bonne personne, cette bête doit avoir faim et soif ; pour commencer, je vais la mener boire au ruisseau. »
Elle prit le porc par sa longe et le mena au ruisseau. Mais voilà que, tandis qu’il se penchait pour boire, le porc glissa et, la tête emportant le reste du corps, il tomba dans le ruisseau et se noya.
Le lendemain matin, Colinet arriva redemander son porc.
« Ah ! votre porc, mon pauvre garçon ! excusez-nous : notre fille l’a mené boire au ruisseau,  il a glissé, il est tombé dans l’eau et s’est noyé.
- Madame, madame, donnez-moi votre fille à la place du porc, sinon j’irai trouver le juge et je vous ferai un procès. 
La fermière se récria 
Novembre_003« Y pensez-vous ? Notre fille à la place de votre porc ? La comparaison nous honore, en vérité !
- Donnez-moi votre fille, madame ; madame, donnez-moi votre fille, sinon j’irai trouver le juge et je vous ferais un procès. »
Il prit un escabeau et s’assit dessus, bien décidé à ne pas s’en aller. Il était encore là quand, à midi, le fermier rentra pour manger la soupe.
« Quel est donc ce garçon ? » demanda-t-il.
Et sa femme le mit au courant de l’aventure.
« Diable, diable ! dit le fermier en se grattant l’oreille ; nous voici, ma femme, fort ennuyés. »
Car ce fermier avait horreur des procès.
Pendant qu’il délibérait avec sa femme sur les moyens de sortir de ce mauvais pas, leur fille s’approcha d’eux.
« Ce garçon n’a pas tort, dit-elle ; pour avoir noyé sa bête je lui dois une réparation.
S’il n’y a pas d’autre moyen d’éviter le procès, donnez-le-moi pour mari, mes chers parents. Je l’épouserai sans peine, et même avec plaisir, car il est gentil.
- Gentil, peut-être, dit la fermière ; mais il ne me paraît pas fort avisé.
- On peut faire un bon mari, ma mère, tout en n’étant pas fort avisé, ne le croyez-vous pas ?
- Elle raisonne juste, dit le fermier. Mieux vaut une noce qu’une mauvaise affaire ; mieux vaut un violoneux que les gendarmes. Va chercher le garçon. »
Tant et si bien que Colinet épousa la jeune fille et vécut très heureux avec elle et ses parents, sans jamais manquer de rien.

B.-A. JEANROY

Novembre_002

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07 novembre 2011

La bûche

Novembre_002Il y avait autrefois un bon seigneur, puissant et riche. Il habitait un joli château aux tours élancées, aux murs ajourés comme une dentelle, caché dans les bars touffus d’un grand parc. Ses domaines s’étendaient au loin ; il y avait des laquais, des chevaux, des carrosses ; ses paysans le respectaient et l’aimaient pour sa générosité et sa bonté.
Mais, malgré sa puissance, malgré ses richesses, ce seigneur était malheureux ; ses cheveux avaient blanchi avant l’âge, sa haute taille s’était courbée.
Depuis plusieurs années, le parc ne s’égayait plus des sonores fanfares des chasseurs, les flambeaux ne s’allumaient plus dans la salle des fêtes, et, dans les  bosquets attristés, les petits oiseaux n’osaient plus lancer leur chanson joyeuse.
Un soir, à la nuit tombante, il y avait déjà dix ans, le seigneur se promenait à quelques pas du château seul, donnant la main à la petite Blanche-Rose, sa fille. L’enfant causait gentiment, et riait et s’amusait. Tout à coup, le père sentit la petite main trembler dans la sienne ; il lui sembla voir passer, rapide, une grande ombre  noire ; et, atterré, fou de douleur, il se trouva seul : la petite Blanche-Rose avait disparu.
Il rassembla ses gens, on fouilla tous les recoins du parc, on parcourut tout le pays : ce fut peine inutile, personne ne put rien découvrir. Les génies et les fées de la forêt  voisine cachaient sans doute l’enfant dans leur royaume.
Et depuis, sans se lasser, le malheureux père promettait toujours fortune et honneurs à qui lui rendrait sa fille. Nul n’osait se hasarder à essayer de la ravir à celui qui la gardait, car celui-là devait avoir une grande et terrible puissance.
Un jour, trois voyageurs frappèrent à la porte du château, demandant l’hospitalité pour la nuit.
Comme ils se reposaient et qu’on leur servait leur repas dans la grande salle, ils s’étonnèrent du silence morne de cette splendide demeure et on les instruisit des malheurs qui accablaient leur hôte.
Ils étaient jeunes, entreprenants et hardis :
« Conduisez-nous près de votre maître, » dirent-ils…
Et l’aîné, s’avançant le premier :
« Je vais chercher votre fille, dit le cadet. Si je la trouve, je veux l’épouser.
- Je ne vous refuserai rien, promit le seigneur. Rendez-moi mon enfant, et vous réclamerez la récompense que vous voudrez.
- Je vais aussi chercher votre fille, dit le cadet. Si je la trouve, vous me donnerez la moitié de vos richesses. Avec l’argent, j’aurai le bonheur.
- Et toi, dit le seigneur au troisième qui se taisait, ne veux-tu pas essayer de retrouver mon enfant ? Tu pourrais l’épouser et avoir l’héritage de mes vastes domaines ; ou, si tu préférais, tu pourrais comme ton cadet retourner, riche, dans ton pays.Novembre_001
- Ni les honneurs, ni les richesses ne me tentent, répondit le jeune homme. Je vais chercher votre fille, et si je puis vous la rendre, j’en aurai une grande joie et je ne demande pas d’autre récompense. »
Le lendemain, dès l’aube, les trois jeunes gens s’engagèrent dans la forêt.
Ils s’enfoncèrent sous les arbres touffus, et longtemps, longtemps, ils marchèrent. Enfin, vers le soir, ils aperçurent une lumière à travers les branches. A mesure qu’ils approchaient, la lumière grandissait et, tout à coup, ils virent devant eux un château merveilleux. Les jeunes gens s’avancèrent et frappèrent : personne ne répondit.
La porte cependant était entr’ouverte ; ils entrèrent : personne dans le vestibule ; personne dans la salle à manger où trois couverts étaient mis ; personne dans la salle voisine où trois lits étaient préparés.
« Tout ceci, dit l’aîné, ne me dit rien de bon. C’est quelque piège qui nous est tendu. Partons.
- Restons plutôt, dit le jeune. On nous craint, puisqu’on essaye de nous tendre un piège. Méfions-nous, soyons prudents, mais restons… »
Ils changèrent de bon appétit le repas servi. Ils dormirent dans la chambre aux trois lits. Le lendemain, ils convinrent que deux iraient explorer la forêt, tandis que l’autre resterait et garderait le château désert.
Ce fut l’aîné qui resta.
Il alluma un grand feu et, installé devant la cheminée, il attendit. Ses frères étaient partis depuis longtemps quand il vit venir dans l’avenue un vieillard marchant péniblement, appuyé sur un bâton. Une longue barbe blanche descendait sur sa poitrine, si longue qu’elle tombait presque à terre. Il heurta à la porte :
« Je suis mourant de froid et de fatigue, dit-il.
- Entrez et reposez-vous, dit le jeune homme. Mettez une autre bûche au feu pour vous mieux réchauffer.
- Je ne puis pas. Voyez, je suis très vieux et je n’ai plus de forces. »
Le jeune homme alors, se baissa pour mettre du bois dans le foyer ; mais comme il était penché, le vieillard, soudain redressé et plein de vigueur, lui administra une volée de coups de bâton et, le laissant étourdi et brisé, disparut.
Le soir, à leur retour, ses frères le raillèrent :
« Ah ! Ah ! Tu t’es laissé battre par un vieillard ? Demain tu iras dans la forêt. C’est moi qui resterai, » dit le cadet.
Le lendemain, comme il veillait près du feu, le même vieillard heurta à la porte, demanda l’hospitalité, s’assit près du foyer, et pria qu’on mît une autre bûche au feu ; le jeune homme, qui, la veille, n’avait écouté que d’une oreille distraite les détails de la mésaventure de son frère, se courba comme lui et, comme lui, fut mystifié et battu.
« Je  ne reste plus ici ! Garde qui voudra cette demeure, dit-il le soir. Je crois que le diable l’habite.
- Continuez les recherches dans la forêt, je resterai à mon tour, » dit le plus jeune des trois frères.
Et, tandis qu’il songeait, seul, près du foyer, un vieillard encore se présenta et demanda un abri et quelques secours :
« Asseyez-vous et chauffez-vous, bon vieillard… »
001Prudent et avisé, le jeune homme observait.
« Une autre bûche au foyer, s’il vous plaît, pour réchauffer mes membres engourdis.
- Prenez, mettez du bois autant que vous voudrez.
- Je ne puis, je suis trop vieux.
- Essayez toujours. Je n’attiserai pas le feu moi-même. »
D’un air indifférent, le jeune homme fit mine de s’apprêter à refendre quelques morceaux de bois et s’était armé d’un coin de fer comme en ont les bûcherons, et d’une lourde massue.
Le vieillard eut un regard perçant, scrutant ses intentions ; puis, lentement, il se baissa pour ranimer le feu ; sa longue barbe tombait sur l’énorme bûche qu’il allait soulever.
Prompt comme l’éclair, le jeune homme saisit la pointe de cette barbe immense, l’enroula autour du coin de fer et d’un grand coup de massue, la fixa dans la bûche :
« Enlève-moi cette bûche, cria le vieux, suppliant d’abord, puis fou de colère.
- Inutile, dit le garçon. Je suis maintenant maître de toi. Tu ne couperas pas ta barbe pour te débarrasser de ton fardeau, car je l’ai bien compris, c’est dans ta barbe que réside ta puissance ; tu ne dénoueras pas non plus le nœud que je viens de serrer et dont une fée, ma marraine, m’apprit le secret. Tu es à ma merci. Voici mes conditions ; si tu veux la liberté, dis-moi où est Blanche-Rose et rends-là moi ; car, j’en suis certain, c’est toi qui l’a ravie. »
Le génie de la forêt était vaincu.
« Tu  nous a attirés dans un piège ; tu pensais nous tromper, nous effrayer et nous dérouter. J’ai déjoué tes ruses. Conduis-moi dans la demeure où tu as caché l’enfant.
- Tu as été plus subtil que moi. Viens donc ; suis-moi. Mais, d’abord, enlève cette bûche qui m’empêche de marcher.
- Prends-la sous ton bras, mets-la sur ton épaule, arrange-toi, mais je ne te débarrasserai de ton fardeau incommode que lorsque j’aurai la fille du seigneur. »
Le génie dut obéir. Ils partirent. Ils prirent, à la sortie du parc, un sentier dans la forêt. La nuit se fit sombre, un orage épouvantable fit craquer autour d’eux les branches des grands chênes ; dans le sifflement du vent, semblait grincer des voix moqueuses et courroucées.
« Dénoue ma barbe, et tu te retrouveras avec tes frères, et je te laisserai revenir dans ton pays sans te faire aucun mal.
- Non. Marche, je te suis.
- Je te donnerai de l’or, beaucoup d’or !
- Je veux Blanche-Rose. »
On arrivait à l’entrée d’une profonde caverne. Le jeune homme vit des monstres menaçants, et passa sans peur, à la suite de son guide ; et tous deux enfin se trouvèrent tout à coup devant une grotte merveilleuse que milieu de laquelle une jeune fille remarquablement belle reposait, songeuse et triste. Muet d’admiration, le jeune homme s’arrêta.
« Va-t-en, murmura le vieillard, et demande-moi ce que tu voudras ; je ne te refuserai rien.
- Non.
- Eh bien ! Enlève cette bûche et vous partirez tous les deux.Novembre_003
- Quand je serai hors de ta puissance, avec la fille du seigneur, alors seulement je dénouerai ta barbe. »
Il fallut se rendre. Le jeune homme s’avança vers Blanche-Rose.
« Venez avec nous, » dit-il.
Et, sans aucune résistance, elle se leva et les suivit.
Tous trois sortirent du château, traversèrent le bois, maintenant calme et silencieux, et atteignirent la lisière de la forêt.
Quelques heures après, les jeunes gens étaient près du seigneur. Le père et l’enfant ne pouvaient croire à leur bonheur et remerciaient avec effusion le jeune qui se disposait à s’éloigner, les yeux pleins de regrets en quittant Blanche-Rose ; mais celle-ci regarda son père, et, avec une simplicité charmante, mit sa main dans la main de son sauveur.
Un mois après, les cloches de la chapelle sonnaient, joyeuses, pour un mariage.
Le courageux vainqueur du mauvais génie de la forêt vécut désormais heureux dans le vieux château aux murs ajourés comme une dentelle, entre sa jeune femme et ses deux frères, qu’il avait gardés près de lui.

M. REMOND

 

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20 octobre 2011

Légende de saint Laurent et du géant Finn

Octobre_002Après avoir converti à la religion chrétienne la Pologne, la Bohême et la Prusse, l’infatigable saint Laurent passa la mer Baltique, seul sur une petite barque, laissant au vent et à Dieu le soin de le conduire, et fit le serment d’élever une cathédrale à l’endroit de la côte où la barque viendrait aborder. Il échoua le troisième jour sur une grève sablonneuse, près d’un village appelé Lund, qu’on voyait de fort loin en mer, car il dominait un promontoire, et qu’on devait voir de fort loin sur la terre, car une plaine s’étendait autour. Il n’eut pas plus tôt fait trois sermons, que tous les habitants demandèrent le baptême. Et le saint se réjouissait déjà, et rêvait de construire en ces lieux un édifice immense, qui serait la vraie métropole du Nord.
Mais une déception l’attendait : les Lundois, encore à demi sauvages, savaient à peine cultiver la terre, et vivaient de la pêche et de la chasse dans des huttes en terre battue. Il n’y avait ni carrière en vue, ni forêt de sapins, ni outils d’aucune sorte, ni ouvriers, ni hommes de l’art. Que faire ? Le pauvre saint avait veau réfléchir, consulter, prier : il ne trouvait pas le moyen de bâtir une église tout seul et sans matériaux. Irait-il en chercher ailleurs ? Mais il faudrait des vaisseaux, des coffres pleins d’or ; et le missionnaire n’avait pour toute richesse qu’un chapelet de buis, pour toute flotte qu’une barque sans rames. Quelle imprudence d’avoir fait un tel vœu ! Il ne pourrait tenir sa parole : il serait damné !
Comme il pleurait à chaudes larmes, un soir, assis sur la falaise à pic, il entendit une grosse voix, qui s’efforçait de paraître douce, et qui disait :
« Vénérable étranger, pourquoi pleures-tu ainsi ? »
Saint Laurent, surpris, releva la tête, et vit un être fort laid, mal vêtu, aux cheveux en broussailles, qui avait l’apparence d’un homme, mais d’un homme si prodigieusement haut, que, ses pieds posant sur le sable, au bord de la mer, il dépassait du front le sommet du promontoire.
« Qui donc es-tu ? Demanda l’homme de Dieu, sans éprouver aucune crainte.
- Je suis un bon géant, tout prêt à te servir.
- Hélas ! Seigneur géant, je crois que ta force ici ne me serait d’aucun secours.
- Tu as donc des projets bien ambitieux ?
- Ah ! Tu vas rire de ma folie : j’ai promis de bâtir une église à Lund.
- Hé ! Hé ! Une église ! N’est-ce pas cela qui t’embarrasse ?
- Cela m’embarrasse si fort, que je me vois déjà damné, tombant dans la grande chaudière.
- Non, tu n’y tomberas pas, quand je devrais bâtir l’église à ta place.
- Toi ! Mais tu n’as pas de pierres !
- J’en trouverai bien assez là-bas, dans la montagne.
- Tu n’as pas d’homme s pour les tailler et les cimenter.
- Bah ! J’ai des serviteurs plus habiles que les hommes.
- Tu n’auras ni plan, ni modèle.
- Avec l’aide de Dieu, j’inventerai bien un style.
- Pourvu que ce ne soit pas avec l’aide du diable ! Pensa le missionnaire. Mais, reprit-il, je ne possède rien. Comment pourrais-je te payer ?Octobre_001
- Oh ! Je  ne suis pas bien exigeant.
- Vraiment ? Réponds vite. Quel prix exiges-tu donc ?
- Eh bien ! Écoute. Quand la dernière pierre sera posée, il faudra que tu me donnes le soleil et la lune…
- Jésus Seigneur ! Ma pauvre église ! Il faut y renoncer !
- Attends un peu… Ou que tu me donnes les deux yeux de ta tête…
- Seigneur-Jésus-Marie ! Je ne pourrai pas voir mon église !
- Attends un peu… Ou que tu me dises comment je m’appelle.
- Ah ! Je respire ! Voilà au moins une condition raisonnable.
- Ainsi donc, tu as bien entendu ? Le soleil et la lune, les deux yeux de ta tête, ou mon nom.
- Ou ton nom. C’est bien cela. Tu peux te mettre à l’ouvrage.
- A tes ordres ! J’y vais tout de ce pas. »
Or, ses pas étaient de belle dimension ; car il disparut en quelques instants derrière les collines qui fermaient l’horizon du Nord.
Le saint rentra dans Lund, le cœur joyeux.
« Dès demain, se disait-il, je commencerai mes recherches. Un si grand personnage ne peut passer inaperçu. Le premier venu me dira sans peine qui est  mon gracieux bienfaiteur. »
Après avoir dîné de fort bon appétit, il dormit pour la première fois depuis son arrivée.
Il logeait sur la grand’place.
Le matin, en ouvrant sa fenêtre, il lui sembla que la place avait changé. Au milieu de l’immense rectangle, au sol inégal, qui servait de marché, de promenade publique et de champ de Mars, s’ouvrait une tranchée profonde, en forme de croix, où des blocs de granit, parfaitement assemblés, présentaient des assises capables de porter la tour de Babel. Aucune trace de déblais ; la terre était soigneusement enlevée.
« Merveilleux ! S’écria Laurent. L’inconnu travaille la nuit, paraît-il. Je l’observerai la nuit prochaine. »
Aussitôt, il se mit en campagne. Il questionna d’abord des enfants qui jouaient devant la maison. Mais il eut beau décrire cet être mystérieux, son air, son costume et sa taille ; les enfants rirent de sa question : ils n’avaient jamais vu de géant.
Alors il s’adressa aux hommes qu’il rencontrait dans les rues. Aucun ne put le renseigner.
« Ce que les hommes ignorent, pensa le missionnaire, les femmes doivent le savoir ; car la femme est, de sa nature, prompte à retenir et prompte à raconter. »
Mais les Lundoises sur ce point, n’en savaient pas plus long que leurs maris ; et, quand il eut fait le tour de la ville, frappé à toutes les portes, interrogé même les centenaires, comme il rentrait le soir, épuisé de fatigue, et non mieux renseigné que le matin, il se dit sans perdre courage :
« Le géant n’est jamais entré dans la ville ; j’aurais dû m’en douter, car il a plutôt l’air sauvage. Mais les paysans le reconnaîtront sans doute. »
Il était si las, qu’il ne se réveilla pas une fois pour observer la place.
Le lendemain, il parcourut les villages les plus proches. Il visita les moindres sentiers, les huttes isolées dans des champs incultes, même des retraites de lépreux. On aurait dit que tous s’entendaient pour lui répondre :
« Passez votre chemin, bonhomme ; je ne comprends rien à vos histoires. »
Le saint, toujours plein de confiance, répondait en lui-même :
« Soit. Nous chercherons plus loin. »
Et pendant quinze jours, plus loin, toujours plus loin, il explora la plaine. Cependant l’église grandissait avec une rapidité inquiétante. Sur la chapelle souterraine, aux piliers bas et lourds, avaient surgi des fûts de colonnes du pur style byzantin, des murailles percées de portes en plein cintre, des boiseries sculptées dessinant le pourtour du chœur. Puis les colonnes, montant toujours, s’étaient jointes par des arcs de pierre. Une toiture métallique avait recouvert les bas côtés, d’où émergeait déjà l’ossature de la nef. La façade regardait la mer, et brillante sous le soleil, elle semblait vouloir appeler les voyageurs, attirer les vaisseaux vers l’heureuse petite ville.
Les habitants voyaient avec orgueil s’élever la future métropole ; mais elle leur inspirait aussi une vague terreur. La plupart attribuaient ce miracle à la puissance du saint ; et cependant, on entendait, la nuit, des bruits si étranges sur la place !
Bientôt la nef aussi fut couverte ; deux tours carrées se dessinèrent au-dessus de la façade, et des piliers se Octobre_003dressaient en cercle au croisement des toits, prêts à porter un dôme. Dans quelques jours, tout serait fini.
Laurent ne savait plus s’il devait pleurer ou se réjouir.
« Quel dommage ! Soupirait-il. Une si belle cathédrale ! Et moi, au lieu d’y célébrer la première messe, je ne serai bon qu’à m’asseoir sous le porche, avec un chien et une sébille, comme un pauvre aveugle. Car je ne puis décrocher du ciel le soleil et la lune, ainsi qu’on décroche une vieille lampe ! Il faudra que je donne mes deux yeux ! »
Alors, tombant à genoux, il fit une prière :
« Bonne sainte Vierge, et vous, anges du paradis, faites-moi trouver le nom du monstre ! Ne laissez pas triompher l’auxiliaire du démon ! »
A peine avait-il achevé sa prière, qu’il crut entendre une voix très douce qui lui disait :
« Courage, Laurent ! Cherche toujours ! »
Réconforté par ces paroles, Laurent partit bien avant l’aube, résolu, cette fois, à  visiter même la montagne. Il y parvint au lever du soleil, et s’engagea au hasard dans un défilé sombre, entre deux hautes murailles de rochers, par la couleur et par le grain, ressemblaient aux pierres de son église. Continuant son chemin, il aperçut, non à hauteur d’homme, mais à hauteur de géant, des cassures toutes fraîches dans la muraille de droite, comme si d’énormes blocs en eussent été détachés pendant la nuit.
« Nous approchons, murmura le saint. C’est le moment d’ouvrir les yeux, si je ne veux pas les perdre. »
Son cœur battait à coups pressés. Il était si ému qu’il n’avançait plus qu’avec peine, se dissimulant derrière les broussailles, inquiet et attentif comme s’il eût approché d’une embuscade. Soudain, il crut qu’il allait défaillir. Un bruit de voix avait éclaté dans la solitude, et quelle voix ! C’était une voix de femme, mais si puissante, qu’on l’aurait entendue de trois lieues. Il s’y mêlait un cri d’enfant, mais quel cri ! On aurait cru assister au massacre des Innocents.
Laurent marcha encore une heure, se bouchant les oreilles pour ne pas devenir sourd ; car l’enfant ne cessait pas de gémir, ni la mère de gronder, et le vacarme faisait trembler toute la montagne.
Enfin il atteignit l’endroit. Il vit une grande caverne béante, et, devant la caverne, une femme plus haute que les sapins, qui berçait dans ses bras un nourrisson grand comme un homme fait.
La femme battit l’enfant ; il cria plus fort. Elle l’embrassa ; les cris continuèrent. Alors, à bout d’arguments, elle murmura d’une voix câline, en patois scandinave :
« Calme-toi, mon petit ! Ce soir, ton père Finn t’apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent ! »
Ton père Finn ! Le saint n’écouta pas la suite ; mais il se prosterna dans la poussière, bénissant l’être mystérieux qui l’avait si bien conseillé.
Quand il rentra dans Lund, l’église était achevée, les deux tours surmontées de leurs flèches, et le dôme de sa croix dorée. Le saint resta d’abord en extase devant cette œuvre surnaturelle, au milieu de la foule qui l’acclamait comme l’unique auteur. Puis, fidèle à sa promesse, il se rendit au bord de la mer, sur la falaise à pic. Le géant l’attendait, assis sur le sable. Il se redressa aussitôt. Ses yeux lancèrent des flammes sous ses épais sourcils. Il souriait avec une expression féroce.Octobre_004
« Eh bien, es-tu satisfait de mon travail ?
- Je suis si satisfait, bon géant, que je ne sais comment te remercier.
- Oh ! Tes remerciements, je n’y tiens guère ; je ne suis pas très cérémonieux. Mais tu as bien autre chose à m’offrir ?
- Ecoute, mon grand ami, j’avais d’abord songé à t’offrir le soleil et la lune ; mais ils n’ont pas voulu venir ensemble. Ils ont répondu qu’il faudrait attendre la prochaine éclipse. »
Le géant tendit alors sa vaste main.
« Pourquoi tends-tu la main, bon géant ?
- C’est pour avoir tes deux yeux bleus, mon bon saint Laurent.
- Oh ! Mon ami, tu n’es pas si méchant que cela ! Tu veux rire !
- Je ne ris pas du tout. Allons, n’abuse pas de ma patience !
- Calme-toi ! répondit l’homme de Dieu ; tu vas avoir ce que t’ai promis. Adieu, seigneur Finn ! »
Le géant levait déjà ses deux bras pour saisir le saint. Mais quand il entendit le dernier mot, il chancela, se renversa en arrière et tomba dans la mer Baltique. Depuis on ne l’a jamais, ni lui, ni sa hideuse famille.

Louis MONTAIGLE

 

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06 octobre 2011

Les deux avares

Octobre_005Il y a plusieurs centaines d’années, vivaient en Perse deux hommes dont tous les habitants s’occupaient. Leur grande réputation n’était point flatteuse, d’ailleurs, car ils ne la devaient qu’à leur extrême avarice.
On parlait beaucoup des trésors que, dans leur désir excessif d’accumuler, ils entassaient dans des cachettes inconnues, mais ils étaient si ladres, si dépenaillés, et avaient l’esprit si uniquement rempli de leurs fortunes, qu’on ne les aimait point ; l’argent et l’or, seuls attendrissaient leur cœur, et on les méprisait fort.
L’un s’appelait Hafiz et demeurait à Kufa ; l’autre, beaucoup plus âgé, habitait la ville de Bassora, et se nommait Chémal. Tous deux ne se connaissaient que de réputation, et, se croyant, chacun, le plus grand avare de la terre, ils se mettaient en colère, quand quelqu’un disait, par exemple, à Hafiz, en parlant de Chémal : « En voilà un qui vous damerait le pion !... » où, réciproquement, à Chémal, en faisant allusion à Hafiz : « Ah ! celui-là en connaît plus long que vous !... »
Aussi, quoique se défiant l’un de l’autre, ils eussent bien voulu se rencontrer.
Or, le hasard voulut que Chémal eût quelques deniers à toucher à Kufa. Malgré la longueur du chemin, il se mit en route à pied et arriva en cette ville, un beau matin.
Hafiz, apprenant sa venue, courut tout le jour après lui, pensant :
« Nous allons voir si ce vieux bonhomme pourra me donner une leçon d’économie !... »
L’ayant rejoint, vers le soir, il lui fit mille politesses, auxquelles l’homme de Bossara répondit à peine, étant, sans doute, chiche même de ses paroles.
« J’ai couru, disait Hafiz, toutes les hôtelleries où je supposais que vous pourriez descendre, et je commençais à désespérer de vous trouver !... Enfin, vous voilà, mon cher maître ! Je suis bien heureux de faire votre connaissance ! Voulez-vous me permettre de vous accompagner jusqu’à votre auberge ?...
- Je ne vais pas à l’auberge. Pourquoi ferais-je des frais inutiles, alors que Dieu nous donne à tous celle de la belle étoile, où l’on couche gratis !
- Vous parlez excellemment ! Mais encore faut-il manger, répondit en rougissant Hafiz, vexé que le voyageur ait déjà l’air d’être d’une avarice supérieure à la sienne.
- On mange des racines, des fruits, tout ce qu’on trouve, qui ne coûte rien !... interrompit Chémal. Aussi faut-il que je me hâte de chercher mon dîner, et je vous dis un grand bonsoir ! »
Déjà il s’éloignait. Mais cela ne faisait point le compte de Hafiz, qui ne trouva rien de mieux, pour le retenir, que de l’inviter à souper, en se disant, à part soi, qu’il le traiterait si mal et si parcimonieusement, que la valeur de ce que l’habitant de Bassora absorberait serait sans doute compensée par le profit à tirer d’une conversation plus longue avec ce personnage illustre.
« Voulez-vous me faire l’honneur de partager mon modeste repas ? Oh ! sans cérémonie !... »Octobre_006
Chémal regarda d’un œil défiant cet homme dont souvent on lui avait vanté la sordide avarice, et qui l’invitait à dîner ! Cela lui parut bizarre, et voulant savoir ce qui lui valait un si grand honneur, il accepta.
Les deux confrères s’assirent devant la table boîteuse, qui, avec une vieille paillasse, formait tout l’ameublement de la mansarde qu’habitait Hafiz. Ils mangèrent un poisson séché, si maigre, qu’il n’y avait que des arêtes ; du pain, si dur qu’il fallait le laisser tremper, une heure durant, dans l’eau, avant d’y mordre ; quelques pommes de terre, que les vers avaient déjà dévorées à demi ! Le tout était arrosé d’un petit vin tourné largement allongé d’eau !...
Chémal se déclara, cependant, enchanté de cette réception qu’il appelait fastueuse, et, à la grande stupéfaction d’Hafiz, il dit, en prenant congé de son hôte :
« Je veux reconnaître votre politesse ! Je n’ai pas terminé les affaires qui m’ont amené à Kufa. Je ne retournerai donc à Bassora que demain. Après avoir dormi quelques heures dans un bois voisin, je serai dispos de bon matin. Il ne faut pas perdre de temps, car le temps c’est de l’argent. Déjeunez avec moi, et pour ne pas me mettre en retard, venez me retrouver, à midi, devant l’église. »
Ils se serrèrent les mains, puis se séparèrent, Hafiz en se faisant la réflexion qu’à la place de Chémal, il eût économisé de rendre le dîner qu’on lui avait offert, et Chémal en jugeant, à part lui, qu’Hafiz n’arriverait jamais à rien, étant trop prodigue pour sa bouche.
Le lendemain, à l’heure convenue, tous deux furent exacts au rendez-vous. Du plus loin que Chémal aperçut Hafiz, il lui cria, d’un air très gai :
« Dépêchons-nous ! Je n’ai été libre qu’à l’instant même !... Allons aux provisions ! »
Ils entrèrent chez un boulanger.
- « Est-il bon, ton pain ? demanda Chémal.
- Délicieux ! Voyez-le ! Blanc et frais, comme du beurre !...
- Tu as raison, boulanger, reprit l’avare, le beurre vaut mieux que le pain, puisque tu compares celui-ci à celui-là, et j’aurais tort de ne pas acheter du beurre plutôt que du pain. »
Et ils allèrent chez un fermier.
« As-tu de l’excellent beurre ?...
- Mais, certes, seigneur ! Du beurre de toute première qualité, doux et fondant comme la plus fine huile d’olive.
- Ah ! je n’y pensais point, fermier : l’huile d’olive est supérieure au beurre assurément. Aussi, je te demande Octobre_007pardon de t’avoir dérangé inutilement, mais je réfléchis, et je préfère acheter de l’huile d’olive. »
Alors, ils se rendirent chez le marchand d’huile.
« Hé, marchand d’huile, votre huile d’olive est-elle en tous point parfaite ? »
- J’en réponds. Vous pouvez la prendre de confiance : rien qu’en jetant les yeux dessus, vous vous rendrez compte qu’elle est aussi pure et aussi claire que de l’eau.
- Ceci prouve donc, surabondamment, que rien n’est meilleur que l’eau. Donc, Hafiz si vous m’en croyez, nous n’achèterons pas d’huile ! Je connais, non loin d’ici, une citerne toute pleine ! Venez vous régaler. »
Ils marchèrent jusqu’à la campagne. Arrivés à l’endroit connu de Chémal, ils s’assirent sur l’herbe – on peut bien économiser une table ! – et Hafiz n’eut pour son déjeuner que de l’eau, sous prétexte qu’elle valait mieux que l’huile, que l’huile valait mieux que le beurre et le beurre mieux que le pain.
Le vieillard de Bassora était fier d’avoir montré à son collègue en avarice de Kufa  une incontestable supériorité, que celui-ci reconnut d’ailleurs d’assez bonne grâce, quoiqu’il fût mortifié de son inexpérience.
« Je saurai tirer profit de cette aventure, » dit-il en se serrant le ventre.
Depuis, Hafiz conserva une profonde vénération pour Chémal, ce qui prouve que ce n’est pas aujourd’hui qu’un sot trouve toujours plus sot que lui pour l’admirer !
Le résultat de la rencontre des deux avares fut d’exciter encore davantage leur honteuse passion, si bien que, à force de faire des déjeuners et des dîners aussi succulents que ceux que je viens de décrire, tous deux moururent de faim, et ce fut là une dernière et suprême économie, bien digne d’eux.

Henri TEICHMANN


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03 octobre 2011

Les quatre cents coups du Diable

Octobre_002Là-haut, là-haut, plus loin que la Lune, plus loin que le Soleil, plus loin que les Etoiles, le Roi des Génies coulait depuis longtemps des jours tranquilles, s’imaginant, comme il ne recevait aucune plainte de la Terre, que tout y allait pour le mieux.
Or, il était loin d’en être ainsi, car le Diable, qu’on nomme aussi le Mauvais Génie, y faisait ses quatre cents coups, et les hommes étaient très malheureux.
Ils avaient beau adresser suppliques sur suppliques au Roi des Génies, aucun adoucissement n’était apporté à leurs maux.
Et ils se désespéraient, sans se douter que leur protecteur était sourd à leurs supplications, tout simplement parce que le Bon Génie, celui de ses ministres qui était chargé de recevoir leurs plaintes et de les lui transmettre, négligeait de s’acquitter de ses fonctions.
Mais ils crièrent si fort, que leurs lamentations arrivèrent enfin aux oreilles du Roi.
Il manda aussitôt le coupable en sa présence.
« Malheureux, s’écria-t-il dès qu’il l’aperçut, c’est ainsi que tu as trahi ma confiance ! Tu seras puni comme tu le mérites. Je vais t’envoyer parmi les hommes pour que tu tâches de réparer le mal que tu as laissé commettre ; tu ne reviendras ici que lorsqu’ils auront retrouvé un peu de bonheur. »
Ayant ainsi parlé, il étendit la main droite. A ce geste, les nuées s’entr’ouvrirent avec fracas, et le Bon Génie fut précipité sur la Terre ; il tomba dans un petit village de la Suisse, appelé Rosendorf au moment où le jour se levait.
Pour redonner aux hommes le bonheur qu’ils avaient perdu, le Bon Génie devait entrer en lutte avec le Mauvais Génie, son éternel ennemi.
Aussi, comme un général qui vas se mettre en campagne, commença-t-il par passer la revue de ses forces.
Toute la puissance des Génies consiste, tous ceux qui ont lu les contes de fées le savent, dans des talismans qui leur permettent d’accomplir des actes extraordinaires.
Le Bon Génie voulut donc tout d’abord examiner ceux qu’il avait emportés.
Mais soudain, il se sentit défaillir : toutes les poches de ses vêtements explorées, il ne trouva pas un seul talisman ! Il s’attendait si peu, il est vrai, à venir sur la Terre, et surtout à y venir si précipitamment, qu’il n’avait point songé à s’en prémunir. Qu’allait-il faire maintenant, privé de son pouvoir surnaturel, contre un adversaire aussi redoutable ! C’était la défaite certaine et l’espoir de retourner dans son palais à jamais perdu.
Il en était là de ses tristes réflexions, lorsqu’une scène qui se passait à quelques pas de lui attira son attention. Un affreux bonhomme, qui sortait d’une maison voisine, poursuivit, en le rouant de coups, un enfant misérablement vêtu, qui s’enfuyait devant lui en pleurant à chaudes larmes.
Notre Génie, même sans talisman, ne pouvait être que bon.
« Holà, monsieur, fit-il en s’interposant et en repoussant le brutal avec rudesse, n’avez-vous point honte de battre ainsi ce pauvre petit ?
- De quoi vous mêlez-vous ? répondit insolemment le bonhomme… Je ne pourrais pas corriger ce vaurien que j’ai trouvé abandonné dans un fossé et que j’élève par charité ?...
- Oui, interrompit le malheureux enfant qui était venu se réfugier auprès du Bon Génie et qui, se sentant protégé, s’enhardissait, vous m’élevez en me faisant travailler nuit et jour à copier ces vilains grimoires avec lesquels vous faites pleurer les pauvres gens, si bien que je m’endors sur l’ouvrage et que vous me réveillez à coups de poing…
- Bon, bon, grommela le maître de l’enfant, tu as un protecteur pour l’instant, et tu en profites pour m’insulter… Je vous retrouverai tous les deux… »
Le bruit avait attiré quelques personnes. Mais, en voyant les causes de la dispute, toutes semblaient arrêtées par une sorte de crainte.
« Comment, fit le Bon Génie en s’adressant aux assistants, vous supportez qu’il se passe de pareilles choses dans votre village, et il faut que ce soit moi, un étranger…
- Il faut que vous soyez, en effet, un étranger pour oser vous attaquer à cet homme, murmura quelqu’un à l’oreille du Bon Génie : on dit qu’il a fait un pacte avec le Génie du Mal !
- Moi j’en suis sûr, poursuivit l’enfant qui se pressait toujours contre le Bon Génie et qui avait entendu. J’ai vu le Mauvais Génie à la maison, une nuit que je travaillais. C’était ce beau jeune homme à chevelure rouge qui est resté quelque temps dans le village. Il lui a proposé d’être son représentant à Rosendorf. Mon maître a accepté et, alors, le Mauvais Génie lui a remis une boîte de pilules magiques grâce auxquelles celui-ci peut obtenir tout ce qu’il veut… Oh ! fit soudain l’enfant, en se baissant et en ramassant un objet qu’il mit vivement dans sa poche…
- Qu’y a-t-il ? fit le Bon Génie.Octobre_001
- Rien ! répondit l’enfant. Allez à vos affaires, monsieur, vous ne pouvez rien pour moi (Ce n’est que trop vrai, songea le Bon Génie) ; d’ailleurs la colère de son maître est passée pour l’instant… et je cours travailler pour ne pas l’indisposer davantage. »
L’enfant rentra dans la maison où son maître l’avait précédé, les voisins se dispersèrent, et comme le Bon Génie n’avait plus rien à faire qu’à songer à sa triste position, il reprit le cours de ses pensées.
Soudain il se frappa le front.
« Il me semble, fit-il, que tout à l’heure l’enfant a parlé de Rosendorf ! Serait-ce ce village où je suis ? Mais, s’il en est ainsi, que je ne suis pas loin de la grotte où habite mon vieil ami, le sorcier Alcofribas. Je vais m’informer et m’y rendre ; je trouverai auprès de lui tout au moins un bon conseil. »
Lorsque le Bon Génie quitta Alcofribas, il était tout joyeux. Le sorcier lui avait, en effet, appris qu’il y avait, enfermé dans le donjon du château des Carpathes, en Styrie, un merveilleux trèfle à quatre feuilles, d’or, de diamants et de topazes. Ce trèfle était le talisman du bonheur éternel.
Il n’avait donc qu’à gagner la Styrie, à pénétrer dans le château et à enlever le trèfle.
« Mais si mon ennemi venait à avoir connaissance de ce secret ? avait demandé anxieusement le Bon Génie.
- Il ne saurait en tirer profit, avait répondu le sorcier. Toute sa puissance ne lui serait utile qu’à t’empêcher d’arriver au château des Carpathes ; quant au talisman, défense lui est faite par les Destins d’y porter la main, sous peine de perdre son pouvoir.
- L’avis est bon, avait murmuré le Méchant Génie… qui assistait à l’entretien sous les traits du domestique d’Alcofribas, après avoir fait disparaître celui-ci comme un prestidigitateur escamote une muscade. A nous deux, Bon Génie, tu n’es pas encore au château des Carpathes. »
- En effet, à peine le Bon Génie eut-il mis le pied hors de la grotte du sorcier, qu’un effroyable cyclone l’enveloppa et qu’il fut enlevé comme un brin de paille.
Puis, entraîné par la tempête, il partit comme une flèche sur les ailes du vent.
Quelle course fantastique ! Il voyait comme à travers un nuage les villes, les villages, les campagnes s’enfuir sous lui. Et le vent soufflait toujours, et des pays toujours nouveaux se succédaient sous ses yeux, sans trêve ni répit.
Cependant la tempête parut se calmer. Le Bon Génie senti, en effet, que sa course diminuait de vitesse ; le vent faiblit peu à peu, et, mollement balancé, il atterrit enfin sans incident.
Où était-il ? Il lui eût été bien difficile de le dire, car il faisait encore nuit, et d’ailleurs il n’était jamais venu sur Octobre_003la terre. Tout ce dont il pouvait se rendre compte, c’est qu’il se trouvait sur le toit d’une maison.
Bientôt cependant le jour commença à paraître. Déjà, dans la clarté naissante, de nombreux et magnifiques monuments se détachaient sur le ciel.
« C’est sûrement la capitale de quelque grand pays ! s’exclama le Bon Génie.
C’est Paris ! répliqua un petit ramoneur en sortant d’une cheminée. Mais Paris n’est pas le château des Carpathes, et il faut s’y rendre sans plus tarder.
- Qui es-tu donc pour me parler ainsi ? interrogea avec surprise notre voyageur aérien.
- Ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis Fine-Mouche, le petit enfant que vous avez sauvé des brutalités de son maître, à Rosendorf… N’essayez pas de comprendre comment je suis ici, je vais vous le dire. Vous savez que mon maître possédait une boîte de pilules du Diable. Sans doute, lorsque, vous l’avez bousculé, est-elle tombée de sa poche ; moi, je l’ai ramassée et, grâce au pouvoir magique des pilules, je vous ai suivi partout dès le jour. J’étais, invisible, dans la grotte d’Alcofribas ; me voici aujourd’hui à Paris avec vous, prêt à vous aider avec une troupe de petits garçons qui ont bien voulu se joindre à moi, et que je vais vous montrer… Pi-houït ! » fit-il.
- A cet appel, d’innombrables petits ramoneurs sortirent de toutes les cheminées.
« Nous voilà tous au poste. Mais il ne s’agit pas de cela. Il faut partir. Tenez, grâce à mes pilules, je vais faire avancer le progrès d’un siècle pour aller plus vite. A moi, la locomotion aérienne ! »
En disant ces mots, Fine-Mouche lança une pilule dans les airs. Aussitôt une multitude de ballons dirigeables apparurent, et l’un d’eux vit s’arrêter devant le Bon Génie.
« Embarquons ! embarquons ! cria gaiement Fine-Mouche : en route pour la Styrie ! Et songez que partout où vous serez, mes amis et moi nous serons ! »
Le Bon Génie monte dans la nacelle ; le dirigeable s’ébranle, il part, il est parti, et bientôt il se perd à l’horizon.
Le ballon filait à toute vitesse ; il marcha toute la journée et, dans peu de temps, si rien de fâcheux n’arrivait, il était certain qu’il aborderait dans le royaume de Styrie… Mais le Mauvais Génie veillait… Un accident survint ; il fallut s’arrêter en route et passer la  nuit dans une auberge isolée.
Maintenant le Bon Génie, harassé par toutes ces émotions, dort d’un sommeil profond. Tout est calme dans l’auberge. Soudain une gerbe de flammes monte de la toiture, et en un clin d’œil toute la maison prend feu ; surpris dans leur sommeil, les voyageurs vont périr et parmi eux le Bon Génie. Le Génie du Mal, qui a allumé cet incendie, y compte bien : qui viendrait au secours des malheureux dans ce pays presque désert… Qui ? Mais Fine-Mouche et sa troupe d’enfants. Toujours à l’aide des pilules du Mauvais Génie, il dévorent l’espace et se portent en un instant à tous les endroits où le Bon Génie est en danger. Nous les avons vu ramoneurs, les voici pompiers maintenant, et sous les torrents d’eau que déversent leurs petites pompes à vapeur, l’incendie s’éteint et le Bon Génie sort sain et sauf de la maison…Octobre_004
Il fallait une revanche au Génie du Mal. Il crut bien l’avoir trouvée, lorsque le Bon Génie arriva enfin sous les murailles du château des Carpathes.
Son ennemi l’y avait précédé et se trouvait dans la place en qualité de commandant de la garnison. Il s’était substitué au véritable commandant qu’il avait envoyé rejoindre le domestique d’Alcofribas.
Vous pouvez croire qu’il n’avait pas perdu de temps et qu’il avait organisé supérieurement la défense. Puis il avait persuadé à la reine de Styrie, qui habitait le château, que des conspirateurs en voulaient à son existence, et qu’il fallait se défier de tous les étranges qui se présenteraient et ne pas les recevoir.
Aussi, lorsque le Bon Génie se montra à la poterne, trouva-t-il la porte close. Que faire ? Pouvait-il à lui seul enlever la position, sans armes, sans talisman !
Assis sur un quartier de roc, il songeait à sa puissance perdue et à tout le mal que, pendant son inaction forcée, le Mauvais Génie continuait à faire dans ce monde.
« Ah ! dit-il soudain, si Fine-Mouche était là !
- Présent ! fit une voix ; qu’y a-t-il pour votre service ? »
Fine-Mouche, costumé en colonel de grenadiers, était à ces côtés.
« Il y a, répondit le Bon Génie, qu’il faut prendre le château d’assaut, et que j’e n’ai pas de soldats !
- Voilà des soldats ! » répliqua Fine-Mouche en jetant à terre une de ses fameuses pilules magiques.
Aussitôt, en effet, sortent on ne sait d’où une multitude de petits soldats armés de pied en cap. Fine-Mouche se met à leur tête.
« En avant ! » s’écrie-t-il, l’épée haute.
Tous ses petits camarades, car on se doute bien que ce sont eux, se précipitent sur ses pas. A l’assaut ! la fusillade éclate, les canons tonnent, mais le Génie du Mal se défend pied à pied, la place résiste, les murailles ne se laissent pas entamer.
Alors Fine-Mouche prend encore une des pilules : c’est la dernière, celle qu’il a réservée pour l’effort final ; il la lance avec violence contre les murs du château. L’effet est immédiat ; les pierres se désagrègent, les quartiers de roc s’effritent ; c’est la victoire !
Le Génie du Mal enfin vaincu, et vaincu par ses propres armes, puisque ce sont ses pilules qui ont causé sa déroute, se dérobe dans un nuage de fumée, et le Bon Génie, dont la victoire est la récompense de la bonne action qu’il accomplit naguère en secourant Fine-Mouche, court vers le donjon où est enfermé le trèfle à quatre feuilles, grâce auquel il va pouvoir redonner à la terre un peu de bonheur et de tranquillité.


A. FABRE

 

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28 septembre 2011

L'ânier, son fils et les ânes

Un ânier du Caire possédait une vingtaine d’ânes et autant d’esclaves, qu’il employait à conduire les ânes. Il jouissait d’une grande popularité dans la ville à cause de sa jolie figure, de la propreté et des bonnes manières de ces ânes. Il n’y avait pas de bonne partie de campagne sans les ânes de Sidi, et il fallait se faire inscrire longtemps à l’avance pour être sûr de les avoir. Aussi l’ânier faisait-il rapidement fortune, et il eût été heureux sans son coquin de fils.
Ahmed ben Sidi, avait deux grands défauts : il était sot et méchant ; tous les jours son père se voyait obligé de le corriger pour quelque méfait ou quelque bêtise ; il prenait alors la houssine qui lui servait à dresser les ânes et qui servait aussi pour faire entrer dans la dure cervelle d’Ahmed quelques grains de bon sens et de raison. Il ne manquait pas aussi de citer en exemple un de ses ânes, le doyen de la troupe, un âne aussi remarquable par son intelligence que par sa conduite exemplaire. Cela humiliait beaucoup Ahmed ben Sidi, qui ne pouvait souffrir qu’on lui donnât pour modèle à suivre un quadrupède, et qu’on crût lui faire beaucoup d’honneur en lui disant qu’il n’était pas même capable de faire des âneries, j’entends des âneries comme celles qu’exécutait avec tant d’adresses et de talent le doyen des ânes de la troupe.
Cet âne, à raison de ses rares qualités, avait reçu le nom de Suleyman, c’est-à-dire Salomon, qui est pour les Orientaux le type de la science et de la sagesse. Toutes les fois qu’on venait demander à Sidi sa troupe d’animaux pour transporter à la campagne une famille et ses provisions, il ajoutait :
- Mettez Suleyman à la tête de la caravane et rapportez-vous-en à lui. Ses camarades le regardent comme le chef, ils prennent leur alignement sur lui, et ils ne feraient pas une coudée de chemin de plus ou de moins que lui. Et soignez bien mon Suleyman.
L’on pense bien qu’Ahmed avait Suleyman en grippe, et qu’il cherchait de tous côtés l’occasion de le tourmenter. Suleyman était trop fin pour  ne pas s’en apercevoir et trop bon pour s’en plaindre, ce qui lui eût été facile, car il suppléait à la parole par les gestes et la physionomie.
Un jour le grand vizir calife envoya un esclave à Sidi pour le prévenir que le lendemain il eût à se tenir prêt avec ses ânes et leurs conducteurs et à se présenter à la porte du palais. Sidi en recevant cet ordre s’inclina jusqu’à terre devant l’envoyé de Sa Seigneurie, et promit d’être exact. Ensuite il se rendit à l’écurie, et veilla à ce que tout fût prêt pour envoyer les ânes au palais ; il prépara les selles, inspecta minutieusement les harnais, puis appelant son fils, il lui dit :
- Ahmed, tu sais que c’est toujours moi qui conduis les ânes, quand les grands seigneurs de la cour viennent me les demander ; ils me paient généreusement, et par-dessus le marché ils me font de magnifiques promesses. Aujourd’hui, je veux te donner l’occasion de mettre à profit leur bienveillance.
- Merci, papa, dit Ahmed avec empressement, car il avait entrevu le moyen de se venger de son ennemi, de Suleyman.
- Tu conduiras donc la troupe d’ânes, et j’espère que tu sauras te conduire de manière à attirer sur toi la bienveillance du grand vizir. La place de portier de son palais va devenir vacante, et peut-être pourrais-je la demander pour toi, alors ta fortune sera faite. Les vizirs passent et les portiers restent.
Ahmed, au lieu de penser à sa fortune et à la place de portier, se remit à penser à sa vengeance. Dès que son père se fut éloigné, il alla chez le sorcier, et lui demanda une drogue malfaisante qui produirait des accès de fureur et des convulsions. Le lendemain il la mêla adroitement à l’avoine de Suleyman, qui avala cette drogue sans se douter de rien, tout Suleyman qu’il était.
Le vizir le trouva si beau qu’il le voulut monter. Pendant les premières heures de la promenade, tout se passa bien, car la drogue ne faisait effet que lentement. Tout à coup, au moment où Suleyman, chargé de son précieux fardeau, passait près d’un canal, sa tête se troubla, sa cervelle s’alluma, et tendant comme un ressort ses jarrets vigoureux, il lança le vizir la tête la première dans le canal.
Heureusement, le fond était capitonné d’une épaisse couche d’herbes et de vase, et le vizir ne se fit aucun mal ; il en fut quitte pour prendre un bain d’eau sale et en avaler plusieurs gorgées qui lui donnèrent un violent mal au cœur. S’étant dépêtré lui-même de cette fâcheuse situation, et étant remonté sur la berge, il cria d’une voix tonnante :
- Qu’on empoigne cet imbécile, qu’on l’attache solidement et qu’on lui donne cinquante coups de bâton sur la plante des pieds !
- Mais, seigneur, dit Ahmed, ce n’est pas moi, c’est l’âne qui vous a jeté à l’eau.
- Âne toi-même ! Dit le vizir encore plus furieux de cette sotte réponse. Est-ce que tu crois que je vais punir un âne pour la bêtise de son conducteur ? Si tu lui avais donné du foin au lieu d’avoine, il n’aurait pas eu cette crise. Qu’on se dépêche de traiter cet imbécile comme je l’ai commandé.
Il fallut bien qu’Ahmed se résignât. L’opération fut exécutée d’une manière si consciencieuse, que le jeune homme était incapable de se tenir sur ses pieds ; aussi dut-on le mettre en travers sur le dos de Suleyman, qui était redevenu tout à fait tranquille.
Puis, le vizir étant allé changer de costume, revint rejoindre le cortège, et prit un autre âne pendant que Suleyman rentrait chez son maître, rapportant Ahmed à moitié évanoui.
Quand il eut été pansé,, il raconta à son père ce qui lui était arrivé, en ayant soin de ne rien dire du tour qu’il avait voulu jouer. Mais son père le devina et lui dit :
- Tu auras donné à l’âne quelque plante malfaisante. Tu en es capable, et tu n’as pas volé le traitement qu’on t’a infligé. Heureusement, le vizir est un excellent homme, et sa colère en restera là, surtout quand je serai allé lui faire des excuses. Quant à la place de portier à laquelle je songeais pour toi, assurément il serait plus raisonnable de la demander pour Suleyman.

M. BERTAUT

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21 septembre 2011

La châtelaine aux 365 enfants - Légende du vieux Rhin

b_b_C'était en hiver, dans la dernière région un peu mouvementée, onduleuse et chargée de forêts, que le vieux père Rhin traverse avant de se lancer dans les terres basses de Hollande, où il s'attardera, se divisera et subdivisera en plusieurs bras , se croisant et s'entre-croisant ; le Waal, le Nider-Ryn, le Lets, le Rhin Tordu, la Vieille Coulée, la Coulée de la Potence, etc.
C'était en hiver et la neige tourbillonnait, recouvrant toutes choses, champs et forêts, villages aux toits frileusement serrés qui déroulaient de longues fumées dans le ciel noir ; en haut d'un dernier mamelon baigné par le fleuve, le burg s'élevait, noir et farouche sous la couche blanche qui dessinait la ligne de ses crénelages et les pointus de ses tours, des ses tourelles et de son gros donjon carré.
Le châtelain de ce burg avait gagné dans les batailles une renommée de rude chevalier, corps, tête et bras de fer, durs à tous et à lui-même. Il n'était pourtant qu'un petit garçon timide devant madame son épouse, châtelaine impérieuse et hautaine, qu'un chagrin rongeait au fond de son burg et qui devenait d'un caractère de plus en plus difficile, les années passant, en se voyant seule dans la grande salle peinturlurée des armoiries de la famille et des alliances, sans le moindre enfantelet à qui sourire aujourd'hui, et à qui transmettre plus tard le burg, les vassaux et les terres et les lions de l'écusson.
Son âme en sombrait dans l'amertume et le rude chevalier eût, pour s'étourdir, souhaité guerres et batailles perpétuelles.
Voilà qu'en ces jours de frimas et de neige où la triste humeur des châtelains s'assombrissait encore, une malheureuse bohémienne assez légèrement vêtue de haillons multicolores vint frapper à la porte du castel. Elle serrait dans ses bras un enfant bleu de froid et en traînait un autre par la main, une lamentable petite fille à peine couverte de quelques lambeaux de toile.
Les gens du burg, touchés de sa détresse, laissèrent la bohémienne entrer dans la première cour, et sans doute lui auraient-il donné place devant le feu des cuisines et quelque pitance pour réconforter la pauvre affamée, mais la châtelaine aperçut les enfants et son sourcil se fronça.gitane
"Que vient faire ici cette vagabonde ? demanda-t-elle sévèrement ; et qui lui a permis d'entrer ?
Personne parmi les gens du château n'osa répondre.
"Dehors !" cria la dame.
La bohémienne joignit les mains, la petite fille tomba à genoux dans la neige.
"Pitié, noble dame ! dit la bohémienne ; voyez, j'ai de pauvres enfants que l'hiver va tuer si vous nous chassez ! C'est miracle que nous ayons pu nous tirer de la neige et venir jusqu'ici...
- Ah ! tu as des enfants, toi ! Voyez-vous cela, justice du ciel ! Les vagabondes et les traîne-misère sans pain ni foyer auront bientôt autant d'enfants qu'il y a de jours dans la semaine alors que les châtelaines n'ont pas même un héritier pour leurs terres et châteaux ! Allons, hors d'ici, mendiante, et vite ! Qu'on lâche les chiens sur elle si elle ne veut pas déguerpir !"
Le burgrave était arrivé aux éclats de voix. Seul, il eût pitié de la malheureuse détresse, mais devant la colère de la châtelaine, il plia lâchement et sourit même.
Aux hurlements des chiens que l'on détachait, la bohémienne se releva :
"Châtelaine sans coeur ! s'écria-t-elle en fuyant vers la porte, vers la plaine blanche et la mort sans doute, châtelaine sans âme ! Le ciel est injuste, dis-tu ?... Ah ! tu n'as pas d'enfants... Eh bien, je suis meilleure que toi, voici mon souhait : Veuille le ciel t'en donner bientôt des enfants, oui, tout autant qu'il y a de jours dans l'année !"
Les chiens bondissaient, la bohémienne, traînant ses deux petits, se perdit dans la brume et la neige...
Des mois ont passé, les beaux jours sont revenus. Qu'est devenue la bohémienne ? C'est le secret de Dieu et quelque ravin de la forêt, peut-être. Au burg, tout est à la joie, le burgrave attend un héritier. Ce n'est pas trop tôt. La châtelaine se montre presque douce avec ses serviteurs ; le burgrave rêve d'un vaillant garçon qui endosserait un jour sa vieille armure et brandirait son épée dans les batailles.
Le jour tant attendu est venu. Les mères et les matrones sont là. Enfin ! C'est un garçon, un superbe garçon !... La cloche du donjon sonne à toute volée et porte l'allégresse au loin. Celles des églises d'alentour répondent.
Le burgrave contemple joyeusement son héritier. Les matrones l'appellent, il y en a un autre... Deux jumeaux, quelle bénédiction ! Mais les femmes lui campent vivement les jumeaux sur les genoux. Encore un autre ? Oui ! L'avenir de la maison est bien assuré !...
Cela fait trois... Non, par Saint Nicolas, patron des petits enfants ! En voici un quatrième... un cinquième... un sixième...
bebeLe sourire du burgrave tourne à la grimace. Sept ! Huit ! Neuf !... Dix ! Onze ! Quinze ! Seize, vingt !... Trente, trente-cinq ! Soixante !
Les chambres sont pleines et débordent ; de tous côtés, dans le château, on se presse, on se bouscule et l'on fuit. Il n'y a pas à douter, la châtelaine est ensorcelée ! Matrones et médecins y renoncent et veulent se sauver. Le burgrave s'en prend à eux ; de fureur, il en étrangle un ou deux.
Et l'homme du donjon, effaré, se pend à la cloche et sonne le tocsin maintenant.
Les gens du village se demandent la cause de cette alarme. Est-ce une attaque ? Faut-il s'armer ? Est-ce le feu ?... Mais les soudards qui gardent le castel dévalent par la grande porte ou la poterne, et se sauvent en levant les bras au ciel.
Seule, dans le burg, une des chambrières de la châtelaine a gardé son sang-froid. Elles s'est tout à coup rappelé la bohémienne et elle compte : 150, 160, 200, 250, 300, 320...
"Le compte y sera, madame, 365, tout autant qu'il y a de jours dans l'année : la malheureuse bohémienne que vous avez repoussée et jetée à la mort l'avait dit !"
Et le compte y fut. La dame a succombé, étouffée par la fureur ; le burgrave, devenu subitement fou, saute à cheval, hurlant d'effroi, et se lance dans la campagne, droit au fleuve, et sans hésiter, du haut d'un rocher, il plonge dans le Rhin...

Voilà l'histoire. Malgré cette surabondance d'héritiers, le burg est si bien tombé en ruines que l'on ne connaît plus exactement sa place, et qu'on hésite entre quelques-uns des donjons écroulés qui couronnent les dernières collines à l'horizon du Rhin, entre Dusseldorf et Clèves où parut le Chevalier du Cygne...

A. ROBIDA

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19 septembre 2011

Le coq et le renard - Petite fable ancienne

renardLe renard, comme on sait, a une grande réputation de malice, et il la mérite. Mais cela ne l'empêche pas quelquefois d'être attrapé tout comme les autres.
Voici une aventure où il fut dupé par un jeune coq, qui sut, non sans peine, se tirer des pattes du méchant animal.
Le renard avait rencontré ce coq sur le bord de la route, et le coq, tout jeunet n'ayant encore jamais vu de renard, se laissa aller à faire la conversation.
Maître renard mit l'entretien sur les plus beaux tours que peuvent jouer les animaux.
Le coq, vaniteux comme un petit débutant dans la vie qu'il était, soutint qu'il était capable de faire tous les tours possibles.
"Oh ! réplique le renard, je parie bien que tu ne saurais pas faire ceux de mon grand-père.
- Allons donc ! dit le coq. Qu'est-ce qu'il faisait donc de si malin ?
- Eh bien d'abord, il fermait les yeux et poussait un cri si aigu, si sonore, qu'on en avait les oreilles déchirées.
- Tu tombes mal, dit le jeune coq. Écoute moi cela."
Et il ferma les yeux, puis il commença un coquerico de toute la force de ses poumons. Mais le renard ne guettait que ce moment dont il profita pour saisir l'imprudent chanteur par le cou à pleine gueule ; et il le tenait ferme, puis il emporta avec lui le naïf volatile plus mort que vif.coq
En chemin, ils rencontrèrent le fermier, maître du coq qui se mit à faire la chasse au renard en criant : "Misérable ! veux-tu bien me rendre ce coq qui m'appartient !" Et il se mit à courir si fort que le renard craignit d'être attrapé.
Bien que serré par le cou, le coq parvint à dire au renard : "Écoute, tu n'as qu'un moyen de te sauver, c'est de dire que je suis à toi et non à lui, et s'il m'interroge, je dirai que tu as raison."
Le renard s'empressa de suivre ce bon conseil : "Ce coq est à moi !" s'écra-t-il, et il va te le dire lui-même que je ne mens pas."
Mais le petit coq, à qui la ruse était venue vite dans le danger, avait déjà pris sa volée avant que le renard eût fini son discours.

Arsène ALEXANDRE

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