05 juillet 2009
BONNES VACANCES

18 juin 2009
Si je vous fais plaisir...

16 juin 2009
Le costume d'Arlequin
Aux environs de Venise, cette belle cité qu'on a si justement appelée la reine de l'Adriatique, vivait, il y a plusieurs siècles, un écolier modèle, qui se nommait Arlequin.
Il était l'orgueil de ses parents et donnait l'exemple à ses camarades par sa bonne tenue et son excellente conduite. Il avait toujours les meilleurs places dans toutes les compositions, et les premiers prix dans les concours. Personne ne songeait à en être jaloux, parce que le brillant élève demeurait modeste au milieu de ses succès, autant qu'il se montrait obligeant pour chacun.
L'usage alors était de donner un vêtement neuf à tous les enfants, à l'occasion du Carnaval, cette fête joyeuse par excellence, qui est, à Venise, particulièrement brillante.
Les écoliers attendaient ce jour avec impatience pour réaliser les petits rêves de vanité qu'ils avaient pu caresser pendant toute une année. On était fier de parler à l'avance de ce costume nouveau, et d'en discuter la forme et la couleur avec ses camarades.
Seul, quand ses camarades s'entretenaient de tous ces heureux projets, Arlequin gardait le silence.
A la fin, un de ses amis, étonné de ce mutisme, lui demanda :
"Et toi, Arlequin, tu ne nous dis pas quelle sera la couleur de ton habit !
- Moi, répondit l'enfant simplement, je n'en aurai pas cette année ; nous ne sommes pas assez riches, et mes parents trouvent que cela coûterait trop cher.
- Ah ! pauvre Arlequin !" s'écria l'écolier.
Aussitôt, il lui vint une généreuse idée qu'il s'empressa de communiquer à tous ses petits compagnons, à l'insu d'Arlequin.
"Ne trouvez-vous pas, dit-il, que ce serait triste pour nous si, dans cette belle fête du Carnaval, nous voyions notre meilleur camarade se tenir à l'écart et ne pas prendre part à nos jeux, sous le prétexte qu'il n'a pas d'habit ?"
Tous furent de son avis.
"Eh bien ! continua le jeune garçon, je propose que chacun prenne un morceau au costume qu'on doit lui faire, pour l'apporter à Arlequin. Il aura ainsi ce qu'il faut pour qu'on lui en confectionne un.
- Oui ! Oui !" s'écrièrent tous les petits Vénitiens. Le projet était accepté.
Le lendemain, tous les écoliers arrivaient, rayonnants de bonheur, présenter leur offrande à Arlequin.
Or on sait que dans les pays du chaud soleil, on aime non seulement les étoffes légères, mais aussi les couleurs voyantes. Le peuple de Venise ne faisait pas exception à cette règle ; mais les écoliers, agissant dans tout l'élan de leur coeur, n'avaient pas songé à cette diversité de nuances. Qu'on juge de leur confusion en voyant combien tous ces morceaux dissemblables rendaient leur cadeau bizarre.
Arlequin touché jusqu'aux larmes du sentiments qui les avait guidés, et devinant leur embarras s'écria :
"Rassurez-vous, mes bons camarades, aucun présent n'aurai pu me faire un plus vif plaisir. Vous vous chagrinez du nombre des pièces qui formeront mon costume, et je trouve, moi, que plus il en contiendra, plus il devra m'être précieux, puisque chacune d'elles me représentera un ami."
En effet, le jour du mardi gras, Arlequin endossa avec un bonheur sans pareil ce vêtement bariolé, qui fut compété par un chapeau de feutre gris, orné d'une queue de lapin.
Alors, armé d'un sabre de bois, et le visage couvert d'un masque noir, il parcourut les rues de la ville, en sautant et en dansant, laissant déborder sa joie par toutes sortes de gentillesses et d'aimables saillies, dont il gratifiait tous ceux qu'il rencontrait.
Aucun déguisement ne recouvrit jamais un coeur plus joyeux que celui-là.
En est-il beaucoup, parmi les imitateurs d'Arlequin, qui savent au moins quel trait d'amitié touchante à perpétué la bigarrure de son costume ?
Marie de GRAND MAISON
10 juin 2009
La maladie de Madame Chatte
Un soir, dans le grenier très noir, derrière les caisses garnies de paille où le peuple des souris et des rats avait élu domicile, une grande nouvelle se répandit : Mme Chatte était malade !
Mme Chatte, c'était une belle minette, que l'on voyait se glisser le soir sur les gouttières, et qui, à pas menus, venait sans bruit, parfois rôder dans le grenier.
Mme Chatte, c'était la gardienne du garde-manger, rempli de choses succulentes. Mme Chatte, c'était l'ogresse des souris, qui, d'un coup de sa patte agile, vous les saisissait au passage, et d'un coup de dent les croquait, avant que les petites bêtes grignotantes eussent pu seulement faire : "Cuic !"
Aussi, lorsqu'on sut que Mme Chatte était malade, on porta en triomphe M. Raton qui avait apporté la bonne nouvelle.
"Oui, dit M. Raton, la cuisinière l'a mise dans un panier, et l'a portée chez le vétérinaire, qui est le médecin des chats. Je vis la chose, caché sur le buffet.
- Elle va peut-être mourir, dit Mme Raton. Je propose de fêter ce beau jour, en donnant un bal à la cuisine, quand tout le monde sera couché."
La proposition fut acclamée, et, quand minuit sonna, on aurait pu voir toutes les souris et tous les rats qui, trottinant sur la rampe de l'escalier, se faufilaient jusqu'à la cuisine.
Ah ! quelle belle surprise, mes amis ! Il y avait là des noix délicieuses, des biscuits bien sucrés, du lard rance exquis, un fromage de Hollande entier, que sais-je !
On commença par bien manger. Puis on dansa. Puis, comme la danse ouvre l'appétit, on recommença à manger. Puis, comme la danse active la digestion, on dansa de nouveau. Ainsi ce fut une belle fête.
Mais le matin, à force de manger, de danser, de manger encore, et de danser toujours, rats et souris se trouvèrent si fatigués, que sans force pour remonter chez eux, ils s'endormirent dans tous les coins de la
cuisine.
Or, la maladie de Mme Chatte n'était pas très grave : elle avait simplement une arête dans le gosier. Le vétérinaire lui fit prendre du sirop d'épicéa, et, le matin il la renvoya chez elle par un commissionnaire, tout à fait guérie.
Personne n'étant réveillé dans la maison, le commissionnaire glissa Mme Chatte par le soupirail de la cave et s'en alla. Mme Chatte fit un brin de toilette et monta tranquillement vers la cuisine, pour boire un peu de lait. Et elle entra.
Ah ! mes enfants, ce ne fut pas long. Quand elle vit tout le peuple souris endormi, un coup de patte ici, un coup de griffe là, en trois minutes la place fut nette. Seuls M. et Mme Raton, qui connaissaient une cachette, purent échapper au massacre.
"Ecoutez-moi bien, disaient-ils plus tard à leurs petits-fils, en leur racontant ce terrible drame : si l'on vous dit que le chat est malade, n'en croyez rien. Si l'on vous dit qu'il est mort, tenez-vous sur vos gardes. Si l'on vous dit qu'il est enterré, méfiez-vous encore."
M. et Mme Raton avaient raison ; mais les jeunes ne profitent jamais de l'expérience de leurs aînés, et les petites souris imprudentes continuent à se faire croquer par les chats.
04 juin 2009
Le ruban de la fée Ginette
Lucette avait les yeux bleus, les cheveux dorés, et elle était toute mignonne, malgré ses pauvres habits étriqués et usés. Tout le jour, bien qu'elle n'eût que dix ans, elle travaillait avec son père dans la forêt, ramassant du bois mort, faisant de petits tas de branchettes menues ; puis, le soir, quand on rentrait dans la cabane, elle faisait cuire les légumes du maigre repas, rangeait les outils du bûcheron, et s'endormait sur sa couchette, si peu douce et si peu moelleuse, un sourire aux lèvres.
Lucette chantait dès son réveil, et pourtant sa vie était dure. Elle était la sixième enfant d'une famille de pauvres bûcherons. L'hiver, le froid entrait dans la hutte mal close, et jamais on n'eût connu là une heure joyeuse sans la bonne fée Ginette.
Ginette aimait ces malheureux ; souvent, elle s'arrêtait chez eux, laissait une pièce d'argent, guérissait un des petits malades, donnait quelque chaud vêtement.
"Je veillerai sur cette petite, avait dit la bonne fée, lorsque la sixième enfant était née. Appelez-la Lucette ; ce sera ma protégée, j'en prendrai soin."
Et la petite avait grandi, gaie et mignonne.
Mais, un jour, Lucette suivit son père en ville. Là, elle rencontra des enfants mieux vêtus ; elle aperçut mille merveilles ignorées, de beaux jouets qu'elle n'aurait jamais, des friandises auxquelles elle ne pourrait jamais goûter ; elle revint toute songeuse.
Le lendemain, en faisant ses fagots, elle pensait à ce qu'elle avait entrevu un instant. Elle s'assit, découragée ; ses mains étaient bleuies de froid, et elle sentait aussi comme une sensation de froid dans son petit coeur.
Une grosse larme roula sur sa joue.
Ginette arriva.
"Qu'as-tu ?
- J'ai froid ; mes mains sont tout engourdies.
- Console-toi. Je vais faire lever, pour te réchauffer, un doux rayon de soleil.
- J'ai faim...
- Regarde, tout près, sur le buisson, ce fruit doré. Prends, c'est pour toi..."
Lucette remercia, mais ses larmes coulaient toujours.
"Pourquoi as-tu tant de chagrin, ce matin ?
- Je pense aux enfants que j'ai rencontrés hier à la ville. Ils ont de beaux habits, ils mangent des friandises. Ils sont heureux parce qu'ils ont tout ce qu'ils veulent.
- Mais, Lucette, je ne te laisse pas souffrir. Je viens dès que tu m'appelles, je te donne des fruits savoureux, des vêtements pour te préserver du froid. Regarde ces fleurs, écoute ces oiseaux, n'est-ce pas mieux que les jouets des enfants riches ?"
Lucette n'étaient pas convaincue.
"Tu n'es plus content de ton humble sort, tu voudrais plus de fortune, plus de plaisirs ?..."
Ginette coupa un bout du ruban bleu de sa baguette et le noua autour du cou de la petite fille.
"Tiens, Lucette, garde ce taliman. Désormais, tous tes désirs seront sur-le-champ réalisés, tu auras des richesses et des joies tant que tu en voudras. Mais prends garde ! Sois prudente en te faisant ta part de bonheur, n'épuise pas trop vite la mesure qui t'est destinée. Quand tu voudras quelque chose, aussiôt tu l'auras, mais en même temps, le ruban bleu s'usera, diminuera petit à petit, et un jour pourrait venir où tu ne l'aurais plus. Ton privilège, alors, serait fini.
- Mais, douce fée, ne vous verrai-je plus ?
- Une seule fois, quand ton ruban sera petit, petit, à peine perceptible, quand il sera si usé qu'il ne restera
plus qu'un souhait à faire, je viendrai te donner un dernier conseil. Adieu, petite Lucette..."
Lucette voulut remercier, Ginette avait disparu.
Ravie, n'osant croire à son bonheur, la fillette s'en retourna vers sa cabane, et, vit, elle désira une belle robe.
"Qui est cette belle demoiselle ?" demandaient ses petits frères en la voyant venir dans le chemin.
Et, tandis qu'ils reconnaissaient Lucette, eux aussi se trouvèrent vêtus d'habits somptueux, et aussi le père, et aussi la mère. Lucette ne se possédait pas de joie, surtout quand un beau château remplaça la misérable hutte, que des laquais chamarrés l'entourèrent, et que tous se trouvèrent réunis autour d'une table chargée de mets recherchés, de bonbons, de crèmes et de sucreries.
Lucette, cependant, se lassa de jouer sans fin et de croquer sans cesse des friandise ; ayant vu passer, dans un beau carosse, une belle jeune fille et un jeune prince son fiancé :
"Je voudrais, pensa-t-elle, grandir vite, épouser un beau seigneur..."
Lucette eut aussitôt vingt ans, un riche marquis voisin la demanda en mariage. Ce furent des fêtes magnifiques. Elles finirent dans les larmes : le jeune seigneur dut partir pour guerroyer en lointain pays.
Lucette se désola pendant de longs mois d'être sans nouvelles ; puis, désespérée :
"Faisons le sacrifice d'un peu de notre vie, dit-elle. Peu importe si nous vieillissons, si j'use le temps, mais que cette affreuse guerre finisse, pour que mon époux revienne !"
Et voici que la guerre fut finie, mais le seigneur ne revint pas.
Il était mort là-bas, loin de sa patrie.
Alors, dans son noir chagrin, la princesse désolée, ne tenant plus à la vie, pensa qu'il vaudrait mieux être plus près de mourir ; elle était lasse de vivre, et aurait voulu que le temps courût, rapide, pour abréger ses jours.
Et son souhait se réalisa.
Ses cheveux sont blancs maintenant, sa tête tremble, et elle s'aperçoit que le petit ruban est si court, si ténu qu'elle ne peut plus le saisir de ses doigts tremblants ; ses yeux affaiblis distinguent à peine le mince fil azuré, et c'est tout de suite un regret qui monte à son coeur, un effroi vague qui l'étreint, et un appel suppliant vers sa douce protectrice.
Ginette est devant elle.
"Que désires-tu, Lucette ? Veux-tu d'autre or, d'autres châteaux somptueux, quelques années encore de
fêtes, de richesses ?... Veux-tu mourir, si tu souffres trop ?... Veux-tu..."?
Et, penchée vers elle, la fée, doucement, tout bas, tout bas, avec un bon sourire, murmure un conseil :
"Veux-tu retourner dans ta forêt ? Veux-tu redevenir la petite Lucette ?"
Un instant après, Lucette, revenue de son rêve d'opulence, courait encore, gaie et joyeuse, dans les sentiers fleuris.
Son rêve n'avait duré que quelques minutes ; les années de jeunesse, les années d'âge mûr, les années de vieillesse, elle les avaient vécues en quelques instants, et cela lui avait suffi pour comprendre qu'il ne faut pas envier le bonheur d'autrui, et que la vraie sagesse consiste à savoir toujours se contenter de la vie telle qu'elle se présente et de ce que l'on a.
M. REMOND
25 mai 2009
Haute comme trois pommes
Dans la jolie petite localité de Fouillis-les-RosesFouillis-les-Roses, habitait une petite fille qui avait un gros chagrin. Avait-elle perdu son papa ou sa maman ? Non, heureusement, tous deux vivaient et l'aimaient bien.
Etait-elle souvent grondée, punie ? Non plus, car elle était bonne, sage et appliquée. Avait-elle ce qu'on appelle un caractère malheureux, éloignant ses compagnes ? Pas du tout : douce comme un agneau. Elle était malade, infirme ? Allons donc ! Vive comme un oiseau, saine comme une fleur des champs !
Si étrange que cela puisse sembler, le grand chagrin de Colette Lebrun, consistait à être... haute comme trois pommes !
La première fois que la grande Léonie lui avait lancé cette parole méprisante, elle était devenue toute rouge. Des larmes étaient montées à ses yeux ; mais, si peu haute qu'on soit, on a son amour-propre, et Colette s'était mordu les lèvres très fort pour ne pas pleurer.
Voici comment la chose était venue : elles étaient cinq ou six petites filles dehors. Chacune disait son âge.
"Moi, j'ai sept ans et demi.
- Moi, huit.
- Moi, neuf ans et quatre mois, fit la grande Léonie, du haut de ses jambes d'échassier ; mais tout le monde me donne douze ans !
- Je suis plus vieille que toi, dit Colette en se redressant ; j'ai neuf ans et demi.
- Oh ! toi... tu ne comptes pas : tu es haute comme trois pommes."
Le mot fatal était lâché. Léonie ne l'avait pas inventé ; mais Colette l'entendait pour la première fois. L'impression fut frappante. Elle se senti blessé au vif, d'autant plus que toutes les autres se mettaient à rire bruyamment.
Cependant, il n'y avait rien de plus gentil que Colette, dans sa petite taille bien proportionnée, avec son doux et frais visage encadré de bouclette brunes et emmitouflé d'une capeline rouge.
Si Colette avait été impolie, elle aurait répondu à cette perche de Léonie : La mauvais herbe croît toujours !... Si elle avait été prétentieuse, elle aurait pu répliquer : Dans les petites boîtes, les bons onguents. Si, seulement, elle avait gardé un peu de présence d'esprit, elle aurait cité quelques exemples fameux, tels que le Petit Poucet, Tom Pouce, et autres personnages exigus et débrouillards qui viennent toujours à bout de berner les grands et les gros. Eh bien, Colette ne trouva rien... ou plutôt, comme cela arrive souvent, elle découvrit une foule de bonnes ripostes... le lendemain.
Cette Léonie Pitel, si fière de ses pattes de cigogne, n'était pas méchante, mais brouillonne, taquine, et elle avait la langue prompte, comme vous voyez. Puis il existait une certaine rivalité entre sa famille et celle de Colette : les Pitel étaient merciers-papetiersmerciers-papetiers ; les Lebrun, papetiers-mercierspapetiers-merciers ; ça ne faisait pas assez de différence.
Les Lebrun étaient les premiers en date dans la localité ; mais les Pitel leur en voulaient, précisément pour cela. Les deux boutiques, situées dans la même rue, à vingt mètres l'une de l'autre, se ressemblaient comme deux aiguilles à tricoter. Seulement, les parents de Léonie, qui étaient entreprenants, venaient d'ouvrir un "rayon de confiserie" sous les espèces de cigares de chocolat à un sou et de sucres d'orge aux couleurs excentriques ; c'était une provocation à laquelle les Lebrun avaient répondu en se livrant à la vente de timbres-poste pour collectionneurs !...
... Ce jour-là, juchée sur un tabouret, et toute à la joie de cette grandeur éphémère, Colette est en train de
préparer l'étalage ; elle s'en acquitte avec beaucoup de soin, dispose au milieu la grosse tête de marotte coiffée d'un bonnet de dentelle qui en est le plus bel ornement, et autour de cette figure rubiconde, toutes les fournitures justifiant ce double titre : "Papeterie-mercerie". Sur une ficelle, contre la porte vitrée, elle accroche des chansons vieilles et jaunes, les fameux petits cahiers enluminés qui annonce l'Histoire du Petit Chaperon Rouge ou les Mésaventures d'un Petit Curieux.
Puis, comme c'est jeudi, jour de congé, prenant son canevas, elle s'installe gravement derrière le comptoir, les pieds pendant très loin au-dessus de sol.
"Tu ne vas pas jouer, Colette ? demande sa mère qui vaque aux soins du ménage dans l'arrière-boutique.
- Non, maman ; j'aime mieux t'aider à recevoir les clients.
- Il en vient si peu ! Et puis je ne veux pas que tu restes ici. Ca n'est pas sain. Va t'amuser avec tes camarades."
Colette obéit sans répliquer. Elle n'a point parlé à sa mère de l'affront qu'elle a reçu, de peur de lui faire de la peine. C'est dommage ; Mme Lebrun l'aurait consolée, en lui montrant la vérité que son esprit d'enfant ne voit pas : à savoir que, petite ou grande, peu importe, et que c'est mal placer l'amour-propre que de le jucher sur des échasses !
Donc, Colette sort de la boutique, le coeur gros. Elle sait trop ce qui l'attend : du plus loin qu'elles l'aperçoivent, les mauvaises langues ont l'habitude de s'écrier :
"Tiens ! Voilà Trois-Pommes.
- A quoi jouons-nous ?
- A cache-cache.
- Qui va y être ?
- Ce sera Trois-Pommes, chuchote Léonie ; on la fera courir tant qu'on voudra, avec ses petites jambes !"
Pour la forme, elle compte vivement, effleurant la poitrine de ses compagnes et chantant d'une voix pointue :
"J'ai vu dans la lune
Trois petits lapins,
Qui mangeaient des prunes
Comme des p'tits coquins..."
Et elle triche pour que le sort désigne Colette. Celle-ci s'essouffle à leur poursuite, sans parvenir à les attraper...
La sueur perle à son front, les larmes à ses yeux... car elle entend leurs éclats de rire moqueurs. Il semble que sa petite taille rende tout permis envers elle.
Mais aujourd'hui, elle aperçoit, de loin, près du tablier noir et des longues jambes maigres de Léonie Pitel, un petit tablier bleu, deux petites jambes, allant à pas de caneton. Le coeur de Colette s'intéresse ; elle aime tout ce qui est plus faible qu'elle. Elle en oublie ses griefs.
"C'est son petit frèrre ?
- Oui, c'est Charlot ; on l'a ramené de nourrice, hier.
- Tu as de la chance !...
- Oh ! il m'adore !... C'est que je le gâte !... n'est-ce pas, mon chou ?"
En effet, Charlot ne quitte pas sa soeur ; il s'accroche à sa jupe. C'est flatteur, mais un peu gênant pour courir. Aussi ne tarde-t-elle pas à le laisser, en l'asseyant sur un tas de cailloux, et en l'informant que, s'il pleure, un homme tout noir viendra le chercher. Cela ne sert qu'à lui arracher des cris perçants.
"Qu'il est ennuyeux ! gémit Léonie. Dis-donc, Trois-pommes, garde-le un peu. Ca te va mieux qu'à moi !..."
Colette est tout heureuse de tenir dans la sienne cette menotte douce, d'être obligée de rapetisser encore ses pas menus pour les mesure à ceux de Charlot, de se sentir protectrice, maternelle... grande à son tour !... Si elle est "haute comme trois pommes", lui, alors, n'est haut que comme une petite pomme d'api !...
... Colette a dès lors trouvée sa voie : c'est à qui lui confiera le petit frère ou la soeurette aux jambes trop courtes ; toute l'école maternelle est sous sa garde, aux jours de congé ; elle domine de la tête sa troupe de poussins, comme une poulette de petite race. Bonté, douceur, ingénieuse gaieté, elle n'épargne rien pour se faire aimer... et tous ces petis l'adorent, la réclament, la suivent.
Or, par un joli jeudi de printemps, elle avait organisé, avec ses bébés, une ronde au beau milieu de la route ; c'était plaisir de voir toutes ces menottes liées les unes aux autres, tous ces tabliers bleus, blancs, roses, toutes ces petites têtes brunes ou blonde tournant dans le soleil d'avril.
Soudain la voix de Colette s'arrête brusquement... et la ronde se défait, la bande se disperse, comme une volée d'oisillons.
Quel monstre effrayant s'avance ? Les plus jeunes n'ont rien vu, même dans leurs cauchemars, qui ressemble à cette voiture fantastique. Comment va-t-elle si vite sans chevaux, dans un tourbillon de poussière !... Trois êtres extraordinaires, avec des yeux énormes, des habits velus - gens ou bêtes, on ne sait trop - sont assis sur le devant de cette voiture.
Mais voilà que des cris perçants s'élèvent... Le clan des grandes soeurs, parmi lesquelles est Léonie, et qui jouaient au Chat perché sur le bord du chemin, s'arrête glacé de frayeur.
Dans sa précipitation à protéger la retraite de tous ces petits, Colette en a laissé échapper un : Charlot, le plus insouciant, est resté au milieu de la route, bouche bée, regardant venir cette chose extraordinaire !...
Frrr !... Frrr !... Plus qu'une seconde... Charlot va être broyé sous les yeux des enfants immobiles, terrifiés.
Non !... une petite fille s'élance, le saisit par le bras, le repousse sur le bord du chemin. Il est temps : la voiture est sur elle !
Alors les petits voeint les bêtes étranges faire des efforts désespérés pour arrêter leur machine, et l'une d'elles - la plus mince - sautant à terre arrachant la gaze épaisse et les horribles lunettes qui la masquaient, se changer, comme dans un conte de fées, en une belle jeune fille.
"Oh ! la pauvre migonne ! la pauvre courageuse mignonne !" répète-t-elle en serrant dans ses bras le petit corps inanimé de Colette relevé sur la route.
Les enfants et, en tête, Léonie s'approchent tremblants. Colette ne bouge pas... Elle est pâle... pâle... et... chose horrible ! il y a du sang sur ses vêtements...
"Est-ce que... est-ce qu'elle est... morte ?... balbutie Léonie qui tremble de tous ces membres.
- Non... Je l'espère !... Non... son coeur bat... Je respire !... Tenez, reprend la demoiselle en se tournant vers ses frères, cela suffira pour me faire prendre l'automobile en aversion..."
Car les deux autres bêtes étranges se sont, elle aussi, transformées, non en Princes Charmants, mais en deux grands jeunes gens.
"Conduisez-nous chez elle, reprend la jeune fille ; nous n'allons pas l'abandonner ainsi ! Pauvre petite !... Elle est haute comme trois pommes, et elle vient de montrer le courage d'une vraie femme... Quel bonheur !... Elle ouvre les yeux !..."
En effet, Colette rouvre les paupières... juste pour entendre, une fois de plus, son sobriquet. Est-ce son état de faiblesse ? Est-ce la douce voix qui prononce ces mots avec émotion ?... Cette fois-là, ils ne lui causent pas de peine.
"C'est son frère, ce petit ? demande l'un des jeunes gens en montrant Charlot.
- Non... c'est le mien," murmure la grande Léonie, baissant la tête très bas !
La blessure de Colette n'était, heureusement, pas très grave.
Melle Germaine de Beauval, dont le père venait d'acheter une jolie propriété dans le pays, se fit un devoir de visiter et de soigner Colette jusqu'à son complet rétablissement ; elle tâcha, en la comblant de cadeaux, de la dédommager, ainsi que ses parents, du mal qu'elle avait causé involontairement, et resta toujours sa grande amie.
Le dévouement de la petite fille eut encore pour résultat de réconcilier les Lebrun, papetiers-merciers, avec les Pitel, merciers-papetiers. Ces derniers n'oublieront jamais qu'elle a sauvé la vie à Charlot. Quant à Léonie ; vous n'avez rencontré nulle part asperge montée plus humble devant trois pommes... ni fille plus attentive, plus douce, plus tendre qu'elle ne l'est devenue envers Colette !... Elle sait, maintenant, qu'un grand coeur peut loger dans un tout petit corps.
E. BEZANCON
21 mai 2009
Monsieur le Vent
Dès qu'il voit poindre aux branches les premiers bourgeons, et qu'apparaissent les premières fleurs blanches et roses des pommiers et des pêchers, M. le Vent se frotte les mains et prépare en cachette ses giboulées. Mars arrive, les giboulées sont prêtes... M. le Vent va s'amuser.
Il vient d'abord en sourdine étudier le terrain. A pas menus, il trottine par les carrefours et les ruelles. Les bonnes gens qui se sentent frôlés murmurent : "Il fait frisquet ce matin !" Les nez rougissent, les petites mains se fourrent dans les manchons, et M. le Vent sourit dans sa barbe et s'amuse à produire de petits tourbillons qui courent, alertes, sur le trottoir.
Mais soudain, vlin ! vlan ! les volets claquent contre les murs. Un gros monsieur s'affermit sur ses jambes et dit : "Bon ! voilà l'ouragan !" Et toutes les mains se cramponnent à tous les chapeaux.
Près d'un passant maigre, sur lequel glisse l'air, en sifflant, une dame énorme attaquée de tous les côtés voudrait bien retenir sa capote qui flotte, son boa qui s'envole, sa levrette que la tempête balance au bout d'une corde ! - Vlin ! vlan ! vlin !
Et M. Bob qui a justement choisi ce beau temps pour faire une promenade sur le boulevard avec son précepteur !
"C'est ça qui est une riche idée, n'est-ce pas, Monsieur ? Vous allez sûrement en profiter pour m'expliquer la fable du Chêne et du Roseau... Oh ! là là ! mon chapeau ! Monsieur ! Monsieur ! mon chapeau !... Le voilà dans l'égout !"
Vlan ! vlin ! Vlan ! Aux étalages c'est un cliquetis de vitres brisées.
"Mauvais temps pour monter la garde !" dit un fantassin qui rentre au quartier.
Le père Guépin, commis d'assurance, qui a promis d'aller dîner ce soir avec sa fille chez une vieille tant de Montrouge, s'est mis en route.
Ils se sont revêtus, lui de sa redingote neuve, elle de sa plus belle robe.
"Oh ! Papa, pourvu qu'il ne pleuve pas ! dit Mademoiselle.
- Je crois que j'ai bien fait tout de même, répond le père Guépin, de ne pas mettre mon chapeau haut de forme !
- Prends toujours ce "tuyau de poêle, en attendant !" gronde en passant M. le Vent qui lui fait descendre une cheminée sur la tête...
Vlan ! vlin ! vlan !
Un pot de fleurs dégringole du cinquième étage d'une maison.
Seul M. Loustic éprouve du plaisir à ces mésaventures. Il a enfoncé son chapeau jusqu'aux oreilles, boutonné son pardessus, relevé son col ; les mains dans ses poches, la canne au port d'armes, il se promène et rit en faisant des "mots".
La corbeille d'un patronnet bascule, son contenu tombe à terre, et le gamin crie à tous les échos :
"Mon gâteau ! mon gâteau qui est perdu !
- Aussi, remarque M. Loustic, quelle idée de sortir par ce temps-là avec un... vol-au-vent !"
Vlin ! vlan ! vlin !
Encore un couvre-chef qui s'enfuit !
"Cours donc après !" murmure M. le Vent, en envoyant le bonhomme décoiffé rouler dans le ruisseau.
Et tout cela se rencontre, se heurte, s'entrechoque, le passant maigre et la grosse dame, la levrette et le bouledogue, le fantassin, la famille Guépin, M. Loustic et le vol-au-vent, pendant que dans les serrures on entend comme un rire aigu et railleur !
M. le Vent s'amuse.
J. JACQUIN
12 mai 2009
Le Rossignol et la Belle-de-Nuit
Quel délicieux pays que le royaumes des Emeraudes ! Que de curieux voudraient le visiter ! Malheureusement le Temps, impitoyable destructeur, n'a pas plus respecté ses palais d'or et de pierres précieuses que la gloire et la prospérité d'empires plus vastes, dont les écoliers les moins sensibles au charme des études historiques connaissent tout au moins les noms.
Vers l'an 642 après NostamaldaNostamalda, législateur des Emeraudiens, une petite princesse naissait dans le palais royal. Les fées, pressées autour du berceau capitonné de satin, lui avaient prodigué tour à tour la bonté, l'esprit, la grâce, la beauté, quand la fée des Neiges, pâle et triste dans sa parure hivernale, déclara que la mignonne fillette mourrait si elle voyait une seule fois la lumière du soleil.
Désespérés, le roi et la rein voulurent éviter pour toujours à l'enfant la vu du beau ciel de son pays. Ils firent construire pour elle un palais immense, qui, d'après les documents relatant l'histoire de la princesse Zella (c'était son nom) fut considéré comme la 142e merveille du royaume des Emeraudes. Il n'avait pas de fenêtres, une porte d'or couverte de diamants permettait seule aux visiteurs et aux serviteurs l'accès de cette demeure étrange et féerique. Les salles étaient capitonnées de satin bleu, blanc ou rose semé de pierres précieuses aux feux changeants. Cent mille bougies, placées dans des candélabres d'or, y entretenaient constamment une brillante lumière. Toutes les ressources de l'industrie et de l'art avaient été employées pour distraire et charmer la royale recluse.
Amenée dans ce palais d'or sans que ses jolis yeux bleus aient vu l'azur du ciel ou suivi un blond rayon de soleil, Zella s'y trouvait heureuse. Elle y grandit, persuadée que les plafonds aux peintures délicates, les tentures aux couleurs riantes, devaient nécessairement borner ses regards, que la lumière factice illuminant sa demeure était seule qui existât.
Quand la jeune fille atteignit sa dix-huitième année une grande fête réunit dans l'immense salon blanc aux meubles d'émeraude, les rois les plus puissants, les princesses les plus belles et les plus élégantes, les seigneurs les plus aimables de son pays et des royaumes environnants.
La fée des Neiges avait présidé à la toilette de Zella et quand celle-ci parut, vêtue d'une robe bleue pâle pailletée d'aiguilles de givre brillantes comme des diamants finement taillés, un murmure d'admiration l'accueillit et un courtisan empressé la surnomma Belle-de-Nuit.
Un prince étranger nommé Rossignol, le seul sans doute à qui le seul sans doute à qui l'on eût négligé de raconter l'histoire mystérieuse de la jolie princesse, crut que le palais sans fenêtres était né d'un de ces caprices, et en dansant avec elle il dit en souriant :
- Gracieuse Zella, vous avez eu une heureuse idée en faisant construire cette demeure sans ouvertures, car, lorsqu'on peut contempler vos yeux, le ciel le plus bleu semblerait sombre, lorsqu'on peut admirer votre blonde et vaporeuse chevelure, les rayons du soleil ne sauraient charmer les regards.
Ces compliments laissèrent la jeune fille songeuse tout le reste du jour. Le ciel, le soleil étaient des choses inconnues pour elle et après avoir rêvé bien longtemps elle décida à tout tenter pour les voir.
Le lendemain, tout le monde reposait encore au palais d'Or quand Zella, trompant la vigilance de ses femmes, traversa les salles brillamment illuminées, ouvrit la porte et sorti. Les gardes, profondément endormis, n'avaient pas entendu ses pas légers et ele se trouvait dans les rues pavées de marbre, sans que personne soupçonnât cette promenade mortelle.
Habituée à la lumière éblouissante qui inondait ses appartements, la clarté indécise qui enveloppait la ville cette heure matinale l'étourdit d'abord, mais elle se remit bientôt et marcha à l'aventure. Elle était arrivée prés d'un petit bois, quand le voile, qui semblait couvrir tout d'une lueur bleuâtre, se déchira : dans le ciel azuré, le soleil, rouge comme un globe de feu, darda ses rayons brûlants. La jeune princesse, frappée à mort par cette chaleur ennemie, tomba sous les ombrages puissants, à la protéger. Une exclamation de douleur retenti près d'elle à ce moment. Le prince Rossignol venait d'apprendre la valeur de ses imprudentes paroles, quand, en se promenant dans la ville, il avait aperçut la jeune fille. Affolé de désespoir, il venait seulement de la rejoindre et ne savait comment réparer le malheur qu'il avait causé inconsciemment.
Soudain, la fée des Neiges, plus pâle que jamais, apparut devant lui. De sa baguette froide et brillante elle toucha Zella inanimée et les yeux bleus, les cheveux dorés, la longue robe blanche disparurent. La princesse des Emeraudes n'était plus qu'une jolie fleurette qui ferma aussitôt sa corolle. L'infortunée jeune fille n'était plus qu'une mignonne belle-de-nuit.
Le prince pleurait en appelant Zella. La fée comprit ses regards suppliants, elle eut pitié de sa douleur et, frappant son vêtement avec la baguette de glace, elle le transforma en un petit oiseau gris, au plumage bien humble, mais elle lui donna ce qui charme le plus dans l'oiseau et il devint le chantre mélodieux des belles nuits de printemps.
Aujourd'hui, les princesses les plus délicates peuvent supporter l'éclat des rayons du soleil, le royaume des Emeraudes n'est plus qu'un souvenir, la baguette des fées est brisée, mais le chant du rossignol n'a rien perdu de sa poésie et la belle-de-nuit est toujours fraîche et gracieuse.
Quand la nuit est venue, quand la nature s'est doucement endormie, que les étoiles d'or se sont allumées, une à une dans le ciel d'un bleu laiteux, que la lune verse sa lumière argentée sur les gazons de velours vert, un chant étrange, aux roulades tour à tour lentes, joyeuses ou tristes s'élève vers le ciel, troublant seul le silence mystérieux. Promeneur solitaire, tu supposes que ces notes sublimes où l'invisible musicien met toute son âme et tout son talent bercent seulement les rêves. Il n'en est rien. Regarde au pied de l'arbre où se tient le roi incontesté de ces nuits si calmes : une mignonne fleurette vient de s'ouvrir, la brise parfumée glisse plus légère, le chanteur ailé commence l'histoire de la malheureuse Zella et la belle-de-nuit écoute !
SAUVAGE
08 mai 2009
Histoire Merveilleuse de Gonfalindor et de Mirobolus
Le petit prince Chéri, après avoir essayé tous ses jouets sans parvenir à s'amuser, s'assit sur l'herbe et se mit à pleurer en s'écriant qu'il n'y avait pas sur la terre un enfant aussi malheureux que lui.
A quelques pas coulait la jolie petite rivière l'Eauclaire qui traversait le magnifique parc du château.
Contre la rive était attaché le petit bateau du prince Chéri. Tout à coup, celui-ci cessa de se lamenter ; il se redressa et se mit à transporter ses jouets, l'un après l'autre, dans le bateau qu'il détacha.
"Allez, dit-il, puisque vous ne savez pas m'amuser ; partez, je n'ai pas besoin de vous," et du pied il poussa le bateau, qui suivit le courant.
La petit prince Chéri ne quitta pas le bateau des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu à un détour de la rivière. Alors, quand il vit que c'était fini, qu'il ne reverrait plus ni son bateau, ni ses deux chevaux mécaniques si rapides, ni ses polichinelles qui remuaient les yeux et avaient leurs bosses pleines de jouets, ni son cor de chasse qui faisait retentir le part et dont les notes éveillaient les échos, le capricieux enfant, se jetant à plat ventre sur l'herbe de la rive, se prit à pleurer amèrement.
En vérité, si le roi son père avait été témoin de cette scène, il aurait pensé qu'un pareil fou ne serait jamais capable de lui succéder et de gouverner sagement un grand royaume.
Lorsque Chéri releva la tête, il vit un petit homme tout habillé de vert pomme avec une petite épée aux côtés ; ce petit homme le regardait d'un air à la foi bon et malicieux.
Quand Chéri se fut relevé, le petit homme vert lui demanda pourquoi il avait pleuré. Chéri, au lieu de répondre : "Cela ne vous regarde pas", comme il avait l'habitude de le faire quand il était de méchante humeur, raconta tout ce qu'il avait fait, sans rien omettre, car le petit homme vert exerçait une véritable influence sur Chéri.
Le petit homme vert écouta avec attention. Quand Chéri eut fini : "Vous avez eu raison d'avoir confiance en moi, lui dit-il, et, pour vous récompenser, je vais vous faire présent de deux jouets comme vous n'en avez jamais vu."
En disant ces mots, il battit le briquet et mit le feu à deux petites boulettes qu'il avait tirées de sa poche ; il en sortit deux jets de fumée qui répandirent une odeur délicieuse dans le parc. Bientôt, on vit deux petites silhouettes apparaître au milieu des deux colonnes de fumée ; ces silhouettes grandirent, grandirent et formèrent deux pantins admirablement modelés, qui marchaient et parlaient comme des personnes.
Chéri était si content qu'il embrassa les deux joujoux ; ceux-ci l'embrassèrent à leur tour, et Chéri ne se tint pas de joie d'avoir deux pantins aussi bien élevés.
"Maintenant, dit le petit homme vert, il faut que vous sachiez leurs noms : celui-ci (et il désigna le plus grand) s'appelle Gonfalindor, et celui-là, qui a un air mélancolique, se nomme Mirobolus."
Chéri voulut remercier le petit homme vert, mais celui-ci avait disparu. Il resta seul avec ses deux pantins et, comme la nuit tombait, il rentra avec eux pour souper.
Après le souper, on mena le jeune prince dans sa chambre ; il prit ses deux pantins et les coucha au pied de son lit. Tous trois s'endormirent les meilleurs amis du monde, après s'être souhaité mutuellement une bonne nuit.
Le lendemain matin, la première pensée de Chéri fut pour ses deux pantins ; quand il fut levé et habillé, son gouverneur le fit appeler pour prendre sa leçon d'orthographe ; mais Chéri fit répondre qu'il ne voulait pas travailler, que cela l'ennuyait.
Il descendit dans le parc avec ses deux amis et leur proposa une partie de cache-cache ; Gonfalindor lui répondit :
"Je ne veux pas, cela m'ennuie.
- Mais moi, reprit le prince, je veux que vous jouiez.
- Vous n'obéissez pas à votre gouverneur, riposta Gonfalindor, pourquoi vous obéirais-je ?"
Chéri ne trouva rien à répondre à cela ; il s'adressa à Mirobolus, mais, de ce côté, il essuya encore un refus.
Cependant on avait transmis au gouverneur la réponse de Chéri ; il descendit lui-même dans le parc, et, avec tout le respect dû à sont titre de prince, mais en même temps avec beaucoup de fermeté, il obligea son élève à le suivre.
Chéri était furieux d'obéir. Il prit ses deux pantins et suivit son gouverneur dans la salle détude, en se promettant bien de prendre sa leçon tout de travers.
Le gouverneur commença par lui donner une page à copier. Il lui présenta un superbe livre recouvert de véin et doré sur tranches.
"Ayez-en le plus grand soin, lui dit-il, car c'est un livre qui me vient de feu mon père ; de plus la reliure et le texte en sont très précieux."
Aussitôt que le gouverneur eut le dos tourné, Chéri se mit à mouiller ses doigts pour feuilleter le livre, à plier les coins du volume, et il termina en faisant sur une des pages deux énormes pâtés. De plus, il accomplit sa tâche tout de travers, en sorte que son gouverneur fut très mécontent de lui.
Quand Chéri put quitter la salle d'étude, il prit Gonfalindor sous un bras, Mirobolus sous l'autre et les mena dans un joli petit salon attenant à sa chambre à coucher. Tous les sièges étaient dorés et recouverts de tapisseries à personnages ; ces personnages étaient tous des enfants richement habillés et gracieux de figure. Les meubles étaient en bois de rose et tous proportionnés à la taille de Chéri. Il y avait sur une console à dessus de marbre un joli petit orchestre en porcelaine de Saxe, et chaque musicien était représenté par un animal.
Chéri était si heureux de montrer toutes ces belles chose à ses nouveaux amis, qu'il ne s'aperçut pas que les deux pantins avaient un air maussade et ennuyé.
Il tira d'un joli petit meuble à tiroirs un superbe album à coins d'or avec son chiffre surmonté de sa couronne de prince ; il le posa sur une petite table placée près de la fenêtre et, appelant Gonfalindor :
"Tu vois cet album, lui dit-il, c'est la reine ma mère qui me l'a donné, il n'y en a pas de plus beau, de plus riche dant tout le royaume ; quant aux gravures, aux aquarelles, aux dessins qu'il renferme, ils sont dus aux meilleurs artistes de tous les pays ; regarde tout cela, mais surtout n'abîme pas mon album."
Après cette recommandation, Chéri appela Mirobolus pour lui montrer d'autres belles choses.
Quand il revint près de Gonfalindor, Chéri resta muet de surprise et de chagrin : le méchant pantin avait déchiré une partie des pages du merveilleux album, en les feuilletant trop brusquement ; il avait renversé de l'encre sur les plus jolies aquarelles, enfin l'album était tout abîmé. Chéri avait les larmes aux yeux ; la parole lui revint et il dit à Gonfalindor :
"Ce que tu as fait là est très mal ; ne t'avais-je pas dit que je tenais beaucoup à cet album parce qu'il est très beau et surtout parce que c'est un prèsent de ma mère ? Je vois que tu es un pantin sans coeur."
Gonfalindor répondit :
"Ma foi, prince, je trouve votre colère bien surprenante ; vous avez gâché ce matin le beau livre de monsieur votre gouverneur qui vous avait recommnadé d'en avoir bien soin, en ajoutant que c'était un souvenir de feu son pèr ; vous me traitez de pantin sans coeur pour avoir abîmé votre album, je peux dire à mon tour que vous êtes un enfant sans coeur et avec beaucoup de raison, car vous devez de la reconnaissance à votre gouverneur pour les soins qu'il prend de vous, tandis que, moi, je ne vous dois rien."
Le raisonnement de Gonfalindo frappait si juste, que Chéri ne trouva rien à répliquer. Il se mit à penser à ses anciens jouets, à son joli bateau et trouva que tout cela était bien plus agréable que ses pantins animés. Cette idée ne le rendit que plus grognon.
La fin de cette mauvaise journée arriva cependant, et tous trois allèrent se coucher comme la veille dans le lit du prince ; mais, à peine le valet de chambre de Chéri fut-il parti, qu'on entendi un léger bruit ; c'était Mirobolus qui se levait. Il alluma une petite lampe qui répandit une vive clarté dans la chambre, et Chéri le vit avec stupeur tirer de sa poche une petite écritoire et s'installer pour écrire.
Chéri, qui était extrêmement curieux, voulut savoir ce que Mirobolus écrivait : il se leva à son tour doucement et marcha sur la pointe des pieds pour ne pas éveiller l'attention de Mirobolus. Quand il fut derrière la chaise, il vit une toute petite écriture fine et serrée, mais parfaitement claire, et il se mit à lire.
Quelle ne fut pas la surprise de Chéri quand il vit que Mirobolus racontait en détail tous ce qui s'était passé dans la journée : sa mauvaise conduite avec son gouverneur, et tout ce qu'il avait dit et fait de déraisonnable. Chéri, furieux, arracha le papier des mains de Mirobolus et voulut le déchirer , mais ce papier était si résistant que jamais Chéri ne put y arriver ; il voulut alors le brûler à la flamme de la lampe, mais voilà qu'au lieu de se consumer, le papier grandit démesurément, les mots grandirent aussi et parurent tout rouges ; bientôt le papiet atteignit le plafond, les lettres étaient devenues énormes.
Chéri, effrayé, rentra dans son lit et cacha sa tête sous les couvertures ; quand il l'en retira, il revit l'affreux papier et le relut à plusieurs reprises. Il se mit alors à réfléchir qu'après tout ce papier ne racontait que des choses vraies. A force de réfléchir, Chéri finit par s'endormir.
Le lendemain Chéri, en se réveillant, ne vit plus la fameuse pancarte, elle avait disparu ; mais il avait été tellement ému par les évènements de la veille qu'il se sentait très fatigué, et qu'il avait un grand mal de tête. Son valet de chambre s'en aperçut et prévit le gouverneur, qui descendit aussitôt dans l'appartement du prince.
Chéri voulait se lever, mais le gouverneur s'y opposa en disant qu'il avait besoin de repos.
"Et mes devoirs, monsieur le gouverneur ? demanda Chéri.
- Pour cette fois, je vous en dispense ; vous êtes trop souffrant pour travailler.
- Vraiment, monsieur le gouverneur, vous êtes trop bon de vous intéresser à ma santé ; vous ne me faites que du bien et moi je ne vous fais que du mal ; hier encore, j'ai gâté votre beau livre auquel vous teniez tant ; j'en suis bien fâché et vous demande bien pardon. Quand j'irai mieux, je travaillerai davantage pour vous satisfaire."
Le gouverneur, très surpris de cette nouvelle conduite, félicita Chéri de ses bons sentiments. Chéri jeta un coup d'oeil à ses pantins et vit avec plaisir que Mirobolus était moins mélancolique que la veille.
Dès que le gouverneur fut parti, Gonfalindor et Mirobolus se mirent en quatre pour soigner et distraire Chéri. Le soir, Mirobolus consigna ce qui s'était passé dans la journée et le montra à Chéri. Le prince aurait bien voulu que sa bonne conduite fût écrite avec des lettres aussi grosses que celles de la veille, mais il n'osa pas en parler à Mirobolus.
Le lendemain, Chéri, put se lever : il alla de lui-même trouver son gouverneur dans la salle d'étude, il fit ses devoirs avec soin et reçut des compliments. Les pantins, ravis de sa bonne conduit, jouèrent avec lui tout le reste du jour, et il ne s'ennuya pas un seul instant.
Peu à peu Chéri se débarrassa de tous ses défauts, et il devint aussi appliqué, aussi poli, aussi affable qu'il était naguère paresseux, insolent et grognon.
Un jour qu'il se promenait accompagné de Gonfalindor et de Mirobolus, il pensait aux beaux jouets qu'il avait perdus par sa faute. Tout à coup, il entendit un grand bruit de rames et il aperçut son bateau qui remontait le cours de l'Eauclaire ; bientôt il reconnut ses jouets, puis le petit homme vert qui faisait force de rames.
Le petit homme vert sauta sur le rivage et, après avoir attaché le bateau, il s'approcha de Chéri, lui tendit la main et lui dit :
"J'ai sur par les rapports du fidèle Mirobolus que vous êtes devenu un excellent petit garçon et que vous vous êtes corrigé de tous vos défauts : je vous en félicit de tout mon coeur et je vous ramène vos jouets et votre bateau pour vous témoigner ma satisfaction ; par exemple, je vais emmener Gonfalindor et Mirobolus, car j'ai besoin d'eux pour corriger d'autres petits garçons.
Chéri se sentit un peu triste de quitter ses amis les pantins, mais ils promirent de revenir le voir ; d'ailleurs, comme il avait plus de devoirs à faire et moins de temps pour s'amuser, Gonfalindor et Mirobolus lui étaient moins nécessaires.
Cependant une idée lui vint, et il crut devoir en faire part au petit homme vert.
"Si je n'ai plus Mirobolus pour m'avertir de mes fautes, comment saurai-je que j'ai mal fait ?
- Oh ! répondit le petit homme vert, maintenant que vous voilà plus grand et plus raisonnable, vous avez quelque chose en vous qui saura très bien remplir l'office de Mirobolus ; ce quelque chose, c'est votre conscience, et, si vous la consultez tous les soirs, elle vous montrera clairement ce que vous aurez fait de bien et ce que vous aurez fait de mal."
Là-dessus, le petit homme vert embrassa Chéri ; Gonfalindor et Mirobolus en firent autant, et tous trois repartirent pour aller offrir leurs services à d'autres petits garçons.
Léon d'AVEZAN
24 avril 2009
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06 avril 2009
L'âne et la bergeronnette
L'âne se mit à braire. Tous ceux qui l'entendirent furent épouvantés de cette voix, ils s'écrièrent : "Horrible !
horrible !" et ils détournèrent la tête.
Le soleil commença à briller. Tous ceux qui le ressentirent, se réjouirent de ses rayons, levèrent les yeux vers lui, s'écrièrent avec enthousiasme : "Comme c'est beau !"
Un âne a, lui aussi, son amour-propre, et les sentiments de cet âne, hélas ! étaient blessés. Il dit, en secouant la tête, et pour mieux marquer son mépris, il se mit à braire bruyamment : "Hi ! han ! Plus vite que la paille pousssée par le vent, les fous s'élancent après tout ce qui brille : tel est le goût du jour. L'on se détourne de tout ce qui est sain, et l'on donne des éloges aux apparences du soleil, et l'on ne m'en donne jamais à moi ! Tous ingrats, et frivoles, vous dis-je. Car si j'étais le soleil, je recevrais les flatteries de tous ces gens, les mêmes qui s'enfuient devant moi maintenant. Cependant si j'étais le soleil, qu'est-ce que je pourrais faire de plus pour eux, je vous le demande, sinon ce que j'ai déjà fait en ma qualité d'âne ? Evidemment je n'aurais rien d'autre à faire que de briller. Briller ou être vu, tout cela doit revenir au même, et il n'y a pas grand mérite à cela, je présume ; il suffit pour cela d'être un "soleil".
Une bergeronnette hocha la tête. L'âne fut content. "Il est clair que tu m'as compris, toi," dit-il. La bergeronnette hocha de nouveau la tête.
"Et ma voix a-t-elle donc quelque charme pour toi ?" Les hochements affirmatifs se multiplièrent. "Oiseau plein de bon sens, je vois que nous sommes faits pour nous comprendre, reprit-il, encouragé. N'y a-t-il pas une sotte exagération dans cet éloge qu'on fait au soleil ? Non, non, je ne suis pas injuste, je pense, j'admire, je me réjouis comme cela convient (bien que tout cela finisse par de la poussière), j'admire cet éclat tout superficiel du soleil, quand il y a quelque part de l'ombre suffisamment, car, sans l'ombre, que serait la lumière ! Or le soleil n'a pas la moindre trace d'ombre. Lorsqu'il répand ses torrents de feu sur la prairie, on est obligé d'aller chercher de l'ombre au pied d'un mur. Et cela, c'est une lacune que je déplore, l'ar véritable se montre exclusif. Une diffusion surabondante est "le vice d'un style vulgaire. Le riche est rarement prodigue. Il y a du feu dans le soleil, c'es incontestable, mais de l'art... Bon, qu'on en cherche ! Je n'en aperçois pas la moindre trace. Si la moindre foliole verte a la chance de recouvir la plus belle des pêches, il passe tout près sans les apercevoir, tout comme si elles étaient à des milles hors de sa portée. Mainte belle statue, quelque dieu ou déesse de marbre, quelque travail grec, il laisse l'objet dans les ténèbres et l'humidité de leurs grottes, de leurs bosquets, de leurs sources ; répandre sa poudre d'or sur les insectes les plus communs, est-ce là une occupation convenable pour une étoile à laquelle il est donné d'aller et de venir tout le long du jour ! Contemple-moi, petit oiseau ! Je suis loin de comparer mes humbles faculté avec celles de cet astre sans principes. Mais pour perfectionner celles que je possède, j'ai une occupation pratique. Sans cela, je ne fais pas le moindr cas d'une brillante imagination ; je n'ai aucune estime pour le génie et l'esprit quand il leur manque le travail, le ton moral sérieux, la consécration authentique du travail, du travail accompli avec obstination. C'est avec orgueil que je vais et reviens portant des sacs de grain au moulin, et des sacs de farine à la ville. Ainsi, tout en étant utile aux autres, j'ai la conscience parfaitement nette de l'honneur qui m'est conféré, du droit qui m'est reconnu. C'est là un privilège, petit oiseau, et les paresseux ne l'obtiennent point."
A tous ces propos vantards que l'âne prononçait d'un ton solennel, la bergeronnette hochait la tête comme si elle en eût reconnu la vérité.
Et l'âne reprit : "Incontestablement, le parc à l'épais gazon n'est point pour moi ; le jardin potager où les beaux choux sont alignés, je ne l'ai vu que par-dessus le mur. Quand au coffre à avoine, je n'en ai jamais tâté. Le champ d'avoine ondulante m'est parfaitement étranger, et le foin parfumé est un régal interdit à mon modeste menu. Ce sont des douceurs que je ne connais pas même en rêve. Le chardon, ce parent belliqueux du maladif artichaut, voilà ce que j'ai appris à connaître et à estimer, c'est la ration que je m'offre quand je l'ai bien gagnée ; alors je ne porte point envie aux gourmets dépensiers. Il ne m'est donc point difficile, n'est-ce pas, lorsque j'élève la voix et lance des hymnes sonores et louangeurs, de chanter les oeuvres de la vertu, et ses jours employés à bien faire. Les autres, gens sans réflexion, s'enthousiasment devant les beauté tout accidentelles des rayons du soleil. Et tous se bouchent les oreilles en poussant un cri et prennent la fuite dès que je me fais entendre, et n'attendent pas une minute, non, pas même une minute ; ils ne me laissent pas même commencer ; on dirait vraiment que le diable s'en mêle. Pourquoi font-ils cela, pourquoi ? Je me le demande."
Ce digne baudet avait-il été content de l'approbation tacite de la bergeronnette ? Nous ne saurons jamais, hélas ! ce qu'une bergeronnette pense d'un âne.
Mais lui, impatient, comme cela se compren aisément, après les longs propos qu'il avait débités, de n'obtenir autre chose pour toutes ces théories que cet éternel hochement de tête, qui se produisait toujours de la même manière, se décida à demander à son auditeur une opinion plus détaillée relativement au sujet qu'il venait de traiter. Alors la bergeronnette s'élança de son perchoir, et sauta sur une pierre qui faisait saillie au-dessus du niveau du ruisselet, et répondit : "Je n'ai pas compris un seul mot de tout ce que vous venez de dire."
"Pas un mot ! s'écria l'âne au comble de l'étonnement, pas un mot de tout ce que j'ai dit, de tout, ce que j'ai voulu dire ? Et cependant, j'en suis sûr, autant qu'un âne peut en croir ses yeux, à chacune de mes phrases vous avez répondu par un hochement approbatif."
"Un hochement, dit la bergeronnette, oui, mais que ce hochement fût approbatif, ami, c'est là une erreur ; j'ai hoché la tête, c'est mon geste familier, qui vient de ce que je suis une bergeronnette, moi, et le soleil, lui aussi, brille là-haut, bien haut, justement parce qu'il est le soleil. Et vous de même, comme vous le dites, vous vous laissez charger de sacs, et vous les portez tous les jours, et personne au monde ne vous témoigne de gratitude, justement parce que vous êtes un âne."
Alors la bergeronnette prit son vol et s'éloigna à travers les arbres, à travers le feuillage.
Et cette fable est finie.
LORD LYTTON
17 février 2009
La chapelle de Trigavoux ou la chèvre a pris le loup !
Au village de Trigavoux en Bretagne il y a une petite chapelle. Elle est au coin d'un bois, tout près de la route, au bout d'une avenue de sapins. Une jolie fontaine, claire et vive, bruit à côté.
Je l'ai vue bien des fois, cette petite chapelle, elle est bien simple, vieille, un peu délabrée, avec un toit moussu et sa porte branlante, toujours entr'ouverte. Et pourtant elle est célèbre dans le pays, à vingt lieues à la ronde !
C'est que là s'est passée un jour, - je ne sais pas au juste l'époque, mais il y a bien longtemps ! - une chose merveilleuse, inouïe, incroyable : c'est là où la chèvre a pris le loup !
Ordinairement c'est le loup qui prend la chèvre !
Or je vais vous raconter l'histoire, comme on me l'a racontée à moi-même dans le pays.
Un jour donc, une biquette blanche paissait dans un champ voisin, attachée par une longue corde à un piquet de bois enfoncé en terre. C'était, vous comprenez, pour qu'elle ne pût pas s'échapper. Chaque matin, on l'attachait ainsi dans le champ ; et, le soir, les enfants venaient la détacher pour la ramener à l'étable.
Pourquoi ne vinrent-ils pas ce soir là, comme à l'ordinaire ? C'est ce qu'on ne m'a pas dit. Peut-être ils l'avaient oubliée. - Le soir arrive, et puis la nuit. Personne.
La pauvre chevrette abandonnée, toute seule dans la nuit, se mit à bêler d'une voix tremblotante ; elle appelait de toute sa force, bê, bê..., pour qu'on vînt la chercher.
Ce fut le loup qui entendit.
Les bois sont bien noirs... Et voilà qu'au fond du bois, dans le lointain, on entend un hurlement : hou ! hou !... "C'est le loup," se dit la chevrette.
Peu à peu, le hurlement se rapproche...
Ah, comme elle eut grand peur, la malheureuse créature, quand elle aperçut dans l'ombre, derrière la haie, deux grands yeux qui luisaient comme deux charbons ! Elle eut si grand'peur, si grand'peur, et, pour s'échapper, elle fit un si violent effort, donna une secousse si terrible, au risque de s'étrangler, que le piquet fut arraché de terre. Et alors elle s'élance comme une folle, au hasard, traînant la corde et le piquet, qui bondissait derrière. Le loup courait après elle.
Elle franchit d'un bond la route ; l'avenue de sapins est devant elle, elle s'y jette à corps perdu, toujours suivie par le loup.
Or, au bout de l'avenue, était, vous vous en souvenez, la petite chapelle avec sa porte entr'ouverte : la malheureuse bête s'y précipite, heurte violemment la porte, la porte cède un peu, le chèvre entre...
Le brigand de loup entre à sa suite. Ah ! elle est perdue, la pauvre biquette...
Mais voilà que d'un bond elle se retourne, avant que le loup eût le temps de la saisir ; elle s'enfile par l'ouverture étroite de la porte entrebaîllée : le piquet qui traînait derrière, au bout de la corde, se trouve, je ne sais comment, pris en travers de la porte, la chèvre tire, tire, la porte se referme... et le loup est pris !
Le lendemain, dès l'aube, des paysans qui passaient sur la route trouvèrent la pauvre chevrette blanche qui tirait toujours la corde de toute sa force, et bêlait d'une manière désespérée. Ils la délivrèrent. Et quant au loup enfermé dans la chapelle, l'histoire ne dit pas bien positivement ce qu'il devint ; mais je crains bien qu'on ne lui ait fait un mauvais parti...
Il le méritait, du reste.
Quand vous irez en Bretagne, et que vous passerez par le joli village de Trigavoux, vous demanderez le Bois au loup ; on vous montrera l'avenue, la fontaine, et la vieille petite chapelle avec son toit moussu et sa porte branlante, toujours entr'ouverte. Et on vous dira :
"C'est la chapelle de Trigavoux
Où la chèvre a pris le loup !"
C. DELON - Légende de 1885
27 janvier 2009
Mauvais camarade
Tout le monde était d'accord pour profiter de la gelée et faire une bonne partie de glissade. Seul Saturnin
n'était pas de l'avis général, ce qui n'avait rien de surprenant, car Saturnin n'était jamais de l'avis de personne.
"Alors que veux-tu faire ? lui demanda-t-on ; as-tu une autre idée ?
- Non, répondit-il, mais les glissades, je ne trouve pas cela drôle.
- Eh bien ! fais ce que tu voudras, mais, nous les glissades nous amusent."
Toute la bande d'enfants s'éloigna pour chercher un emplacement favorable. Une petite colline se trouva là fort à propos. Les plus grands se lancèrent du haut en bas, frayant ainsi le chemin aux plus jeunes. On alla chercher un traîneau fait avec quelques planches ; une petite fille s'installa dedans, pas très rassurée d'abord :
"Pas si vite ! criait-elle. Oh ! je penche ! je vais tomber !
- Mais non, répondit celui qui la poussait, il n'y a pas de danger !... Ohé ! Hop ! Hop ! là-bas !"
Il n'était que temps, le traîneau arrivait à toute vitesse sur un patineur qui avait déjà beaucoup de mal à
garder son équilibre. Il se gara rapidement, si rapidement même qu'il tomba sur le dos et fit ainsi une glissade de quelques mètres, à la grande joie des autres. Il n'eut pas le temps de se fâcher de l'hilarité qu'avait provoquée se chute, car, au même moment, deux de ses camarades qui avaient le plus ri en le voyant tomber, tombaient à leur tour. Et les éclats de rire de reprendre de plus belle !
"Et Saturnin qui prétend que ce n'est pas amusant de glisser !
- Ne nous occupons pas de lui, et continuons."
Au fait, où était-il donc Saturnin ? Il était entrain de mettre à exécution une de ces méchantes plaisanteries auxquelles son mauvais caractère le poussait toujours. Il avait vivement fait le tour de la colline, et, arrivé au bas, il avait tendu en travers une corde.
Puis, caché, il attendait, en tirant sur la corde pour en augmenter la résistance.
Cinq minutes plus tard, les patineurs apparurent lancés à toute vitesse.
"Oh ! une corde ! s'écria le premier en tête. Arrêtez ! Une corde ! Une corde !"
Il essaya de se retenir, mais en vain ! Le deuxième de la file arrivait sur lui, le troisième sur le deuxième, et ainsi de suite jusqu'au septième qui était le dernier.
Ce qu'il en résulta, on le devine : le septième tomba sur le sixième qui était tombé sur le cinquième qui était tombé sur le quatrième, et, ainsi de suite, en sens inverse cette fois, jusqu'au premier qui était sous tous les autres. Et de ce monceau de corps enchevêtrés sortaient des exclamation diverses :
"J'étouffe ! J'étouffe !
- Oh ! ma jambe qui est prise ! Je ne peux pas me relever.
- On me marche sur la main !
- J'ai de la neige plein le nez et les yeux."
Seul Saturnin, le mauvais camarade, cause de la catastrophe, ne se plaignait pas. Il assistait à l'effet de sa plaisanterie et se frottait les mains, enchanté, en répétant :
"Oh ! que c'est drôle ! que c'est drôle !"
Malheureusement pour lui il ne devait pas trouver cela drôle bien longtemps. Les patineurs finirent par se remettre sur pied peu à peu. Personne n'avait de mal, et l'on mit tout de suite Saturnin en accusation.
C'est toi qui as tendu cette corde ? lui cria toute la bande.
- Oui, dit l'un, il était caché derrière ce tronc d'arbre ; voici la place de ses deux pieds dans la neige.
- Il tenait la corde, ajouta un autre, regardez, la voici à ses pieds.
- Et c'était pour nous préparer ce tour-là qu'il a refusé de jouer avec nous.
- C'est un mauvais camarade !
- Il faut le punir !... Tiens donc !"
Et une boule de neige vint s'écraser sur la poitrine de Saturnin. Ce fut le signal d'un bombardement général. Tous se baissent, ramassent de la neige, la pétrissent vivement, et les boules s'ébattent sur le mauvais farceur. Il en reçoit sur la tête, dans le dos, sur le nez, dans l'oreille, partout, partout.
"Assez ! assez ! gémissait-il ; je ne le ferai plus !
Lorque la punition leur parut suffisante, nos patineurs allèrent se réchauffer les mains à un grand braséro plein de charbon bien rouge.
Saturnin, absolument gelé, voulut se réchauffer, lui aussi, mais tout le monde s'y opposa avec énergie :
"Il n'y a pas de place, lui dit-on, pour les mauvais camarades."
Il fut obligé de se réchauffer tout seul, à l'écart, en battant la semelle et en réfléchissant sur les inconvénients qu'il y a toujours à faire de mauvaises farces.
20 janvier 2009
Le Vieux Livre
Il y avait une fois un pauvre diable d'étudiant qui habitait une mansarde et ne possédait pas un rouge liard au monde. Il y avait aussi un fruitier qui demeurait au rez-de-chaussée de la même maison, mais celui-là n'était pas à plaindre, car il était riche, et toute la maison lui appartenait. Il y avait enfin un tout petit lutin ressemblant trait pour trait à un enfant de huit à dix ans, qui s'abritait plus volontiers chez le fruitier que chez l'étudiant, parce que dans la mansarde une souris eût crevé de faim, tandis qu'au rez-de-chaussée, à la veille de Noël, on trouvait toujours un grand plat creux plein de bouillie fumante avec un gros morceau de beurre au milieu. Et le lutin, qui était friand, s'en régalait de grand coeur, en prenant de temps à autre une lampée de la bonne bière contenue dans un broc posé sur la table à côté du plat.
Or, un soir, l'étudiant entra chez le fruitier pour lui demander, contre argent, une chandelle et du fromage, car ce soir-là, par hasard, le pauvre diable avait, Dieu sait comment, quelque monnaie dans sa poche. Il paya donc et s'en alla. Le fruitier et sa femme lui envoyèrent gracieusement le bonsoir, et l'étudiant répondit à leur politesse par un petit salut amical. Mais tout à coup il s'arrêta. Ses yeux venaient de se fixer sur le papier qui enveloppait le fromage. C'était une feuille arrachée d'un vieux livre que l'on n'aurait pas dû déchirer, parce qu'il contenait des poésies.
- J'en ai un tas de pareils, dit le fruitier ; je les ai achetés à une vieille pour quelques grains de café ; si vous voulez me donner deux sous, je vous laisse tout le paquet.
- Très volontiers, dit l'étudiant, mais je n'ai plus d'argent. Cependant, nous pouvons faire un marché qui vous plaira peut-être. Reprenez votre fromage, je mangerai mon pain sec, et cédez-moicédez-moi le livre. Ce serait un crime de le laisser détruire. Vous êtes un homme pratique, mais je gage que vous ne vous entendez pas plus aux rimes que le tonneau que voilà.
L'étudiant avait tort évidemment, car un tonneau quand il est ceux, et celui-ci l'était quelquefois, a un son plus harmonieux que bien des vers ; mais l'étudiant n'y mettait point de malice, et il le premier à rire de sa comparaison. Seulement le lutin qui était blotti dans un coin, s'indignait d'entendre traiter avec si peu d'égards un fruitier qui était riche et avait d'aussi bonne bouillie et d'aussi bon beurre.
Quand la nuit fut venue et que tout le monde dans la maison dormait profondément, sauf l'étudiant, le lutin sortit de sa cachette, et entrant dans la chambre à coucher de la fruitière, ouvrit doucement la bouche à celle-ci et lui enleva son râtelier. Elle n'en avait nul besoin pendant son sommeil, mais chose curieuse, à peine le petit homme eut-il posé, sur un meuble, le râtelier, que celui-ci se mit à parler et à exprimer des pensées tout aussi bien que l'eût fait la femme. Le lutin plaça le râtelier sur le tonneau dans lequel on avait jeté de vieux journaux.
- Est-il vrai, demanda-t-il, que tu n'entends rien à la poésie ?
- Je m'y entends, au contraire, fort bien, répondit le tonneau. La poésie est ce que l'on met d'ordinaire en feuilleton ou dans une colonne spéciale des journaux, et aussi ce qu'on découpe quelquefois pour le garder, tandis qu'on jette le reste. Je suis sûr que j'ai là, moi, plus de poésies que n'en peut citer l'étudiant, et pourtant je ne se suis qu'un humble tonneau.
Le lutin alla mettre enfin le râtelier sur le moulin à café, puis sur le barillet au beurre, puis sur la cassette, et tous furent du même avis que le tonneau.
C'était donc l'opinion de la majorité, et de cette opinion, quelle qu'elle soit, il faut tenir compte.
-J'irai dire cela à l'étudiant, pensa le lutin.
Et il grimpa à pas de loup jusqu'à la mansarde du pauvre diable.
L'étudiant n'avait pas soufflé sa chandelle. Le lutin regarda par le trou de la serrure et vit le jeune homme attentivement absorbé dans la lecture des feuillets d'un vieux livre.
Et il vit aussi que la mansarde rayonnait d'un éclat extraordinaire. Il y avait sur le livre un faisceau lumineux qui prenait les proportions d'un arbre dont les rameaux s'étendaient au-dessus de l'étudiant. Chaque feuille de l'arbre était d'une entière fraîcheur et chaque fleur ressemblait à une tête de belle jeune fille, aux yeux brillants et bleus ; chaque fruit avait l'aspect d'une étoile et dans la mansarde il y avait un concert harmonieux.
Jamais le lutin n'avait eu idée, ni ouï parler de semblables merveilles. Il se dressait sur la pointe des pieds, regardant, regardant toujours, jusqu'à ce que la lumière de la mansarde s'éteignit. C'était peut-être l'étudiant qui l'avait soufflée pour se mettre au lit, mais le lutin ne quitta pas sa place, car le concert n'avait pas cessé et de doux accents berçaient le jeune homme.
- C'est admirable, se dit le lutin, et c'est si beau que je voudrais rester ici auprès de cet étudiant si... si...
Le petit homme réfléchit et finit par dire :
- L'étudiant n'a pas eu de bouillie.
Et il redescendit chez le fruitier.
Le râtelier de la fruitière était à la place où il l'avait laissé ; il le reprit et alla le replacer dans la bouche de la fruitière. Et, chose curieuse, lorsque celle-ci se réveilla elle récita d'un trait tout ce qui se trouvait dans les vieux journaux, si bien que le fruitier ne revint point de son étonnement.
Cependant le lutin était sans dessus dessous. A peine la nuit fut-elle revenue qu'il se sentit attiré vers la mansarde pour regarder par le trou de la serrure. Et chaque fois qu'il y revenait il était émerveillé de ce rayonnement répandu dans toute la pièce. Son émotion était telle q'uil se mit à pleurer sans savoir pourquoi. Ah ! qu'il aurait voulu en ce moment entrer dans la mansarde et partager le bonheur de l'étudiant, s'asseoir comme lui, avec lui sous l'arbre au vaste ombrage ! Mais cela était impossible. La porte était fermée, le verrou poussé. Le lutin devait se contenter de voir par le trou de la serrure.
La bise d'automne soufflait avec force. Le carreau était glacé, il faisait froid, affreusement froid, mais le lutin ne le sentit que lorsque la lumière s'éteignit. Alors il redescendit au rez-de-chaussée et il mangea de la bouillie tant qu'il put. Décidemment le fruitier valait mieux que l'étudiant.
Tout à coup au milieu de la nuit un grand vacarme réveilla le lutin, on frappait à la porte et aux fenêtres. Les veilleurs criaient qu'un incendie venait d'éclater. Toute la ville était en flammes. Etait-ce dans la maison ou chez les voisins que le feu avait pris ? Il y eut une panique. La fruitière était si épouvantée qu'elle ôta ses boucles d'oreilles et les mit dans sa poche pour les garder plus sûrement. Le fruitier courut à sa caisse pour sauver ses billets de banque. La bonne ne s'occupa que de sa robe de soie noire. Chacun voulait emporter ce qu'il avait de plus précieux.
Le lutin s'élança dans l'escalier et grimpa quatre à quatre jusqu'à la mansarde dont la porte était ouverte. Il vit l'étudiant debout devant la fenêtre contemplant l'incendie.
Alors, sans être aperçu, le petit homme prit le vieux livre sur la table et le cacha dans son bonnet rouge qu'il ferma soigneusement. Puis il escalada le toit et alla se percher sur la cheminée. Là il ouvrit le livre et le lut, et à chaque phrase il se sentait rempli d'une émotion indicible. Mais quand l'incendit fut éteint, il dit après avoir beaucoup réfléchi :
- Je me partagerai entre les deux ; le livre de l'étudiant est admirable, mais la bouillie du fruitier est délicieuse.
Et dans ce monde, il faut faire la part de l'esprit, mais aussi celle de l'estomac.
Que d'hommes raisonnent de même !
ANDERSEN
07 janvier 2009
Le traîneau d'argent
Sur les pentes d'une colline doucement inclinée, au pied des montagnes blanches de Suède, s'élève un village habité par de pauvres paysans. Le vent a balayé la neige des toits, qui, selon l'usage du pays, sont couverts de gazon, et cette tendre verdure donne un air de gaîté aux maisons peintes en rouge.
Nils et sa soeur Elfride sont assis dans la maisonnette de leurs parents près du poêle de briques qui répand une douce chaleur.
"Ah ! soupire le jeune garçon en secouant sa tête brune, pourquoi mon père n'a-t-il pas voulu m'emmener avec Johan ?... Deux jours de chasse, cela doit être si beau !
- Tu n'as que douze ans, mon Nils, et Johan en a vingt...
- Mais je suis brave, Elfride, aussi brave que notre frère ! Deux ours ne me feraient pas peur, et je sais manier l'épieu, le fusil, le couteau !... Quand donc serai-je assez grand pour montrer mon courage ?... N'as-tu pas aussi envie d'être grande, Elfride ?
- Cela ne me servira pas beaucoup, puisque je ne serai jamais un beau chasseur comme toi ! Si l'Ange de Noël me demandait ce que je désire... Nils, as-tu vu quelquefois passer près du torrent le traîneau bleu et argent ?
- Celui de la comtesse qui habite le beau château voisin ?
- C'est cela ; l'autre jour il y avait dans le traîneau, près de la dame, une petite fille comme moi,... je veux dire de mon âge, et si jolie avec ses fourrures blanches et ses riches vêtements !... Ah ! continua Elfride, en laissant tomber les aiguilles de son tricot pour joindre ses petites mains avec enthousiasme, que ce doit être agréable de voyager dans ce beau traîneau, d'avoir des robes de soie, une maison pleine de lumières comme le château et tant de domestiques !... Si l'Ange de Noël me demandait..."
Nils ne l'écoutait plus ; lui aussi poursuivait son rêve !
Déjà il avait revêtu une veste de peau de daim trop large pour ses épaules, ses petites jambes disparaissaient dans de vastes bottes de feutre, chaussure légère et commode pour courir sur la neige glacée. Un bonnet de fourrure compléta l'équipement ; mais, quand Elfride vit Nils s'emparer d'un fusil et du plus beau couteau de chasse, arme merveilleuse suspendue par leur père à la place d'honneur, elle voulut se récrier. Peine inutile, Nils était déjà loin ; elle l'aperçut à travers les vitres, fier comme un jeune héros qui court à la victoire.
Alors la bonne petite fille s'inquiéta pour lui : leur mère, occupée chez une voisine malade à qui elle donnait des soins, pouvait rentrer d'un moment à l'autre et demander maître Nils... Comment faire pour cacher son escapade ? Elfride alla se blottir près du poêle et attendit tristement.
Au bout d'une heure, la porte fut ouverte avec fracas ; ce n'était pas la mère, c'était Nils, pâle, frissonnant, l'air craintif.
"Soeur, Soeur, si tu savais le danger que j'ai couru près de la forêt !... Une grande ombre s'est dressée tout à coup devant moi ; ça devait être un ours... gros, énorme ! ou bien encore un Troll(1) qui voulait m'enlever !"
Elfride, moins effrayée que notre chasseur, lui retira son fusil.
"Ne crains rien ! dit-elle ; notre père assure que les ours ne viennent pas jusqu'ici ; et pour le Troll, on ne l'a jamais vu près du village. Si maman rentrait, tu serais sans doute grondé d'avoir pris la veste et les bottes de Johan ; ôte-les vite..."
Maître Nils, toujours tremblant, obéit sans oser maintenant vanter son grand courage.
"Hélas ! s'écria-t-il tout à coup, le beau couteau de chasse n'est plus à ma ceinture !... perdu, perdu par ma faute !... Que vais-je devenir quand le père rentrera demain avec Johan ?...
- Retourne vite le chercher !
- Et les ours ? Et le Troll ? Tu n'y songes pas, Elfride ! objecta Nils en tremblant plus fort.
- J'irai moi-même, alors, repartit la bonne petite soeur, car si le couteau est perdu, tu seras puni sévèrement, mon pauvre Nils !"
L'enfant après s'être enveloppée d'une chaude pelisse, sort résolument.
Elle a pris la précaution de fixer solidement sous ses pieds de longs patins de bois recourbés à l'extrémité, et maintenant elle glisse rapidement sur l'épaisse couche blanche, solide et brillante.
Arrivée près des sombres sapins de la forêt, Elfride cherche des yeux le précieux couteau, lorsqu'un joli bruit de grelots lui fait tourner la tête : c'est le traîneau de la comtesse, le beau traîneau bleu et argent qu'Elfride aime tant à voir passer. Un magnifique cheval blanc conduit par un cocher barbu emporte l'élégant véhicule ; c'est merveille de le voir sillonner la glace d'une traînée lumineuse ! Muette d'admiration, immobile, la petite paysanne ouvre de grands yeux, lorsque le cocher, ralentissant la course de son cheval, saute lestement à terre pour ramasser un objet luisant. Qu'est-ce donc ?... - Le couteau qu'Elfride n'avait pas encore aperçu ! Elle pousse un cri, étend les mains, mais le cocher a repris sa place et le traîneau glisse de nouveau avec une rapidité vertigineuse. Légère et hardie, l'enfant se met à sa poursuite. Longtemps elle glissa ainsi sans quitter des yeux le traîneau qui brillait comme une pierre précieuse. Le véhicule arriva enfin dans la cour du château, dont les fenêtres étaient illuminées. Elfride ne craignit pas de venir se placer près du char argenté d'où descendaient la comtesse et sa fille, la petite Miekke, si bien enveloppée dans sa fourrure d'hermine qu'on eût dit un flocon de neige.
"Maman ! s'écria-t-elle aussitôt, voyez cette petite fille, là, debout ! Oh ! je vous en prie, faites-là entrer, pour qu'elle se réchauffe et mange quelques gâteaux avec moi !"
Sur l'ordre de la comtesse, un domestique enleva à Elfride ses patins et déposa la fillette dans un salon où de grosses lampes répandaient une lumière à flots. La jeune paysanne n'avait jamais imaginé rien d'aussi merveilleux : le luxe des tentures, des meubles et les tapis l'éblouissait.
"Réchauffe-toi ! disait la gentille Miekke qui l'avait entraînée près de la table ; mange des gâteaux et prends ce que tu veux dans mes joujoux... Choisis, choisis,... je t'en prie !"
La comtesse interrogea Elfride, qui se mit à raconter simplement la désobéissance du pauvre Nils et le danger qu'il courait d'une terrible punition si on ne lui rendait pas le couteau de chasse ramassé par le cocher. Ce dernier rendit l'arme de bonne grâce dès que sa maîtresse la lui eut fait réclamer et Elfride la reçut avec joie.
"Tu pars déjà ? dit Miekke, les larmes aux yeux lorsqu'elle vit la jeune paysanne saluer respectueusement la comtesse ; mais moi, je commençais à t'aimer beaucoup... ! Ecoute, si tu veux rester avec moi, nous jouerons ensemble et tu seras bien heureuse ; ma chère maman ne te refusera rien."
Elfride demeura un instant pensive :
"Bonne Miekke, répondit-elle, les belles choses que vous m'offrez ne valent pas mon père qui m'aime tant, ma mère qui donne de si bons baisers, le petits Nils et le grand Johan, mes frères chéris !... Adieu, je cours les retrouver !"
Miekke sécha ses larmes et réfléchit :
"Tu as raison, dit-elle enfin : il n'y a rien de si bon qu'une maman !"
Et elle vint appuyer sa joue sur l'épaule de la comtesse.
La nuit était arrivée, une belle nuit éclairée par la lune brillante ; mais la comtesse ne voulut pas qu'Elfride retournât seule au village. A la grande joie de l'enfant, on la fit monter dans le traîneau argenté, qui partit comme une flèche. En la voyant arriver, Nils, qui avait tout avoué à sa mère, s'élança au-devant d'elle et tous trois s'embrassèrent tendrement.
Ce soir-là, Elfride trouva le gruau et la bière meilleurs cent fois que les gâteaux de la petite comtesse ; sa robe lui parut chaude et agréable à porter ; elle pensa même que leur maisonnette était plus riante que le château, et, lorsque avant de se coucher elle passa ses petits bras autour du cou de sa mère pour le dernier baiser, elle dit bien bas à son oreille :
"J'ai appris aujourd'hui à être heureuse auprès de vous ; je souhaite seulement y rester longtemps !"
Anne MOUANS
(1) Troll, génie malfaisant dont la superstition scandinave peuple les forêts et les lacs.
30 décembre 2008
L'oreille fine
Monté sur une chaise pour attraper une mouche bleue, j'accroche soudain la glace. Ses clous usés cèdent.
Elle se renverse et pousse la pendule qui entraîne avec elle les chandeliers, le pot à tabac et les deux grands vases vides.
Tout s'écroule et se brise.
J'ai peut-être démoli la cheminée et je reste longtemps frappé de stupeur, comme si je regardais à mes pieds un tonnerre éclaté.
Le chien aboie dans la cour.
De la chambre voisine, grand-père, malade et couché m'appelle :
- Il me semble que j'ai entendu un bruit, petit, qu'est-ce donc ?
- Rien grand-père, dis-je, sans savoir ce que je dis, j'ai laissé tomber mon porte-plume.
- Ton porte-plume, petit ! ton porte-plume !
Grand-père n'en revient pas ; il se soulève sur un coude, montre une bonne figure contente, et me tapotant la joue :
- Hein ! petit, moi qu'on croyait déjà sourd, comme j'ai encore l'oreille fine.
Jules RENARD
03 décembre 2008
Fleur de Grenade
Conte Indien
Le radjah Anarbara avait été heureux pendant sept ans, grâce aux vertus de son épouse. La mort, jalouse de tant de bonheur, lui ravit GulianarGulianar, ainsi se nommait-elle. Ce mot signifie Fleur de Grenade. Mais en quittant ce monde, elle y laissa deux charmants enfants.
Anarbara portait depuis un an le deuil de son épouse chérie, lorsqu'il reçut d'un prince voisin un message ainsi conçu : "Mon frère, ma fille Sunkasi vient de terminer le deuil de son époux et si elle te plaît, je m'empresserai de t'accorder sa main."
Anarbara épousa la jeune veuve. Tout alla bien pendant trois mois, puis tout changea : les deux pauvres enfants devinrent pour leur belle-mère l'objet d'une aversion profonde.
Un jour elle les avait battus si fort qu'ils avaient la tête enflée et les mains en sang. Leur père s'en aperçut et leur demanda qui les avait mis dans cet état.
- C'est maman, répondirent-ils tous deux ensemble, comme s'ils n'avaient qu'une seule voix ; elle nous bat tous les jours, et pourtant nous bien obéissants.
Ces paroles lui inspirèrent quelque aversion contre son épouse. Pendant plusieurs jours il refusa de la voir : elle prit le parti de faire disparaître les deux petits enfants auxquels elle attribuait le malheur d'avoir déplu à son mari. Elle les confia à un intendant en lui donnant l'ordre de les emporter dans la forêt et de les mettre à mort.
L'intendant prit le petit garçon d'une main, la petite fille de l'autre, et les emmena. Chemin faisant, il passèrent près du tombeau de leur mère, et lui demandèrent de les laisser dire une prière en cet endroit. Il y consentit, et le petit garçon dit : "Chère maman, nous avons grand besoin de ton secours."
Et aussitôt apparut une figure lumineuse d'une grande beauté qui planait entre les colonnes du tombeau ; elle s'approcha des deux enfants, les prit par la main et les conduisit à l'intérieur de l'édifice. L'intendant retourna au palais et dit qu'il les avait tués ; la marâtre le récompensa magnifiquement.
Mais les deux enfants vivaient dans le tombeau ; avec l'âme de leur mère ; leur dieu protecteur accorda même à celle-ci de revenir complètement à la vie, afin qu'elle pût s'occuper d'eux.
Le radjah, n'ayant pas vu ses enfants depuis plusieurs jours, demanda de leurs nouvelles à la méchante reine qui s'empressa de lui en donner :
- Ils sont allés se promener dans la forêt et ils ont été dévorés par un tigre. Hélas !
Elle crut même devoir verser quelques larmes. Le prince, qui l'observait attentivement, vit que ces larmes étaient feintes, sa colère redoubla et il lui ferma désormais son coeur.
Sunkasi, très fâchée de cette brouillerie avec son époux, fit venir un fakir ou solitaire célèbre ; elle lui demanda comment elle pourrait récupérer l'affection de son mari. Le fakir lui dit :
- Tu crois que les deux enfants on été mis à mort, il n'en est rien ; tous deux vivent et habitent le tombeau de leur mère.
Sans perdre une minute, la méchante belle-mère envoya un homme de confiance tuer les deux enfants ; et commanda à l'homme de lui apporter les petits corps ; elle les enterra dans le jardin, et se réjouit.
Le soir même de son forfait, elle se mit à la fenêtre, pour contempler l'endroit, où ils étaient ensevelis. Et voilà que, sur cet endroit même, s'élevait un magnifique grenadier, qui portait seulement deux fleurs.
- Quelles belles fleurs ! dit la reine, je vais les couper, pour en orner ma chevelure.
Elle descendit au jardin et étendit le bras pour cueillir les fleurs , mais, chose étrange, les fleurs se dérobaient et fuyaient sa main.
Cela lui ayant donné à penser : elle commanda qu'on abattît l'arbre et qu'on le brûlât. Les jardiniers exécutèrent aussitôt cet ordre. Le lendemain matin, à la même place, l'arbre était là avec ses deux fleurs.
Elle eut envie de ces fleurs ; elle étendit la main, les fleurs lui échappèrent de nouveau ; elle commanda que l'arbre fût abattu et brûlé, on obéit ; l'arbre reparut. La reine s'indiga de cette résistance.
Elle alla trouver le radjah et lui dit :
- Seigneur, n'êtes-vous pas le maître absolu dans toute l'étendue de votre empire, et tout ne doit-il pas vous céder ?
- Explique-toi plus clairement, répondit Anarbara.
- Je veux dire qu'il y a dans votre jardin un grenadier d'une très faible hauteur, dont les branches sont à portée de main. Eh bien ! il est impossible d'en cueillir les fruits.
- Tu espères par ces paroles me décider à descendre au jardin. Tais-toi, laisse-moi à ma douleur.
Et, en disant ces mots, le radjah tourna le dos à sa femme.
- Puissant seigneur, dit la princesse sans se déconcerter, vous croyez peut-être que je suis assez audacieuse pour vous raconter un mensonge ; mais accordez-moi seulement la grâce de venir à cette fenêtre, et vous serez témoin de la vérité.
Anarbara fit ce qu'on lui demandait : la reine descendit au jardin, s'approcha de l'arbre, étendit la main vers les fruits, et comme auparavant, les fruits s'éloignèrent d'elle.
Le radjah, voyant que sa femme avait dit la vérité, descendit à son tour, et étendit les mains sur les deux fruits, et à son grand étonnement, à la stupéfaction de la reine, les fruits, au lieu de fuir, se détachèrent eux-mêmes de la branche et tombèrent dans ses mains.
- Ces fruits sont d'une beauté merveilleuse, dit le prince ; pourtant on dirait qu'ils ne sont pas tout à fait mûrs. J'attendrai quelques jours encore.
Il retourna dans son appartement et posa les deux grenades sur une tablette à côté de son lit. Comme il ne dormait pas et que la fièvre lui donnait une soif ardente, il prit une des grenades et ouvrant son couteau, il se préparait à en fendre l'écorce.
- Papa, je t'en prie, fais bien attention, pour ne pas me blesser.
Cette voix partait de l'intérieur du fruit. Il la reconnut : c'était la voix de sa fille.
Il ouvrit le fruit avec la plus grande précaution, et la fillette en sortit, pour se jeter au coup de son père bien-aimé.
Il délivra son petit garçon de la même manière.
Après quoi il renvoya la méchante reine, et ayant averti son beau-père de tout ce qui s'était passé, il le somma de la punir.
Et celui-ci, qui était un prince oriental, n'y manqua pas.
C. MICHAEL
30 novembre 2008
Conte Oriental
Il y avait en Orient un roi réputé par sa sagesse ; il se nommait Cyrus. Ayant un fils inique, qui devait lui succéder, il voulut le faire instruire dans toutes les sciences. Pour cela il rassembla dans un grand festin tous les sages de l'Inde et leur donna de beaux présents. Lorsqu'ils voulurent s'en aller, le roi leur dit :
- Choisissez parmi vous mille sages.
Ils en choisirent mille.
Le roi dit encore :
- Choisissez encore cent sages parmi ces mille.
Et ils les choisirent. Le roi leur dit encore :
- Parmi les cent, choisissez-en sept.
Ils les choisirent. Voici quels étaient leurs noms : Sendabar, Hippocrate, Apollonius, Lokman, Aristote, Biber et Oman. Et Sendabar fut choisi dans ces sept-là.
Sendabar était le plus savant de tous, et les autres éprouvaient de la jalousie à son égard. Ils cherchaient à le perdre ; ils dirent au roi que son fils n'apprendrait de Sendabar qu'à se taire et à méditer. "Son instruction, disaient-ils, est comme le brouillard, le tonnerre et les éclairs sans pluies ; cela réjouit d'abord le laboureur, mais sa terre reste stérile."
Sendabar répondit :
- Ne savez-vous pas que la sagesse dans l'homme est comme le musc et l'ambre ! Sitôt que l'on fait couler goutte à goutte de l'eau sur ces parfums, leur odeur se manifeste ; c'est ainsi que l'occasion prouvera que j'ai bien agi.
Aristote(1) répliqua :
- Il y a trois choses auxquelles on ne peut se fier avant que l'évènement ne les ait rendues certaines : c'est la navigation avant de rentrer au port, la guerre avant de conclure la paix, la maladie avant de renvoyer le médecin. De même il nous est impossible de louer Sendabar avant d'avoir vu son ouvrage.
A ces mots d'Aristoste, Sendabar s'irrita et dit au roi :
- Si j'instruis ton fils de manière qu'il surpasse en sagesse mes six compagnons, tu m'accorderas la demande que je ferai alors, et si cela n'est pas, tu prendras mes biens et ma vie.
Et Sendabar instruisit le jeune homme pendant sept ans.
Les sages eurent peur alors, et se dirent entre eux : "Nous devons convenir que Sendabar est sage, et qu'il a tenu parole", mais l'un deux suborna une esclave du roi. Elle prétendit que le prince conspirait contre son père pour le détrôner et le mettre en prison. Aussitôt le roi commanda de couper la tête au jeune homme e de la lui apporter. Sendabar parut devant le roi et lui dit :
- Seigneur, qui peut résister à l'astuce des trompeurs et à l'esprit d'une femme ? Vous aussi vous y avez succombé. Permettez que je vous raconte un des traits de leurs inventions.
- Parle, lui dit Cyrus.
Sendabar dit :
- Dans le pays des Maures, il y avait un marchand extrêmement riche, qui envoya son fils sur mer pour aller acheter du bois d'aloès. Le jeune homme arriva au pays de cet arbre. Comme il parcourait le marché, il rencontra un fripon qui lui dit :
"- Je connais beacoup ton père, nous sommes de grands amis, tu ne logeras pas ailleurs que chez moi.
"Le jeune homme accepta sans méfiance. Après cela l'homme sortit et alla trouver d'autres fripons :
"- Apprenez, leur dit-il, que j'ai dans ma maison un négociant. Venez et voyons ce que nous pourron tirer de lui.
"Deux d'entre eux achetèrent du bois d'aloès pour une pièce d'or, puis ils firent du feu avec ce bois, dont l'odeur se répandit dans toute la maison ; ensuite ils dirent au jeune homme :
"- Vois-tu, nous avons tant de ce bois que non en faisons du feu toute l'année.
"Le jeune homme fut fort content d'apprendre cela. L'homme qui l'avait emmené lui dit :
"- Avec ton argent, j'achèterai du bois d'aloès et plusieurs charges d'autres marchandises ; donne-moi cette somme, et comme je connais le pays, j'aurai tout cela à bon compte. Attends-moi devant la mosquée.
"Le jeune homme, par précaution, lui demanda un reçu et lui remit tout son argent. Puis tous deux partirent. Quelques temps après, il trouva son homme sur la place, et celui-ci feignit de ne pas le reconnaître.
"- Je n'ai jamais vu ni ton père ni toi.
"Comme le jeune homme se désolait de sa perte, une vieille femme le tira par la manche et lui dit :
"- Raconte-moi la cause de ton chagrin. Peut-être pourrai-je te venir en aide.
"Quand elle eut tout appris, elle l'emmena chez elle, et lui donna à manger ; puis elle appela son fils, et lui dit :
"- Prends ce jeune homme et conduis-le dans la demeure du vieillard chez lequel ces fripons vont pour le consulter. Ils lui apportèrent du vin et des légumes et lui racontent ce qu'ils on fait dans le jour, et lui leur donne des instructions.
"Le jeune homme fit ce que la vieille lui disait, et ayant été introduit secrètement par le fils de la vieille, il écouta attentivement les fripons.
"Le principal d'entre eux dit au vieillard :
"- Mon maître, j'ai rencontré un Maure. A peine l'ai-je vu, que je lui ai enlevé tout son argant contre un reçu où je lui promets de lui acheter du bois d'aloès et d'autres marchandise. Ne pourrai-je pas acheter de tout cela seulement de quoi remplir un sac ?
"Le vieillard répondit :
"- Tu as mal fait. Que feras-tu s'il te dit : Remplis-moi mon sac de puces, de manière qu'il y en ait juste la moitié de mâles et la moitié de femelles ?
"Le filou répondit :
"- Cela ne lui viendra jamais à l'idée.
"Le jeune Maure entendit ces propos et sortit. Aussitôt il amena son homme devant le cadi, et celui-ci condamna l'homme à remplir le sac de ce que le jeune marchand demanderait :
"- Que te faut-il ? demanda le filou.
"Le Maure répondit :
"- Je viens du pays de Sedjilmessa, où il n'y a plus une seule puce, c'est pourquoi je veux que tu remplisses mon sac de puces, moitié mâles, moitié femelles.
"L'autre dit :
"- Je remplirai plutôt ton sac de dattes.
"- Non, je veux des puces, dit le jeune homme.
"Et comme l'autre ne put tenir son marché, il fut condamné à payer au jeune homme une somme double de celle qu'il lui avait volée. Et en plus il reçut quarante coups de bâton sur la plante des pieds."
Sendabar, ayant terminé cette histoire, dit au roi Cyrus :
- Tu vois bien que c'est par le conseil d'une femme que le jeune homme reprit son argent. Et si elles savent faire le bien, pourquoi ne feraient-elles pas le mal ?
Le roi dit alors aux sages :
- Quel parti faut-il prendre à l'égard de cette femme ?
Les uns dirent :
- Il faut lui couper les mains.
Les autres :
- Il faut lui crever les yeux.
Et Aristote dit :
- Il faut la mettre à mort.
Alors la femme se leva et dit :
- Je ressemble à ce renard qui vint dans une ville pour voir des poulets ; des habitants le virent et lui firent la chassse. Il s'enfuit, mais il ne put sortir, car la porte de la ville était fermée. Alors il pensa : - Si les chiens m'aperçoivent, ils me mettront en pièces. C'est pourquoi il faut que j'aille me placer devant la porte de la ville comme si j'étais mort, et aussitôt que cette porte s'ouvrira devant quelqu'un je m'enfuirait.
"Il alla donc se placer devant la porte et fit le mort. Un homme le vit et dit :
"- Ce serait une bonne affaire que de rentrer chez moi avec l'oreille gauche de ce renard : les sorcières ne pourront entrer chez moi.
"Il tira son couteau et coupa l'oreille gauche. Quant au renard il supporta cela sans bouger.
"Vint un autre homme qui dit :
"- C'est une bonne chose qu'une dent de renard pour pendre au cou d'un enfant.
"Il arracha dont une dent au renard qui supporta ce nouveau mal sans donner signe de vie.
"Survint encore un autre homme qui dit :
"- C'est un excellent remède contre la peste, que le coeur du renard.
"Lorsque le renard entendit ces derniers mots, il se leva et s'enfuit, car il pensa qu'il ne pouvait souffrir ce dernier accident.
"Moi aussi je suis dans la position du renard. Quand vous avez dit : Il faut lui couper les mains, il faut lui percer les yeux, j'ai souffert tout cela, mais lorsque vous avez dit : elle doit mourir, alors j'ai raconté ma parabole en votre présence, pour que vous preniez conseil de votre miséricorde."
Et le roi lui pardonna, puis il dit à Sendabar :
- Demande-moi tout ce que tu voudras, car tu as rempli le devoir dont tu t'étais chargé.
Sendabar répondit :
- Je ne demande qu'une chose : c'est que tu ne fasses pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît, et que tu aimes ton peuple comme toi-même.
Parabole de Sendabar.
14 novembre 2008
Les chats de Whittington
Dick Whittington était un pauvre petit orphelin, qu'une vieille cuisinière avait recueilli pour en faire son domestique et son souffre-douleur. C'était lui qui allumait le feu, lavait la vaisselle et tournait la broche des rôtis. En échange, il recevait une maigre nourriture, quantité de surnoms, tel que vaurien, paresseux, fainéant, et un nombre encore plus considérable de horions et de taloches.
L'unique consolation et le seul bonheur de Dicks, c'était de jouer avec un chat qu'on lui avait donné, un gentil petit chat qu'il élevait et nourrissait de son mieux. Ce chat, la vieille cuisinière ne pouvait le souffrir, et elle parlait à tout moment de le jeter à l'eau.
Un soir que la vie du pauvre animal était plus menacée que de coutume, Dick s'enfuit de la maison, avec, bien entendu, son cher compagnon douillettement abrité dans ses bras.
Un passant eut pitié de lui, lui donna l'hospitalité, à lui et à son chat, et, le lendemain, lui proposa d'embarquer sur un vaisseau à destination de l'Afrique.
Dick Whittington, qui avait toujours eut de l'ambition, et qui, paraît-il, avait même entrevu dans ses rêves les plus hautes destinées, accepta l'offre avec empressement.
"Mais il te faut une pacotille, mon garçon, lui dit ce bienfaiteur. Qu'apporteras-tu et qu'auras-tu à échanger chez les Africains.
- Hélas ! je ne possède rien... Je n'ai que mon chat...
- Eh bien, emmène-le, ton chat ! Il te portera peut-être bonheur !"
Ce personnage ne croyait pas si bien dire.
On était en mer, on naviguait depuis plusieurs semaines, quand une tempête s'éleva et fit échouer le vaisseau contre une île, dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Cette île était infesté de rats, au point que le blé n'y pourrait pousser ; ces animaux le mangeait en herbe, dès que la tige était hors de terre.
Il était difficile à Dick Whittington de trouver meilleure occasion pour vanter les talents de son chat et demander qu'on le mît à l'épreuve. C'est ce qui eut lieu, et le chat fit un si grand massacre de rats, que le roi de l'île, enthousiasmé, voulut à tout prix garder dans son palais ce précieux quadrupède.
Dick lui fit comprendre qu'un seul chat contre tant de rats était insuffisant, et il s'offrit d'en aller chercher d'autres en Angleterre.
"Bien volontiers ! dit le roi ; mais, en attendant, je garde toujours celui-ci, et je te l'achète son pesant d'or.
- Et les autres ?
- Les autres te seront payés le même prix !" répliqua le souverain de cette île que les rongeurs rendaient inhabitable.
Dick tint parole au roi, et le roi ne manqua pas non plus à ses engagements.
Les chats que Dick alla chercher et qu'il introduisit dans l'île, en quantités innombrables, lui furent payés tous au poids de l'or, ce qui permit à notre héros de revenir s'établir à Londres et de prendre place parmi les plus riches négociants de la Cité. Le lord-maire étant venu à mourir, en 1397, on élut Dick Whittington pour le remplacer, et cette élection se renouvela à trois reprises.
Albert CIM
08 novembre 2008
Le Loup - Fable pour les tout petits
Il était une fois un loup
Maigre comme un clou,
On sait qu'un loup
Mange beaucoup,
Beaucoup !
Or, depuis trois longues journées
Qui lui semblèrent trois années,
(Oui, trois années !)
Dans les bois il allait rôdant,
Et n'avait rien mis sous sa dent
Qu'une vieille carcasse
De bécasse.
C'est que l'hiver était venu,
L'hiver avait mis au sol nu
Un grand manteau de neige blanche ;
Les oiseaux perchaient sur la branche,
Et les petits lapins peureux,
Cachés dans leurs terriers bien creux,
Restaient blottis sous terre,
Près de leur mère.
"Eh bien ! se dit le loup tout bas,
Ce soir je ne jeûnerai pas,
Je connais là-bas,
Au bord d'un village,
Derrière un grillage,
Des poules que je veux manger.
Foin du danger !"
Le soir venu, tout d'une haleine,
Le bandit traverse la plaine.
Tout dort au village :
Voilà le grillage ;
Voilà les poulets
Grassouillets.
Entre les barreaux peu d'espace...
Mais il passe
Notre loup
Maigre comme un clou.
Il est dans la place.
Vite en chasse !
Ah ! pauvres petits poulets
Grassouillets !
Pauvre, pauvre maman poule,
Toute en boule,
Qui dort avec ses tout petits...
Tous engloutis !!!
Il mange, remange encore.
Sa faim d'ogre carnivore
S'adoucit.
Nom d'un loup ! Oh ! quelle fête !
Mais la vengeance s'apprête...
Il grossit !
Il se lèche les babines.
Il savoure les chairs fines,
Et croque tout jusqu'aux os.
Mais, perdu par sa folie,
Ivre de joie, il oublie
Les barreaux.
Si bien que, quand, repu de sang et de chair fraîche,
Il s'efforce à sortir par le même chemin,
Il ne peut passer par la brèche,
Il faut attendre au lendemain.
Le matin les gens s'éveillèrent,
Tous les chiens aboyèrent,
L'odeur du loup flottant dans l'air.
Des fagots l'enfumèrent,
Des bâtons l'assommèrent,
Et les chiens en hurlant dévorèrent sa chair.
Quant à son âme, c'est le diable qui l'emporte !
Diable de sort !!!
MORALITÉ
Gardez-vous, jeunes gens, d'entrer par une porte,
Sans savoir comment on en sort.
Paul LEHUGEUR


