Des contes et légendes

15 avril 2013

La meilleure chanson

Avril2013_007Du temps que les ducs de Médicis accumulaient à Florence les chefs d'oeuvres de la peinture et de la sculpture, un jeune homme, suivant à pied la route qui conduit à la capitale de la Toscane, arrivait au village de Casciano.
C'était un artiste.
Son nom de Borcello n'a pas été glorieusement transmis à la postérité comme celui des grands maîtres ; son talent fut modeste. Il ne laissa aucun tableau remarquable, gagna péniblement sa vie, ne recueillant pas plus de richesse que de gloire. Mais cette infériorité ne l'empêchait  pas de sentir comme un autre la faim et la fatigue. Aussi en entrant à Casciano eut-il un regard éloquent pour une hôtellerie à la porte de laquelle l'hôtelier se prélassait d'un air satisfait.
Par malheur, Borcello n'avait que des vêtements en mauvais état. Ses chaussures étaient percées et sa bourse vide. La poussière de la route le couvrait tout entier et ajoutait à son air misérable. Ce sont de mauvaises conditions pour s'assurer une bonne réception.
En le voyant approcher avec une timide hésitation, l'hôtelier quitta son sourire épanoui et fronça les sourcils.
"Que demandez-vous ? fit-il durement.
- Seigneur hôtelier, répondit Borcello, ne pourriez-vous pas me permettre de me reposer et de me réconforter chez vous ? Un siège à l'ombre et les restes de votre dernier repas me feraient bien plaisir.Avril2013_009
- Avez-vous de l'argent pour payer ? demanda l'hôtelier sans se laisser attendrir par l'aspect piteux du voyageur.
- Non, seigneur, reprit le jeune homme.
- Alors, passez votre chemin.
- Un morceau de pain ne vous ruinera pas, seigneur, et je me contenterai d'un verre d'eau.
- Vous en irez-vous à la fin !" s'écria l'aubergiste, d'autant plus furieux de cette insistance que sa conscience lui reprochait sa dureté.
Force fut à Borcello de continuer sa route. Heureusement, il rencontra plus loin une âme compatissante qui prit en pitié sa détresse, et il put gagner Florence sans nouveaux ennuis.
Deux ans après, Borcello qui avait trouvé du travail, était transfiguré par le bien-être. Une barbe soignée encadrait son visage moins amaigri par le jeûne. Ses vêtements étaient propres et ses chaussures entières. Ainsi méconnaissable, il résolut de jouer un bon tour à l'hôtelier qui s'était montré si insensible à ses souffrances.
Un jour de fête, Borcello se rendit à Casciano et pénétra hardiment dans l'hôtellerie inhospitalière. Dans la grande salle était réunie une joyeuse compagnie, et les lazzis volèrent de l'un à l'autre. Le jeune homme prit place à une table et se fit servir un copieux repas, arrosé d'un vin généreux.
Avril2013_008Après avoir mangé de bon appétit, Borcello appela l'aubergiste.
"Seigneur hôtelier, lui dit-il, votre cuisine est excellente. Mais je dois vous faire un aveu pénible : je n'ai pas d'argent.
- Pas d'argent ! s'écria l'hôte rouge de colère. Il faut pourtant me payer, ou je vous fais jeter en prison.
Les consommateurs assemblés dans la pièce levèrent la tête à ces éclats de voix, intéressés par ce qui allait se passer.
"Oh ! je vous paierai, reprit Borcello avec le plus grand sang-froid, seulement je vous paierai en chansons !
- Je n'ai que faire de vos chansons ! C'est de l'argent qu'il me faut, repartit l'aubergiste.
- Laissez-le chanter, firent quelques buveurs séduits par la promesse d'un concert gratuit. Vous le ferez payer après.
- Je veux de l'argent, criait le bonhomme avec rage !
- Pourtant, ajouta Borcello, si je chantais une chanson qui vous plût ?
- Il n'y en a pas qui me plaise.
- Vous pourrez toujours lui dire, après l'avoir entendue, que sa chanson ne vaut rien, fit observer un des assistants.
- Comme cela, je veux bien, repartit l'hôtelier qui désirait plaire à sa clientèle, mais avec la ferme intention de trouver mauvais tout ce qu'il entendrait."
Borcello se leva.
"Vous êtes tous témoins que je serai quitte si je chante une chanson qui lui plaise ?
- Oui ! oui ! chantez ! chantez !"
Alors, d'une belle voix bien timbrée, Borcello commença une romance sentimentale.
"Bravo ! bravo !" cria l'auditoire en battant des mains.
Mais l'aubergiste faisait la moue en murmurant qu'il  n'aimait pas les romances.
Borcello entonna ensuite une chansonnette très gaie. Malgré les rires de l'assistance, l'hôtelier conserva sa mine renfrognée.
Enfin, à cette dernière chanson, Borcello fit succéder une autre dont le refrain était "Metti mano à la borsa et paya l'oste", ce qui veut dire en bon français : "Mettez la main à la bourse et payez l'hôte."
En écoutant ce conseil qui concordait si bien avec ses idées, l'aubergiste ne put réprimer un sourire et sa physionomie s'éclaira.
"Vous approuvez ces paroles ? demanda Borcello.Avril2013_005
- Oui, oui ! Voilà ce qu'il faut faire : payez l'hôte ! payez l'hôte !
- Eh bien, puisque ma chanson vous plaît, nous sommes quittes," s'écria Borcello !
Un éclat de rire sonore retentit dans la pièce, en même temps que les cris des assistants :
"C'est vrai ! Il a raison ! Il a gagné !"
Pris au piège, l'aubergiste fut bien obligé de reconnaître sa défaite. Alors Borcello, ôtant son chapeau pour saluer l'assistance, dit à l'hôtelier déconfit : 
"Je vous remercie de votre excellent repas. Je vous l'ai fait perdre pour vous punir de m'avoir refusé du pain un jour que j'étais malheureux. Tâchez que cette leçon vous serve, et n'oubliez pas à l'avenir qu'il faut avoir pitié des misérables."
Sur ces mots, le jeune homme sortit de l'hôtellerie et regagna Florence, satisfait de sa journée.

Félix LAURENT

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09 avril 2013

Hervé le Noir

Avril2013_002La mer grondait sur les récifs, le vent faisait rage dans la nuit, et la neige tourbillonnait à travers l'espace ; aussi les habitants du village de Penmark se tenaient-ils calfeutrés dans leurs maisonnettes bien chauffées.
Ce soir là, il y avait veillée chez la vieille Janik Le Kéroude; ; et tout en filant au coin du feu, les jeunes filles babillaient gaiement, tandis que les jeunes gens regardaient monter au plafond la fumée bleue de leurs pipes en bois."Oui ! dit tout à coup la vieille Janik d'un ton sentencieux, si nous avons ce temps affreux, c'est parce que Hervé le Noir, le magicien des temps passés, a tenté de ravir méchamment la Princesse Anne aux cheveux d'or, afin de s'emparer de ses richesses immenses. Car il fut un époque lointaine où ni le vent, ni la neige, ni la mer n'existaient ; et, sans doute, si Hervé le Noir s'était tenu tranquille en ses donjons, rien de tout cela n'existerait encore ; nous nous vivrions, comme les hommes des âges écoulés, sans connaître le froid ni les tempêtes."
Voici en effet ce que conta Janik, tandis que le jeunes filles déposaient leurs quenouilles et que les jeunes gens cessaient de fumer.
Jadis, à l'époque où la race des magiciens et des sorcières inondait le monde, vivait en ces contrées lointaines un enchanteur cruel qui se nommait Hervé le Noir. Les méfaits de ce méchant homme étaient innombrables. Par dessus tout, il avait soif d'or ; dans ses châteaux fortifiés, il entassait les trésors les plus rares volés par lui dans le monde entier. Or, au même moment, régnait sur une partie de l'Europe, un roi dont les richesses dépassaient toute imagination : le magicien les convoitait. Mais comment s'en emparer ? Des gardes armés veillaient autour de coffres pleins de diamants, et la puissance d'Hervé s'avanouissait devant les éclairs bleus d'une lame d'acier. L'enchanteur chercha longtemps et trouva un stratagème, comme le roi avait une fille merveilleusement belle, la Princesse Anne, le magicien imagina de la demander en mariage. Ainsi se disait-il, je recevrai une dot sans pareille, et je remplirai mon château de ces richesses nouvelles. Mais le roi refusa.
"Va-t-en, méchant ! s'écria-t-il. Ni ma fille, ni mon or ne sont pour toi. Et si tu entreprends contre nous quelque action traîtresse, prends garde à toi : j'ai un fils ! Tu connais la valeur du Prince Edgard ; il est aussi beau et aussi brave que Saint-Michel. Je le jure par mon épée et par mon sceptre, il saura, si puissant que tu sois, faire siffler son glaive autour de tes oreilles !"
Le magicien se retira, la rage dans le coeur : sa ruse aviat échoué. Il résolut alors d'enlever par la force la Princesse, pour ne la rendre ensuite que contre toutes les richesses de son père. Il partit donc.Avril2013_001
Il s'en alla tout d'abord en des pays mystérieux, où nulle route connue des hommes ne conduisait. Dans ces régions lointaines, entamant le granit et le fer, creusant des fossés, élevant des tours, il bâtit un château fort à six enceintes.
"C'est là, dit-il que je l'enfermerai !"
Lorsque son terrible manoir fut édifié, durant la nuit, il traversa l'espace avec la vitesse de l'écalir et pénétra par une lucarne dans le château du roi. Les pas d'Hervé le Noir étaient silencieux comme le vol de la chauve-souris : nul ne put l'entendre. Le magicien, dont l'eoil perçait les ténèbres, entra sans encombre dans la chambre où dormait la jeune fille ; il la souleva si doucement dans ses bras qu'elle ne se réveilla même pas ; puis, prenant son élant, il franchi d'un bond formidable des milliers de lieues, et déposa la Princesse dans ses redoutables donjons. Qui pourrrait dépeindre le désespoir et la terreur de la jeune fille lorsqu'elle se réveilla ? Gémissant et sanglotant, elle supplia le magicien d'avoir pitié d'elle et de la rendre à ses parents bien-aimés. Mais rien ne put attendrir l'enchanteur.
"Vous allez écrire au roi votre père, dit-il, qu'il ait à faire transporter dans la plaine d'Armor en Bretagne, toutes ses richesses, sans en excepter le moindre collier de perles. J'irai les y prendre et vous renfrai la liberté. Mais si dans huit jours vous ne lui avez pas écrit, je vous tue !"
Sur cette menace, il s'éloigna, roulant des yeux farouches.
Mais la princesse Anne refusa d'écrire et se mit à prier.
Pendant ce temps, on la cherchait au château paternel. Les gardes parcouraient la campagne ; les suivantes allaient visiter tous les recoins du manoir ; tous les échos retentissaient du nom de la jeune fille. Qu'était-elle devenue ? Comment, pendant la nuit, avait-elle disparu ? On se perdait en vaines conjectures, et le roi et son fils silencieusement pleuraient.
Quatre jours s'écoulèrent. La Princesse Anne était toujours enfermée dans le donjon d'Hervé. Un matin, comme le soleil se Avril2013_003levait, elle s'agenouilla dans sa chambre, tournée vers le bel astre radieux, et pria longtemps, implorant tout à tour les saints et les saintes du paradis. Puis elle s'accouda, triste et seule, sur l'appui d'une fenêtre qui dominait des rochers à pic hauts de cents pieds, songeant à ceux qu'elle aimait et qu'elle n'espérait plus revoir. Or, comme elle se rappelait les jours d'autrefois, un long soupir s'échappa de ses lèvres. Oh ! miracle ! Le faible soupir de la Princesse aux cheveux d'or, ce souffle léger sorti de ses lèvres roses, s'enfla, grossit éperdument, traversa l'espace, gronda sous le ciel, secouant les forêts et balayant le sommet des montagnes !... Dieu, de ce soupir, avait formé le vent impétueux... Le vent traversa le monde, et il alla gémir devant les fenêtres du château royal, où pleurait le père de la Princesse. Et ce dernier n'y prit pas garde. Mais Edgard entendit le bruit insolite et tressaillit.
"Oh ! s'écria-t-il avec désespoir, c'est le souffle de ma soeur aînée qui s'en est venu jusqu'à moi ! Où donc est Anne ? Où donc est la Princesse aux cheveux d'or ?"
... La Princesse était demeurée tout ensemble stupéfaite et émerveillée du miracle qui venait de s'accomplir.
"Hélas ! se disait-elle, puisque maintenant mon souffle parcourt au loin la terre, pourquoi ne lui confierais-je pas mon manteau de soie blanche ? Peut-être le prendrait-il pour le porter jusqu'à mon père."
La jeune fille, alors, détacha de ses épaules son grand manteau blanc, et le jeta par la fenêtre. Or, voici que le manteaux se sépara en mille parcelles, et ces parcelles en mille autres encore... Du manteau blanc, Dieu avait fait des flocons de neige qui maintenant tourbillonnaient dans l'espace...
La neige traversa le monde, elle aussi ; et elle alla couvrir de ses blancheurs le château royal, où pleurait le père de la Princesse. Edgard, immobile d'étonnement, reconnut soudain le doux parfum qui toujours s'exhalait des voiles de sa soeur.
"C'est elle, s'écria-t-il, c'est elle qui m'appelle à son aide ! Oh ! mon Dieu, exaucez-moi ! Où donc est la Princesse aux cheveux d'or ?..."
Seule à la haute fenêtre, les yeux perdus dans le ciel où le vent grondait, où la neige tournoyait, la princesse Anne, pleine de tristesse, gémissait toujours.
"Hé quoi ! murmurait-elle, me faudra-t-il dépouiller mon père ou mourir ici ? Mon Edgard, mon frère bien-aimé, ne pourrait-il me sauver ?"
Or, ses larmes coulaient et, sans qu'elle s'en aperçût, formaient des ruisseaux, puis des rivières, puis, tout à coup, une nappe d'eau immense et houleuse qui s'étendit à perte de vue devant elle. Dieu, de ses larmes, venait de créer la mer qui couvrit aussitôt la moitié du monde, et tout à coup les derniers flots allèrent lécher la muraille du château royal, où le père de la jeune princesse songeait à son enfant perdue. Edgard, l'adolescent aussi beau, aussi brave que Saint-Michel, comprit le miracle. Dans un transport de bonheur, il s'écria :Avril2013_004
"Voici la route que je dois prendre ; je vais chercher ma soeur Anne !"
Au même instant, les flocons de neige tombant sur l'eau de la mer se rapprochèrent, se confondirent, et bientôt un bateau blanc se balança sur les ondes. Edgard sortit du château, monta dans la nef, ceint de son éblouissante épée, et le vent l'emporta vers le château du magicien...
Hervé le Noir, terrifié par tous ces prodiges où il reconnaissait un pouvoir supérieur au sien, tremblait comme une feuille.  Lorsqu'il vit arriver le jeune homme, il comprit que Dieu seul pouvait l'avoir amené jusque là. Il sortit alors du château et, lâchement, vint s'agenouiller devant lui pour demander grâce. Mais Edgard, sans presque le regarder, d'un coup d'épée lui trancha la tête. Au même instant, toutes les portes du manoir s'ouvrirent, les murailles se fendirent, et la Princesse Anne vint se jeter, souriante et radieuse, dans les bras de son frère... Quelques minutes après l'esquif de neige les emportait vers le château paternel...
Vous dire que le roi fut heureux, vous dire que la Princessse et le Prince Edgard continuèrent à s'aimer, vous dire que ce dernier devint un grand souverain et gagna beaucoup de batailles, vous dire enfin que tous trois vécurent dans la joie, adorés de leus sujtes, serait chose superflue, conclut la vieille Janik. Retenez seulement que c'est ainsi que naquirent le vent qui souffle, la neige qui tournoie, la mer qui gronde.

A. BAILLY

 

04 février 2013

Le jambon de Schwartz

F_vrier2013_005Au premier jour de la mobilisation, son père était allé rejoindre son régiment à Dunkerque, et le petit Louis Mathieu avait résolu de le remplacer au fournil, car les Mathieu possédaient l'unique boulangerie du village.
Il fallait bien nourrir les trois cents habitants du pays, qui depuis des années, de mère en fille, prenaient leur pain à la maison Mathieu.
Au commencement les miches furent moins belles qu'à l'ordinaire. Ce n'était tout de même pas le pain K K, et non seulement on s'en contentait, mais on félicitait Mme Mathieu d'avoir un fils si habile qui avait pu du jour au lendemain passer du rang d'apprenti à celui de maître.
Un matin il y eut un gros émoi dans le village : un peloton de uhlans le traversa à bride abattue. Pendant deux jours tout resta tranquille. Le troisième jour, une section d'infanterie ennemie prit possession du village. Le lieutenant qui la commandait distribua des billets de logement à ses hommes. La famille Mathieu fut affligée d'un gros Allemand blond qui s'offrit la meilleure chambre. Il s'appelait Schwartz.
Il savait dire deux mots de français, mais les répétait toute la journée : Mancher, Poire.
Le fait est que lorsqu'il n'était pas de service, il n'avait d'autre occupation que de se nourrir et de se désaltérer.
La cave était devenue son lieu de promenade favori. Heureusement il  ne pénétrait jamais dans le fournil, où, au plafond, six beaux jambons achevaient de sécher :
"Ce sera pour nos soldats, quand ils viendront nous délivrer," avait dit Mme Mathieu.
Un jour, le petit Louis constata qu'il n'y avait plus que cinq jambons au-dessus de sa tête. Il fut indigné : Schwartz se permettait de toucher à la réserve faite pour les soldats français.
Il le guetta.
Il était couché depuis un quart d'heure derrière ses sacs, quand la porte du fournil grinça et la face épanouie de Schwartz apparut. 
L'Allemand avança prudemment, à pas étouffés.
Il regarda tout autour de la pièce, ne vit personne. Alors il prit un tonneau vide, le roula sous les jambons, grimpa et décrocha le morceau de son choix.
Il le mit sous son bras et descendit.
Louis bondit vers lui :
"Voleur" s'écria-t-il !F_vrier2013_003
L'Allemand, un moment effrayé, recula. Puis, se sachant seul avec l'enfant, il dégaina sa baïonnette et le menaça :
"Toi kapout," dit-il.
Louis compris que toute lutte était inutile entre lui et ce gros homme, il s'écarta.
Le soldat s'en alla avec son butin.
Quand il fut parti, le petit boulanger examina le tonneau. Puis il chercha un marteau, une scie, des clous.
Il se mit au travail et fixa plusieurs rangées de clous le long des bords du tonneau, posa dessus une mince planche de bois, et puis il s'éloigna.
Quelques jours passèrent. Louis veillait en vain sous sa cachette. Schwartz ne revenait pas.
Pourtant, un jour, la porte du fournil grinça et la face rouge sous le casque à pointe se montra de nouveau.
L'Allemand pénétra dans la place avec plus de circonspection que jamais, il prit le même tonneau et commença son ascension ; il allait atteindre sa proie, quand il s'écroula et disparut dans le tonneau.
Louis surgit de sa cachette. En un clin d'oeil, il cloua des planches solides à la place du ond qu'il avait scié et adroitement arrangé.
Le soldat vociféra d'abord, puis il s'apaisa. Bientôt même un ronflement sonore s'éleva du tonneau. Schwartz résigné digérait en dormant.
Alors Louis se trouva bien embarrassé et bien anxieux : qu'allait-il faire de ce tonneau ? Si jamais les Allemands connaissaient le tour qu'il venait de jouer, il serait fusillé.
A cet instant des pas se firent entendre, la porte s'ouvrit pour livrer passage à un sous-officier allemand suivi de quelques soldats ; Louis se sentit perdu.
Le sous-officier inspecta le local. Sûrement, il cherchait Schwartz ;
"Enlevez ce tonneau, dit-il, puis cette caisse et tout ce qui peut nous servir."
Le petit boulanger pensa que sa dernière heure était venue. Le sous-officier fouillait tous les coins du fournil. Soudain une fusillade crépita, des cris retentirent :
"Il est trop tard, s'écria le sous-officier, prenez vos fusils, chargez-les et tirez par les soupiraux."
Avant que cet ordre fût exécuté, un sergent de nos chasseurs faisait irruption dans le fournil avec ses hommes. Les F_vrier2013_004allemands, cernés, levèrent les mains et se rendirent. 
Comme on les emmenait, voilà qu'un tonneau se mit à remuer avec fracas et une voix sortit de ses flancs :
"A poire, hurla Schwartz."
Nos soldats se regardèrent étonnés.
"Comment, s'écria le sergent français, le tonneau est habité ? Vite qu'on le vide.
- Kamarad, soupira l'Allemand, pas kapout."
On le tira de sa futaille, pâle, piteux, les yeux effarés, ne comprenant guère ce qui s'était passé et tremblant à l'idée qu'on pouvait le fusiller.
Il se laisser fouiller docilement, puis il gagna la place qui lui était assignée dans le cortège des prisonniers qui prit le chemin de nos arrières.
Le petit Louis eut la double joie de se voir débarrassé de ses angoisses en même temps que son village était délivré de l'occupation ennemie.
Et joyeusement, il distribua aux soldats les jambons échappés à Schwartz et de bonnes bouteilles pour les arroser et boire à la victoire.

Georges DEVAILLE 

27 janvier 2013

La princesse et les pirates - Contes orientaux

Le 3 avril 1817, au soir, une jeune femme au bord de l'épuisement cogne à la porte du prêtre du village d'Almondsbury, dans le Gloucestershire, en Angleterre. Elle ne parle pas l'anglais et ses vêtements exotiques, en haillons, lui donnent un air asiatique. Ne sachant que faire de cette jeune fille, le prêtre l'emmène chez son ami, le magistrat Samuel Worrall.
Worrall et sa femme hébergent la mystérieuse inconnue pour la nuit, et le lendemain, ils l'interrogent sur les diverses circonstances qui l'on amenée en ce lieu.
Elle répond, par signes et gestes, qu'elle s'appelle Caraboo, qu'elle est une princesse d'Extrême-Orient. Kidnappée par des pirates, elle a été ensuite vendue au capitaine d'un navire partant pour l'Eutope. Une fois le bateau arrivé en Angleterre, elle s'évade et se met à errer dans les campagnes, en mendiant sa nourriture. 
Les Worrall décident de s'occuper de Caraboo en attendant de résoudre le mystère.
Le comportement de la jeune fille est en effet étrange. Elle veut absolument faire sa propre cuisine, ne mange de la viande que rarement, et ne boit que du thé et de l'eau. N'aimant pas dormir dans un lit, elle préfère se coucher par terre. Elle met des plumes dans ses cheveux et se promène dans le jardin en tapant sur un tambourin. Elle saute souvent dans lac tout habillée ; on la trouve une fois perchée en haut d'un arbre - avec un arc et des flèches.
La nouvelle de l'hôte exotique des Worrall se répand dans la région. Des hommes qui ont voyagé en Extrême-Orient viennent l'interviewer et observer son comportement étrange. Bien que son langage soit du charabia pour tout le monde, on s'accorde pour supposer qu'elle vient des Indes orientales.
Une fausse princesse
Peu après, Mme Worrall entre en contact avec une certaine Mme Neale, de Bristol, qui a lu l'histoire de Caraboo dans le journal. Celle-ci trouve que Caraboo ressemble étrangement à une de ses anciennes logeuses, Mary Baker. Interrogée par Mme Worrall, la jeune fille avoue la tromperie et révèle sa véritable identité.
La vraie histoire de Caraboo est presque aussi remarquable que l'imaginaire. Née Marie Willcocks, d'une famille pauvre du Devon, elle commence à travailler dès l'âge de huit ans. Comme on la maltraite, elle s'enfuit de chez elle à seize ans. Avec une bande de gitans, dont elle prendra les habitudes et les vêtements bizarres, elle voyage jusqu'à Londres.
Désertion et déguisement
A Londres, Mary fait la rencontre d'un homme qui a beaucoup voyagé, du nom de Bakerstendht, et l'épouse (elle abrègera le nom en Baker). C'est de son mari qu'elle apprendra les bribes d'arabe et de malais qui forment la base de son langage bizarre.
Lorsque Bakerstendht la quitte après quelques mois seulement, elle se retire dans un monde imaginaire, pour se déguiser finalement en princesse orientale.
Mme Worrall est touchée du récit des malheurs de Mary, la jeune fille ayant exprimé le désir de partir aux Etats-Unis, la bonne dame lui offre le voyage, la confiant à un groupe de missionnaires.
Mais en route, le navire passe devant Sainte-Hélène, l'île où vit en exil Napoléon Bonaparte, après sa défaite à Waterloo. Mary redevient alors Caraboo, vole un bateau et s'enfuit de l'île. Selon la rumeur, l'ancien empereur fut enchanté par elle et la prit pour compagne.
On n'entendra plus jamais parler de la mystérieuse Caraboo. Une rumeur, quelques années plus tard, affirmera qu'elle est retournée à Londres et qu'elle gagne sa vie en vendant des sangsues.

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24 janvier 2013

La petite princesse Hildburg

Il y avait une fois au pays des Frisons un prince puissant et sage nommé Gockinga. Ce prince aimait beaucoup la pêche, ce qui n'est pas étonnant, car, dans ce pays humide et plongé dans les eaux, petits et grands pêchent du matin au soir et même du soir au matin.
La Frise, au temps du prince Gockinga, s'étendait bien plus loin qu'aujourd'hui la province de ce nom, elle était couverte de grands lacs et de sable. On y voyait peu d'arbres verdoyants, peu d'oiseaux, mais beaucoup d'eau aux flots transparents et beaucoup de poissons dans cette onde. - Dans le domaine du prince Gockinga se trouvait un vaste lac, où il se plaisait à surveiller les grandes pêches de ses vassaux et à les diriger lui-même, ce à quoi il s'entendait très bien, car il était savant en toutes choses.
Un jour qu'on devait donner un grand coup de filet, le prince fit préparer son chariot aux roues d'or et prit avec lui sa fille unique pour lui faire voir la belle pêche.
La princesse Hildburg n'avait que huit ans ; c'était la plus jolie enfant qu'on pût rencontrer. Elle n'était ni épaisse ni lourde comme la plupart des enfants de la contrée, mais mince et svelte comme une ondine, avec de longs cheveux plus soyeux que le lin et des yeux bleus à merveille. Son teint était si rose et si blanc qu'il surpassait en fraîcheur le teint de toutes les blonde Frisonnes.
Le père d'Hildburg aimait extrêment sa fille, il était veuf et n'avait pas d'autre enfant. Il voulait qu'on la parât des plus riches atours, souvent il envoyait ses vaisseaux sur mer jusqu'à Constantinople, tout exprès pour lui faire acheter de la soie ou du velours brodé.
Elle portait toujours une riche coiffure d'or, avec une croix de perles au cou et, comme elle aimait beaucoup le bleu, couleur du ciel, on avait soin de la vêtir d'une belle tunique azur. Elle avait une escarcelle au côté, des bottines de cuir jaune et une grande pelisse doublée de martre.
C'était en vérité, une jolie petite princesse et encore meilleure que jolie.
Elle aimait par dessus tout les pauvres... si sales, si déguenillés qu'ils fussent, elle se plaisait à les approcher, à leur parler familièrement et quand sa nourrice l'en reprenait elle disait :
- Ne vois-tu donc pas briller au milieu de leurs haillons, l'image de notre Sauveur ?
Hildburg était très pieuse ; quand on la conduisait à l'église, elle joignait ses petites mains devant l'autel et se plongeait dans une prière si fervente qu'on avait peine à l'en tirer.
Cela ne l'empêchait pas d'être gaie et rieuse, de folâtre dans le palais comme un charmant petit agnelet. Aussi on pense combien son père se complaisait en cet unique enfant.

Ce jour-là, assise près de lui sur son chariot, elle se tenait gravement et modestement comme une petite reine, saluant par un sourire ceux qui les saluaient en chemin, de sorte que les gens disaient :
"Le roi de France, l'enverra bien sûr demander pour être la femme de son fils, car il n'y aura pas sur la terre de princesse aussi accomplie que la nôtre, quand viendront ses quinze ans."Janvier2013_002
Le chariot aux roues d'or s'étant arrêté non loin du lac, le prince alla rejoindre les pêcheurs, et les dames de la cour conduisirent Hildburg dans un beau pavillon tendu de soie. Elles lui proposèrent de regarder les préparatifs de la pêche par une fenêtre grillée d'or, mais Hildburg préférait se promener dans la campagne.
Elle courut ça et là, cherchant des coquillages, ou s'amusant à marquer l'empreinte de son petit pied sur le sable fin.
Or, il advint qu'en jouant ainsi, elle s'écarta un peu de la rive et se trouva sur la lisière d'un pré où fleurissaient de jolies fleurs rose, blanches et jaunes, dont elle avait bien envie de cueillir un bouquet.
Comme elle allait entrer au milieu des hautes herbes, elle entendit un douloureux gémissement. Un petit garçon, qu'elle n'avait pas remarqué, était assis sur le bord du chemin ; il tenait sa jambe gauche à deux mains, son visage était couvert de larmes et ses cheveux en désordre... Il semblait bien pauvre et bien malheureux.
- Pourquoi pleures-tu ? demanda la petite princesse tout émue de compassion, tu t'es donc fait mal ?
- Hélas ! repris l'enfant, une couleuvre m'a piqué ; je voudrais faire saigner la plaie, mais je n'y parviens pas et ma jambe enfle déjà !
- Sais-tu ce qu'il faut faire ? demanda vivement Hildburg, il faut sucer le poison. 
Et comme le petit pauvre hésitait, elle s'agenouilla bravement devant lui, posant ses lèvres sur la piqûre violacée.
En ce moment sa nourrice et quelques dames qui la cherchaient accoururent tout inquiètes... Elles s'arrêtèrent frappées d'admiration.
- Cela ne sera rien ! leur dit la petite princesse en se relevant, et ne me fera pas mal bien sûr !
Quant au mendiant, il s'était mis soudain sur ses deux jambes.
- Je suis guéri !.... s'écria-t-il, puis jetant un regard rayonnant de reconnaissance sur sa bienfaitrice, il disparut si vite qu'on ne put dire de quel côté il s'était dirigé. 
- Pourquoi n'a-t-il pas attendu mes piécettes ? demandait Hildburg avec désappointement, il avait l'air si pauvre !
Ses femmes s'empressèrent de l'emmener pour lui faire boire du lait de brebis et des compositions médicales. Mais ces précautions étaient heureusement inutiles, le venin n'eut aucune action sur la charitable enfant.
Cependant on commençait à retirer le grand filet, Hildburg courut au rivage et s'amusa infiniment à regarder les beaux poissons, de toutes les formes et de toutes les couleurs, qui frétillaient sur le sable...
Tout à coup, un enfant, se faisant jour à travers la foule des pêcheurs, vint déposer aux pieds de la petite princesse un charmant poisson mince et argenté qui pendait au bout de sa ligne.
Hildburg jeta un cri de surprise : elle avait reconnu le petit mendiant et s'étonnait de le retrouver si beau. Ses cheveux dorés formaient comme une auréole autour de son front, son visage semblait tout céleste, à sa jambe nue se voyait encore une cicatrice rouge, mais il marchait si rapidement que ses pieds ne touchaient pas même le sable. Il sourit, montra le lac du geste, puis disparut, à la grande surprise de tous les assistants.
Hildburg prit le petit poisson qui s'agitait devant elle. Jamais on n'en avait vu de semblable dans la contrée, jamais on n'en avait pêché de cette espèce dans les eaux du lac.
La princesse courut le porter à son père.
A cette vue, Gockinga pâlit...
- Regardez, mon seigneur et père, disait Hildburg, les jolies écailles d'argent.
- Ce poisson vient-il du lac ? demanda le prince d'une voix tremblante.
- Oui, reprit un pêcheur, j'ai vu l'enfant le prendre tout au bord, avec sa ligne.
Le prince fit alors plusieurs questions sur l'enfant et sur cette pêche extraordinaire ; puis, quand on lui eut tout raconté, il ôta gravement sa toque, se tourna vers le peuple et dit :
- Remercions Dieu, mes enfants, un grand malheur nous menace, mais la divine bonté nous en avertit à temps ; nous pourrons au moins sauver nos vies.
Ce poisson que vous voyez, n'est autre que le hareng, habitant de la mer du Nord.
S'il a pu pénétrer dans ce lac et vivre dans ses eaux, c'est qu'une communication s'est établie avec la mer. Une grande inondation est prochaine... Dans quelques jours peut-être, nous aurions été tous engloutis, sans cette annonce d'en haut.
"C'est l'ange gardien de la princesse Hildburg que le bon Dieu a envoyé pour nous sauver !" murmura la foule.
Et tous, se jetèrent à genoux. - Les pêcheurs baisaient le bord de la tunique bleue de la petite princesse dont la charité avait fait descendre les anges du ciel pour le salut de son peuple.
Les mesures les plus sages furent prises par le prince, on recula devant le fléau, et, quelques jours après, quand la mer fut venue rejoindre le lac, elle n'engloutit sur son passage que des maisons abandonnées. La population tout entière s'était retirée avec ses bestiaux et ses meubles.
Plus tard, d'autres inondations achevèrent de submerger le pays, le golfe de Zuyderzée s'étendit là, où se trouvait la terre ferme et habitée, mais on oublia jamais, sur ses bords, la charité d'Hildburg, ni la prudence de son père Gockinga.
Aujourd'hui les ingénieurs hardi veulent entreprendre le dessèchement du Zuyderzée...
Espérons que la reconnaissance ne se tarira point avec les eaux ; c'est un sentiment qui honore un peuple.

J. de ROCHAY - Légende publiée en janvier 1881

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21 janvier 2013

L'anguille - Conte provençal

Un bon paysan de la Camargue devait payer, au siècle dernier, la dîme à l'archevêque d'Arles, et, pour se rendre son seigneur favorable, il lui envoya, aux époques de Noël, une belle anguille d'eau douce.Janvier2013_001
Le drôle qui devait la porter prit donc le panier où l'animal était bien emballé, dans de l'herbe, et il s'achemina vers le palais archiépiscopal.
L'anguille est un poisson qui ne meurt pas en sortant de l'eau ; celle-ci reprit sa liberté par les fentes du panier mal fermé.
Le porteur arrive devant l'archevêque, pose son fardeau à terre et fait un grand salut à sa Grandeur, en lui présentant la lettre dont il était chargé ; puis il s'agenouille auprès de son panier et cherche inutilement dans les herbes. 
Il chercha tout le temps que le prélat lut la lettre et jusqu'au moment où l'archevêque s'écria :
- Ah ! ton maître est un brave homme : il m'envoie ici une énorme anguille.
Le pâtre lève la tête tout ahuri, et lui répond :
- Ah ! l'anguille est dans la lettre ? que Dieu soit loué ! je la cherchais dans le panier...

A. B. 

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18 janvier 2013

L'aventure de Monsieur Colleret

Janvier2013_001Est-ce à Soissons, à Montdidier, ou bien à Saint-Quentin, ou encore à Laon, que, le 25 décembre 1808, l'empereur Napoléon, à l'apogée de sa puissance et de sa gloire, s'en vint, de Compiègne, présider à l'inauguration de casernes nouvelles. Le détail a trop peu d'importance pour mériter d'être vérifié. 
Ce qui reste d'une indiscutable authenticité c'est que la veille de ce jour-là l'heureuse cité qui se préparait à recevoir, le lendemain, le maître du monde, vivait dans l'agitation et la fièvre qui précèdent les grands évènements : on avait élevé à l'entrée de la ville, un arc de triomphe en toile peinte surmonté d'un grand aigle à bec crochu, charpenté et doré par le décorateur du théâtre municipal. Un autre portique tout en baïonnettes, en crosses de fusils et en pistolets était dressé par les soins des militaires, dans la cour du nouveau quartier ; et entre ces deux portes triomphales, sur tout le parcours que devait suivre à pied Sa Majesté, étaient disposées des guirlandes de lierre et de chêne vert, piquées de belles fleurs en papier de couleur, et que soutenaient des mâts vénitiens ayant au sommet des N en lampions parmi des trophées de drapeaux.
Dès le 24, veille du grand jour, toutes les autorités de la région avaient débarqué dans la ville ; les hôtels regorgeaient, chacune des maisons bourgeoises hébergeait un personnage de marque ; une proclamation du Préfet avait convoqué l'armée entière des fonctionnaires qui, tous, du plus élevé au plus infime, devaient assister à l'arrivée de l'Empereur et se former derrière lui en cotège depuis l'entrée de la ville jusqu'aux casernes.
Et c'est pourquoi, M. Colleret occupait la soirée de cette veille de Noël à brosser sa meilleure houppelande et à passer au vernis Leuthraud ses escarpins les moins éculés.
M. Colleret était un jeune homme de vingt-quatre ans, commis de cinquième classe à la sous-direction des Droits réunis ; il touchait huit cents francs de traitement, dont une caisse prévoyante de retraites lui retenait une partie. Il n'avait ni appui, ni chance d'avancement ; c'était d'ailleurs un employé modèle, aussi exact que scrupuleux, médiocrement noté, pourtant, par ses chefs qui ne lui connaissaient aucun protecteur influent.
Dans ses rêves les plus ambitieux, il se voyait finissant ses jours administratifs, après trente ans de labeur, dans quelque recette buraliste, à dix-huit cents francs d'appointements.
Aussi M. Colleret n'était-il pas très joyeux, dans sa misérable chambre garnie, en passant, ce soir-là, au pinceau ses escarpins vernis ; il pensait à d'autres veilles de Noël, déjà bien lointaines, où, comme maintenant, il préparait ses souliers ; mais c'était alors pour les placer dans la cheminée, certain que le petit Jésus viendrait, pendant la nuit, y déposer toutes sortes de belles choses. Qui viendrait  aujourd'hui lui faire pareille surprise ? Quelle bienfaisante divinité s'ingénierait à penser à lui ?
Tout de même lorsqu'il se coucha, par une sorte de superstition, encore qu'il fût bien certain qu'il n'avait rien à attendre, il déposa ses souliers un peu moins près de son lit, un peu plus près de la cheminée qu'il ne faisait à l'ordinaire, et il fut presque déconfit lorsque, le lendemain, à son réveil, il trouva ses escarpins vides, tels qu'il les avait laissés la veille.
Il s'habilla tristement ; au dehors, les tambours battaient le rappel ; on entendait au loin des musiques militaires circulant déjà par la ville, et, de la rue, montait la rumeur d'une foule de paysans, arrivant sans cesse des villages voisins et circulant, bouche bée, pour voir les drapeaux et contempler les décorations.
Le rendez-vous général des fonctionnaires était pour dix heures. M. Colleret comme bien on pense y fut exact. Sur la place devant l'arc de triomphe les autorités formaient déjà un grand demi-cercle ; un groupe important comprenait, outre le maire et le Préfet en grande tenue, le premier président du ressort, les conseillers et les juges, le procureur général, toute la magistrature en robes ; il y avait des généraux, des professeurs de faculté, deux évêques, puis formant les ailes de ce corps central, les inspecteurs des forêts, les directeurs des services départementaux, les juges de paix, les curés, les grades diminuant d'importance, à mesure qu'on s'éloignait du groupe principal ; aux extrémités du demi-cercle se tenaient les employés d'octroi, les capitaines de pompiers, les agents voyers, les piqueurs des ponts et chaussées, et les commis d'administration dont la foule modeste terminait cette belle ordonnance.Janvier2013_002
M. Colleret, le plus infime, était à l'extrémité de la file ; il n'était pas homme à se pousser et resta humblement à sa place ; comme elle était la dernière de toutes, il se trouvait adossé à l'un des pylônes de l'arc triomphal, voyant en face de lui le groupe imposant des gros personnages dont il ne connaissait pas un seul et qu'il apercevait s'absorbant, se congratulant, échangeant des saluts ou des poignées de mains, dans un chatoiement d'uniformes, de toges rouges et d'habits brodés. Le temps était brumeux et lourd, un ciel de plomb présageait l'ondée.
Tout à coup, on entendit au loin le canon tonner ; il y eut un remous parmi les hauts fonctionnaires ; chacun gagna son emplacement hiérarchique ; des commandements brefs et des bruits d'armes coururent sur les rangs des troupes ; des officiers, sabre au clair, passèrent en galopant, et presque aussitôt, avec un bruit d'avalanche, parurent, au grand trot, droits sur leurs selles, pistolets au poing, les cavaliers de l'escorte ; derrière eux, venait, seul, un mamelouk, turban en tête, yatagan en main, puis les piqueurs à la livrée impériale et enfin la berline du maître, attelée de six chevaux que montaient les postillons à veste verte de la grande écurie. 
La voiture s'arrêta sous l'arc même, parmi les cris de "Vive l'Empereur !" le bruit des tambours, des salves et des fanfares ; un écuyer se précipita à la portière, l'ouvrit, déploya le marche-pied et l'on vit paraître Napoléon, l'air renfrogné sous le petit chapeau légendaire, vêtu, sur son uniforme d'une houppelande verte à boa de fourrure.
Le petit commis des Droits réunis, sachant bien que personne ne ferait attention à lui, avançait la tête pour ne rien perdre du spectacle ; il était à deux pas de l'Empereur qu'il vit descendre péniblement de la voiture et qui mit pied à terre en maugréant ; Colleret crut même entendre sortir la bouche impériale un formidable juron, roulé à mi-voix ; et il restait là, ébahi de contempler de si près l'Homme du Destin, quand, tout à coup, il se senti brusquement pris par le bras et pensa chanceler sous le coup...
Il eut bien de la peine à reprendre son aplomb quand, rappelant ses esprits, il s'aperçut que c'était l'Empereur lui-même qui lui faisait l'insigne honneur d'utiliser comme d'appui sa chétive personnalité. D'abord il crut qu'il allait s'écrouler tant son émotion était forte, de  sentir la main du conquérant sur son bras. Il avait la tête en feu et les oreilles bourdonnantes ; son coeur galopait dans sa poitrine et c'est à peine s'il entendit les derniers mots du discours que le Préfet, qui s'était approché, prononçait d'une voix sanglotante d'émotion.
L'Empereur, lui, n'en écouta pas une phrase ; il se tenait immobiel toujours appuyé au bras du petit commis, et regardant obstinément le bout de ses bottes.
La mine courroucée, le front bas, il n'écouta pas davantage les harangues que, successivement, vinrent lui décharger à bout portant l'un des Prélats et le Premier Président ; Colleret n'en perdit pas une intonation, encore qu'il sentit son attitude très gauche et qu'il n'osât ni bouger la tête, ni faire un mouvement.
Janvier2013_003Enfin, les discours se terminent, le cortège se forme ; un chambellan, par un profond salut, fait comprendre à Sa Majesté que le moment est venu de faire son entrée dans la ville et de se rendre aux casernes...
Et alors on voit ce spectacle extraordinaire : l'Empereur, sans quitter le bras de son compagnon tremblant, se met en marche de plus en plus soucieux ; il n'écoute aucune des obséquieuses explications dont le Préfet est prodigue ; il va, parlant à voix basse à M. Colleret qui courbe sa taille pour mieux saisir les paroles tombées de la bouche du dieu.
Peu à peu la discrétion, le respect, l'étonnement imposent à tous le silence et la réserve ; on ralentit le pas pour ne point gêner la conversation de l'Empereur et du jeune employé des Droits réunis.
On voyait celui-ci, reprenant progressivement son sang-froid, répondre en phrases courtes aux confidences de Sa Majesté ; et c'est ainsi que se passa toute la cérémonie ; arrivé aux casernes, Napoléon, - toujours au bras de Colleret, - monta les étages, parcourut les salles, longea les couloirs, descendit aux sous-sols, traversa les cours, sans cesser de causer avec son acolyte, sans donner un coup d'oeil aux constructions qu'il inaugurait de si étrange façon et suivi à distance respectueuse par le troupeau des hauts fonctionnaires, muets de surprise et frémissants de curiosité.
Enfin, la tournée s'acheva ; l'Empereur rejoignit sa berline, prit congé du pauvre employé sans plus de façon qu'il n'en avait mis pour l'aborder, reprit sa place dans la voiture, fit un signe de la main aux autorités prosternées ; et, tandis que de nouveau, les tambours battaient et que les canons tonnaient, - il s'éloigna, au galop de ses six chevaux, sur la route de Compiègne.
Sur la place, dès que la voiture impériale eut disparu, un groupe compact se forma autour de Colleret ; on l'interrogeait ; on se bousculait pour mieux le considérer ; on cherchait à connaître le motif de la faveur insigne dont il venait d'être l'objet envié.
Lui, restait impénétrable, l'air songeur, mal remis, sans doute, de sa stupéfaction.
Le Préfet, d'un ton plein d'onction et de douceur, lui glissa à l'oreille une invitation à dîner pour le banquet du soir ; le général commandant la division lui serra les mains à les lui briser ; le Premier Président le pria de vouloir bien venir, la semaine suivante, chasser sur ses terres ; Colleret ne savait auquel entendre ; il saluait, remerciait, touchait les mains tendues ; mais à cette question cent fois répétée :
- Qu'est-ce que l'Empereur vous a dit ?
Il s'obstinait à répondre d'un air de discrétion modeste :
- Oh ! des choses très particulières !
Le soir, il fut choyé à la préfecture, la préfète ouvrit le bal à son bras, elle se savait jolie, était Parisienne et coquette ; elle crut avoir facilement raison de la réserve du jeune commis ; mais elle n'apprit rien.
Le lendemain, en arrivant à son bureau, M. Colleret fut appelé chez son directeur, fonctionnaire fort rébarbatif à l'ordinaire, et qui fut charmant ce jour-là, s'efforçant d'arracher à son subordonné, à renfort de gracieuseté et de câlineries, le secret du mystérieux entretien de la veille ; le subordonné impénétrable, ce qui ne l'empêcha point, - au contraire, - de devenir en peu de jours, l'idole du monde officiel.
Les invitations affluèrent : bals, chasses, dîners, il était de toutes les fêtes ; les dames les plus hautaines prenaient son jour et, comme il négligeait forcément son bureau, il reçut de l'avancement et, devint, de simple commis, en deux ans, inspecteur. Chacun s'ingéniait à prévenir les moindres désirs ; il n'avait pas à postuler, aucun souhait à former, rien qu'à se laisser vivre... 
Il fut proposer pour la croix et le Préfet entreprit même le voyage de Paris pour hâter sa promotion.
En 1814, Colleret était sous-directeur et décoré !
Dame ! à la chute de l'Empire, les choses changèrent ; son directeur, devenu soudain aussi rogue qu'il s'était précédemment montré affable, son directeur se débarrassa de lui en l'expédiant dans un poste lointain et difficile.
Comme M. Colleret réclamait contre cette mesure, on le mit en disponibilité ; il obtint pourtant de rentrer dans l'administration mais à un grade inférieur à celui qu'il avait occupé ; pendant trente-six ans il ne reçut pas un centime d'augmentation. Il connut les résidences les plus décriées et les fonctions les plus rebutantes : on l'expédia comme receveur à Orchies ; de là sans avancement à Saint-Jean-Pied-de-Port ; puis comme receveur encore on l'exila à Binic, d'où il partit pour Embrun comme receveur toujours. Impassible il ne formulait pas une plainte. Toutes les deux ou trois ans il allait à Paris faisait dans les bureaux du ministère les visites indispensables et en revenait avec un sourire ironique aux lèvres, mais sans jamais obtenir une amélioration de situation.Janvier2013_004
Une revanche le guettait, éclatante : survint la Révolution de 1848, bientôt suivie de l'élection du prince Louis-Napoléon à la présidence. Colleret était alors revenu à Port-de-Bouc : par dépêche, il est nommé inspecteur à Versailles, et, tout à coup, sa carrière, interrompue depuis 1814, recommence brillante, inespérée, extravagante. En 1852, il est directeur à Nantes ; deux ans plus tard, conseiller d'Etat, il reçoit la rosette des mains de Napoléon III ; bref, il mourut à quatre-vingt-huit ans membre du conseil privé, sénateur et grand-croix de la Légion d'Honneur.
Quelques mois avant sa vin, un de ses jeunes neveaux le trouva un jour dans son grand fauteuil, rêveur à son ordinaitre et ayant, au coin des lèvres, ce sourire ironique qui ne le quittait guère ; il avait cet air de satisfaction d'un homme qui, spectateur de sa propre vie, assiste à la plus désopilante des comédies.
Ce jour-là; il était en veine de confidences et, comme il rappelait à son neveu les débuts de sa carrière et l'incident étrange qui avait changé sa fortune, il lui dit :
- Veux-tu savoir ce que m'a dit l'empereur ?
L'autre était tout oreilles, ainsi qu'on peut penser ; M. Colleret continua :
- Il n'y a au monde qu'une chose utile, c'est de connaître les hommes et, si je te dévoile mon secret, c'est dans l'espoir que cette révélation ne te sera pas inutile. Voici les faits : dès que Napoléon m'eut pris le bras, il dit en grommelant et parlant moins pour moi que pour son propre soulagement :
"-Ah ! le maudit cor ! Et il ajouta : Je ne pourrais jamais parcourir leurs satanées casernes si vous ne me soutenez pas."
Il avait pris mon bras comprends-tu, comme il aurait pris celui de tout autre et simplement parce que l'infimité de ma personne m'a valu la dernière place au bout de la file des fonctionnaires et que je me trouvai par conséquent le plus rapproché du marche-pied. L'Empereur souffrait cruellement et ne voulait pas boiter ; il se cramponnait littéralement à moi et jamais je n'ai entendu jurons comparables à ceux qu'il proférait chaque fois qu'il appuyait son pied endolori. J'ai retenu textuellement quelques-unes de ses phrases, je te les transmets pieusement. " - Ah ! grognait-il, ils m'ont fait des bottes trop étroites ; et dures ! on ne trouve plus de bon cuir. Avez-vous du bon cuir ici ? N'avez-vous jamais de cors ? Quand j'étais sous-lieutenant j'avais des bottes parfaites ; c'était du veau très souple fourni par le sellier de l'Ecole Militaire : avec celles-là jamais un durillon, jamais un oeil-de-perdrix. Et solides ! Je suis allé à Valence à Pont-Saint-Esprit à pied avec ses bottes-là et sans une écorchure. C'était du veau excellent, excellent !" Tout cela comme tu devines, entremêlé de jurons, de plaintes, de récriminations contre Daquin son bottier, - j'ai retenu le nom, - d'explosions de colère contre les fonctionnaires qui nous guettaient, contre ces discours et les compliments, contre la caserne, surtout, qu'il vouait à tous les diables....
Il ne m'a pas dit autre chose, je l'atteste, il m'a quitté sans un mot de remerciement, n'a jamais su mon nom et je ne l'ai jamais revu. Pour le reste, je n'ai eu qu'à me taire ; le soir, même mon avenir était assuré.
On se figurait faire la cour au Maître en accablant de faveurs "son protégé" ; les notes élogieuses s'accumulaient dans mon dossier... Mais le gouvernement de la Restauration les y trouva et les amplifia en sens inverse ; chaque année, s'ajoutaient à ma feuille signalétique des commentaires dans ce style : bonapartiste incorrigible, - était des familiers de l'Usurpateur, - a reçu les confidences de l'Ogre de Corse, etc... De sorte que, quand l'Empire reparut, après trente-six ans d'interrègne, j'étais tout désigner pour compter parmi les plus favorisés. Songe ! Un homme dont la carrière a été brisé par suite de son dévouement à la cause impériale.
Et le viellard ajoutait, non sans sourire encore :
- Vois-tu, quand on devient vieux, on se retrouve très jeune ; et maintenant que j'ai longuement et mûrement réfléchi à ce qui m'est arrivé, je suis sûr, entends-tu, absolument sûr, que c'est le petit Jésus qui a tout conduit. Je me souviens parfaitement que, à la veille de ce jour de Noël où devait si bizarrement se décider ma carrière, après avoir ciré mes souliers, j'eus, par un reste de foi, de superstition enfantine, l'idée de les déposer au coin de l'âtre, ainsi que je le faisais alors que j'étais gamin. Je fis la chose sans confiance, un peu pour me loquer de moi-même, pour railler sottement ma misère et mon isolement ; et le lendemain, à mon réveil, je crus que mes escarpins étaient vides, que le Petit Jésus n'y avait rien mis... Je me trompais ; il y avait déposé ceci ; seulement je ne le voyais pas.
Et M. Colleret désignait son grand cordon rouge et son habit brodé de sénateur qu'un valet de pied préparait pour une réception à la Cour qui devait avoir lieu le soit. Bien vite le vieillard, un instant ému, reprit la mine ironique :
- Tout cela pour avoir servi, pendant une heure, de canne à Napoléon.
D'ailleurs, ajouta-t-il, en clignant malicieusement des yeux, je puis le dire aujourd'hui : j'ai toujours été foncièrement royaliste !"

G. LENÔTRE

 

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08 janvier 2013

Mes voeux les plus sincères

od_nie

Que cette nouvelle année vous soit douce. 

Merci de votre fidélité. 

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20 décembre 2012

Dînette mouvementée

D_cembre2012_002Il y avait fête enfantine ce jour-là à la villa des Marronniers, charmante propriété située à Neuilly, et  appartenant à M. et à Mme Méraud. Leurs deux enfants, Alice, grande fillette de douze ans, et Henri, de deux ans plus jeune que sa soeur, étaient revenus depuis peu de Fleury-la-Forêt, village de Normandie, où ils passaient chaque année leurs vacances, et ils profitaient de ce dernier jour de congé pour recevoir leurs petits amis.
Alice et Henri achevaient, dans le parc, les derniers préparatifs, contemplant d'un air satisfait la balançoire accrochée au portique, et tous les jeux habilement disposés : le billard chinois, le croquet, le jeu de boules.
"La plus grande attraction sera aujourd'hui la présence de Michel, dit Henri en enfonçant la dernière arche du jeu de croquet ; son allure et ses propos campagnards feront rire tous nos amis."
Michel Durant était le fils du fermier qui s'occupait des propriétés que M. Méraud possédait en Normandie. Il avait pour ses jeunes maîtres un dévouement sans bornes, et le temps des vacances, qui les ramenait à Fleury, était pour lui la meilleure époque de l'année. Alice appréciait beaucoup la délicatesse de ce gros garçon de treize ans, qui savait chaque jour leur procurer une distraction nouvelle, et Henri trouvait commode d'avoir un compagnon toujours disposé à céder. Aussi tous deux avaient été ravis d'obtenir l'autorisation d'amener Michel passer quelques jours à Neuilly.
Henri, très ignorant des choses de la campagne, allait enfin pouvoir montrer sa supériorité : il saurait tout expliquer à la ville, et il ne craindrait plus de confondre le blé avec de l'avoine. Mais, arrivé à Paris, son zèle d'éducateur avait beaucoup diminué ; la tournure de Michel l'offusquait, il ne pouvait pourtant pas dire à tout le monde que ce paysan était le fils de son fermier !
Alice, qui connaissait le caractère de son frère, se hâta de lui répondre :
"Ce serait mal d'exposer ton camarade d'enfance, qui est en ce moment notre hôte, aux railleries de tes amis ; ils ne sauront pas tous discerner, sous une écorce un peu rude, la bonté et l'esprit très juste de Michel.D_cembre2012_003
- Ne te fâche pas, petite soeur, nos plaisanteries ne seront pas bien méchantes, car je me rappelle comme toi la complaisance que Michel a déployée depuis deux mois pour nous amuser. Mais, que veux-tu, il faut bien rire, et j'ai promis à mes camarades de leur exhiber tantôt un campagnard pur sang, ignorant comme une carpe.
- Ignorant ? Michel ne l'est pas. Il a acquis tout seul beaucoup de connaissances, et papa dit lui-même qu'il sera plus tard un excellent fermier. En attendant, il sait fort bien soigner les animaux : le jour de son arrivée, il a guéri notre cheval malade depuis une semainse, et en ce moment il s'occupe de notre petite chienne Frisette, dont il trouve l'état inquiétant. Il l'a enfermée dans la serre et veut seul l'approcher.
- Frisette malade, en voilà un conte ! C'est pour se rendre indispensable que Michel trouve nos animaux en danger.
- Tu deviens méchant, Henri."
Henri ne répond pas, il a entendu résonner le timbre de la grille ; le visage souriant, il se précipite au-devant de deux amis qui arrivent accompagnés de leur bonne.
Quelques instants plus tard, une dizaine d'enfants, garçonnets et fillette, vont et viennent dans le parc. Michel paraît alors sur le perron de la villa.
A l'aspect du jeune garçon, devant sa blouse bleue, ses gros souliers chargés de clous et ses cheveux qui n'ont jamais été touchés par le fer du coiffeur, de petits rires étouffés se font entendre. Henri n'est pas méchant, mais un vilain respect humain paralyse ses meilleures qualités. Devant tous ces petits élégants, il ne peut avoir l'air d'être le camarade de ce paysan, il va chercher à faire de l'esprit à ses dépens.
"Je vous présente Michel Durant, l'inventeur du couteau qui coupe le blé tout seul, et d'une nouvelle machine à battre le beurre qui fait des merveilles."
Cette fois, les rires éclatent. Mais Michel, s'avançant, répond à-propos et bonne humeur :
"Oh ! monsieur Henri, je ne suis pas assez savant pour inventer tout cela ; c'est sur vous qu'on compte pour trouver plus tard ces choses utiles."
Et, afin de se montrer aimable, le jeune campagnard vient secouer vigoureusement la main de ces petits Parisiens qui se pressent côte à côte.
Quelques mains cependant se dissimulent, et Michel reste assez embarrassé au milieu du jardin. Il l'est bien davantage encore quand les jeux s'organisent ; aucune fillette ne veut de lui comme partenaire, et Henri, vexé, n'a plus l'air de le voir. Alice a malheureusement quitté la réunion, afin de surveiller les préparatifs du goûter.
Michel, mal à l'aise, tourne entre ses doigts un morceau de sa longue blouse.
On apporte le thé sous la tonnelle, où sont placés d'élégants fauteuils de jardin. Alice revient enfin, et avec l'entente Novembre2012_001parfaite d'une maîtresse de maison, elle dispose, sur une petite table, de mignonnes tasses artistement décorées, les emplit du liquide bouillant et les offre à ses invités.
Michel accepte une tasse de thé. Tous les regards sont fixés sur lui. On espère qu'il va dire quelque chose de drôle, c'est si bon de rire !
"Il prend sa serviette à thé pour un mouchoir, chuchote un garçonnet à l'oreillle de sa voisine.
- Dame ! il est probable qu'on ne s'en sert pas dans sa ferme."
Une fillette, présentant le sucrier, passe devant Michel, qui ne s'est jamais vu plus embarrassé. Il pose enfin sa tasse sur ses genoux, et, de la main droite, saisissant un morceau de sucre, il le place dans la pince pour l'apporter ensuite dans son thé.
Un éclat de rire général a accueilli le mouvement.
Michel, interdit, se sentant la cause involontaire de cette hilarité, ne sait plus quelle contenance garder ; d'un faut mouvement, il fait basculer sa tasse, qui vient se briser sur un caillou, éclaboussant de son contenu la robe de sa voisine.
"On n'appprend pas l'adresse à la campagne, murmure cette dernière.
- Le mal n'est pas grand, dit Alice, le thé ne tache pas.
Et, craignant quelque remarque désobligeante, elle ajouta :
"Je voudrais bien, Michel, que vous veniez avec moi voir Frisette, il y a longtemps que notre pauvre petite malade est enfermée."
Henri les regarde s'éloigner en haussant les épaules. 
"Elle est folle, ma soeur, nous allions commencer à rire.
- Moi, je n'en ai guère envie, ma robe est abîmée. Oh ! je n'aime pas les paysans.
- Quel ours ton ami !
- Mal léché, tu pourrais ajouter.
- Oh ! moi, je me suis cachée derrière Henri, déclare une petite précieuse.
- Tâche qu'il parte bientôt, que nous ne le retrouvions pas ici jeudi si nous revenons te voir.
- Ou alors qu'on l'envoie à l'office plumer les volailles, il y serait mieux à sa place.D_cembre2012_001
- Frisette est donc malade ? interrompit une petite fille gênée par ces réflexions dont elle comprend la méchanceté.
- Pas le moins du monde, répond Henri ; c'est une invention de Michel, qui accuse tous les chiens d'être enragés ; et la preuve, c'est que Frisette va vous donner une véritable représentation ; je lui ai appris de nouveaux tours, vous allez voir comme elle est drôle. Je l'ai cachée là, tout près, dans l'ancienne écurie ; Michel l'avait enfermée à l'extrémité du jardin, mais j'ai été la chercher sans qu'il s'en aperçoive. Dépêchons nous, si Alice revenait, ma séance serait manquée."
Les enfants se rangent en cercle, et Henrir va entr'ouvrir la porte de l'écurie.
Frisette apparaît.
C'est une jolie petite chienne noire, aux longs poils frisés, qui se prête ordinairement à tous les caprices de ses jeunes maîtres, mais aujourd'hui elle ne songe pas à jouer, la voici qui, tout à coup, l'oeil hagard, l'écume à la gueule, la queue basse, se précipite au milieu du groupe formé par les enfants, tourne sur elle-même, puis revient vers Henri. Elle va se précipiter sur lui, lorsqu'une main de fer la saisit et la maintient immobile. Michel, ayant vainement cherché Frisette, s'était douté du projet d'Henri, et, afin de porter secours aux enfants, il était revenu précipitamment au milieu d'eux.
"Du secours ! cet animal est enragé !" crie-t-il.
M. et Mme Méraud sont absents. On appelle les domestiques qui viennent aider Michel Quelques secondes après, la petite bête ligotée est hors d'état de nuire ; on l'enferme en attendant l'arrivée du vétérinaire.
Henri baisse la tête. Lui et plusieurs de ses amis doivent probablement la vie à ce petit paysan qu'ils tournaient en ridicule il n'y a qu'un instant. Le brave garçon, oubliant les railleries, s'est exposé pour sauver ces jeunes imprudents. Maintenant que le danger est passé, il veut de nouveau s'éloigner, mais Henri, tout ému, s'avance vers lui :
"Michel, comment te remercier ?... Veux-tu me pardonner ?
- Oh ! bien volontiers !
- Laisse-moi t'embrasser."
Et tous les enfants qui, malgré des apparences frivoles, ont un coeur excellent, se jettent tour à tour dans les bras du petit campagnard.
"Nous vous apprendrons à vous servir d'une pince à sucre, lui murmure à l'oreille une fillette.
- Nous vous expliquerons tous les jeux, ajoute une autre.
- Dans huit jours, car maintenant nous n'avons plus envie de rire, dit Henri. Cette pauvre Frisette qu'il va falloir abattre !
- C'est fait, répond Alice en s'avançant les yeux rouges de larmes ; le vétérinaire sort d'ici ; il a fallu, paraît-il, un courage surprenant pour empêcher la pauvre bête de mordre ceux qui l'entouraitn. Cher Michel, comment reconnaître votre dévouement ?
- En ne disant pas à M. et Mme Méraud, quand ils rentreront, le danger couru par leurs enfants. Il faut leur éviter cette émotion.
- Tu veux m'épargner une punition, mon ami, interrompit Henri. Non, il faudra tout raconter ; je saurai subir les reproches pour montrer ton courage et ton coeur. Tu m'a sauvé la vie, et, de plus, tu m'as délivré d'un grand et sot ennemi : le respect humain."

Gabrielle MORET

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17 décembre 2012

Un chinois pour rire

D_cembre2012_002Dans la ville de Haarlem, en Hollande, vivait, il y a environ cinquante ans, un riche armateur nommé Van der Bloom, vieux célibataire, excellent homme au fond, mais possédé d'une manie qui faisait le désespoir de son neveu Henri Pieters, lequel était son unique héritier. Van der Bloom éprouvait une véritable passion pour la Chine, ses habitants et ses produits. Dès qu'il s'agissait d'enrichir sa collection de magots ou de potiches, il dépensait, sans compter des sommes extravagantes. Tout ce qui venait du Céleste Empire lui semblait infiniment supérieur aux choses Européennes ; aussi passait-il les meilleurs instants de la journée à boire du thé dans une tasse de vieille porcelaine, assis sur ses talons, au milieu des curiosités de son musée.
Henri aurait bien voulu voir son oncle reporter sur lui un peu de l'attachement qu'il avait pour ses mandarins de bronze et ses figurines d'ivoire, car le vieux collectionneur le laissait végéter dans un modeste emploi, au lieu de l'aider à fonder une maison de commerce, ce qui était l'espoir et l'ambition du jeune homme.
Coûte que coûte, il résolut de dégoûter pour jamais l'oncle Van der Bloom de la Chine et des Chinois. A cet effet, il se jaunit le visage avec du safran, modifia ses yeux à l'aide d'un crayon, cacha sa chevelure sous un faux crâne poli comme un oeuf d'autruche et orné d'une longue queue de cheveux postiches.
Puis, s'étant affublé chez un costumier de ces vêtements bizarres que l'on remarque ordinairement sur les personnages qui ornent les paravents, il se fit annoncer chez l'armateur sous le nom significatif de Kapou-taï. Grâce à son aspect et à ce nom exotique, il reçut, comme bien vous pensez de l'oncle Van der Bloom l'accueil le plus flatteur. L'excellent homme lui montra ses bibelots avec complaisance, lui offrit l'hospitalité et le pria d'agir sous son toit comme chez lui.
Le faux habitant du Céleste Empire profita aussitôt de la permission pour mettre tout sens dessus dessous dans la maison. Il changea l'heure des repas, commanda à la cuisinière affolée un bon rôti de chien et du potage aux nids d'hirondelles, à la mode de Pékin.
"Du chien ! ça ne se mange pas en Hollande !... protesta l'armateur de Haarlem.
- Du chien ! on n'en vend pas au marché, affirma Brigitte, le cordon-bleu.D_cembre2012_001
- Comment ! vous êtes donc des sauvages ? s'exclama Kapou-taï... Je saurai bien en trouver, reposez-vous sur moi de ce soin."
Van der Bloom courba la tête. Cette façon de l'initier à la civilisation chinoise lui semblait déjà désagréable.
L'excellent homme, qui, étant d'humeur paisible, avait horreur des discussions, se réfugia au milieu de son cher bric-à-brac, tandis que le nouveau venu, agissant comme chez lui, selon la permission du maître, bouleversait la cuisine, envoyait la bonne chez le droguiste acheter des condiments inconnus dans ces parages, des poudres dont elle ne pouvait parvenir à prononcer les noms, et surveillait en connaisseur la cuisson d'un rôti étrange qu'il s'était procuré nul ne savait où.
En même temps, on constatait la disparition du toutou favori de la maison, un certain Azor, très remarquable par sa gentillesse et sa façon de se mettre "au port d'armes" pour obtenir un morceau de sucre.
Aussitôt que la nappe fut prête, on prévint l'armateur qu'il eût à se mettre à table au plus vite, car monsieur le Chinois mourait de faim, et il n'aimait pas attendre.
"Attaquez donc cette tranche de chien, et vous m'en direz des nouvelles, fit le visiteur, de son air le plus aimable. C'est un morceau de roi !
- Merci, répondit Van der Bloom, j'aimerais mieux autre chose.
- Ah ! je le vois, vous avez des préjugés, comme tous des barbares... C'est ainsi que nous vous nommons, en Chine.
- Barbare ou non, je préfère me contenter de pain et de fromage."
Sans autrement s'occuper des grimaces de dégoût que son hôte s'efforçait de dissimuler, Kapou-taï fit honneur au rôti. Au moment où l'on enlevait les débris du repas, Van der Bloom mit de côté les os dans une assiette.
"Où est donc Azor, demanda-t-il à la servante, pourquoi ne dîne-t-il pas avec nous comme d'habitude ? Il se régalerait, lui qui aime les os... Vous lui donnerez ceux-ci."
Brigitte qui pressentait l'horrible vérité, éclata en sanglots.
"N'est-ce pas un toutou à poils gris que vous désignez par ce nom poétique ? interrompit le Chinois.
- Précisément, c'est mon favori, l'animal le plus tendre...
- Très tendre, en effet ; je suis de votre avis.
- Que voulez-vous dire ?
- Dame ! Il n'a pas dîné avec nous, mais nous avons dîné avec lui.
- Hein ?
- Voilà tout ce qu'il en reste, dit froidement Kapou-taï, en désignant la pièce de résistance, que la cuisinière baignait de ses larmes."
L'armateur avait une préférence marquée pour les Chinois, mais il aimait encore mieux son chien. En apprenant la mort et la cuisson de cet humble ami, il se mit dans une colère épouvantable.
D_cembre2012_003"Misérable, s'écria-t-il, en brandissant sa canne, tu m'as appelé sauvage et barbare, tu as failli mettre le feu à ma cuisine ; mon cordon-bleu menace de quitter mon service à cause de toi, et, par-dessus le marché, tu as assassiné mon fidèle compagnon, un chien que je n'aurais pas vendu pour son pesant d'or... Sors de chez moi, ou sinon...!"
Le faux habitant du Céleste Empire ne se le fit pas dire deux fois. Sans attendre les coups de bâtons dont on le menaçait, il s'enfuit pour ne plus reparaître.
Ce soir-là, Henri Pieters, ayant repris son aspect ordinaire, vit faire visite à son oncle, qui le reçut avec une affabilité inaccoutumée.
"Tu me vois occupé à dresser le catalogue de mes chinoiseries, lui dit le bon homme. Je vais tout faire vendre aux enchères. Je ne veux plus rien conserver de ce qui peut me rappeler la race jaune. J'en ai par-dessus la tête !"
L'adroit neveu l'approuva de tout son coeur, et depuis ce jour, il devint l'hôte assidu, le favori de son riche parent, qui finit par apprécier comme elles le méritaient ses aimables qualités.
Ce fut seulement un peu plus tard, quand il se sentit sûr de son affection qu'Henri osa lui avouer à quel ingénieux stratagème il avait eu recours, afin de le guérir de son penchant pour les Chinois.
En lui faisant cette confidence, il lui rendit Azor, qu'il avait jusque-là caché chez lui, se contentant de le remplacer à la broche par un quartier d'agneau.
L'oncle reconnut sa folie, combla de caresses son chien et le neveu, assura l'avenir de ce dernier, et ne regretta jamais les magots dont il s'était débarrassé.

Achille MELANDRI - 1899

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14 décembre 2012

Kathleen-aux-Oies - Conte de Noël

D_cembre2012_001Parce qu'elle avait été trouvée, un soir, au détour d'un chemin, si mignonne et blonde que les époux O'Flanagan, quoique fort pauvres, n'avaient pas su résister au désir de l'emmener avec eux, la petite Kathleen ne possédait point d'autre nom que celui de la sainte qu'on fêtait ce jour-là.
Dès qu'elle avait été en âge de se tenir sur ses jambes, ses parents adoptifs avaient armé sa menotte d'une longue gaule et lui avaient confié un petit troupeau d'oies qu'elle poussait par les chemins. Et, à cause de cela, dans tout le petit village irlandais de Dononghue, on avait pris coutume de l'appeler "Kathleen-aux-Oies".
Quatorze ans s'étaient passés qui avaient vu Kathleen croître en sagesse et en grâce. Dans la masure des O'Flanagan, qui vivaient misérablement du produit de quelques acres de terre, elle était tombée comme un joli oiseau tombe du nid, et ses yeux myosotis, sa chevelure d'avoine blonde égayaient la pauvreté de la baraque de torchis et de chaume. Comme eux elle s'était nourrie de pommes de terre, de bouillie de seigle et de lait caillé, mais son teint était resté pur, ses mains pâles et frêles, si bien que le vieux Patrick O'Flanagan, fumant sa pipe le soir au coin de l'âtre, disait parfois à sa femme en hochant la tête :
"Elles n'est pas de chez nous, la petiote ; elle est trop jolie pour ne pas être la fille de quelque fée de notre patrie."
Cet hiver-là avait été fort rude pour les habitants de Donoghue. La contrée si belle au printemps, avec ses près fleuris de marguerites, au bord du lac, ses taillis d'épines rose et blanches, avait été soudain rebelle à la culture. Les seigles et les avoines, couchés par l'orage, n'avaient rien valu ; la maladie s'était mise aux pommes de terre, et la pauvreté de tous dégénérait en misère. Pour comble, le château de Donoghue avait changé de propriétaire, et le nouveau "landlord" ne faisait pas grâce à ses fermiers de la moindre pièce de monnaie. Déjà il avait fait expulser par les gens de loi ses locataires les plus malheureux, qui étaient partis, les yeux brouillés de larmes, laissant derrière eux leur logis bouleversé. Une grande désolation planait sur tout le pays.
C'est à quoi songeait Kathleen par cette triste journée du 24 décembre. Auprès d'elle son troupeau picorait l'herbe rabougrie sous la neige, et elle se lamentait de n'avoir pu vendre pour Noël une seule de ses oies. Lui faudrait-il donc voir le vieux Patrick et Mary son épouse jetés dehors ; ne pourrait-elle rien faire pour sauver les braves gens qu'elle aimait comme s'ils eussent été ses propres parents ? Et, par contraste, son esprit se reportait aux réjouissances qui, lui avait-on conté, se préparaient en ce moment au château, où lord Mac-Gartan, le nouveau maître, était venu s'installer pour les fêtes. Elle entrevoyait comme dans un songe les tables brillantes de lumières, couvertes de bouteilles de bière noire et de whisky, de volailles rôties, de harengs rouges à la saumure, de sucre candi et d'amandes brûlées. Quelle joie serait la sienne si elle pouvait procurer aux vieux O'Flanagan un pareil festin ! Au lieu de cela il leur faudrait se contenter de la bouillie noire et de l'eau du puits, encore heureux d'avoir, ce jour-là, un toit pour abriter leurs têtes.
Le soir, bien qu'il n'y eût dans toutes les chaumières que tristesse et deuil, Kathleen-aux-Oies ne sut se résoudre à ne pas célébrer quelque peu Noël. Et pour secouer l'accablement des vieux O'Flanagan, elle leur dit avec une gaîté feinte :
"Qu'importe si je dois demain les trouver vides, mais, comme les autres années, je veux mettre ce soir mes sabots dans la cheminée !"D_cembre2012_002
Patrick ne répondit point et la vieille Mary se contenta d'essuyer une larme. Malheureusement Kathleen se souvint tout de suite que, de sabots, elle n'en avait plus. Ceux qu'elle portait aux pieds étaient si usés, si démolis, qu'elle ne pouvait décemment les exposer dans l'âtre pour la nuit de Noël. Et elle se trouva fort embarrassée.
Mais, s'étant rendue à sa chambre, elle en revint, tenant entre ses mains deux mignons petits sabots de buis taillé à facettes ornés de bandes de cuir rouge.
"Ce sont ceux, dit Mary, que tu portais, petite, le soir où nous te découvrîmes, Patrick et moi, sous une touffe de genévrier.
- Eh bien, pour ce que m'apportera le Père Noël, ils seront sans doute assez grands, " répondit Kathleen.
Et souple, vive, si jolie que Patrick retrouva, pour l'admirer, son sourire, Kathleen-aux-Oies posa ses sabots près de la cendre.
Quelle curiosité la fit se lever le lendemain de meilleure heure, pour aller visiter les sabots, c'est ce qu'on ne saurait dire. Hélas ! ils étaient vides, vides ! Et comme Kathleen demeurait là, le coeur tout de même gros, de violents coups frappés à la porte de la chaumière la firent sursauter. 
"Ouvrez, au nom du Roi !" criait-on.
Et elle entendit le cliquetis d'armes heurtées.
Son sang s'arrêta dans ses veines, et elle eut à peine la force de courir au-devant du vieux Patrick.
"Est-ce que ce misérable, dit-il en tremblant, aurait le front de nous jeter dehors le jour de Noël ?"
Et il souleva la barre de bois qui fermait l'huis.
Lord Mac Gartan était là, à cheval, emmitouflé de fourrures, escoté d'autres cavaliers qui riaient. Le visage rougi par les libations de cette nuit de fête, ils échangeaient de grossières plaisanteries. Autour d'eux se tenaient le shériff, magistrat vêtu de noir, et les hommes de loi et des soldats en jaquette rouge.
"As-tu de l'argent, manant ? demanda durement le landlord au vieillard.
- Monseigneur, ma maison est à vous, et tout ce qu'elle renferme.
- Entrons donc, " fit lord Mac-Gartan, qui mit pied à terre.
Déjà le shériff et ses hommes commençaient leur perquisition. Les armoires étaient ouvertes, les tiroirs fracturés.
"On gèle chez toi, maraud, cria le landlord, qui frappait du pied sur le sol de terre durcie. Que l'on fasse du feu !"
Un soldat jeta du bois dans l'âtre, battit le briquet.
Au fond de la pièce, la vieille Mary, effondrée sur un escabeau, ayant auprès d'elle Kathleen-aux-Oies, toute blême, considérait la scène en silence, les yeux secs, le coeur brisé.
Présentant ses bottes au feu, le landlord vantait à ses amis cette partie de Noël inédite, le plaisir qu'il y aurait à voir ces marauds fuir dans la neige, et il leur rappelait le "porter" fameux (bière noire) qu'ils avaient bu la nuit.
Mais soudain son regard, qui fixait la flamme tournoyante, tomba sur les petits sabots que le soldat, dédaigneusement, avait poussés dans le feu. L'un d'eux brûlait avec un pétillement sec ; l'autre montrait encore son bois jaune taillé à facettes et sa bande de cuir rouge. Et un cri jaillit de la bouche du seigneur, qui, au risque de se brûler, se pencha et s'empara précipitamment du sabot épargné.
Les soldats se retournèrent. Le vieux Patrick s'était redressé.
"Ces sabots, demanda-t-il haletant, que font-ils là ? Vous appartiennent-ils ? De qui les tenez-vous ?"
Une émotion profonde se lisait sur ce visage, dont l'expression était si répugnante une minute auparavant.
"Parlez, mais parlez donc ! rugit le landlord en saisissant par le poignet le vieux Patrick épouvanté.
- Mais, monseigneur, ce sont les sabots... les petits sabots de Kathleen-aux-Oies... ceux qu'elle avait aux pieds lorsque...
- Lorsque ?
- Lorsque nous la trouvâmes, ma femme et moi, sur la route de Limerick."
Le landlord jeta autour de lui un avide regard. Et ayant découvert les profonds yeux bleus, mouillés de larmes, de Kathleen serrée contre la vieille Mary, il resta une seconde stupéfait, puis, s'élançant vers elle, il la souleva dans ses bras, la pressa contre sa poitrine.
"Maud ! ma petite Maud ! ma chère petite Maud !" balbutia-t-il dans un sanglot.
Les hommes de loi, délaissant leur odieuse besogne, s'étaient alignés contre le mur, respectueux de cette scène émouvante. Les seigneurs avaient pris un air grave, et le vieux Patrick joignait les mains d'attendrissement.
"Braves gens, dit enfin le landlord en posant à terre Kathleeen étourdie, j'étais un misérable. Et voici que, grâce à vous, je D_cembre2012_003redeviens honnête homme. La perte de ma petite Maud que j'adorais, et que, par vengeance on nous vola à Dublin, voici quatorze ans, me rendit presque fou. Je le devins bien davantage, lorsque, de chagrin, sa mère mourut. Pour m'étourdir je me jetai dans le plaisir, et mon coeur devint plus sec que le coeur d'un vieux chêne. Le vin aidant, j'étais en passe de devenir un malfaiteur, puisque je m'amusais à jeter dehors des braves gens comme vous, lorsqu'il neige sur les chemins. Mais j'ai retrouvé ma fille, ma Maud chérie, et en même temps mon coeur que j'avais perdu.
"Vous, messieurs, - et se retournant vers les hommes qui le suivaient, il leur jeta une bourse pleine d'or, - allez par tout Donoghue annoncer que j'ai retrouvé ma fille, et que ce jour doit être pour tous jour de fête et de bonheur. Puis occupez-vous de faire rentrer chez eux les pauvres fermiers que j'ai expulsés. Je veux que jusqu'au souvenir de mes fautes spot effacé."
Alors, par les chemins craquants de neige gelée, les habitants de Donoghue acclamèrent lord Mac Gartan qui, le visage transfiguré, tenait par la main Kathleen-aux-Oies et regagnait à pied le château, suivi du vieux Patrick et de la vieille Mary émerveillés.
Et le soir, les compagnons de plaisir du landlord ayant compris que leur place n'était plus auprès de ce père converti, Kathleen-aux-Oies, ses yeux myosotis éblouis d'un luxe que même en rêve elle n'avait pu imaginer, présidait un repas superbe où Patrick et Mary, pleurant de joie, étaient assis aux côtés de lord Mac Gartan, leur seigneur.

Jean MARBEL

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11 décembre 2012

Le Noël des vieux

D_cembre2012_001Ils étaient très vieux et très pauvres : lui, cassé, ridé, flétri, les cheveux tout blancs, le dos voûté, les pieds goutteux, toussant, crachant, s'essoufflant au moindre effort ; elle, cassée, ridée, comme une pomme de l'avant-dernier automne, flétrie aussi, les cheveux gris, le dos voûté, le menton branlant, l'oeil éteint, mais alerte encore quand il s'agissait de servir son mari.
Car ils s'aimaient autant qu'au premier jour, ces deux époux arrivés ensemble aux limites de l'âge ; ils ne se querellaient jamais, et c'était touchant, en vérité, de voir les soins qu'ils avaient l'un pour l'autre.
La chambre qu'ils habitaient et qui servait tout à la fois de dortoir, de salle à manger, de salon et de cuisine, était plus que modeste.
L'été, ils partageaient cette chambre avec beaucoup de mouches, et, l'hiver, avec un petit chien, leur seul ami, leur seule distraction ; et encore fallait-il le nourrir, ce petit chien, quand ils avaient eux-mêmes si peu à manger ! De quoi vivaient-ils ?... Le mari tressait des paniers, la femme ravaudait des bas comme elle pouvait ; la vue baissait beaucoup depuis quelques mois, mais elle ne le disait pas, pour ne point inquiéter son mari.
De son côté, le pauvre vieux tremblait de plus en plus ; bientôt ses mains sans force ne pourraient qu'à grand'peine manier la paille et l'osier ; mais il taisait son angoisse, lui aussi, afin de ne pas tourmenter la chère vieille. Comment vivraient-ils, bientôt ?...
Et Dieu sait combien il fallait peu pour contenter ces pauvres estomacs de vieux ! De la soupe le matin, de la soupe le soir, et, les jours de fête, un petit hachis de boeuf pour les fortifier.
Quand Bernardin (le vieux) voulait faire une surprise à sa compagne, il lui apportait un petit quart de café, qu'elle partageait avec lui le dimanche sans en perdre une goutte.
Quand Bernardine (la vieille) voulait faire une surprise à son compagnon, elle mettait devant lui un petit paquet de tabac, et, à le regarder fumer béatement sa pipe, elle éprouvait autant de plaisir que lui.
Et si vous aviez vu comme leur petit logis était tenu proprement ! Tout brillait, depuis les carreaux jusqu'aux assiettes d'étain ; mais Bernardine était essoufflée quand elle avait frottée tout cela.
Son bonnet blanc demeurait toujours net, comme sa robe, d'indienne en été, de bure en hiver, et comme son tablier de toile.
Il en était de même pour Bernardin, dont la houppelande, si usée qu'elle fût, ne montrait pas de taches.
Ce soir-là, le 24 décembre, au dehors la neige et le vent semblaient en vouloir terriblement aux fidèles qui se rendaient à la messe de minuit ; aussi notre couple chancelant avait-il décidé de réciter le chapelet au coin du feu et de ne pas affronter la tourmente.
On avait mis une bûche dans l'âtre, pas bien grosse, et cependant la plus grosse de la petite provision... mais cette petite provision diminuait à vue d'oeil, et de temps à autre Bernardine jetait un regard furtif vers les morceaux de bois amoncelés dans un coin.D_cembre2012_002
Cela ferait-il tout l'hiver ? Question poignante !
Le chapelet récité, avant de se coucher, frileux, sous le grand édredon de plumes recouvert de cotonnade rouge, les deux vieux époux se rappelaient leur jeunesse.
"Te souviens-tu de notre premier Noël, Bernardin ? Tu avais les cheveux noirs, alors, et tu étais bien le plus beau garçon qu'on pût voir !
- Et toi, Bernardine, ma bonne, étais-tu mignonne avec tes cheveux dorés et tes yeux rieurs ! Tu avais mis ton soulier,... un soulier pas si grand que ma main, dans la cheminée, ma chère, et le lendemain... 
- Et le lendemain, quelle fut ma joie d'y trouver une belle robe pour les dimanches ! Le paquet n'entrait pas dans le soulier, mais il me fit joliment plaisir !
- Essaie un peu de mettre ce soir ton sabot dans l'âtre, Bernardine, ma bonne !
- Essaie un peu d'y mettre le tien, mon Bernardin !"
Et, riant tous deux et toussant un peu, justement parce qu'ils riaient, ils se levèrent pour se coucher.
Tout en rangeant une chaise par-ci, un panier inachevé par-là, la vieille femme répétait :
"Ah ! si le bon Jésus voulait nous envoyer seulement de quoi vivre sans souci du lendemain ! Ah ! si nous avions... cinquante francs par mois !
- Cinquante francs à dépenser douze fois par ans ? Tu n'y penses pas Bernardine ; mais ce serait la richesse, cela ! Ce serait avoir une vieillesse trop belle !"
Comme ils avaient tous les deux l'oreille un peu dure, ils parlaient fort ; je ne saurais vous dire si quelqu'un écoutait par le trou de la serrure, mais on entendit comme un bruit de pas au dehors.
"As-tu bien fermé la porte, au moins, Bernardin ?" dit la petite vieille en s'enfonçant sous les draps avec un léger frisson.
Bernardin haussa les épaules en se glissant à son tour sous les couvertures.
"Bah ! répondit-il, je ne me relève pas pour y aller voir ; il fait trop froid. Le loquet tient bond, pour ce qu'il y a à voler ici ! Et puis, la nuit de Noël tout le village est sur le pied."
Ils avaient mis tous les deux leur sabot dans l'âtre, les pauvres innocents. Vers minuit, toute grelottante, Bernardine se leva bien doucement et vint déposer dans celui de son mari un gros paquet de tabac qui pouvait bien peser une livre. Oui, une livre ! Et elle se recoucha, contente à l'idée du plaisir qu'aurait son Bernardin le lendemain.
Vers une heure, le vieux se leva tout doucement aussi et vint déposer, en claquant des dents, (les quelques dents qui lui restaient), un gros paquet de café tout frais moulu, dans le sabot de Bernardine ; il y en avait au moins une livre ; pour longtemps, alors !...
Et il se recoucha en se frottant les mains à l'idée de la surprise qu'éprouverait sa femme en allant à la cheminée.
Puis il s'endormit à son tour après deux ou trois quintes de toux.
Ah oui ! avec six cents francs de rent ce serait le paradis, mais, voilà, c'était un rêve impossible.
Et la vue de Bernardine baissait ! Et les doigts goutteux de Bernardin perdaient de plus en plus de leur élasticité.
Vers quatre heures du matin, alors que, les réveillons terminés, chacun s'endormait satisfait, le loquet de la porte de Bernardin et de Bernardine fut soulevé par une main discrète, la porte roula sans bruit sur ses gonds, et une ombre glissa dans la salle obscure, tâtonna un instant du côté de la cheminée, puis disparut comme était venue.
Qui cela pouvait-il être ?
Le petit Jésus, sans doute, ou bien un de ses anges.
Bernardin et Bernardine n'avaient rien entendu, bien abrités sous les rideaux clos. Nous le répétons, ils avaient l'oreille D_cembre2012_003un peu dure.
Le lendemain matin, la tourmente avait cessé, la neige couvrait les chemins, les toits et les fenêtres, et le soleil brillait.
Un peu brisé comme le sont les vieillards au réveil, Bernardin alla à la cheminée pendant que Bernardine se disait en souriant avec malice :
"Il va trouver son tabac !"
Puis, sans attendre, comme il fallait aussi qu'elle se chaussât, elle se dirigea également vers l'âtre pour y chercher son sabot.
"Ah ! cette bonne Bernardine !...
- Ah ! ce bon Bernardin !..."
Puis, ce furent deux petits cris de plaisir et un double baiser échangé.
Un rouge-gorge qui les regardait derrière la vitre avait l'air de trouver cette scène bien jolie !
Mais voilà que du sabot de Bernardin tombe encore quelque chose : un papier plié en quatre, et le cher vieux, qui croit à une malice de sa femme, le déplie et le lit après avoir mis ses lunettes.
C'était un papier timbré qui contenait un acte de donation attribuant une rente de six cents francs au ménage Bernardin.
Les deux vieillards s'assirent, les jambes cassées par l'émotion. Ils ne comprenaient pas ce que cela voulait dire, et ils relisaient sans cesse ce papier.
Le notaire qui reçut leur visite le lendemain leur affirma que l'acte était bon et valable ; il leur avança même cinquante francs pour le premier mois. Bernardin et Bernardine croyaient rêver.
Le même soir, une voisine de notre heureux couple quitta le pays ; c'était une excellente veuve à laquelle Bernardine avait jadis rendu service ; elle venait d'hériter d'une grosse fortune qu'un oncle d'Amérique lui laissait (ça se rencontre encore quelquefois, ces oncles-là), et quand Bernardin et Bernardine lui annoncèrent leur aubaine en lui disant adieu, elle les félicita, mais ne parut pas très étonnée.

Roger DOMBRE

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05 décembre 2012

Le voyage d'une goutte d'eau

Il y avait une fois une goutte d'eau.blanchisseuse
La plus jolie goutte d'eau que vous ayez jamais vue, pure, transparente, brillante comme une perle liquide. Elle était tombée du ciel, avec beaucoup d'autres gouttes, un soir d'hiver qu'il pleuvait. Elle s'était arrêtée sur une feuille de rosier sauvage et se tenait là, immobile, toute ronde. Un vent froid avait dissipé les nuages ; la pluie avait cessé. Dans le ciel pur et glacé, la lune brillait, et ses pâles rayons faisaient étinceler notre goutte.
"Quelle froide nuit ! pensa la pauvrette. Je me sens geler !"
Elle gelait en effet. Et, quand vint l'aurore, quand le pâle soleil d'une matinée d'hiver éclaira la terre toute blanche de givre, la petite goutte d'eau était devenue une perle de glace, dure et limpide comme du verre.
Cependant, à mesure que le soleil montait sur l'horizon et versait sur la nature entière ses rayons tièdes, le froid devenait moins vif, l'air moins âpre.
"Tiens ! se dit la petite goutte d'eau, il me semble que je me dégourdis, que je redeviens une jolie gouttelette, libre de rouler, de courir où bon me semble."
En effet, le givre craquait de toute part, il fondait et s'égouttait de partout. Notre goutte d'eau toute joyeuse se pénétrait de chaleur, achevait de fondre. La voilà fondue, la voilà libre !
D_cembre2012_002La première chose qu'elle fit, fut de se laisser rouler le long de la feuille du rosier et de tomber à terre. Elle avait aperçu, à quelques pas, une jolie mare pleine d'eau claire, où barbotaient les canards d'une ferme voisine. C'est là qu'elle voulait aller.
Tantôt roulant le long des brins de gazon, tantôt serpentant à travers les pierres, après mille détours, notre voyageuse finit par arriver sur le bord. Elle se laissa aller à la pente, et la voilà mêlée, confondue parmi les millions de gouttes qui formaient la petite mare.
Combien d'heures, combien de jours passa-t-elle dans cette paisible retraite ? Elle ne l'a jamais su. Les petites gouttes d'eau ne savent pas compter. Elles ne savent que courir joyeusement au gré du hasard.
Un matin, la fermière apparut au bord de la mare, un baquet à la main. Elle le plongea dans l'eau, le remplit et l'emporta : notre goutte d'eau y était prisonnière.
La fermière trempa dans le baquet un paquet de linge sale, le lava, le savonna, puis, quand il fut bien propre, elle alla l'étendre sur la haie du jardin, pour qu'il séchât. Notre amie la gouttelette était justement cachée dans la trame d'une grande nappe blanche.D_cembre2012_003
Le soleil donnait en plein sur la haie, ses rayons frappaient le linge, qui s'échauffait peu à peu et commençait à fumer.
"C'est singulier, se disait notre goutte d'eau. Je me sens devenir plus grande et plus légère et je ne tiens pas en place, il me semble que je vais m'envoler.
C'est ce qu'elle fit en effet. La chaleur du soleil séchait le mouchoir. Chacune des gouttes d'eau que renfermaient les mailles se changeait en une légère buée, en une vapeur semblable au brouillard et se perdait dans l'atmosphère. Notre petite amie faisait comme les autres. Elle s'élargissait, elle devenait une petite vapeur, elle quittait le mouchoir et la haie et la terre, elle montait dans le ciel bleu comme un fin brouillard.
Comme elle monta haut ! Plus haut que le toit de la ferme, plus haut que le clocher de l'église, plus haut que ne volent les hirondelles, toujours plus haut.
A force de monter, elle arriva près d'un grand nuage gris qui flottait dans le ciel et se promenait doucement, poussé par la brise.
La petite goutte, en approchant, vit qu'elle était dans un pays de connaissance : ce gros nuage était fait d'un multitude de petites gouttes d'eau que le soleil avait changées, comme notre amie, en de légères vapeurs, et qui étaient montées comme elle dans le ciel.
Toute heureuse, elle se mêla à la troupe de ses compagnes, elle devint un petit morceau du nuage et commença à planer tranquillement, dans le ciel immense, au-dessus des champs, des collines et des bois.
Que devint-elle ensuite ?
C'est ce que nous verrons une autre fois.

Dr Elie PECAUT

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03 décembre 2012

Le corbeau et la cruche

Un jour, des villageois jetaient des pierres dans l'eau pour faire un gué sur une rivière. Le corbeau, qui était jeune alors, se disait en les regardant : "Quels sottes gens ! ils ont beau jeter leurs pierres dans l'eau, ils n'empêcherons jamais la rivière de couler."
Mais quand les villageois eurent jeté assez de pierres dans l'eau, ils montèrent dessus, et, sans se mouiller, ils passaient d'un bord à l'autre de la rivière.
"Tiens, tiens, tiens, se dit le corbeau ; pa si sottes gens que je l'avais cru !" Puis, quand les villageois se furent retirés, il sauta lui-même sur les pierres du gué, et, s'avançant au bord des plus plates, il but à son aise dans le courant.
A quelque temps de là, le corbeau rencontra au milieu d'un guéret la carcasse d'un pauvre âne, qu'on avait négligé d'enfouir, selon la mauvaise coutume de bien des pays.D_cembre2012_002
"Tiens, tiens, tiens, se dit le corbeau, voici un fameux déjeuner." Et il s'en donna à coeur joie.
Mais, quand il eut bien déjeuné, il eut grand'soif. Des plus puissants coups de son aile, il s'éleva jusqu'aux nues pour voir si quelque part il apercevrait une mare ou un ruisseau.
Ou il se trouvait en pleine Beauce, où les ruisseaux ne coulèrent jamais, et le soleil de l'été avait tari jusqu'aux moindres flaques.
Mais les corbeaux ont l'oeil perçant.  Non loin de la porte d'une étable, d'où sortait comme une chaude buée provenant de l'haleine des moutons, il avisa une cruche, posée là sans doute par le berger ou la fille de ferme.
"Tiens, tiens, tiens, se dit le corbeau, une cruche ! Pourquoi cette cruche ne contiendrait-elle pas de l'eau ?" Et, rapidement, il descendit.
La cruche contenait bien de l'eau, mais il n'y avait d'eau qu'au fond, et la cruche était assez haute et le col en était assez étroit pour que le corbeau n'y pût atteindre ; il lui aurait au moins fallu pour cela le cou et le bec de la cigogne.
"Tiens, tiens, tiens, se dit le corbeau, je vais faire comme les villageois de la rivière." Il alla chercher un caillou et il le laissa tomber dans la cruche. Un caillou, deux cailloux, vingt cailloux, cent cailloux !
Et, à chaque caillou qui tombait, le niveau de l'au s'élevait un peu. A la fin, il vint presque affleurer le bord. Et le corbeau put éteindre ainsi le feu qui lui brûlait les entrailles.
Je tire de cette fable plusieurs leçons :
1) qu'il ne faut jamais traiter de sottises les choses que nous ne connaissons point ;
2) qu'il y a toujours grand profit d'abord à observer, ensuite à se souvenir ;
3) que le proverbe est bien vrai qui dit : Aide-toi, le ciel t'aidera.

C. D. 

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22 novembre 2012

La légende de la vigne

bacchusIl s'agit de la légende de Bacchus, telle que nous la rapporte la mythologie. La mère de Bacchus, une princesse thébaine, nommée Sémélé, était morte, et son père, Jupiter le fit élever, d'abord, par de jeunes femmes, qu'on appelait des nymphes, dans les environs de Nysa, ville de l'Arabie heureuse.
Mais quand Bacchus eut un peu grandi, il reçut l'ordre d'aller trouver, à Naxia, le vieux Silène, qui devait achever son éducation. Le chemin était long, l'enfant fatigué !... Il s'assit sur une pierre, pour se reposer...
En jetant les yeux à ses pieds, Bacchus vit une petite herbe, déjà bien sortie du sol, et il la trouva si belle qu'il pensa tout de suite à l'emporter avec lui, pour la planter dans le jardin qu'il ne manquerait pas d'avoir chez son précepteur.
Il la déracina et la prit dans sa main.
Le soleil était très chaud.
Il eut peur que sa petite herbe ne se desséchât avant d'arriver à Naxia.
Un os d'un grand oiseau, mort déjà depuis longtemps, se trouva sur le chemin. Il y introduisit la plant, et poursuivit sa route.
Dans la main du jeune garçon, la tige croissait si vite, que bientôt elle dépassa l'os par le bas. Comme il craignait encore qu'elle ne séchât, il regarda autour de lui, et voyant un os de lion, bien plus gros que l'os du grand oiseau, il y introduit celui-ci, avec la petite herbe.
La tige croissant toujours, dépassa bientôt l'os de lion.
Alors Bacchus, ayant trouvé un os d'âne, énorme, bien plus gros que le gros os du lion, bien plus grand que le grand os du grand oiseau, passa dedans et le gros os du lion et le grand os du grand oiseau et la plante verte. 
Il arriva enfin à Nixia.
Quand il voulut mettre la plante dans la terre, il s'aperçut que les racines étaient si bien entrelacées autour de l'os de l'oiseau, autour de l'os du lion, autour de l'os de l'âne qu'il serait impossible de dégager la tige, sans endommager les racines !...braisin
Comme il tenait fort à son herbe, il la planta telle quelle, elle et son triple corset d'os.
La vigne - car c'était une vigne, qu'avec tant de soins il avait apportée - grandit rapidement.
A la grande joie de Bacchus, elle porta des grappes merveilleuses, qu'il pressa et dont il fit le premier vin.
Et il éprouva un étonnement très grand, quand il fut non seulement témoin, mais la première victime d'un grand prodige, que tout le monde peut encore constater aujourd'hui.
Car aujourd'hui encore, comme il arriva jadis à Bacchus, dès que quelqu'un commence à boire le jus du raisin, il devient gai et chante comme un oiseau ; s'il en boit davantage, il pousse des rugissements, devient fort et féroce comme un lion, s'il en boit trop, sa tête se baisse et il devient aussi bête, aussi entêté qu'un âne...

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07 novembre 2012

La légende des sept Dormants

Novembre2012_002Le jour venait de paraître. Sur la grande place d'Ephèse, soudain éclata une bruyante fanfare. Les habitants, ainsi brusquement arrachés au sommeil, se précipitèrent aux portes pour entendre l'importante nouvelle qui allait leur être communiquée. Les hérauts, jugeant l'auditoire suffisant, abaissèrent leurs longues trompettes d'airain, et l'un d'eux lut à haute voix cette proclamation :

"Le très grand et très auguste Empereur des Romains, Décius, avertit les citoyens d'Ephèse d'avoir à se rendre aujourd'hui au temple de Diane, pour s'unir aux sacrifices solennels offerts aux dieux et que lui-même doit présider. Quiconque osera se soustraire à cette obligation se verra dépouillé de ses biens et livré au dernier supplice."
Ceci se passait deux siècles après Jésus-Christ, dans une ville où la doctrine nouvelle, qui commençait à se répandre, avait fait déjà de nombreux adeptes, au grand dépit d'un empereur païen qui ne négligeait aucune mesure de rigueur, pour arrêter l'élan de ses peuples vers l'Evangile.
Sur le seuil d'une maison d'apparence aisée, sept jeunes gens, sept frères étaient accourus ; aux dernières paroles du héraut, une consternation profonde se peignit sur leurs visages.
Aussi, craignant de se trahir, rentrèrent-ils vivement dans leur demeure où ils purent, délivrés des regards indiscrets, échanger sans contrainte leurs pénibles réflexions.
Tous sept étaient chrétiens !
Ainsi c'en était fait de leur vie calme et douce ! Adieu le toit paternel ! Adieu le champ qu'ils cultivaient avec tant d'amour !
Ils savaient l'empereur Décius inexorable ; et pas une minute l'idée de transiger avec leur foi ne se présenta à leur esprit.
Mais s'ils étaient trop bons chrétiens pour conserver leur tranquillité au prix d'une lâcheté, ils n'avaient pas cependant cette bouillante ardeur qui faisait voler quelques-uns des leurs aux plus affreux supplices.
En sa qualité d'aîné, Fabian prit la parole :
"A quoi bon, dit-il, chercher une mort inutile. Fuyons plutôt. En quelque lieu que nous portent nos pas, nous trouverons toujours une pierre pour nous reposer, quelques fruits pour nous nourrir."
Ce sage projhet fut aussitôt adopté. Et lorsque, une heure plus tard, les pauvres de la cité se présentèrent à leur porte, comme à l'ordinaire, les sept jeunes gens avaient recouvré toute leur sérénité. Mais, au lieu de l'aumône habituelle, ces déshérités eurent ce jour-là à se partager le patrimoine que les sept frères leur abandonnaient en entier.
Puis, comme l'heure du sacrifice approchait, les jeunes chrétiens, après un tendre regard d'adieu au toit natal, s'éloignèrent de la ville par des sentiers détournés, n'emportant avec eux que quelques pièces d'or.
Le soleil empourprait le couchant de ses derniers feux, quand ils atteignirent après une longue journée de marche le sommet d'une haute montagne, le mont Célion qui dominait la ville.Novembre2012_003
Derrière un massif de figuiers, s'ouvrait une grotte assez vaste pour les abriter tous.
C'était une retraite sûre : ils s"y établirent.
Chaque matin le plus jeune, Malchus, qui, étant encore enfant, ne pouvait éveiller les soupçons, descendait à Ephèse pour en rapporter le pain de la journée. La montagne leur fournissait à profusion des fruits délicieux, une eau claire et fraîche, la mousse et les feuilles sèches de leurs couches.
Or, un beau soir qu'ils devisaient en pleurant sur les misères des chrétiens, ils se sentirent envahis soudain par une douce, mais invincible torpeur. Au même instant tous s'endormirent. Et ce sommeil qui les prit ainsi, selon la légende, dura trois cent soixante-douze ans.
Ils s'éveillèrent un beau matin, tranquillement, persuadés qu'ils venaient seulement de s'endormir profondément, durant toute une nuit.
Autour d'eux rien n'était changé. Le soleil radieux montait à l'horizon, les oiseaux gazouillaient, les fleurs, plus fraîches après la nuit, resplendissaient.
Malchus, passant sur son épaule la courroie de son arc, prit le chemin qui conduisait à Ephèse. Mais arrivé à quelques pas d'une porte, il s'arrêta tout interdit : une croix se dressait sur ces pierres.
"Une croix sur les murs d'Ephèse ?" murmura-t-il. Etait-ce dérision, défi ou vénération ?
Mais l'idée de voir l'empereur converti lui parut tellement invraisemblable qu'il haussa les épaules et, très intrigué, continua sa route, se promettant de demander des explications au premier passant venu. Pourtant, à mesure qu'il avançait, il se trouvait absolument troublé : il ne reconnaît plus les rues qu'il parcourait ; les costumes aussi lui paraissaient changés et comme, par timidité, il n'osait pas questionner un des étrangers qu'il rencontrait, il poursuivit son chemin sans rien dire et arriva tout à coup sur le parvis d'une église - une église ouverte, publique, dans une ville qu'il avait vue, la veille encore, livrée aux persécutions d'un cruel empereur païen.
Novembre2012_001Et il n'y avait pas à douter, c'était bien une église, ce vaste et superbe temple orné de croix, de statues des apôtres, où l'on chantait à ce moment le verset d'un psaume qu'il connaissait bien.
Il se crut véritablement le jouet d'un songe.
"C'est impossible, se disait-il, essayant de se ressaisir dans l'émotion qui l'agitait. Ou je rêve, ou je ne suis pas à Ephèse. Comment une ville peut-elle ainsi se métamorphoser du jour au lendemain ? Je vais en toute hâte remonter vers frères pour leur confier ce qui m'arrive."
La vue d'une boulangerie lui rappela qu'il devait rapporter du pain.
Il entra et, s'étant fait servir, il tendit pour payer une pièce à l'effigie de Décius. Le marchand la refusa.
"Voilà, jeune homme, dit-il, une monnaie qui n'a plus cours. Attention, ajouta-t-il d'un air insinuant, on pourrait bien vous accuser d'avoir découvert un trésor des anciens empereurs.
- Je n'ai rien trouvé du tout, cria Malchus qui, déjà surexcité, devint rouge de colère ; et chacun sait du reste que les fils de l'honorable Plautius sont incapables de retenir un denier injustement."
Mais, à l'air étonné du marchand, il vit bien que le nom ne lui apprenait rien. Ainsi le souvenir même de sa famille était effacé !
Dans la rue, dans la boutique même, cette courte altercation avait attiré quelques curieux, et leurs regards, leurs chuchotements finissaient de désemparer le pauvre enfant qui, ne sachant plus à quel saint de vouer, demanda à être conduit à l'empereur Décius, pour lui révéler qu'on refusait la monnaie à son effigie.
"C'est un fou ! c'est un fou !" crièrent plusieurs voix.
Alors pour protester, il raconta comment ses frères et lui, fuyant devant un édit de l'empereur, s'étaient réfugiés dans une grotte du mont Célion. 
Un lettré se trouvait là ; il connaissait en effet cet édit. Mais comment concilier une date qui remontait à près de quatre cents ans avec l'âge de cet enfant ?Novembre2012_004
"Allons au mont Célion, proposa-t-il, nous éclaircirons ce mystère."
Une petite troupe, bien vite accrue, se mit en marche vers la grotte.
L'évêque Saint-Martin qui se trouvait dans la ville, le proconsul, les magistrats, les clercs se joignirent au peuple. Tous voulaient connaître l'histoire des sept frères.
Il les trouvèrent attendant tranquillement leur pain quotidien. Leurs visages respiraient un calme profond.
Les plus adroites questions ne purent leur faire dire autre chose que ce Malchus avait déjà déclaré.
Mais il y avait tant de candeur, de simplicité dans leurs réponses, qu'il était impossible de les accuser d'imposture.
La foule, bientôt convaincue, cria au miracle et se retira très impressionnée.
On avertit aussitôt l'empereur d'Orient, Théodose II. Il accourut en toute hâte, escorté des plus illustres théologiens, avide de vérifier lui-même le récit miraculeux qu'on lui avait fait des sept Dormants.
"Quand il pénétra dans la grotte miraculeuse, dit la légende, le visage des sept jeunes gens resplendit comme le soleil. Le Maître d'Orient les embrassa en pleurant.
"Je crois voir, dit-il, Lazare réssucitant."
"Alors, sous ses yeux, les sept Dormants d'Ephèse s'étendirent sur leurs couches séculaires, et leurs sept charmantes petites âmes prirent leur vol vers le Père Céleste."
Ainsi finit la légende des sept Dormants.

J. PERINAUX

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01 octobre 2012

Petit-Jeannot

001Il y a quelques années, vivait à Albi un savetier du nom de Papafol. Agé d'une soixantaine d'années, Papafol était l'un des meilleurs hommes que l'on put rencontrer. Mais, était-ce à cause de cette bonté même, ou parce que la nature l'avait doué d'un caractère craintif, toujours est-il que le malheureux était devenu le souffre-douleur de tous les écoliers du voisinage.
L'un des plus acharnés à se moquer du vieux cordonnier était Petit-Jeannot, dont les parents tenaient boutique de pâtisserie, et confectionnaient, entre autres gâteaux les fameuses gimblettes qui, avec sa belle cathédrale, font la gloire d'Albi.
Petit-Jeannot n'était pas mauvais enfant, mais il avait une imagination extraordinaire, et il n'y a pas de tours qu'il n'inventât, aux dépens du pauvre Papafol.
Un jour, c'étaient des pois fulminants ou des pétards que le petit lançait dans la modeste boutique, tandis que le brave homme, le front penché sur son travail, était en train de réparer quelque paire de bottines.
Une autre fois, c'était une casserole qu'il attachait à la queue de Mirza, une vieille chienne caniche, dont Papafol avait fait sa fidèle compagne.
Le cordonnier se contentait de hausser les épaules, à chaque nouvelle plaisanterie dont il était victime. Il n'allait même pas se plaindre aux parents de Petit-Jeannot, de peur de le faire gronder.
La magnanimité avec laquelle il acceptait toutes les farces qu'on lui faisait, devait porter ses fruits, car Petit-Jeannot, devenu difficile pour lui-même, commençait à trouver que tous les tours qu'il avait machinés jusque-là, manquaient d'imprévu et de nouveauté.
Le jeune démon se demandait donc ce qu'il pourrait bien encore imaginer. 
Comme il passait un matin devant la boutique de ce dernier, en agitant dans sa petite cervelle une quantité de projets mieux combinés les uns que les autres, il remarqua que l'un des carreaux de la devanture avait été cassé et remplacé par un large carré de papier jaune.
"Tiens ! pensa-t-il en s'arrêtant. Voilà mon affaire !"
Le plan de Petit-Jeannot n'était pas compliqué, et, dès le jour même, il le mit à exécution. Ce fut vers une heure de l'après-midi que la chose se passa.Octobre2012_002
Papafol venait de déjeuner, et, très affairé - car il avait précisément beaucoup à faire ce jour-là, il ressemelait avec le soin le plus minutieux une magnifique paire de bottes, que lui avait envoyée M. le Capitaine de gendarmerie. Comme tout bon savetier, il chantait en travaillant, et sa petite voix nasillarde montait dans le silence de la boutique, et devenait presque héroïque, au refrain de cette romance populaire :

Les coeurs palpitaient d'espérance,
Et l'enfant disait aux soldats :
"Sentinelles, ne tirez pas !...
C'est un oiseau qui vient de France !..."

Papafol était si absorbé qu'il n'eût certainement pas entendu le coup de canon qu'on eût pu tirer, si tant est qu'il y eût un canon à Albi !
Mais, tout à coup, il sursauta d'épouvante sur son escabeau !...
A travers le carreau de papier jaune qu'elle avait crevé, la tête de Petit-Jeannot venait de lui apparaître !... Et, un sourire ironique au coin des lèvres, le petit monstre demandait :
"Eh ! dis donc, père Papafol quelle heure est-il ?...
- Je vais te montrer l'heure qu'il est !" s'était écrié le vieux savetier, se levant précipitamment de son escabeau, et jetant dans un coin de la boutique la botte de M. le Capitaine de gendarmerie pour courir après Petit-Jeannot.
Mais, agile comme un furet, celui-ci était déjà loin, et le pauvre Papafol n'eut d'autre ressource que de rentrer en maugréant dans son magasin. Mélancoliquement, il reprit son travail, et le soir venu, passa plus d'une demi-heure à réparer le dégât commis par le fils de ses voisins.
"Après tout, pensait-il, il n'y a que demi-mal ! Le carreau de papier que Petit-Jeannot a crevé, était vieux. Il fallait d'ici peu le remplacer. Le petit m'en a fourni l'occasion. Je ne puis lui en vouloir !..."
Le lendemain, l'excellent homme ne pensait même plus à ce qui s'était passé le veille, et, très attentif, était en train d'exhausser les talons d'une paire de brodequins que lui avait confiée Mlle la Receveuse des postes !...
Et, tout en travaillant, il fredonnait encore :

"C'est un oiseau qui vient de France !..."

car c'était un air qu'il affectionnait particulièrement !...
Octobre2012_003Or, il n'avait pas prononcé la dernière syllabe qu'un bruit de papier qu'on crève se faisait entendre, et, dans l'encadrement de la vitre absente, la tête du Petit-Jeannot, plus malicieuse encore que la veille, venait à nouveau d'apparaître, pour lui demander, sur le même ton goguenard : 
"Eh ! dis donc, père Papafol, quelle heure est-il ?..."
Fou de colère, en voyant son beau carreau neuf déchiré, le savetier saisit son marteau, et, à toute volée, le jeta dans la direction de Petit-Jeannot. Mais celui-ci, prévoyant le coup, avait vivement retiré la tête, puis s'était échappé en riant. Quant à l'instrument lancé vers lui, il passait à travers l'une des vitres intactes de la devanture, qui, aussitôt s'émiettait sur les pavés de la rue, avec un grand bruit de verre brisé.
En présence d'un pareil désastre, Papafol comprit enfin que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, et qu'il était grand temps de mettre un terme à celle-là. Il ferma donc, séance tenante, sa boutique, et se rendit chez les parents de Petit-Jeannot, pour se plaindre et réclamer le prix du carreau cassé. Mais ceux-ci, qui auraient eu trop à faire, s'il leur avait fallu payer tous les dommages causés à droite et à gauche par leur héritier, ne voulurent rien entendre.
"Cela ne nous regarde pas ! dirent-ils. Nous avons prévenu tous nos voisins. A vous de vous débrouiller et de lui infliger si vous le pouvez, une bonne correction !...
- Il faudrait l'attraper, pour cela, riposta Papafol ; et , malheureusement, mes vieilles jambes de soixante ans, peuvent guère se mesurer avec les siennes ! "
Si Papafol n'était pas arrivé à se faire rembourser le prix de son carreau, il n'était cependant pas trop mécontent du résultat de sa visite. Les parents du Petit-Jeannot venaient en effet de lui donner une autorisation très catégorique : celle de fustiger leur fils comme il méritait. Et Papafol, nous n'avaons pas besoin de le dire, espérait bien mettre à profit, dans le plus bref délai possible ! Mais comment ?... C'était là le point délicat. 
Papafol avait heureusement un esprit inventif, et il trouva, sans beaucoup de peine !
Il fallait seulement, pour que la chose réussît, que Petit-Jeannot ne se doutât de rien. Aussi, le vieux savetier, affectant une insouciance plus grande encore que par le passé, remplaça dès le lendemain, le carreau de papier percé par un carreau de papier neuf, puis reprit sa place sur son escabeau.
Il était occupé à remettre des pièces à un soulier appartenant à M. le Receveur des contributions indirectes, en chantonnant :


"C'est un oiseau qui vient de France !..."

lorsque tout à coup :Octobre2012_001
"Eh ! dis donc, père Papafol, quelle heure est-il ?..."
La tête de Petit-Jeannot venait, pour la troisième fois, de crever le carré de papier !... Mais, cette fois, au lieu de se dresser ainsi que la veille et l'avant-veille, comme un ressort, le cordonnier leva à peine la tête en souriant d'un air narquois.
En même temps, Petit-Jeannot avait voulu retirer la sienne ! Mais qu'était-il donc arrivé ?... Voici que son cou était pris et qu'il lui était impossible de le dégager, malgré les efforts désespérés qu'il faisait !
Il était tout simplement arrivé que Papafol avait disposé avec adresse un noeud coulant contre le carreau de papier,et que Petit-Jeannot, pincé comme dans un piège à alouettes, ne faisait que serrer davantage la ficelle chaque fois qu'il voulait se retirer. Et il aurait même fini par s'étrangler tout à fait, si le savetier n'avait eu soin de préparer son noeud coulant de telle sorte qu'il ne pût se serrer que jusqu'à un certain point.
"Tu veux savoir quelle heure il est ? fit alors Papafol en saisissant un pot de peinture noire qui se trouvait dans un coin de la boutique, et en s'avançant vers  l'enfant qui criait comme un diable, eh bien ! mon petit bonhomme, l'heure va justement sonner."
Et tout en comptant : "Un... deux... trois... quatre... cinq..." jusqu'à douze, de son pinceau largement trempé, le cordonnier dessina douze barres noires sue le front et les joues de Petit-Jeannot !
Cela fait, il délivra le petit, qui partit tout penaud, en comprenant cette fois qu'en dépit de toute la malice qu'on peut avoir, il arrive toujours un moment où l'on est puni des méchancetés commises.
"Ah ! si jamais on me reprend à demander l'heure au père Papafol !" murmurait-il en s'en allant.
Et de fait, sans que le Petit-Jeannot se soit plus jamais avisé de les enfoncer d'un coup de tête, le vieux savetier a replacé deux beaux carreaux de papier blanc à la devanture de sa boutique, où, tous les jours encore, on peut le voir tirer l'aiguille tout en chantonnant de sa voix qui s'éraille de plus en plus, à mesure que les années s'écoulent :

"C'est un oiseau qui vient de France !..."

H. de GORSSE

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13 juillet 2012

Le gourmand ingénieux

Juillet2012_003Monsieur Mistigri fait sa promenade matinale.
L'air est doux, et M. Mistigri plisse son fin museau lorsque la brise parfumée caresse ses moustaches. Il va lentement à travers les allées du parc, posant ses pattes avec tant de délicatesse qu'elles ne laissent aucune trace sur le sable encore humide de rosée.
A son cou, un petit grelot tinte faiblement.
M. Mistigri a l'estomac fatigué en ce moment. Sa maîtresse lui a donné trop de bonnes choses. Aussi, tout en marchant, mange-t-il quelques brins d'herbe, médecine habituelle, nul ne l'ignore, de messieurs les chats. Le voici prés du bassin qui orne le milieu du parc.
Des moucherons, des libellules volent en rasant la surface de l'eau, tandis que deux gros gourmands de poissons rouges, le museau en l'air, la bouche toute grande ouverte, essayent, mais sans y parvenir, de les happer au passage. M. Mistigri s'est arrêté. Ses yeux luisent de convoitise, ses narines frémissent.
"Tiens, tiens, fait-il en son langage, si je m'offrais quelques filets de poisson frais. C'est une nourriture de malade... et de plus, disait feu mon père, un régal exquis."Juillet2012_004
"Manqué ! s'écrie-t-il avec colère."
Les moucherons s'envolent, et les poissons s'enfuient vivement vers le fond du bassin. Mais M. Mistigri ne se tient pas pour battu.
Il réfléchit et se rappelle qu'un jour, Tomy, le fils de sa maîtresse, est venu pêcher dans la pièce d'eau (ce qui lui a valu d'ailleurs une correction bien méritée). Tomy n'avait qu'un bout de fil terminé, en guise d'hameçon, par une épingle recourbée à la quelle était piquée une mouche, et Tomy a pris un gros poisson.
L'essaim de moucherons est revenu. M. Mistigri se dresse. Pif ! un coup de patte par ci ; paf ! un coup de patte par là, les bestioles tombent à terre et M. Mistigri a bientôt fait une ample provision.
"Moi, se dit notre chat, je n'ai ni fil ni épingle, mais je possède au bout de chaque patte cinq griffes effilées, ce qui  ne va pas Juillet2012_005plus mal."
Il s'agit maintenant de fixer délicatement ces moucherons sur les griffes. Cela, par exemple, n'est point facile. Malgré l'application, M. Mistigri ne réussit pas à chaque fois. Alors il s'impatiente, ses sourcils se froncent, sa queue bat fiévreusement le sol; pour un peu il abandonnerait tout... Enfin voilà qui est fait.
M. Mistigri s'approche du bassin. Doucement, doucement il avance sa patte ouverte dont toutes les griffes sont garnies de moucherons.
"Brrr, fait-il, que cette eau est froide ! Il faut vraiment que les poissons aient du courage pour vivre là-dedans,... et que je sois bien gourmand, ajoute-t-il, pour endurer ce supplice."
Chacun sait, en effet que les chats n'aiment point l'eau froide.Juillet2012_006
Mais, chut !... Les poissons rouges réapparaissent. Ils approchent, fuient, reviennent, s'en vont encore : cette grosse bête qui laisse tremper sa patte dans l'eau ne leur dit rien qui vaille. Et cependant au bout de la patte, il y a des moucherons dodus, des moucherons qui ne bougent pas et qu'on pourrait prendre facilement.
M. Mistigri, lui, fait le bon apôtre. Il détourne la tête, il semble ne pas s'occuper de ce qui se passe dans le bassin ; mais voyez cet oeil brillant, ce regard de côté qui, sans en avoir l'air, suit tous les mouvements des poissons.
"Ça va mordre, pense M. Mistigri qui retient sa respiration. Ça mord, ça mord..."
Juillet2012_007Goulûment un des poissons c'est élancé sur les moucherons : le chat a vivement replié ses griffes ; crac, en voilà un de pris !
"A l'autre, maintenant !"
Celui-là, que le malheur de son camarade a rendu méfiant, n'ose plus avancer. Il est gourmand cependant, si gourmand, qu'après quelques instants d'hésitation, il se précipite lui aussi sur l'appât et happe la patte toute entière de M. Mistigri.
Aïe, le pauvre poisson ! Les griffes du chat lui déchirent la gorge ; il se débat, donne des coups de queue désespérés, mais M. Mistigri tient bon. Arc-bouté sur ses pattes de derrière, il tire, lui aussi, de toutes ses forces, et la victoire lui reste.
"Ouf, s'écrie-t-il, cela n'a pas été sans peine. Mais aussi quel bon déjeuner je vais faire !"Juillet2012_008
Et gambadant, un poisson sous chaque patte, M. Mistigri gagne un endroit écarté où il puisse se régaler sans être importuné.
M. Mistigri a fini. Près de lui gisent les squelettes des poissons ; il n'a laissé que les arêtes !
"Bel appétit pour un malade, dit-il avec un air de douce satisfaction en passant ses pattes sur son ventre rebondi ; c'était vraiment délicieux. Foin du mou de veau ! Désormais, je ne veux plus manger que du poisson !"
... Souhait malencontreux, car le soir même M. Mistigri mourait d'indisgestion.

André MASSANES

Juillet2012_009Juillet2012_010

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10 juillet 2012

L'horloge de Flore

Juillet2012_001Autrefois dans les temps anciens, très anciens, vivait une gentille petite fée, gracieuse comme le printemps, fraîche comme la rosée, jolie comme l'aurore : on l'appelait Flore et on l'avait surnommée la Reine des Jardins.
Royauté bien plaisante en vérité.
Elle aimait les fleurs tant et tant. Tout le long du jour, et même de la nuit, on la voyait occupée à les arroser, à les disposer bien à l'aise sur leurs tiges ; elle les époussetait ; elle lustrait leurs corolles que le vent avait fripées. Que de soins ! Que d'affaires ! Un peu d'eau à celle-ci ; un peu plus de soleil à celle-là ; de l'ombre à une autre ; et jamais elle n'en finissait.
L'aimable Flore n'avait repos ni trêve.
Elle multipliait ses pas ; elle courait ; elle volait ; elle était à cent endroits à la fois. Les jours passaient sans qu'elles 'aperçut de leur durée ; et la nuit tombait qu'elle n'était pas à la moitié de sa besogne.
Comment suffire à tant d'occupations ?
Que faire pour sortir d'embarras ?
Flore s'avisa alors d'un expédient, sachant qu'avec de la méthode on peut mener à bien le travail le plus long et le plus fatigant. Il n'était que de régler sa journée, de fixer minute par minute l'empli de son temps. Elle pouvait bien, direz-vous, consulter le soleil pour savoir l'heure ; oui, mais quand le temps était couvert ! Ah ! si encore en ce moment-là elle avait eu montres ou horloges !
Flore, qui avait l'esprit insouciant, mais fertile en ressources, chercha dans sa petite cervelle ; puis elle prononça, bien avant Archimède, le fameux : J'ai trouvé.
Et voici l'expédient qu'elle imagina.
Elle allait endormir ses fleurs et elle les ferait réveiller, l'une après l'autre, chaque jour, à heure fixe, de sorte qu'en voyant telle ou telle épanouie, tout de suite elle saurait à quel moment de la journée elle se trouvait.
Aussitôt dit que fait.
Voici qu'elle rassemble dans un grand parterre, grand, grand, beau comme le paradis. Et là elle les fait s'asseoir sur un doux tapis de verdure. Vit-on jamais plus pompeuse assemblée ! Toutes les fleurs étaient là réunies ! les énormes pavots rouges, les petites violettes, les lis blancs, les boutons d'or, les roses, les iris, les jasmins les camélias, les mauves, les marjolaines, les muguets, les humbles et les superbes, les fleurs les plus belles, les plus odorantes, les plus colorées, les plus rares et les plus singulières qui se puissent imaginer ! Et tout autour voltigeaient l'essaim léger des abeilles, les papillons frivoles, mille et milles insectes bruyants ; et sur les arbres les oiseaux magnifiques chantaient.
Flore parla et tout se tut.
"Pour mon bien et pour le vôtre, dit-elle, je ferai se fermer quelque temps vos précieuses corolles ; vous sommeillerez ; Zéphire vous bercera de songes agréables, et vous vous réveillerez, c'est-à-dire que vos corolles s'ouvriront, chaque jour à l'heure que nous aurons choisie."
Et, moitié sévère, moitié caline, comme fait une bonne mère qui gronde en souriant, elle les appelait les unes après les autres pour connaître leurs préférences et savoir à quelle heure il conviendrait de les réveiller.
Les unes, paresseuses, aimaient dormir la grasse matinée, les autres, plus diligentes, demandaient à voir le riant soleil du matin, d'autres encore, fuyant le bruit, préféraient le crépuscule silencieux ou la nuit calme. Bref chacune, selon le désir de Flore, choisissait une heure différente pour son lever.Juillet2012_002
Alors tout s'arrangean le mieux du monde.
Le Liseron de Paris ouvrait sa fleur coquette aux premiers sourires de l'aube, à trois heures ; le Pavot suivait en s'ouvrant à cinq heures ; puis c'était le tour de la Belle-de-Jour, à six heures, du Lis des eaux, à sept heures ; du petit Mouron, à huit heures ; du Souci des Champs, jaune comme le soleil, à neuf heures ; de la Glaciale, à dix heures ; de l'Ornithogale; justement nommée Belle-Dame de Onze heures, à onze heures ; et du simple Pourpier, à midi.
Le réveil d'une sorte d'Oeillet marquait ensuite l'heure de l'après-midi ; celui de la Seylle, du Leontodon, de l'Alysse, deux, trois et quatre heures du soir ; alors apparaissait la Belle-de-Nuit, qui correspondait à la Belle-de-JOur, à cinq heures ; puis le Géranium triste, à six heures ; enfin le Volubilis, le Silène et quelques autres terminaient la série des vingt-quatre heures qui font toute la durée du jour et de la nuit.
Toutes les heures étaient ainsi comptées.
C'était le cadran le mieux réglé que l'on puisse voir.
L'ordre et la promptitude régnèrent dès lors dans le jardin. Flore, plus sûre de son temps, choyait tranquillement ses fleurs. Zéphire les berçait endormies, tandis que les abeilles d'or allaient et venaient, d'une corolle à l'autre, comme des servantes zélées.
On dit que la fable était toujours plus belle que la réalité. Je ne crois pas que ce soit ici le cas. Je ne vous ai pas fait un vrai conte.
Lorsque vous vous promenez à travers champs et jardins, dans la compagnie de vos parents et de vos maîtres, ils vous enseigneront à connaître les fleurs et à les désigner par le nom qu'on leur a choisi. Vous trouverez alors la plupart des fleurs que je vous indique et vous les verrez entr'ouvrir leurs corolles à l'heure dite et doucement s'éveiller.
Voilà ce que remarqua, il y a longtemps de cela, pour la première fois, le grand naturaliste Linné ; et il établit cette Horloge de Flore qui n'est que l'expression imagée d'une curieuse et intéressante observation scientifique. Et c'est là-dessus, mes enfants, que j'ai voulu un instant arrêter vos regards, parce que je sais bien que vous en retirerez quelque jour profit.

Paul MARYLLIS

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12 juin 2012

Les fleurs rouges

Juin_2012_002Louis Cestan était en vacances. Il était même en villégiature. Sans doute ses parents étaient pauvres, et l'on eut été fort en peine de trouver au fond de la vieille armoire assez d'écus pour payer les voyages et les notes d'hôtel. Ce fils d'humbles paysan avait pourtant une maison de campagne. Elle n'avait qu'une salle, un peu basse, mais large et longue et toute pleine des parfums délicieux du foin.
C'était l'immense étable où tous les soirs, en balançant lentement leurs clochettes, les troupeaux qui paissent sur la montagne rentrent pour passer la nuit. L'hiver, les vaches descendent dans la vallée de Luchon, à l'abri des tourmentes et du froid. L'été venu, toutes remontent vers les hauts pâturages, au-dessus même des forêts, sur les pentes et les plateaux que dominent les neiges éternelles.
Pour garder ces vastes troupeaux où s'unissent parfois toutes les bêtes d'un village, il y a, à l'ordinaire, plusieurs jeunes bergers qui passent ainsi leurs jours entre le ciel et la terre.
Louis n'avait que douze ans, mais il était fort, réfléchi et prudent. Il connaissait par leur nom toutes ses bêtes pacifiques et dociles. Il était donc toujours de ceux que l'on choisissait pour grimper les sentiers en lacets et veiller à la fortune du village.
Cette année-là, l'hiver s'est prolongé plus longtemps. Pendant de longues semaines les près sont restés blancs de neige, muets et tristes. Enfin, toute cette neige a ruisselé en eau claire ; plus rapides et plus belles, dirait-on, les fleurs ont poussé. Depuis huit jours Louis passe ses journées dans les pâturages, plus heureux qu'un roi.
Il y est en joyeuse compagnie. Ses amis Jacques, Léon, André, sa camarade Germaine gardent avec lui le troupeau.
Les enfants ne trouvent guère les heures longues. Ils vont chercher au fond des vallons, dans le lit des torrents et sur les pentes, les fraises et les framboises parfumées, les champignons qui se cachent sous les feuilles.
Quand les matinées sont fraîches, on allume de grands feux clairs autour desquels les bergers courent et dansent joyeusement.
Louis même n'a pas besoin de ces jeux-là. Parfois, il reste des heures coucher dans l'herbe à regarder les horizons qui l'entourent. Un grand silence l'enveloppe ; un air vivifiant passe en souffles odorants. On n'entend que les clochettes des vaches qui errent à pas lents sur la prairie.Juin_2012_003
Malgré les jeux auxquels il se livre avec ses camarades, Louis ne perd pas son troupeau de vue. Il suit ses lentes promenades sue les sommets arrondis de la montagne. Il surveille surtout Franor, le grand taureau blanc au large cou et aux flancs minces, qui le guide orgueilleusement.
Franor n'est pas méchant. C'est une bête tranquille et sûre, et ses cornes pointues n'ont jamais fait courir aux enfants le moindre danger. Seulement, comme tous les taureaux, il déteste la couleur rouge. Il a faillit mettre à mal un ami de Louis qui s'était approché du troupeau avec un béret dont la couleur écarlate luisait en plein soleil.
Louis n'ignore pas ce défaut de Franor. Un jour, d'ailleurs, où il était allé jusqu'à la ville de Toulouse, un oncle l'a conduit à une course de taureaux. Il a vu dans l'arène les bêtes furieuses se précipiter sans relâches sur les drapeaux rouges que l'on agitait devant leurs yeux.
Aujourd'hui, Franor est tranquille, et le troupeau paît tranquillement sur un large plateau. Point de béret rouge à l'horizon. Louis peut se mêler en toute tranquillité aux jeux de ses camarades. Germaine n'est pas là. Une grosse fièvre la retient couchée dans le village ; elle est triste ; elle pleure. Louis se demande ce qu'il pourrait lui apporter le soir pour la consoler.
Il n'y a plus sur la montagne ni fraises ni framboises. Il n'y a point d'or ou de pierreries. Du moins, Louis ira cueillir un bouquet, le plus beau qu'il pourra trouver.
"Allons cueillir des fleurs, dit-il ; nous les donnerons à Germaine.
Tous les garçons suivent. La bande traverse le plateau où les vaches pâturent. Bientôt le plateau s'abaisse en pente rapide ; une brusque coupure l'arrête : c'est un précipice immense. On l'a bordé d'une légère barrière en branches de sapin. Les vaches, sagement, ne s'aventurent jamais par là ; mais si elles glissaient et brisaient la barrière, on ne pourrait même pas aller chercher leur corps.
Il faut tourner légèrement sur la gauche. Le terrain se relève et se creuse en un pli où commencent les bois. Tous les enfants se sont arrêtés. Ils ont trouvé une fourmilière superbe. Les fleurs de Germaine sont oubliées. Seul, Louis pense à son amie. Il s'enfonce dans le bois. C'est là qu'il trouvera les plus belles fleurs.
Juin_2012_001Les heures passent. Louis cherche avec ardeur. Il n'a vu que des fleurs communes, non celles qu'il rêve pour consoler vraiment la malade. Enfin, au creux d'un ravin il découvre ce qu'il voulait ; des fleurs magnifiques qui dressent dans l'ombre verte des corolles d'un rouge éclatant. Il en emplit ses bras, et il revient vers le troupeau entouré d'une auréole écarlate.
Mais il n'a pas vu le que le ciel s'est lentement couvert. Là-bas, derrière le glacier de Crabioules, de lourds nuages ont monté, se sont épaissis, ont envahi tout le ciel. Un jour terne et sinistre a remplacé le radieux soleil.
Des grondements lointains se font entendre. Dans la demi-obscurité, les fleurs ont l'air d'une flaque de sang.
Louis hâte le pas. Il craint l'orage, les rafales de vent et la pluie violente. Il veut arriver à l'étable avant que la tourmente n'éclate, et le chemin est long.
Des éclairs luisent. Un vent violent passe en gémissant sur la montagne. Louis marche plus vite. Il court. Enfin, là-bas, tout au loin il apeçoit la tache blanche du troupeau. Soudain un fracas horrible le cloue sur place. Il semble que le ciel tout entier se déchire, et que la montagne s'écroule. Un jet de feu traverse l'air jusqu'à la prairie. Et à peine Louis a-t-il repris ses sens, à peins ses yeux sont-il remis de leur éblouissement qu'un autre bruit l'arrête : c'est un galop frénétique qui ébranle tout le sol de la prairie, le galop de bêtes affolées et déchaînées.
Ce sont les vaches du village, plus de cent bêtes épouvantées par ce coup de foudre, qui accourent de toutes leurs forces, tête baissée. En tête, Franor, le grand taureau blanc, galope, le museau tendu, en meuglant sourdement.
Où vont-ils ? Où vont-ils ? Louis le voit maintenant, et l'épouvante le paralyse. Ils vont passer à côté de lui, à côté du pli de terrain, atteindre la pente fatale, arriver comme une trombe sur la barrière. Toute la fortune du village court à l'abîme !
Et sur le bord, autour de leur fourmilière, qui sait si ses camarades ne sont pas là ? Le troupeau va passer sur eux, les entraîner...
Les bêtes au galop s'approchent, elles arrivent... Et soudain, Louis se souvient des arènes de Toulouse, du drapeau rouge que l'on agitait pour attirer le taureau. Violemment, il brandit le bouquet de fleurs écarlates ; il bondit vers le taureau.
Franor l'a vu ; ses yeux clignotent. Il pousse un meuglement de fureur. Il tourne à gauche ; il suit d'un galop féroce le bouquet que Louis dresse sur sa tête en courant dans le vallon. Tout le troupeau suit aveuglément.
Louis court de toutes ses forces, haletant. Derrière lui, sur la pente, le piétinement se rapproche. Affolées, les bêtes se pressent, heurtent, tombent, mais la masse du troupeau suit toujours le taureau qui fonce tête baissée vers l'enfant.
Les forces vont manquer à Louis. Il croit déjà sentir sur son cou l'haleine de la bête, dans ses reins la pointe de ses cornes. S'il évites ses atteintes, le troupeau roulera sur lui, le piétinera, l'écrasera.Juin_2012_004
En une seconde, il revoit la chaumière paternelle, toutes les choses chères à son enfance. Il voit une civière qu'on apporte, sa mère affolée. Ses forces sont épuisées ; il s'abandonne, il va rouler à terre.
Mais les premiers arbres du bois sont là. Machinalement, il tourne derrière un chêne. Il saisit une branche d'arbre qui s'abaisse à portée de main. Il s'enlève. Il est sauvé.
Franor, à son tour butte, tombe. Le troupeau haletant se heurte aux arbres, s'embarrasse dans les taillis, s'arrête tout entier...
"Garde bien ces fleurs, dit Louis, le soir, en racontant son histoire à son amie Germaine : ce sont elles qui ont sauvé le troupeau du village, la fortune de tous les nôtres, et probablement la vie de Jacques, de Léon et d'André.
- Ce ne sont pas les fleurs qui les ont sauvés, répond tendrement Germaine. C'est ton amitié pour moi, et la douce pensée qui t'a fait quitter tes jeux pour songer à une pauvre petite malade."

D. MORNET

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