Des contes et légendes

04 décembre 2014

Le pêcheur - Conte Oriental

Un pêcheur allait à la mer prendre des poissons ; le soir venu il les vendait, achetait un petit pain, qu'il mangeait pour son souper.
Un jour il trouva une caisse ; il la porta à sa cabane et l'ouvrit. Un singe en sortit et lui dit ! O malheureux pêcheur, pleure ton triste sort...
- Mon sort, répondit-il, est bien supportable.
Le lendemain il retourna à la pêche. Le singe monta sur le toit de sa cabane et s'assit ; puis il coupa toutes les roses du jardin de son maître.
La fille du roi vint à passer et lui dit :
- O Sidi Moh'ammed, que fais-tu là ? Viens ici, j'ai besoin de toi.
L'animal prit une rose. La princesse lui redemanda :
- Chez qui demeures-tu ?
- Chez le fils du sultan de l'Inde, répondit-il.
- Dis-lui de m'acheter, reprit celle-ci.
- Je le lui dirai, repartit le singe, pourvu qu'il y consente.
Le lendemain il se déchira la figure et se plaça sur la maison. La princesse passa et l'appela de nouveau.
Le singe lui porta une rose.
- Qui t'a déchiré ainsi, s'écria-t-elle ?
- C'est le fils du sultan de l'Inde ; quand je lui ai dit de vous acheter, il m'a donné un soufflet.
Elle donna cent écus à Sidi Moh'ammed et continua sa promenade.
Le lendemain le singe s'égratigna de plus belle, il monta sur le toit de la cabane ; bientôt la princesse parut et l'appela.
- O Sidi Moh'ammed.
- Eh bien, me voici.
- Approche, comment lui as-tu dit ?
- Je lui ai répété vos propres paroles, et il m'a donné un nouveau soufflet.
- Demain, ajouta la princesse, venez me trouver tous les deux.
Le lendemain le singe mena le pêcheur dans un magasin d'étoffes, il lui acheta des habits ; de là il le conduisit au bain.
En se dirigeant vers le palais, Sidi Moh'ammed tenait le bas du chemin, et criait aux passants :
- Fuyez, fuyez, voici le fils du sultan de l'Inde.
Ils passèrent devant un cafetier, Sidi Moh'ammed commanda deux cafés ; ils les burent, donnèrent un écu au cafetier et ils sortirent. 
Avant d'entrer chez le roi, le singe dit au pêcheur :
- Juif de pêcheur, nous voici chez ton beau-père, il nous servira à manger, mange peu ; il nous offrira du café, n'en bois que quelques gorgées ; tu trouveras des tapis de soie étendus à terre, garde tes sandales.
Arrivés à la porte de la salle de réception, le pêcheur quitta ses sandales ; le roi leur servit à manger, le pêcheur mangea beaucoup ; on leur offrit du café, le pêcheur but tout.
Quand ils furent dehors Sidi Moh'ammed lui dit :
- Juif de pêcheur, sois heureux que pour cette fois je ne mette ta figure en sang.
Le lendemain la princesse appela Sidi Moh'ammed.
- Certes lui dit-elle, tu m'as menti. Pourquoi m'as-tu assuré que le fils du sultan de l'Inde était un homme bien élevé.
Le singe lui répondit :
- L'avez-vous trouvé bien inconvenant ?
- Comment, reprit celle-ci, nous avions étendu des tapis de soie pour le recevoir, il a quitté ses sandales, nous lui avons donné à manger, il a mangé comme un domestique, nous lui avons servi du café, il s'est léché les doigts.
Le singe répliqua :
- Avant d'arriver au palais, il avait bu du vin et du café, il n'était pas maître de sa raison, voilà pourquoi il a mangé beaucoup.
- S'il en est ainsi, dit-elle, revenez demain, si Dieu le veut, mais ne le mène pas au café.
Le jour suivant, le singe dit au pêcheur :
- Juif de pêcheur, si aujourd'hui tu quittes tes sandales, si tu manges beaucoup, si tu bois tout le café, prends garde à toi, car je t'arracherai les yeux.
Ils partirent et entrèrent au palais. Le pêcheur marcha sur les tapis de soie sans déposer ses sandales, on lui servit à manger, il mangea peu ; on lui servit du café, il n'en but que quelques gorgées. Le roi lui donna sa fille. Sidi Moh'ammed dit au roi :
- O roi, le fils du sultan de l'Inde est en désaccord avec son père, il n'a apporté qu'une caisse d'argent.
Un soir, durant leur promenade, le pêcheur dit à Sidi Moh'ammed :
- Quand me montreras-tu le fils du sultan de l'Inde ?
- C'est facile, répondit le singe ; attends jusqu'à demain.
Le lendemain il lui dit :
- Dans un moment je t'aborderai, tu seras assis, je m'approcherai de toi un papier à la main, je te le donnerai en pleurant ; après l'avoir lu, tu pleureras aussi. Ton beau-père t'en demandera la raison. Réponds-lui : mon père est mort, voici la lettre que je viens de recevoir. Si tu as l'intention de me donner ta fille, je l'emmènerai avec moi pour rendre à mon père les derniers devoirs.
Le pêcheur suivit le conseil du singe.
Le roi lui dit !
- Prends ma fille.
Il lui donna aussi une escotre nombreuse de cavaliers. La caravane se mit en route.
A un certain endroit, Sidi Moh'ammed dit aux soldats :
- Notre pays est très loin, vous pouvez retourner auprès du roi.
Chacun partit de son côté. Bientôt Sidi Moh'ammed dit au pêcheur :
- Reste ici pendant que je vais faire une reconnaissance au pays de ton père.
Il partit et arriva aux portes d'une ville ; les ayant trouvées fermées, il monta sur les remparts.
Une ogresse l'aperçut et lui cria :
- Je te salue Sidi Moh'ammed.
- Que Dieu te maudisse , je viens te voir.
- Que me veux-tu ?
- On veut te tuer.
- Où faut-il me cacher ?
Le singe la mena dans la poudrière de la ville, ferma la porte sur elle, mit le feu aux poudres et l'ogresse mourut.
Il revint vers le pêcheur et lui dit :
- L'ogrese a dévoré le pays de ton père.
Ils allèrent à leur cabane. Un jour, Sidi Moh'ammed tomba malade. Le pêcheur en rentrant chez lui, le trouva dans les bras de sa femme.
- Jette-le, s'écria-t-il, il sent mauvais.
Sidi Moh'ammed sauta à terre et lui dit :
- Hors d'ici, juif de pêcheur.
La femme ne le prit plus entre ses bras.
Un jour le singe lui dit :
- Tu me parais triste. Serait-ce parce que j'ai appelé ton mari juif de pêcheur ? Avant ton arrivée ici, la pêche était son métier.
Le pêcheur l'entendit et répliqua :
- C'est quand j'étais petit que je m'amusais à pêcher avec mon père.
Sidi Moh'ammed tomba malade de nouveau ; il mourut ; on le mit dans une caisse très richement parée. Quand il sentit mauvais, le pêcheur jeta le cadavre dans la mer.

J. RIVIERE

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24 novembre 2014

Le petit oiseleur

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Il est difficile d'imaginer une situation plus pittoresque et plus agréable que celle de la petite ville de Semlin dans le Tyrol. En parcourant les rues de cette localité, on est surpris de la propreté élégante et coquette des habitations, on se croirait dans un des ces bourgs de la Hollande, toujours verdoyants et fleuris. A Semlin, chaque maison à son parterre, une entrée avec des fleurs, des arbustes, de l'eau et du gazon ; toutes les habitations possèdent en outre, un jardin cultivé avec le plus grand soin ; c'est l'honneur du logis. On voit aussi, auprès de ces demeures, de larges et hautes volières, en forme de kiosques ou de pagodes, et toutes remplies d'oiseaux au plumage varié. Jadis, près de la ville, du côté de la forêt, on voyait une maison d'apparence simple mais aisée ; un vaste jardin s'étendait devant sa porte et, dans ce jardin, on voyait une volière dans laquelle étaient renfermés des oiseaux de toutes les espèces qui habitaient le bois voisin. Cette demeure était occupée par une famille de braves gens qui devaient à leur travail une existence heureuse.
Le père, la mère, tous deux dans la force de l'âge, deux filles en bas âge et un garçon, vivaient unis, pleins de santé, et ne désirant rien au delà des biens modestes qu'ils possédaient. Dans le pays, on les appelait les Coffinels. Leur occupation était des plus simples, avec le bois des arbres de la forêt, ols fabriquaient des jouets qui se vendaient aux foires des environs. Dans les mauvais jours, lorsque l'obscurité d'un ciel nuageux empêchait la délicate confection de ces ouvrages, la communauté laborieuses faisait des sabots ; Jehan, l'aîné des enfants, avait une autre occupation : il employait tous ces loisirs à la chasse aux oiseaux qu'il prenait vivants. C'était lui qui avait construit la volière dans laquelle ils étaient réunis. Cette populations ailée était l'objet de sa constante sollicitude ; il en avait le plus grand soin. L'air, l'espace et la lumière leur avaient été habilement ménagés ; chaque jour, Jehan préparait pour les oiseaux les graines qu'ils aimaient le plus, il arrangeait douillettement leur nid et protégeait les couvées. La volière avait son ombrage ; de petits arbres, plantés dans l'intérieur, offraient la fraîcheur et le repos. Jehan connaissait les chants et les habitudes de ses oiseaux qu'il avait étudiés ; il devinait leurs joies et leurs douleurs, il comprenait leurs besoins, leurs voeux, leurs regrets et leurs désirs. On eût dit qu'il entendait le langage de leur gazouillement ; les oiseaux répondaient à ses caresses par les transports joyeux dont ils saluaient toujours sa présence. A Semlin et dans les environs, Jehan avait reçu le surnom de "charmeur d'oiseaux".

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Cette vie si paisible de la famille Coffinels fut tout à coup bouleversée par une horrible et subite catastrophe. Un soir, à minuit, un incendie se déclara dans les poutres du plafond. Tous les efforts, pour éteindre ce feu, furent inutiles. Le père, en voulant sauver les deux fillettes endormies, périt dans les flammes, et leur mère parvint à les arracher au danger qu'en s'exposant elle-même à des brûlures qui la condamnèrent à l'immobilité et à la souffrance ; elle sortit du brasier paralysée de tous ses membres.
La souffrance et la misère suivirent bientôt ces désastres : la pauvre famille eût promptement épuisé les faibles ressources qui avaient échappé aux ravages de l'incendie et les secours qu'elle devait à la pitié.
Jehan était surtout frappé par tout ce que cette situation avait d'horrible et de désespéré ; son travail et celui de ses soeurs ne pouvant pas suffire aux besoins de leur mère malade, il cherchait dans sa jeune imagination le moyen de sortir de ce cruel embarras. Il se rappelait sa chère volière qu'il avait vue dévorée par l'incendie ; il se souvenait des cris déchirants que poussaient les oiseaux atteints par le feu ; leur chant rauque, plaintif et désolé ressemblait à un appel de détresse, ils se tordaient sous les flammes qui les consumaient.
Jehan, fortement ému par ces souvenirs, conçut le projet de tirer parti de son habileté à prendre et à élever les oiseaux ; il vit dans cette industrie une source de fortune certaine. Il alla d'abord visiter la forêt qui lui était si familière et sut attirer à lui, comme avant l'incendie, un grand nombre d'oiseaux.
De retour à l'humble demeure, Jehan, qui s'était pourvu d'osiers, fit une grande cage, qui pouvait contenir beaucoup d'oiseaux ; le surlendemain, elle était pleine de captifs voletant, chantant et s'ébattant aux rayons de soleil. Le printemps était revenu, et avec lui le réveil de la nature ; le bois était en fête, et tout favorisait les efforts du petit oiseleur. Il apprit à ses deux soeurs à faire elles-mêmes de petites cages ; puis il les envoya en ville vendre des oiseaux. Un semaine lui suffit pour établir ce commerce et pour en tirer quelques profits ; avec ce qu'il put conserver de ces premiers fonds, Jehan acheta de quoi construire une nouvelle volière, dont les dimensions devaient de beaucoup surpasser celles de l'ancienne, et, lorsqu'elle fut achevée, il s'occupa à le peupler des plus charmants oiseaux qui habitaient les bois.

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Il en vint de tous les plumages ; fauvettes et pinsons, chardonnerets, mésanges, linots, bouvreuils, geais, pies, tourterelles, merles et ramiers, toutes les espèces y furent conviées ; les pièges et les embûches de Jehan étaient infaillibles. Son observation devint plus attentive ; bientôt l'instinct des oiseaux n'eut plus de secrets pour lui. Il s'appliqua et il parvint à donner aux différents espèces une éducation adaptée à leurs dispositions naturelles ; tous obéissaient à sa parole ; les uns sifflaient, d'autres chantaient ou se taisaient à son commandement ; il leur enseigna des airs, et certains tours des plus divertissants.
Jehan ne fut pas seulement un oiseleur ; ce fut le premier instituteur des oiseaux. Les sujets qu'il formait étaient fort recherchés à la ville ; ils se vendaient à des prix élevés, et l'aisance rentrait dans la famille de Jehan. Le bien-être qu'il put procurer à sa mère fut sa première et sa plus douce récompense. 
Encouragé par ces heureux résultats, le petit oiseleur forma le dessein d'une éducation générale ; il étudia l'instruction qu'il donnait à ses oiseaux, et il entreprit de les réunir dans un enseignement commun. Il rencontra,dans une de ses excursions, un gros chat noir ; sans s'effrayer de toutes les idées funestes que la superstition populaire attache à ce compagnon des vieilles sorcières, Jehan l'appela de sa plus douce voix, le séduisit, le fascina, s'en empara et le conduisit au logis.
On le nomma Mob.
Quelques jours furent employés à l'accoutumer à la vue et au bruit des oiseaux : on l'emmena graduellement à jouer avec eux, puis à les caresser et à souffrir leurs attaques ou leurs provocations sans se fâcher.
L'intelligence et la douceur de Mob étaient admirables, et ses progrès furent rapides.
Les oiseaux furent plus difficiles à former.
Lorsque Jehan fut sûr de la douceur de Mob, il n'hésita pas à le placer dans la volière, tout au beau milieu ; l'inquiétude et l'agitation des oiseaux furent d'abord extrêmes ; le matou se prêtait gravement à leurs jeux ; selon les leçons du maître, il feignait tour à tour la colère et la défense. Il mettait ses ennemis en fuite, puis il revenait à eux de la plus tendre façon et c'était, dans la volière, une allégresse générale.

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Mob y était merveilleux de maintien, hypocrite et patelin ; les oiseaux se livraient aux plus folles démonstrations, et jamais l'ordre du chef n'était méconnu.
Ce spectacle obtint un succès immense.
Le petit oiseleur ne s'en tint pas là ; il dressa deux corps d'oiseaux à des exercices militaires ; l'un était composé de merles, et l'autre de pies. Il leur donna un uniforme, des armes, et il en fit des artilleurs, qui se rangeaient autour de leurs canons ; ces oiseaux, partagés en deux bandes, combattaient et échangeaient des décharges d'artillerie ; toutes les phases de la bataille, la défaite et la victoire, dans tous leurs détails, étaient reproduites avec la plus scrupuleuse exactitude.
Ce spectacle encore plus extraordinaire que le premier attira la foule ; la renommée de Jehan augmenta leur valeur et il gagna des sommes considérables.
Il put doter très largement ses deux soeurs et procura à sa famille une vie calme et heureuse.

René MIGUEL 

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01 août 2014

Dans les sapins

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Lorsque, après trois jours de dur combat, ayant fait reculer de quelques kilomètres l'armée allemande, l'avant-garde de nos chasseurs pénétra dans ce petit village alsacien, ils furent, dès les premières maisons, accueillit par le chant vibrant d'un fifre : un musicien inconnu, sur sa petite flûte de bois, lançait la Marseillaise dans l'air un peu gris de cette matinée de novembre. Un instant les soldats s'arrêtèrent, surpris. Leur étonnement s'accrut quand ils virent apparaître, le fifre aux lèvres, un gamin de douze ans, aux yeux clairs et hardis, qui jouait avec flamme l'hymne national des Français :
                                                       "Aux armes, citoyens !..."
Quand le petit musicien eut fini, un lieutenant appela l'enfant et lui serra la main :
"Tu joues rudement bien, petit !... Qui t'a appris ?
- J'ai appris tout seul, répondit fièrement l'enfant.
- Comment te nommes-tu ?
- François Sturer... On m'appelle parfois Friz, mais je ne réponds pas... Je veux qu'on m'appelle François, parce que je veux être Français !...
- C'est bien, petit, tu le seras... Tu l'es déjà ! Que fait ton père ?
- Il est mort il y a deux ans. C'est lui qui m'a appris à aimer la France !"
Et, appliquant à nouveau ses lèvres contre son fifre de buis, François Sturer recommença le chant sacré :
                                                        "Allons, enfants de la patrie !..."
... Dans le village fortifié, entouré de remblais et de tranchées, garni de mitrailleuse, et tout hérissé de fusils qui traversaient par des créneaux les murs de chaque maison, les troupes d'occupation s'établirent... François était devenu l'enfant adoptif du bataillon. Les soldats ne pouvaient plus se passer de sa présence. Autant que la musique du régiment, ils aimaient ce fifre d'Alsace, et ses chansons alertes ou mélancoliques.
Or, voici qu'un matin le bombardement commença. Sur les pentes boisées des collines, à quelques kilomètres, les Allemands avaient amené leurs gros canons, et les projectiles énormes tombaient autour du village, éventrant parfois une maison. En deux jours, cependant, les avions français dénichèrent les batteries allemandes, et nos canons les réduirent au silence. Mais il en restait une que l'on ne pouvait repérer. On apercevait bien la forêt de sapin qui l'abritait, mais la forêt était immense, et aucune lueur ne décelait l'emplacement des pièces.
Dans l'esprit de François Sturer, une idée naissait, un projet se précisait ; et, un matin, ayant pris sa décision, il alla trouver le commandant. Les talons joints, la main au béret, il salua.

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"Que veux-tu, bonhomme ?
- Mon commandant, si vous le permettez, j'irai voir où sont ces maudits canons qui nous tirent dessus.
- Tu crois que c'est commode ? fit l'officier en riant. Il faut traverser les lignes allemandes !
- Je connais le pays, dit François. Je sais des sentiers à peine tracés, où nous jouons à la contrebande, des fossés dans les champs, de petites haies dans des bas-fond. Je puis circuler comme je veux... Personne ne me verra... Dans le bois, c'est encore plus simple... J'en connais tous les framboisiers, tous les pieds de myrtilles. Je n'ai rien à craindre.
- Oui.. Soit ! dit l'officier perplexe. Mais à supposer que tu découvres la batterie, comment pourras-tu , ensuite, nous indiquer avec exactitude le point sur lequel nous devrons tirer ?
- Je vous l'indiquerai, mon commandant. Vous me permettez d'essayer ?
- Oui, mais sois prudent.. Si tu constates que l'affaire est plus malaisée que tu ne supposais, ne t'obstines pas, reviens."
François se mit en route vers cinq heures du soir, profitant du crépuscule. Le coeur lui battait un peu, non de crainte, mais d'espoir. Il allait par les champs, se faufilant à travers les buissons l'oreille tendue, s'aplatissant au moindre bruit, pour observer les environs. Il coupa ainsi les lignes allemandes, apercevant au loin des sentinelles paisibles, des groupes de soldats qui jouaient de l'accordéon, des convois, des cuisines... Et personne ne vit une petite ombre humaine qui traversait le soir.
A huit heures, François était dans le bois. Il se mit à grimper les pentes silencieusement, négligeant les sentiers, et s'élevant par les côtes abruptes, rocheuses, presque à pic, dans d'inextricables fourrés. Il les connaissait bien ; c'était là qu'on faisait les meilleures récoltes de framboises ! ... De temps en temps, il écoutait. Sous la voûte des sapins, sonore comme la nef d'une gigantesque église, des rumeurs lui parvenaient. C'était vers elles qu'il se dirigeait, s'enfonçant ainsi au creux d'un vallon qui séparait en deux la forêt. Enfin les rumeurs s'éclaircirent, il perçut des voix ; et, se mettant à ramper lentement, retenant son souffle, il allait toujours... La faible lueur d'une lanterne sourde, posée à terre, frappa enfin ses regards, et il demeura immobile, un peu haletant, les joues embrasées par l'émotion... C'était la batterie allemande !... Elle était cachée dans la partie la plus épaisse du bois, et les canons, entièrement couverts de branches, ne laissaient apercevoir, entre les sapins, que leurs sombres ouvertures. Les hommes s'abritaient parmi des rochers, dissimulés sous des toits de branches et de feuilles. On aurait pu passer à côté d'eux, à portée de la main, sans les voir. Comment les avions les eussent-ils devinés ?
François attendit... Il attendit plus d'une heure ! Enfin un mouvement se fit. On changea une sentinelle. Les hommes rentrèrent dans leurs tanières. La lanterne qui les éclairait, - bien peu, du reste ! - fut éteinte. Il n'y eut plus que les ténèbres. L'enfant attendit encore. Puis, quand il lui sembla que l'ennemi dormait, il se remit à ramper, et gagna la base du sapin le plus élevé parmi ceux qui dominaient la batterie. Après quoi, collé au tronc, prudemment, lentement, avec des mouvements souples et sûrs de petit singe, il se mit à grimper, et il grimpa jusqu'à l'extrême faîte de l'arbre. De là, il dominait la forêt, la colline, la plaine. Il respirait à pleins poumons l'air pur et glacé de la nuit ; et, dans l'éloignement, il retrouvait, par la pensée, sinon par le regard, le village où il était né, le petit village d'Alsace, reconquis par la France !
François Sturer demeura assez longtemps au sommet du sapin, occupé à une besogne mystérieuse. Puis,

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ayant achevé son travail, il redescendit, avec la même lenteur et la même prudence. Rampant comme à l'aller, il s'éloigna de la batterie, regagna les pentes abruptes par lesquelles il était venu, et, sûr maintenant de n'avoir à craindre aucune embûche dans cette partie de la forêt, il se laissait glisser de roche en roche, se suspendait aux branches, profitait de l'élasticité des coudriers, s'aidant des mains autant que des pieds. Quand il fut arrivé au bas de la côte, à la lisière du bois, il se retourna, et, ajustant son fifre à ses lèvres, il lança dans la nuit, de toutes les forces de ses poumons, les premières notes de la Marseillaise. Aussitôt, du fond de la forêt, éclatèrent des coups de feu précipités, tirés au hasard. Et François se mit à rire, songeant à l'émotion soudaine des Allemands, qui, aux aguets, abandonnant leurs tanières et leur sommeil, allaient maintenant, jusqu'au matin, se croire environnés d'ennemis, et attendre anxieusement une attaque qui ne viendrait pas !
Il était près de quatre heures quand François Sturer rentra au village. Aussitôt, il se rendit à la petite maison que l'on nommait l'état-major, parce que le commandant y habitait. Celui-ci était levé et étudiait des cartes.
"Eh bien ?... fit-il avec une passion qui prouvait l'importance attachée par lui à cette mission.
- C'est fait, dit François. J'ai trouvé la batterie.
- Et tu peux indiquer l'emplacement... avec précision ?
- Vous le verrez vous-même, quand le jour se lèvera. J'ai mis un signal.
Sans un mot, le commandant ouvrit ses bras à l'enfant, et l'attira sur sa poitrine.
Il fallut attendre à sept heures pour que la lumière fût suffisante. Alors, d'un geste, François désigna au commandant la direction dans laquelle il devait regarder. Celui-ci ajusta sa longue-vue d'observation, chercha un instant, puis, tout à coup, laissa échapper un cri de joie : au sommet d'un sapin flottait un pavillon français !... Immédiatement , et tandis que l'un après l'autre officiers et artilleurs venaient contempler l'emblême, le commandant établits ses calculs, distance, angel, hauteur, les communiqua aux pointeurs, puis lança un ordre :
"Première pièce, feu !..."
Et le tir commença.
Quelques instants après, un obus allemand éclatait à trois cents mètres de la batterie.
Le commandant se mit à rire.

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"Ils nous répondent... Mais avant qu'is aient réglé leur tir, nous leur aurons, nous, réglé leur affaire !"
Et, ce tournant vers ces pièces :
"En rafale !..."
Alors il sembla qu'une éruption volcanique soulevait la terre. Dans des grondements de tonnerre, les canons français lançaient sur l'ennemi leurs formidables obus à la mélinite ; on voyait s'écrouler les arbres, se dénuder la colline. Trois fois, - trois fois seulement !... - les Allemands ripostèrent. Puis ils se turent pour toujours : les pièces étaient brisées, les hommes étaient morts.
"Tu seras cité à l'ordre du jour, petit !... déclara le commandant à François Sturer.
- J'aime mieux une autre récompense, répondit l'enfant.
- Laquelle ?... Parle !... Ce que tu voudras, tu l'auras !... Que désires-tu ?
- Un costume de soldat... et une carabine !..."
Et, à partir de ce jour, le bataillon compta un chasseur de douze ans, aussi brave que les plus braves parmi les poilus !

Auguste BAILLY

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26 mai 2014

Les souliers du docteur

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Un clair soleil de mai brille dans le ciel sans nuages ; les oiseaux chantent, les fleurs embaument, toute la nature en fête semble vouloir célébrer le printemps.
Par la fenêtre ouverte de l'échoppe du savetier Hans, la brise entre tiède et parfumée. Cette échoppe, située dans une des plus vilaines rues d'une maussade petite ville de Suède, est bien le plus affreux réduit qu'il soit possible d'imaginer, et le visage rébarbatif du patron n'est pas fait pour corriger l'impression pénible que produit l'aspect de cette misérable boutique.
Plusieurs apprentis sont assis autour de l'établi ; parmi eux on remarque un très jeune garçon blond, rose et délicat comme une fillette. Une botte est posée sur ses genoux, attendant la semelle qu'il doit y ajouter ; mais le regard de Charles (tel et le nom de l'enfant) est plus souvent levé vers la fenêtre que penché sur son ouvrage. Son visage est soucieux et mélancolique : le pauvre enfant pense tristement à sa famille. Son père, le pasteur Linnéus, mécontent de son peu d'application au travail et trouvant l'amour démesuré de son fils pour les fleurs absolument ridicule, l'a confié à maître Hans, en recommandant bien au savetier de ne pas ménager son  nouvel apprenti. Et voilà bientôt dix-huit mois que Charles est cordonnier !
Pendant ce laps de temps, il n'a cessé d'être puni pour son manque d'activité et d'adresse. Au milieu de sa détresse, il a cependant trouvé une consolation dans l'amitié d'un de ses camarades, le jeune Christian. Bien souvent Christian a réparé ses bévues, et il a été payé d'un affectueux sourire ou de récits charmants sur les fleurs.
Ce matin-là, Charles est interrompu dans ses réflexions par l'entrée d'une femme de mise propre et aisée. 
"Maître Hans, fait-elle vivement, vous moquez-vous de mon maître, le docteur Rothman ?... Regardez les souliers que vous lui avez livrés ; ils sont tous deux pour le pied gauche !..."
Le cordonnier examine les souliers.
"Je veux savoir qui a fait ces chaussures !" dit-il, d'une voix que la colère fait vibrer.
Christian s'avance vers Charles comme pour le protéger, mais Hans l'écarte violemment.
"Je n'ai pas de peine à deviner que c'est toi, petit vaurien !... crie-t-il en menaçant du poing le pauvre Charles ; soit tranquille, tu me paieras cher ta maladresse !...
- Ne le frappez pas, intervient la gouvernante du docteur Rothman, seulement ne le faites plus travailler pour vous. Je vous laisse les souliers, tâchez de réparer cette bévue.

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Sur ces mots elle se retire.
Le malheureux Linnéus se met alors à trembler comme la feuille ! Quel terrible châtiment lui réserve le dur savetier ? Cependant il accepterait tout sans murmurer, s'il pouvait seulement aller dans la cour guetter sa Belle de onze heures qui va s'épanouir. Voilà quinze jours qu'il épie cette fleur ; quel crève-coeur s'il ne peut la voir entr'ouvrir sa corolle !...
"Je ne puis te garder dans de pareilles conditions, lui dit Hans toujours fort en colère ; je compte te renvoyer dès que nos commandes urgents auront été exécutées ; en attendant je te mets, pour huit jours, au pain sec et à l'eau.
- Je mérite d'être puni, patron, réplique l'enfant. Je vous demanderai seulement la permission d'aller manger mon pain dans la cour.
- Si tu veux, mon garçon, fait le cordonnier radouci. Va regarder tes herbes, cela ne fait de mal à personne".
Joyeux au-delà de toute expression, Charles se précipite dans la cour, sans même songer à prendre son pain. Il court à sa Belle de onze heures. O bonheur !... la plante est là, chargée de quatre belles fleurs blanches en étoile, avec une large raie verte derrière chaque pétale.
Le passionné petit botaniste reste pendant quelques minutes en extase devant sa fleur ; la voix aigre de la femme de Hans le rappelle à la réalité en lui criant :
"Il est temps de rentrer, petit paresseux !"
A la pensée de s'enfermer de nouveau dans l'échoppe noire et enfumée, Charles sent le courage lui manquer. D'un geste prompt il arrache son tablier de cuir, le jette loin de lui et s'enfuit à toutes jambes, avide de grand air et d'espace.
Il court pendant longtemps à travers champs, puis, lorsqu'il se sent hors d'atteinte, il se met à herboriser, examinant avec ravissement chaque brin d'herbe qu'il rencontre sous ses pas.
"Oui, les plantes vivent et sentent, murmure-t-il, elles naissent, elles grandissent comme nous et, pour nous remercier des soins que nous prenons d'elles, elles nous enivrent de leur parfum ou nous donnent des fruits délicieux !
- Très bien, jeune admirateur de la nature !" fait une voix mâle et enjouée.
Charles se retourne et aperçoit à quelques pas de lui un monsieur âgé qui le regarde avec bienveillance.
"Vous aimez beaucoup les fleurs, mon jeune ami ? dit-il au petit botaniste.
- Si je les aime !... s'écrie l'enfant avec enthousiasme, les fleurs sont ma préoccupation constante, monsieur, et je ne puis penser qu'à elles. Des soirées et même des nuits entières, j'épie leur sommeil. Je sais à quelle heure s'ouvre chacune d'elles ! Ah ! monsieur, je voudrais passer ma vie entière à m'occuper

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exclusivement des fleurs."
L'inconnu semble ému par ces paroles.
"Je reconnais en toi de rares et grandes dispositions, mon enfant, dit-il. Je suis le docteur Rothman. Quel est ton nom ?
- Je me nomme Charles Linnéus, répond le jeune garçon tout rougissant, car le nom du docteur évoque en son esprit le souvenir des malencontreux souliers.
- Ah ! tu es l'apprenti de Hans, fait le docteur avec bonté. Ne crains rien, petit, je veux faire ton bonheur. Je suis naturaliste et, à partir d'aujourd'hui, je te prends chez moi : nous herboriserons ensemble et tu pourras étudier dans mes livres cette botanique pour laquelle tu es né."
L'émotion et la joie empêchent Linnéus de répondre ; mais, prenant la main du bon Rothman, il la baise avec transport et l'arrose de ses larmes !...
... Après avoir obtenu le consentement de la famille, Charles commença sa nouvelle vie. Grâce au docteur Rothman il put entrer à l'université d'Upsal ; son zèle et son ardeur pour la botanique ne se démentirent jamais pendant tout le cours de sa vie. Il enrichit la science de nombreuses découvertes et devint le célèbre Linné, une des gloires de la Suède.

ROZEVEN

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05 avril 2014

La Forêt et la Bruyère

 

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Il était une fois une superbe forêt avec des milliers d'arbres aux fûts élancés, pleins de gazouillis et de chansons dans leur feuillage.
Autour d'elle s'étendaient des prairies et des champs, où les paysans avaient bâti leurs maisons. Prairies et champs prospéraient et verdoyaient, et le paysan était satisfait de la récolte qu'il en tirait par son labeur. Mais la forêt se dressait avec une mine seigneuriale qui dominait tout aux alentours.
Quand c'était l'hiver, les champs gisaient tristement sous la neige ; la prairie n'était plus qu'un lac couvert de glace, et le paysan se blottissait auprès de son poêle, tandis que la forêt dressait toujours son branchage dénudé au milieu de la tourmente et de la neige, comme si elle y avait plaisir. Le printemps venu, verdoyaient champs et prairies, le paysan quittait son logis et se mettait aux labours et aux semailles. Mais la forêt s'épanouissait avec une telle splendeur que nul ne saurait la décrire : à ses pieds, des fleurs ; du soleil à sa verte cime ; des chants d'oiseaux, jusque dans ses arbrisseaux les plus humbles ; partout parfums, couleurs et joie.
Il advint , un jour d'été où la forêt, belle plus que jamais, faisait bruire son feuillage, qu'elle aperçut à l'ouest, sur la colline, un singulier objet brunâtre qu'elle n'avait jamais vu jusque-là.
"Qui donc es-tu ? demanda la forêt.
- Je suis la bruyère, dit l'objet brunâtre.
- Je ne te connais pas, répondit la forêt, et ta mine ne me revient point ; tu ne ressembles ni au champ, ni à la prairie, ni à rien de ce que je connais. Peux-tu t'épanouir ? Peux-tu fleurir ? Peux-tu chanter ?
- Mais oui, je le peux, dit la bruyère. Au mois d'août, quand tes feuilles commencent à se flétrir, mes fleurs s'épanouissent, et alors je suis rose, - rose d'un bout à l'autre, plus belle que tout ce que tu vis jamais.
- Vantarde !" dit la forêt, et, là-dessus, l'entretien prit fin.
L'année suivante, la bruyère avait fait un bon bout de chemin sur le coteau dans la direction de la forêt. Celle-ci s'en aperçut bien, mais n'en dit mot. Il était au-dessous de sa dignité, pensait-elle, d'adresser la parole à une pareille pécore ; au fond, pourtant, elle était inquiète. Plus que jamais elle se para de verdure.
Mais chaque année la bruyère gagnait du terrain. Elle avait couvert tous les coteaux environnants, et atteignait la lisière de la forêt.
"Allons, déloge, dit celle-ci. Tu me gênes. Garde-toi de dépasser la lisière. 
- Ta lisière, je vais la passer, répondit la bruyère ; je vais entrer chez toi, te manger, te détruire."
Là-dessus, la forêt fit un tel éclat de rire que toutes les feuilles en furent remuées.
"Bon ! c'est ton dessein, dit-elle ; mais il reste à l'éxécuter. Je suis, j'en ai peur, un bien gros morceau pour toi. Tu te persuades que je ne suis qu'un champ, qu'une prairie dont on peut venir à bout en un clin d'oeil. Mais je suis le plus vaste espace de toute la contrée, tu peux m'en croire. Si je te chantais ma chanson, tes idées pourraient bien prendre un autre tour."
Et la forêt se mit à chanter. Les oiseaux chantaient aussi ; et les fleurs, dressant la tête, chantaient avec eux. La plus petite feuille murmurait avec les autres ; le renard s'arrêta de croquer une poule grasse et battit la mesure avec sa queue touffue, et l'orgue du vent, soufflant à travers les branches, accompagna la chanson de la forêt :

Nulle fête n'est plus complète 
Que la fête dans la forêt
Tout embaume : la violette,
L'églantine et le frais muguet.

Les oiseaux, en troupe pressée,
Gazouillent, et les jouvenceaux
Parent de verdoyants rameaux
Les bonnets de leurs fiancées.

Vermisseaux, chevreuils gracieux,
Lièvres, renards y font bombance ;
Grands et petits entrent en danse
Sous le soleil, lustre des cieux.

"Qu'en dis-tu ?" demanda la forêt.

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Et la bruyère n'en dit rien. Mais l'année suivante elle avait dépassé la lisière.
"Es-tu folle ? s'écria la forêt. Je t'avais interdit de dépasser ma lisière.
- Sans doute, mais tu n'es pas ma maîtresse, répondit la bruyère. Je fais comme j'ai dit."
Alors la forêt, appelant le renard, secoua ses branches, si bien qu'une foule de faînes tombèrent sur lui et s'accrochèrent à sa fourrure.
"Cours dans la bruyère, renard, mon ami, lui dit-elle, et vas y répandre ces faînes.
- Entendu !" dit le renard, et il partit au trot.
Le lièvre fit de même, et aussi le cerf, la belette et le rat. La corneille, en signe de vieille amitié, n'y manqua pas non plus ; le vent s'en mêla à son tour, et secoua les branches de façon que les glands et faînes furent portés fort loin au milieu de la bruyère.
"Ah ! ah ! dit la forêt. Nous allons, maintenant, voir un peu ce qui se passera.
- Oui, nous verrons cela !" dit la bruyère.
Un certain temps se passa. La forêt verdoya, puis jaunit ; la bruyère continua à s'étendre, et elles ne se parlaient plus. Mais, un beau jour de printemps, on vit paraître dans la bruyère une foison de petits hêtres et de petits chênes nouveau-nés.

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"Qu'en dis-tu ? demanda la forêt sur un ton de triomphe. D'année en année mes arbres vont pousser et devenir grands et forts. Alors leurs cimes se fermeront au-dessus de toi ; sur toi ne descendra plus un rayon de soleil, ne tombera plus une goutte de pluie, et il te faudra mourir, justement punie de ton outrecuidance."
Mais la bruyère, gravement, remua ses noirs ramillons :
"Tu ne me connais pas, dit-elle, j'ai plus de force que tu ne crois. Jamais chez moi tes arbres ne pourront verdir. J'ai rendu le sol où je pousse aussi résistant que le fer ; jamais tes racines n'y pourront pénétrer. Attends seulement l'année prochaine ! Tu verras mourir tous ces petits rejetons dont tu es si fière.
- Tu mens !" dit la forêt. Mais elle était toute inquiète.
L'année suivante, il en fut comme avait dit la bruyère. Les petits hêtres, les petits chênes moururent jusqu'au dernier. Et alors vint un temps bien triste pour la forêt. La bruyère, gagnant toujours du terrain, supplantait partout anémones et violettes. Les jeunes arbres ne poussaient plus, les arbrisseaux desséchaient, la cime des futaies se dénudait ; c'était une désolation.
"Il ne fait plus bon dans cette forêt ! dit le rossignol. M'est avis que je ferais bien de bâtir ailleurs.
- Il n'y a plus d'arbre habitable ! dit la corneille.
- La terre est ici devenue si rare, remarqua le renard, qu'on ne peut s'y creuser un terrier confortable.
Tout le monde abandonna successivement la forêt.
La forêt était désespérée. Le hêtre tendait vers le ciel ses branches suppliantes ; le chêne tendait les siennes dans un désespoir silencieux.
"Chante donc encore un peu ta chanson ! dit la bruyère.
- Je l'ai oubliée, répondit tristement la forêt. Mes fleurs sont fanées, mes oiseaux envolés.
- Très bien ! C'est donc à moi de chanter la mienne ! dit la bruyère.
Et elle chanta :

Que ma chanson gaiement résonne !
Lorsque se lève le soleil, 
J'ai, moi, l'éclat du feu vermeil :
La forêt est à son automne.

Sauvage, avec son frais bonnet,
Ma fleur ondule à la lumière ;
Entre mes branches, sur la terre,
Glisse la couleuvre et l'orvet.

Les vanneaux et les alouettes
Chantent pour moi leur plus doux chant,
Et le logis du paysan
S'égaie et rit de mes fleurettes.

A mesure que passaient les années, l'aspect de notre forêt devenait plus piteux.
La bruyère avançait, avançait toujours ; elle atteignit bientôt l'autre bout de la forêt.
Les grands arbres dépérissaient et étaient jetés à terre dès que la tempête leur livrait assaut ; ils gisaient sur le sol, pourrissaient, et la bruyère croissait sur eux. Il ne restait plus guère qu'une demi-douzaine des plus anciens et des plus beaux, mais ils étaient tous crevassés et dépouillés à leur cime.
"Mon temps est fini ! Il me faut mourir ! dit la forêt.
Mais les hommes commencèrent à s'émouvoir des progrès que faisait la bruyère.
"Où prendrai-je maintenant du bois pour mon atelier ? dit le menuisier.
- Moi, des fagots pour mettre sous ma marmite ? dit sa femme.
- Moi, des bûches pour me chauffer l'hiver ? dit le vieillard.
- Où pourrais-je aller me promener ? dit le jouvenceau, si la forêt ne m'offre plus de jolis sentiers parfumés ?"

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Après avoir un peu considéré les pauvres vieux arbres, voyant qu'ils étaient perdus sans ressources, les hommes, avec des pioches et des bêches, s'en furent sur les coteaux où commençait la bruyère.
"Vous feriez bien de ne pas vous mettre en peine, dit celle-ci. Il n'y a pas moyen de fouiller le sol où je crois.
- Ce n'est que trop vrai ;" soupira la forêt ; mais elle était si affaiblie que nul ne put entendre ce qu'elle disait.
D'ailleurs, les hommes, sans s'inquiéter de rien, piochèrent, piochèrent tant qu'ils vinrent à bout de creuser la noire surface de la lande. Et, dans les trous qu'ils avaient faits, ils portèrent de la terre et de l'engrais, et plantèrent de petits arbres qu'ils soignèrent le mieux qu'ils purent.
D'année en année les petits arbres vinrent à grandir.
Ils faisaient comme de larges taches vertes au milieu de la lande sombre, et, après quelque temps, vint un petit oiseau qui choisit l'un d'eux pour bâtir son nid.
"Hurrah ! crièrent les hommes ! voici que, de nouveau, nous avons une forêt !
- Contre les hommes il n'y a rien à faire dit la bruyère. Je n'y puis rien ; allons-nous-en donc plus loin."
De la vieille forêt ne subsistait plus qu'un arbre avec une unique branche verte à sa cime.
Un petit oiseau vint s'y poser, et lui parla de la forêt nouvelle qui croissait sur le coteau?
"Grâces soient rendues à Dieu ! dit la vieille forêt. L'office que l'on ne peut plus faire, il faut le léguer à ses descendants. Puissent-ils être capables de le remplir ! Mais ils me semblent bien chétifs.
- Et toi aussi, tu fus frêle naguère !" dit l'oiseau.
La vieille forêt ne répliqua rien, car elle mourut à l'instant même, et, naturellement, l'histoire finit avec elle.

Traduit de Carl Ewald, auteur danois, par M. PELISSON

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24 mars 2014

La grenouille de Narbonne

Le camarade Pignolet, compagnon menuisier, surnommé "la fleur de Grasse", par une après-midi de juin, revenait tout guilleret de faire son tour de France. Il faisait une chaleur à assommer ; et, à la main sa canne enjolivée de rubans, avec son affûtage (ciseaux, rabot, maillet) plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet gravissait le grand chemin de Grasse, d'où il était parti depuis trois ou quatre ans. 
Il venait, comme c'est l'usage des Compagnons du Devoir, de monter à Sainte-Baume pour visiter et saluer le tombeau de maître Jacques, père des Compagnons, puis, après avoir gravé son surnom sur un roc, il était descendu jusuqu'à Saint-Maximin pour prendre des couleurs chez maître Fabre, le forgeron qui sacre les Enfants du Devoir, et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, une houppe de frayeurs multicolores à son chapeau, et, pendus à ses oreilles, deux petits compas d'argent, il faisait craquer ses guêtres dans trois pieds de poussière. Il en était tout blanc.
Quelle chaleur ! De temps en temps il regardait aux figuiers s'il n'y avait pas de figues ; mais elles n'étaient pas mûres ; et dans l'herbe hâvée bayaient les lézards berts ; et les cigales folles sur les oliviers poudreux, les palieures et les yeuses, chantaient sous le soleil comme des enragées.
- Nom de nom, qu'il fait chaud ! répétait Pignolet.

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Il avait, depuis longtemps, vidé l'eau-de-vie de sa gourde, et, pantelant de soif, il avait la chemise en nage.
- Mais, disait-il, en avant ! nous voilà bientôt à Grasse ! Oh ! tonnerre de sort, quel bonheur, quelle joie d'embrasser père et mère et de boire à la cruche d'eau des fontaines de Grasse, et de conter mon tour de France, et de baiser Mïon sur ses joues fraîches, et de nous marier à la Sainte-Madeleine, et de ne plus quitter la maison, le pays ! Courage, Pignolet, plus qu'une courte traite !
Bref, le voilà arrivé à la porte de Grasse et, dans quatre enjambées, à la boutique de son père.
- Mon gars ! ô mon beau gars ! cria le vieux Pignol en quittant son établi, le bienvenu sois-tu ! Marguerite, le petit ! cours, va tirer le vin ! mets la poêle, la nappe... oh ! la bénédiction ! comment te portes-tu ? 
- Pas trop mal, grâce à Dieu ! Et vous autres, par ici, vous êtes tous gaillards, père ?
- Eh ! comme de pauvres vieux... mais a-t-il donc grandi !
Et un chacun l'embrasse, père, mère, voisins, et les amis et les fillettes ; et on lui ôte son paquet ; et les enfants manient les beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne ; la vieille Marguerite, les yeux tout larmoyants, vite allume le feu avec une poignée de copeaux ; et, pendant qu'elle enfarine quelques morceaux de merluche pour régaler son fils, maître Pignol le père et Pignolet, alors s'asseyent à la table, et de choque le verre, à toi, à moi, à qui mieux mieux.
- Or, voyez un peu les choses ! faisait le vieux Pignol en tapant sur la table, toi, en moins de quatre années, tu as achevé ton tour de France, et te voilà déjà, à ce que tu m'assures, passé Compagnon du Devoir ! Comme tout cela change, par exemple ! De mon temps, il nous fallait bien sept ans pour gagner les couleurs... Il est vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, tu ne poussais pas trop mal, je l'avoue, le rabot... mais enfin, l'essentiel est que tu saches ton métier et que, comme il faut le croire, tu aies vu et appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.
- Oh ! père, quant à ça, rapondit le jeune homme, voyez, sans me vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la plume par le bec.
- Eh bien ! dit le vieillard, voyons ! conte-moi un peu, pendant que la morue grésille dans la poêle, ce que tu as remarqué de beau, tout en courant le pays.
- D'abord, père, vous savez qu'à mon départ de Grasse je filai sur Toulon, où j'entrai à l'Arsenal ; pas besoin de m'étendre sur tout ce qu'il contient ; vous l'avez vu aussi bien que moi.
- Cel est connu, passe.
- En partant de Toulon, j'allai m'embaucher à Marseille : fort belle ville, vous savez, avantageuse pour l'ouvrier, où les collègues me firent observer, père un cheval marin qui sert d'enseigne à une auberge.
- C'est bien.
- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j'admirai les ciselures du portail de Saint-Sauveur.
- Nous avons vu tout ça.
Puis de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de l'Hôtel de Ville d'Arles.
- Si bien apparaillée qu'on ne peut concevoir comment elle tient en l'air.
- D'Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gilles, et là, nous vîmes la vis d'escalier fameuse...
- Oui, une merveille pour le trait et pour la taille, ce qui fait voir, petit, qu'autrefois comme aujourd'hui il y avait de bons ouvriers.
- Puis nous nous dirigeâmes de Saint-Gilles à Montpellier ; et là on nous montra la célèbre coquille..
- Qui est dans le Vignole, et que le livre appelle "la trompe de Montpellier".
- Parfaitement... après, nous marchâmes sur Narbonne.
- C'est là que je t'attendais.
- Quoi donc ? Père, à Narbonne, j'ai vu l'archevêché, et les boiseries de la cathédrale de Saint Paul...
- Et puis ?
- Et puis... la chanson des Compagnons n'en dit pas davantage :

Carcassonne et Narbonne
Sont deux villes fort bonnes
Pour aller à Béziers ;
Pézénas est gentille.
Mais les plus jolies filles
Se voient à Montpellier.

- Mais, gringalet, tu n'as pas vu la grenouille ?
- Qu'elle grenouille, donc ?
- La grenouille qui est au fond du bénitier de l'église Saint-Paul ! Ah ! je ne m'étonne plus, si tu as si vite eu fait, ton tour de France... La grenouille de Narbonne ! le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre que les gens viennent voir de l'autre bout du monde ! Ce sauteur de ruisseaux ! criait le vieux Pignol en s'allument de plus en plus, cette espèce de criquet qui vient se dire compagnon et qui n'a pas vu seulement la grenouille de Narbonne ! Oh ! il ne sera pas dit, mignon, qu'un fils de maître fasse baisser la tête à son père, chez nous... Mange, bois, va te coucher ; et demain matin ensuite, si tu veux, mon garçon, que nous soyons amis, tu regagneras Narbonne pour voir la grenouille.
Le pauvre Pignolet, qui savait que son papa, quand il avait une chose en tête, ne l'avait pas aux pieds et qu'il ne plaisantait guère, mangea, but, s'en fut coucher ; et, le lendemain à l'aube, sans plus répliquer, après avoir muni son bissac de provende, il repartit pour Narbonne.
Avec ses pieds meurtris, avec ses pieds enflés, avec le chaud et la soif, par voies et par chemins, le voilà de nouveau en marche ! et arrivé enfin, au bout de sept ou huit jours dans la ville de Narbonne, mon pauvre Pignolet; qui, je vous en réponds, cette fois ne chantait pas, sans prendre le loisir de manger un morceau ou d'aller boire un coup au premier bouchon venu, aussitôt s'achemine vers l'église de Saint-Paul, et tout droit au bénitier... vient voir la grenouille.
Au fond de la vasque de marbre, en effet, sous l'eau claire, une grenouille rayée de roux, si habilement sculptée que vous l'eusse dite vivante, regardait à croupetons, avec ses grands yeux d'or et son museau narquois, le pauvre Pignolet venu de Grasse pour la voir.
- Ah ! petite crapule ! s'écria tout à coup, farouche, le menuisier, - ah ! c'est toi qui m'as fait faire, par ce soleil tuant, deux cents lieues de chemin !.. Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse, de Pignolet la Fleur de Grasse.
Cela dit, le sacripant tire de son paquet son maillet et son ciseau, et pan ! d'un coup de maillet il fait sauter la grenouille... L'eau bénite, soudain, comme teinte de sang, devint rouge, dit-on... Et voilà comment périt la grenouille de Narbonne.

Frédéric MISTRAL

L'image qui illustre cette histoire a été empruntée ici : http://japy-collection.fr

04 mars 2014

Titubus

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Le roi Titubus était un roi populaire. Il avait coutume d'entrer sans façon chez le moindre de ses sujets, de s'asseoir sans cérémonie en la plus modeste des masures de son royaume, et, de dire invariablement :
"Mon ami, es-tu sûr que le vin de ta cave n'aigrit point ? Prends garde qu'il ne se gâte pas : mieux vaut le boire."
Et le bonhomme fier et content descendait au cellier chercher une bouteille. Titubus, emplissait son verre, celui de son hôte, trinquait... et buvait le vin d'une gorgée.
Sa langue claquait entre ses dents rieuses, il remplissait à nouveau son verre jusqu'à ce que le bouteille fût vide. Ensuite, de son escarcelle tirait un bel écu pour les bambins friands de gâteaux, et il s'en allait par le chemin jusqu'à la prochaine maison où recommençait pareille cérémonie.
Aussi arrivait-il quotidiennement que Titubus, quand le soir venait, regagnât péniblement son palais, sa couronne sur l'oreille, chantant des refrains indignes, comme sa conduite, d'un monarque de telle marque.
A ce jeu-là Titubus était devenu, lui, populaire et son nez violet... On l'adorait dans tout le pays, sans le respecter peut-être beaucoup, mais enfin on l'aimait, et toutes les portes étaient toujours ouvertes sur sa route, et toutes les caves bien garnies à son intention.
Titubus vivait heureux, ou plutôt il eût vécu heureux s'il n'avait eu en son logis sa femme, la reine Apre, et sa fille, la douce Alcimène.
Sa fille encore, avec une indulgence infinie, cherchait gentiment à le guérir de ses mauvaises habitudes : mais la reine Apre, au contraire, n'avait jamais que de rudes paroles desquelles Titubus cherchait un quotidien oubli.

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Et Titubus était malheureux, quand il rentrait en son palais.. C'est pourquoi, disait-il, il y rentrait si peu et si tard.
Cependant Alcimène, quand sonnèrent ses dix-huit ans, fut en âge de prendre époux... tant pour elle que pour la destinée d'un royaume où le trône ne pouvait, suivant la loi, être légué à une femme.
Les ambassadeurs, par toutes les routes, s'en allèrent visiter les cours des États voisins : mais les princes qu'ils pressentirent, tout en louant sans restrictions les vertus et les charmes d'Alcimène, furent unanimes à réprouver la conduite de Titubus, au point de repousser net l'idée de devenir le gendre d'un pareil ivrogne.
Les ambassadeurs revinrent penauds... Titubus, en les recevant, leur demanda d'abord : "Au pays où vous êtes allés, le vin est-il bon ? Est-il meilleur que celui de nos vignes ?"
Et, sur l'assurance d'une évidente infériorité, Titubus déclara net :
"Ils ne seront point mes gendres."
Ce qui rendait plus léger l'échec des ambassadeurs du souverain.
Mais Alcimène, elle, ne pouvait se contenter de semblable réponse ; elle n'avait pas, comme son père, la ressource de noyer son chagrin ; aussi résolut-elle d'aller implorer l'appui de la fée sa marraine.
Toutes les princesses avaient jadis, en effet, vous le savez, pour marraine une fée... Celle d'Alcimène s'appelait Matabrune ; elle demeurait au coeur de la forêt, dans un palais de chèvrefeuilles toujours fleuris.
Alcimène l'alla voir, seule, à pied, selon la loi formelle, et Matabrune, en la voyant venir, sut - en fée qu'elle était - le but de ce voyage.
"Ah ! pauvre enfant, lui dit-elle quand elle l'eut embrassée, je sais le chagrin qui te mine, mais je sais aussi que nul souhait méchant ne vient en ton coeur contre ton père... Sache à ton tour que je ne puis rien contre lui ; que, seule, si tu es assez adroite, tu peux l'arracher à ces déplorables excès. Entre avec moi en mon palais, et écoute bien ce que l'on va te dire.
Quand Alcimène fut entrée, Matabrune la fit asseoir sur un banc en mousse ; elle frappa dans ses mains quatre fois et, de tous les côtés, entre les cascades de fleurs odorantes, d'autres fées, au nombre de six, répondirent à son appel.
"Ma fille, reprit Matabrune, pendant trois jours trois voeux que tu formuleras seront, par ma volonté, accomplis.

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Et chacune des six fées reprit à son tour :
"Ma fille, pendant trois jours trois voeux que tu formuleras seront, par ma volonté, accomplis..."
Et Matabrune conclut :
"Si tu arrives en ce temps et avec ces armes à empêcher un jour entier ton père de vider son verre, il sera à jamais guéri de sa vilaine passion."
A ces mots, Alcimène sentit une pluie de pétales odorants tomber sur ses épaules et, sans qu'elle sût comment ni par où, elle se retrouva dans sa chambrette, au palais, couchée bien doucement en son lit aux draps blancs.
Au lendemain, elle se leva en même temps que son père, décidée à le suivre pendant ces trois jours, sans répit, et à profiter habilement des souhaits mis à sa disposition par les fées.
Titubus en la voyant, posa son verre essuya ses lèvres d'un revers de sa manche, puis l'embrassa...
"Déjà levée, fillette ? Que te voilà matinale !
- Père s'il vous plaît, je voudrais me promener avec vous.
- S'il me plaît, mon enfant ? S'il me plaît ?... Avec joie !"
Et, ce disant, il levait son verre.
"A ta santé, fillette !... Il ne faut pas sortir l'estomac sec, ce n'est pas bon."
Au moment où il portait son verre à ses lèvres, Alcimène souhaita :
"Que ce vin soit vinaigre."
Mais Titubus, d'un trait l'avait déjà avalé, faisait claquer sa langue et disait :
"C'est du vin de l'année, il est un peu aigrelet, mais qu'il ait un an de bouteille, et tu m'en diras des nouvelles.
Vingt souhaits restaient encore à la pauvre Alcimène.
Elle sortit donc avec son père, et les voici tous les deux se promenant dans la ville. A la première porte qu'il rencontra, Titubus s'arrêta. Alcimène songea : "Puisse le maître de céans avoir poussé le verrou !"
Et la porte, pour la première fois, résista au monarque.
"Oh ! là, cria-t-il très haut, oh ! là, compère, c'est l'heure de boire."
Alcimène souhaita :
"Que le maître de céans soit sourd pour une heure."
Mais Titubus était tenace. Une heure durant, entêté, il cogna, appela :
"Oh ! là compère, à boire... à boire !"
Et, l'heure passée, l'hôte entendit l'appel, accourut ouvir à son roi, le saluant joyeusement. Titubus se contenta de le gourmander :
"Fi ! l'ami, c'est honteux... Eh quoi, à cette heure, déjà tu as bu tant de verres que ton sommeil est si profond : tu ne m'entendais pas !"
Le bonhomme s'excusait.
"C'est bien, di Titubus ; descends vite à la cave."

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Le bonhomme souleva la trappe. Alcimène souhaita :
"Que l'échelle soit rompue."
Et l'hôte s'arrêta, effaré, au bord du trou béant, ne sachant comment aller chercher du vin. Titubus vit l'effarement, il s'approcha :
"Maladroit ! tu as brisé ton échelle ; mais n'est-ce que cela ?"
Et décrochant devant la porte la longue corde du puits, il attacha le bonhomme sous les bras et, tenant des ses poings robustes le câble glissant, il laissa doucement l'hôte arriver sans encombre au sol obscur de sa cave.
Le bonhomme prit le plus de flacons qu'il put en tenir en ses mains ; Titubus, se couchant à plat ventre, tendit le bras par la trappe et dit :
"Avant de monter, passe-m'en quelques-unes."
Alcimène souhaita :
"Que la cave soit trop profonde pour que leurs mains se rejoignent !"
Mais Titubus se relevait déjà et jetait un panier :
"Emplis ce panier, attache-le à la corde, je le tirerai ensuite."
Alcimène souhaita :
"Puisse en route le noeud se défaire et le panier tomber !"
Patatras ! les pauvres fioles en miettes s'écroulaient dans la cave.
Titubus s'arrêta, attristé :
"Perdu pour tout le monde ! dit-il. Allons, l'ami, c'est à recommencer."
Alcimène souhaita :
"Que la cave soit vide !"
Et le bonhomme d'en bas cria :
"Hélas ! sire, j'avais mis mes dernières bouteilles... les meilleurs... les seules qui me restassent à ce jour."
Et Titubus, lâchant la corde dans le trou, lui cria, s'en allant déjà : "Tu n'as plus de vin, du moins il reste cette corde pour te pendre."
Titubus atteignit bientôt la porte toute proche d'un serrurier bien connu de lui pour son vin jaune comme de l'or.
Alcimène, sa fille, souhaita :
"Que l'homme soit loin de son logis !"
Et de fiat Titubus, en entrant, eut beau appeler sur tous les tons : la maison était vide.
Mais le roi connaissait le chemin de la cave... Sous le manteau de la cheminée il prit une chandelle, et il tira le briquet de sa poche. Alcimène souhaita :

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"Que la mèche soit humide !"
Et Titubus eut beau taper, les étincelle jaillissaient, mais la mèche restait noire.
"J'irai donc à tâtons", déclara le Roi.
Alcimène souhaita :
"Que le chemin soit en cercle et que mon père tourne ainsi sans jamais atteindre son but."
Et Titubus, tâtonnant, se retrouva en effet, après un instant, au milieu de la pièce qu'il venait de quitter.
"Ah ça ! se disait-il, la tête me tourne, j'ai l'estomac qui crie misère : je croyais cependant mieux connaître ce logis."
Sans entêtement il regagna le seuil. La maison qui suivait était un cabaret. Le brave Titubus, par habitude, les fuyait : le vin, disait-il, y est falsifié.
Cependant, cette fois, de guerre lasse, il entra.
Les gens autour des tables crièrent :
"A la santé du roi !
- A vos santés, mes amis... mais, d'abord, donnez-moi un verre."
Le verre apporté et rempli, Titubus le leva et répéta :
"A vos santés !"
Alcimène souhaita :
"Qu'il glisse entre ses doigts !"
Et le verre, plac ! en mille miettes s'écrasa sur le sol.
"Maladroit !" dit Titubus.
Mais déjà on lui en apportait un second qu'il tenait bien.
Alcimène souhaita :
"Que ces lèvres soient closes !"
Et Titubus voulut avaler d'un trait le bon vin, mais, en deux cascades, il glissa sur sa barbe, sur son pourpoint, sur le sol.
Le roi devint rouge de colère ; il voulut crier et il ne put. Ses yeux se dilatèrent, il frappa le sol du pied, s'arrachant les cheveux. Alcimène du souhaiter "que ses lèvres s'entr'ouvrent", elle avait peur de le voir tomber mort, asphyxié.
Titubus était honteux de sa faiblesse ; il quitta précipitamment le cabaret, laissant les buveurs attristés.
"Puisqu'il en est ainsi, dit-il, rentrons en mon logis ; là, du moins, je n'aurai pas l'ennui de trouver la cave vide, la porte close, ou des rieurs pour se moquer de ma maladresse."
Et, à grands pas, il regagna son palais, s'assit sur son trône et cria :
"Oh ! là, quelqu'un !"
Alcimène souhaita :
"Que ce soit Apre, ma mère, qui l'entende !"
Et Apre entra :
"Qu'est-ce encore ? Que faut-il ? Pourquoi hurlez-vous ainsi ?"
Titubus savait à quoi s'en tenir, il ne dit rien de son désir de boire. Il allait se lever pour appeler un page. Alcimène souhaita :
"Que son pourpoint s'accroche aux sculptures de son trône !"
Et Titubus, retenu en arrière, se rassit plus vite qu'il ne l'eût souhaité.
"Vraiment, songea-t-il, j'ai la guigne et voilà bien trois heures que je souhaite boire sans atteindre mon but. Cependant, il n'est mauvaise chance qui ne passe ; patience ! je mettrai les gorgées doubles."
Et, résigné, il attendit les évènements. Alcimène souhaita :
"Que les ministres viennent tenir conseil !"

Mars2014_037Elle savait que son père, du moins, ne négligeait jamais les affaires de l'Etat. Les ministres étaient déjà à la porte, inclinés, respectueux.

"Sire, dirent-ils, nous apportons de graves nouvelles.
- La grêle aurait-elle détruit les vignobles ?
- Non, dire. Mais les finances de l'Etat sont en fâcheuse situation. Vous avez dépensé l'an dernier, pour votre cave, l'argent prévu pour le recrutement des troupes, et nous n'avons plus de quoi payer la solde de vos régiments.
- Qu'on leur donne à boire, dit le roi.
- Bien, sire, mais en deux jours ils auront tout bu, et alors...
- Tout bu ? Halte-là ! ne leur donnez rien, je vous prie.
- Mais s'ils se révoltent ?"
Alcimène eut peur, elle souhaita :
"Non, je ne veux pas qu'on menace mon père, et qu'on lui fasse peur."
Alors le chef de la milice apparut sur le seuil :
"Sire, dit-il, la main au casque, au nom de mes hommes, je viens vous jurer fidélité absolure. Nous savons qu'une gêne momentanée retard notre prêt ; mais, à la première guerre, le butin saura nous dédommager par la victoire. Soyez sans crainte."
Et, faisant demi-tour, le chef salua et sortit. Les ministres étaient stupéfaits.
"Merci de votre prévoyance et de vos soins, messieurs, dit Titubus moqueur ; mais s'il ne reste rien à dir, vous pouvez aller boire un peu."
Alcimène souhaita :
"Qu'une réforme soit demandée :
Et le ministre des Beaux-Arts s'avança :
"Sire, dit-il, les places du royaume sont, il me semble, peu ornées ; ne serait-ce pas l'occasion de faire couler en bronze les images des grands hommes, et d'en parer aussi les jardins en mettant sous les yeux de vos sujets des exemples bons à suivre ?
- Excellente idée, songea Titubus, et vraiment, il ne faut pas attendre pour la mettre à exécution.
"Dressons un peu la liste des grands morts que nous allons honorer à jamais."
Le ministre prit une belle plume dans sa pochette, une feuille blanche, et proposa :
"Sire, mourut voilà cent ans un savant homme, qui trouva le fil à couper le beurre ; il avait nom, comme vous le savez, Malinfinaud."
Titubus fit la grimace et le ministre n'insista pas. Il cita successivement un grand poète, un grand peintre, un grand musicien.
"Non pas, mon ami, vous n'y êtes pas ; vous me citez des hommes que l'on connaît, je ne dis pas, mais des grands hommes, pas du tout. Tenez, voici ceux dont les statues devraient orner tout mon royaume : d'abord Bacchus, dieu du vin, dont l'histoire n'est plus à vous dire ; puis Noé, le célèbre inventeur de la vigne, la vraie, la seule invention qui vaille la peine qu'on s'en souvienne ; ensuite Gambrinus inventeur de la bière (non que j'aime cette lourde boisson, mais elle contente ceux du nord et, de la sorte, nous garde à nous le vin si bon) ; il y a enfin Gargantua, grand buveur.
"Allez, étudiez la question, vous avez des commissions. Ouvrez un concours, je donne comme premier prix un bon tonneau de Malvoisie."
Et trouvant qu'il y avait suffisamment et dignement rempli ses devoirs de souverain, Titubus fit à chacun un signe amical, qui signifiait "Au revoir, au revoir...
Douze coups sonnèrent. Titubus bondit.
"Midi ! et je n'ai pas encore bu de la journée. Ma fille, ma fille, à quoi pensez-vous donc, que nous ne

Mars2014_038

sommes depuis une heure à déjeuner ?"
Alcimène souhaita :
"Que le sommeil gagne mon père sitôt qu'il sera assis à la table !"
Et, de fait, à peine Titubus eut-il approché, la figure épanouie, sa lourde chaise du rebord de la table, qu'il se mit à dormir, la tête appuyée sur le dossier, - à dormir si bien et si profondément qu'il ronfla.
Ron, ron, ron, ron ! Alcimène était assez rassurée.
Mais voici que tout à coup Titubus se mit à rêver tout haut, à gesticuler, à causer.
Et dans son sommeil à quoi rêvait-il ? Point n'est besoin de vous l'apprendre : il rêvait qu'il buvait, il étendit même le bras et remplit son verre. Alcimène souhaita :
"Que son sommeil soit profond et calme comme la mort."
Alcimène, cette fois, était rassurée. Les heures allaient, allaient ; son père ne bougeait pas plus qu'une statue.
Il ne ronflait pas, on n'entendait même plus le moindre souffle, la moindre respiration, il dormait comme un sourd.
Alcimède prit peur : elle secoua le bras inerte de l'endormi, elle appela, cria, jeta de l'eau à la figure,... rien. Elle s'affola.
"Qu'il s'éveille, cria-t-elle, qu'il s'éveille !"
Et Titubus, à ce voeu, - c'était le dernier auquel elle eût droit, - s'éveilla, se frotta les yeux, s'étira les bras, bâilla et se dressa d'un bond.
"Par la morbleu ! je crois que j'ai dormi à table, et sans vider mon verre", dit-il, en apercevant devant lui sa coupe pleine.
Alcimène sentit une larme perler à ses yeux. Titubus la regarda par hasard, il vit son chagrin. Il posa du coup son verre :
"Ah ! mais, fillette, qui est-ce qui t'a fait de la peine ? Celui qui est la cause de tes larmes, nomme-le-moi, et par Bacchus !... Ce n'est pas moi, je pense..."
Alcimène ne répondit rien.
"Fillette, tu ne dis mot... serait-ce moi qui...?"
Alcimène hocha la tête : "Oui", et tout bonnement lui raconta son chagrin. Titubus devint sérieux. Il prit sa coupe et la lança au sol.
Depuis cette heure, le roi Titubus n'a plus touché un verre ; il a, dans une écuelle de bois, pris l'habitude de boire de l'eau claire aux sources et aux fontaines, et cette métamorphose, ce revirement a été vite connu de tous, de ses sujets et des voisins.
Et les princes sont venus en masse, empressés, demander la main de sa fille, qui put, à loisir, choisir le plus aimable et le plus beau.

Jean DOUCET

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25 février 2014

Le lion, le loup et le chacal

Il était une fois un Loup qui avait un procès de mur mitoyen avec son voisin le Chacal.
Toute tentative de conciliation ayant échoué, on résolut de porter le litige devant la cour suprême des animaux, autrement dit le tout-puissant seigneur Lion.
Le Lion, exact au rendez-vous, battait négligemment de la queue ses flancs, redoutable, tout prêt à rendre sentence sous son chêne ordinaire, un chêne d'au moins cinquante louis.
(Comme tout augmente, hein ! Du temps de Blanche de Castille et de son fils, un simple chêne de cinq louis suffisait amplement aux justiciables.)
Arrivèrent les plaideurs : le Loup accompagné de son avoué le Renard, le Chacal défendu par une vieille Pie, insupportable raseuse qui, tout de suite, indisposa le seigneur Lion.
- Assez ! s'écria brusquement ce dernier, ma religion est suffisamment éclairée.
- Ah ! firent les deux parties anxieuses.
- Loup, c'est toi qui as raison ! Chacal, ta cause ne tient pas debout ! Loup, je te livre ton adversaire et t'engage à le dévorer dans l'enceinte même de ce sylvestre prétoire.
Le Loup ne se le fit pas dire deux fois ; en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, du pauvre Chacal ne restaient plus que de risibles déchets.
Discrètement, le Renard et la Pie s'étaient retirés vers leurs cabinets respectifs.
Quand la curée fut terminée :
- Mon cher Loup, dit le Lion, tu me feras plaisir en venant ce soir chez moi me remercier de ma sentence. 
- Entendu, Seigneur. A ce soir.
Le Loup n'eut garde de manquer à sa parole ; vers sept heures, sept heures et demie, il pénétrait dans la tanière du magistrat suprême.
Le Lion, comme en façon de familiarité gentille, lui mit sa forte patte sur l'échine, et :
- Eh bien, mon vieux Loup, digéras-tu à ta convenance ?
- On ne saurait imaginer mieux, mon Lord.
- Alors, à mon tour.
Le Loup, à ce moment, vit que le Lion ne badinait pas, et il devint blanc comme un singe.
- Quoi ! vous allez me mange ?
- Non, je vais me gêner ! Car j'ai une faim de Loup, si j'ose m'exprimer ainsi.
- Mais alors, pourquoi n'avez-vous pas ce matin, dévoré le Chacal, puisque lui était dans son tort ?
- Dans son tort ou non, le Chacal vivant exhale une odeur qui me coupe l'appétit.
- Et moi, pourquoi avoir attendu jusqu'à ce soir, puisque vous me teniez ce matin en votre pouvoir ?
- Ce matin, tu étais trop maigre, mon pauvre ami.
Et, passant à l'action, le Lion mangea le Loup, dans des conditions exceptionnelles de prestesse et de bonne humeur.

MORALITE

Soyez chacals ou soyez loups,
Les juges sont plus forts que vous,
Écoutez-loi (la chose est sûre),
Méfiez-vous d'la magistrature !

Alphonse ALLAIS 

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17 février 2014

Conseil pratique

Pour celles et ceux qui n'arrivent pas à lire les blogs, car écrit trop petit, c'est très simple : maintenez votre doigt sur la touche Ctrl en bas de votre clavier à gauche, et ensuite appuyer sur la touche + (plus) du pavé numérique ! Si la grosseur de l'écriture est trop petite, recommencez ! Pour diminuer, utilisez la touche - (moins) de votre clavier numérique.

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07 février 2014

La Marquise de Ganges

Un des derniers jours de l'année 1657, une jeune femme richement vêtue, mais qui cherchait à dissimuler ses traits sous son mantelet, se rendit rue Hautefeuille chez une devineresse nommée Catherine Voisin.
Introduite auprès de celle-ci, la cliente, qui n'était autre que la marquise de Castellane - Provençale d'une beauté éblouissante, veuve depuis six mois d'un officier des galères royales, - posa par écrit à la voyante ses questions suivantes :
"Suis-je jeune ? Suis-je belle ? Suis-je fille, femme ou veuve ? Voilà pour le passé.
"Dois-je me marier ou me remarier ? Vivrai-je longtemps ou mourrai-je jeune ? Voilà pour l'avenir."
La feuille de papier portant ces questions fut, sur l'ordre même de la Voisin, roulée en boule par le cliente et brûlée sous ses yeux.
- Dans trois jours, fit la devineresse d'une voix lente, et d'un air inspiré destiné à impressionner la visiteuse, l'Esprit vous répondra.
Trois jours plus tard, Marie de Castellane reçut en effet la courte lettre suivante :
"Vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes veuve ; voilà pour le présent.
"Vous vous remarierez, vous mourrez jeune et de mort violente ; voilà pour l'avenir."
                                                                 "L'Esprit."
Avec effroi, la "belle Provençale" laissa tomber cette brève missive à ses pieds, cet avis de la Voisin, une aventurière, était-il vraiment le sort qui l'attendait ?
Très émue, en proie a une sourde angoisse, la marquise regagna au plus tôt sa province. Elle se retira dans un couvent pour achever son deuil.
Elle s'y trouvait depuis quelques semaines, quand, pour la première fois de sa vie, elle entendit parler du marquis de Ganges, gouverneur de Saint-André.
- C'est un très bel homme, lui dit une novice d'un air admiratif.
- Et il a tout juste vingt ans, précisa une soeur tourière.
- Ma foi, reprit la novice d'un air rêveur, si vous l'épousiez, vous formeriez tous deux un couple charmant. Vous semblez fait l'un pour l'autre.
La jeune recluse entendit si souvent de pareils propos, qu'elle en vint inconsciemment à désirer voir cet homme dont on parlait tant. De son côté, le marquis de Ganges, devant lequel on avait vanté le charme de la "belle Provençale", résolut de s'assurer si ces éloges étaient mérités.
La suite se devine...
Le marquis vint au couvent, vit au parloir Marie de Castellane et s'en amouracha aussitôt. Une même passion ne tarda pas à unir ces beaux jeunes gens, qui se marièrent dès l'expiration du deuil de la jolie veuve.
Plusieurs années passèrent...
Parfaitement heureuse, la "belle Provençale" avait presque oublié la sinistre prédiction de la devineresse de la rue Hautefeuille. Son mari se montrait toujours aimant envers elle et elle avait maintenant deux beaux enfants : une fille et un fils.
Cependant, si charmante que fût Marie, le marquis finit par s'en détacher ; marié trop jeune, il reprit sa vie de garçon, ne voyant presque plus sa femme.
Sa société même finissait par lui peser : pour fuir ces rares tête-à-tête il appela auprès de lui ses deux jeunes frères : l'abbé et le chevalier de Ganges.
Sans méfiance, Marie vit arriver ces deux beaux jeunes gens, qui ressemblaient beaucoup à son mari. Seulement au point de vue moral, ils différaient grandement l'un de l'aute.
L'"abbé" de Ganges, n'ayant jamais reçu les ordres, n'avait que l'apparence d'un ecclésiastique. De lui-même, ce jeune homme sans scrupules avait osé revêtir l'habit noir. Ce pseudo-prêtre, qui n'appartenait pas à l'Eglise, était le vrai chef de la famille des Ganges ; doué d'une volonté tenace et d'une souple intelligence, il possédait en effet un ascendant incontestable sur le marquis et le chevalier, âmes sans caractère.
Or, à quelque temps de là, le grand-père de la "belle Provençale" mourut en lui laissant sept cent mille livres, très belle fortune pour l'époque. Ce bien appartenant en propre à Marie, la marquise le verserait-elle à la communauté conjugale ?
Très vite, M. de Ganges sentit que sa femme n'était nullement décidée à lui faire un pareil cadeau. Alors l'"abbé" vint trouver son frère, lui parla longtemps, de façon tour à tour douce, insistante ou impérieuse. Et, le lendemain, le marquis dit à sa femme :
- Ma chère Marie, nous partirons bientôt pour Ganges, nous irons passer l'automne dans mon château.
Elle partit avec son mari et ses deux beaux-frères pour Ganges.
Peu de jours après son arrivée au château, le marquis repartit pour Avignon. Alors, Marie sentit venir la mort.
Cependant, contrairement à ses craintes, l'"abbé" lui fit bon visage.
- Votre mari, ma chère belle-soeur, lui dit-il un jour, est blessé de votre défiance envers lui. Faites un testament en sa faveur et cet homme aimant vous reviendra.
Demeurée toujours amoureuse du marquis, cette femme crédule fut aisément convaincue : le 5 mai 1667, elle fit donc un testament en sa faveur.
La malheureuse venait de se condamner à mort.
Onze jours plus tard, étant un peu souffrante, elle fit prier le pharmacien de Ganges de bien vouloir lui envoyer une potion à prendre. Le lendemain matin, un valet du château lui présenta un breuvage noir et très épais, qui parut aussitôt suspect à la jeune femme. Sans rien dire, elle le cacha et prit à la place une pilule.
Une heure après, un domestique frappa à la porte de la chambre de la marquise.
- Monsieur l'abbé et monsieur le chevalier vous demandent de vos nouvelles, fit le valet.
Surprise, de cette marque d'attention, Marie de Ganges sourit et répondit qu'elle allait très bien. Une heure coula encore... et le valet reparut, posant la même question à la "belle Provençale", demeurée couchée. Cette insistance finit enfin par ouvrir les yeux de la malade : n'avait-elle pas été l'objet d'une nouvelle tentative d'empoisonnement ?
Dans l'après-midi, ses deux beaux-frères entrèrent soudain dans sa chambre. Ils étaient pâles et la face durcie par une résolution farouche. L'abbé s'avança vers Marie, tenant d'une main un pistolet, de l'autre un verre empli d'un liquide noirâtre. Le chevalier dégaina son épée.
- Madame, dit l'abbé d'un ton sans réplique, choisissez : du poison, du feu ou du fer.
Épouvantée, Mme de Ganges se jeta à genoux devant les deux assassins et les supplia de lui laisser la vie. 
Avec impatience, l'abbé répondit :
- Assez, madame ! Prenez votre parti sans retard, sans quoi c'est nous qui le prendrons pour vous !
Voyant qu'il lui fallait mourir, la malheureuse choisit le poison.
Elle prit le verre, murmura : "Mon Dieu, ayez pitié de moi !" puis avala le breuvage de mort.
Satisfaits d'eux-mêmes, les deux frères quittèrent leur belle-soeur pour la laisser mourir en paix. A peine la porte fut-elle refermée derrière eux que Marie se leva et, en chemise, courut à la fenêtre et sauta dans la cour !
Le chevalier et son frère s'élancèrent à sa poursuite. Comme la malheureuse venait d'entrer dans une maison, demandant du secours, ses bourreaux y firent irruption. De son épée, le chevalier larda cinq ou six fois la marquise, qui s'écroula.
Marie de Ganges survécut à ces multiples attentats. Mais le poison qu'on l'avait forcé à prendre, eut raison de sa résistance physique ; la "belle Provençale" expira le 5 juin 1667, après dix-neuf jours d'agonie, au milieu d'atroces souffrances.
L'abbé et le chevalier de Ganges furent condamnés à être rompus vifs ; mais ils avaient pris la fuite. Quant au marquis, qui avait approuvé le meurtre, il fut banni de France et ses biens furent confisqués.

Louis SAUREL

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01 février 2014

Les deux paquets

 

Janvier2014_001

Ainsi, maître François, il ne vous plaît plus d'exercer la médecine en notre bonne cité de Montpellier ?
- Non, père Jean, non, ô mon excellent hôtelier, qui, si souvent, me fîtes manger nourriture avariée et boire aigre piquette...
- Aussi ne m'avez-vous que rarement payé.
- Il suffit, père Jean. De Paris, où je dirige mes pas, je vous enverrai ce que je vous dois encore.
- J'aimerais mieux...
- N'insistez pas, père Jean, vous me désobligeriez ; je tiens à m'acquitter de mes dettes."
Et, après un salut sonore et narquois, maître François, d'un pas décidé, sortit. Il portait un costume de voyageur et un solide bâton. Jeune encore, barbu, réjoui, le bon compagnon allongeait le pas sur la route poussiéreuse.
C'était un beau matin de juin 1532. Fatigué d'exercer la médecine sans gagner de quoi vivre, poussé au lin par son esprit aventureux, François Rabelais quittait Montpellier pour Paris. Ses ressources étaient minces, et sa bourse plate. Mais il comptait, pour abréger la route, sur son inépuisable bonne humeur, ses facéties et ses malices.
Après plusieurs jours de marche, notre médecin arriva à Lyon. Il parcourut la ville curieusement, examinant les enseignes des hôtelleries, et ne sachant pour laquelle se décider ; il avait de bonnes raisons d'hésiter : deux ou trois pièces de cuivre - toute sa fortune pour l'heure présente - se battaient seules au fond de son escarcelle.
"Pas de quoi m'humecter la gorge ! songeait le jeune homme. Et je veux, outre le boire, trouver ici, pendant les quatre jours de repos qui me sont bien nécessaires, le manger et le dormir. Que faire ? Que faire ? O Galien, ô Hippocrate, mes maîtres vénérés, conseillez-moi."
Les illustres anciens dont François Rabelais invoquait ainsi la mémoire répondirent sans doute à son appel, et lui donnèrent apparemment le conseil de payer d'audace - n'ayant point d'autre monnaie à son service -, car fe fut vers la plus luxueuse des hôtelleries lyonnaises qu'il dirigea ses pas.
"Après tout, se dit-il fort judicieusement, il ne m'en coûtera pas plus de loger ici qu'en quelque misérable taverne ; on ne pourra m'arracher ce que je ne possède pas."
Et pénétrant d'un pas assuré dans l'auberge, il interpella bruyamment le patron et ses domestiques.
"Holà, vous ! Qu'on me serve sans tarder ! La route est longue et le soleil chaud. J'ai l'estomac creux. Allons, pressez-vous ! Ne dirait-on point que vous avez affaire à un homme de peu ? Je suis un riche négociant d'Avignon, et je paie bien qui me sert bien."

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Tous s'empressaient autour de lui. Un repas succulent lui fut aussitôt préparé. Des flacons de vieux vins s'alignèrent sur la table. Puis François Rabelais but et mangea d'un air un peu dédaigneux, mais il n'en perdit ni une bouchée, ni une gorgée. Son dîner fini, il commanda ma meilleure chambre de l'auberge. Puis, après avoir annoncé qu'il resterait quatre jours à Lyon, il gagna son lit et y dormit d'un bon sommeil réjoui, entrecoupé de ronflements formidables...
Cependant, le quatrième jour était arrivé. Il fallait songer à partir. Mais la note, la terrible note ? Il ne convenait pas on notre facétieux médecin de s'enfuir comme un voleur.
"La rote, se disait-il au surplus, est bien longue de Lyon à Paris, et il serait exquis de trouver maintenant quelque moyen de la faire ne voiture..."
C'était là le but de ses réflexions et de ses combinaisons. Il élabora tout un plan de bataille. Et, lorsqu'il se crut sûr du résultat, il sauta de joie en criant : "Victoire !"
Dans la grande salle du bas, l'hôtelier et ses valets s'empressaient autour des clients. On mangeait, on buvait, on criait ferme. Sitôt installé à sa place, François Rabelais appela l'hôte et lui demanda, à voix bien distincte : 
"Or çà, messire aubergiste, êtes-vous sûr de la chambre que vous m'avez donnée ?
- Sûr ?... reprit l'aubergiste, qui ne comprenait pas.
- Oui... Je veux dire : cette chambre peut-elle garder un secret.. un secret tel que... un secret, enfin ?
- Elle ne saurait le répéter, je pense, répondit l'hôte stupéfait.
- Ce n'est pas ce que je veux dire, homme de peu de cervelle. Je ne peux pourtant pas, pour me faire comprendre de vous, commencer par vous révéler ce que je veux taire au monde... Enfin, si, ce soir, il me plaisait, par quelque hasard que vous n'avez pas à connaître, non plus, du reste, que tous ces messieurs qui semblent m'écouter si avidement, s'il me plaisait, dis-je, de travailler en cette chambrette à quelque oeuvre mystérieuse et cachée, n'y-a-t'il pas, dans les murs, de trous par où les indiscrets pussent apercevoir mes redoutables travaux ?
- Mais... non,... messire, balbutia le brave homme effaré.
- C'est bien !... Qu'attendez-vous ?... Allez-vous-en ; je vous dis : C'est bien !"
- C'est bien... c'est bien," répéta l'hôte tout tremblant.
Autour de Rabelais, tous les buveurs chuchotaient, très intrigués. Quant à lui, il fit semblant de ne rien apercevoir. Après un repas copieux, il monta dans sa chambre. On entendit aussitôt un effroyable vacarme.
"Que fait-il bien ? se demandaient les convives.
- Eh ! il se barricade... Ecoutez, il dresse son lit contre la porte...
- Oui. Il pousse la table et les sièges...
- Seigneur, il va tout briser !" gémissait l'aubergiste.
Le tapage dura quelques minutes. Puis, tout à coup, lui succéda un silence mystérieux, absolu. Les bonnes gens tremblaient. Quelques instants s'écoulèrent encore ; le tapage recommença. Puis François Rabelais descendit, et, sans paraître

Janvier2014_002

apercevoir les mines ahuries des Lyonnais, il dit à l'aubergiste :
"Je vais faire un tour. Je resterai sans doute une heure dehors. Prenez garde que personne ne monte chez moi."
Il n'avait pas dépassé le premier tournant de la rue que tous les assistants, des coutelas au poing, entraient dans sa chambre. Tout d'abord, rien ne frappa leurs regards. Puis, leur attention fut attirée par deux paquets de forme étrange, placés bien en vue sur la table. Ils s'approchèrent un peu, examinèrent en tendant le cou, et lurent avec horreur ces mots écrits sur l'un et sur l'autre : Poison pour le Roi. - Poison pour la Reine.
Ils se regardèrent longtemps sans parler. La terreur faisait expirer les mots sur leurs lèvres. Enfin, l'hôtelier se décida :
"Je vais chercher le guet, dit-il. Certes, le beau sire ira à Paris, mais se sera pour y être brûlé !"
Et, tandis que l'aubergiste courait, aussi vite que lui permettait son obésité, chercher les gens d'armes, tous les habitants de la maison, craignant quelque danger, restaient l'oeil aux aguets et le coutelas au poing. L'hôtellerie semblait en état de siège.
Lorsque François Rabelais, calme et majestueux, rentra, il se sentit saisir par quatre vigoureux gaillards.
Il éprouvait une forte envie de rire, mais pourtant il se retint et fit semblant de protester.
"Par quelle erreur, messires,... moi,... un honnête médecin ?..."
Une grande clameur s'éleva.
"Empoisonneur ! Empoisonneur !
- Nous allons, dit le chef du guet, te conduire promptement et sous bonne garde à Paris...
- Fort bien ! se disait maître François.
- En voiture à quatre chevaux, pour faire plus vite...
- Ah ! songeait Rabelais, que ne puis-je remercier ce brave homme, cet excellent homme !
- Et tu comparaîtras devant le roi et la reine...
- C'est en effet ce que je désire, murmurait l'autre, toujours à part lui.
- Au surplus, nous emporterons, pour qu'on puisse te convaincre de ton projet détestable, les paquets de poison par toi-même préparés.
- Ah ! s'écria Rabelais d'une voix tonnante, en simulant une grande colère, ah ! vous croyez qu'on peut me manquer de respect ! Eh bien oui, je suis empoisonneur, et, pour le surplus, magicien ! Que l'un de vous m'outrage, et je le change en statue de pierre. Qu'au long de la route, j'aie à me plaindre du boire ou du manger, et je vous réduis, par la seule puissance de mes formules, en chair à pâté !... Baroco... Ferio... Baralipton...!"
Tous tremblaient autour de lui.
Aussi fut-ce avec d'infinis respects qu'on ouvrit au soi-disant criminel la portière d'un confortable carrosse, qui s'ébranla aussitôt au trot allongé de ses quatre chevaux.
"Ah ! qu'on est bien ! se redisait à chaque instant maître François, en poussant des soupirs de plaisir... Ah ! qu'on est bien !..."
Ce fut en grande cérémonie que l'on fit comparaître Rabelais devant François 1er.
Le capitaine du guet lut gravement contre note médecin un acte d'accusation terrible.
"Qu'as-tu à dire pour ta défense ?" demanda enfin le roi.
Sans répondre, maître François ouvrit un des paquets, y prit une pincée de poudre grise et l'avala.
Tous les assistants avaient les yeux fixés sur lui.
"Vous voyez, dit-il en souriant au bout d'un instant, je ne m'en porte pas plus mal.
Et, après un nouveau silence, il reprit :

Janvier2014_004


"C'est de la cendre.
- De la cendre ! s'écrièrent les courtisans.
- Eh oui, messeigneurs ! Pauvre de bourse, mais riche en malice, j'ai voulu m'acquitter de toutes mes dettes. Pour arriver à la source de toutes libéralités, à notre roi, je me suis servi de ce stratagème, si bien qu'un peu de cendre m'a servi de lettre d'audience !
- Allons, dit le roi, tu m'as diverti et ne m'as pas empoisonné, deux grands mérites pour un médecin ; voici deux cents écus d'or dont je te fais cadeau : tu le vois, la cendre entre mes mains se transforme en métal ! Seulement c'est à une condition...
- Laquelle, sire ?...
- C'est que tu paies maintenant ton brave aubergiste avec le métal, pas avec la cendre !"

Auguste BAILLY

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25 janvier 2014

Le Château de la Fortune

 

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En ce temps-là, il y avait, sur une des plus hautes montagnes qui s'élèvent au-dessus de la vallée du Rhin, un château mystérieux qu'on appelait le Château de la Fortune. Des légendes fantastiques couraient sur les richesses fabuleuses qu'il renfermait.
Et pourtant personne au monde ne pouvait se vanter d'avoir admiré toutes ces richesses, car personne n'avait encore réussi à pénétrer dans le château mystérieux.
Bien peu, même, avaient pu s'en approcher. Il fallait, pour l'atteindre, traverser l'immense Forêt Noire, remplie de précipices, escalader d'énormes rochers, franchir des torrents impétueux, éviter les dangers, les embûches de toutes sortes qui en défendaient l'accès, enfin, sortir victorieux de certaines épreuves terribles.
On savait cependant encore une chose : le château était habité par une princesse d'une beauté merveilleuse, dont la main et les richesses appartiendraient au mortel assez téméraire et assez heureux pour parvenir jusqu'à elle.
Depuis longtemps, aucun étranger ne s'était présent pour tenter l'aventure, lorsqu'un jour, le bruit se répandit dans la contrée de l'arrivée d'un jeune garçon qui, disait-on, avait la folle prétention de réussir là où les plus habiles et les plus puissants avaient échoué.
A ceux qui lui avaient demandé son nom, il avait simplement répondu : 
- "Je m'appelle Conrad le Têtu."
D'où venait-il ? On l'ignorait. A toutes les questions, il se bornait à répliquer qu'i n'avait pas le temps de s'attarder à causer avec les curieux qu'il rencontrait, et il pressait le pas.
Il traversa ainsi de nombreux villages. Du seuil de leur porte, les habitants le regardaient s'éloigner en se disant : "C'est Conrad le Têtu !"
Et il souriaient, en haussant les épaules, de sa jeunesse et de son piteux équipage. Pour affronter les terribles dangers qui l'attendaient, il n'avait pour toute arme qu'un bâton avec lequel il s'aidait à marcher.
Après de longs jours de fatigue, il arriva enfin à l'entrée d'un hameau voisin de la Forêt. Comme il allait s'y engager, il s'entendit appeler, et il aperçut une vieille femme assise sur le talus qui bordait le chemin.
- "Mon bon monsieur, lui dit-elle, vous semblez bon, ne voudriez-vous pas m'aider à me relever ? Je suis si lasse que je n'en ai plus la force.
- Volontiers," répondit-il.
Et, la prenant par les mains, il l'attira à lui et la mit debout.
C'était une pauvre vieille au nez crochu, aux cheveux blancs, à l'oeil pourtant vif et malicieux.
Elle boitait horriblement.
- "Mon bon monsieur, fit-elle en geignant, je ne pourrai jamais, si vous ne me prêtez votre bras, gagner ma cabane qui se trouve tout au bout du village. Si c'est votre chemin, ne me refusez pas votre appui.
- Cela, pensa Conrad, ne peut me retarder. Peu importe que l'on rie en me voyant au bras une vieille femme contrefaite ; ma mère m'a appris à ne jamais rougir d'une bonne action..."
Il offrit donc gracieusement la main à sa singulière compagne, et la conduisit à travers le hameau vers sa misérable demeure.

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Cependant, tout en sautillant à ses côtés, la petite vieille arriva au seuil de sa cabane.
- "Mon beau cavalier, lui dit-elle, vous me plaisez, je veux faire quelque chose pour vous. Prenez ces trois boules de cristal. Chacune d'elles peut vous tirer d'un danger. Il vous suffira pour cela de la briser. Mais n'ayez recours à elles qu'à la dernière limite. Derrière le péril que vous voulez éviter, peut-être en est-il un autre plus terrible."
A ces mots, elle disparut.
Conrad, qui avait lu beaucoup de contes de fées, ne douta pas, alors, que la vieille femme n'en fût une. Aussi serra-t-il précieusement les boules merveilleuses dans sa poche ; puis, allègrement, il reprit son chemin.
Il arriva bientôt à l'entrée de la Forêt.
Quel que fût son courage, il frémit au moment de quitter la route pour s'engager sous l'ombre des grands arbres. Il allait se trouver dorénavant dans une solitude mystérieuse, au milieu de laquelle il lui faudrait s'avancer, entouré de périls et d'obstacles.
N'importe ! Ayant assuré solidement son bâton dans sa main, il pénétra bravement sous bois.
Après de longues heures de marche, Conrad le Têtu s'arrêta désespéré. Au prix de fatigues inouïes, il s'était à peine avancé de quelques centaines de mètres. Le chemin était, à chaque pas, coupé par de profondes crevasses qu'il fallait contourner, barré par d'énormes rochers qu'o ne pouvait escalader qu'en s'écorchant cruellement les mains et les genoux, obstrué par des ronces aiguës qui formaient des buissons impénétrables.
Soudain, il s'arrêta. Devant lui, une montagne de rochers s'élevait à une hauteur prodigieuse. Aucun moyen, semblait-il, ne permettait de la franchir.
A droite et à gauche, elle s'étendait indéfiniment. Quant à l'escalader, on ne pouvait y songer.
Tristement, Conrad contemplait ce spectacle décourageant quand l'idée lui vint d'essayer du pouvoir magique de ses boules merveilleuses. Déjà il s'apprêtait à briser la première, lorsqu'il songea à l'avertissement de la vieille femme.
"Qui sait, se dit-il, si je n'en aurai pas plus tard un plus pressant besoin. Avant de recourir à ce moyen extrême, tentons l'impossible."
Et courageusement, il s'avança vers la muraille.
Chose étrange, à mesure qu'il s'approchait, la montagne reculait, reculait, tout en diminuant. Au bout de quelques pas, la muraille avait disparu comme par enchantement.
Devant notre héros s'étendait une verte pelous, parsemée de fleurs brillantes. Un clair ruisseau la traversait et allait se perdre sous l'ombre fraîche de grands arbres chargés de fruits savoureux.
Conrad, à la pensée du doux repos que semblait lui promettre le séjour de ce site enchanter, sentit plus lourdement sa fatigue, et, sans plus tarder, il s'étendit délicieusement sur le moelleux tapis de gazon. 
Ce fut avec peine que, le lendemain, Conrad quitta ce séjour délicieux et reprit sa marche, hélas ! toujours plus difficile. Il avançait de bien peu chaque jour.
Plusieurs fois il faillit tomber dans des précipices affreux, être emporté par le courant impétueux d'un torrent, mais sa volonté et son énergie lui firent surmonter tous ces périls.
Il commençait même à s'y habituer. Son esprit et son corps s'étaient endurcis et fortifiés dans cette lutte continuelle ; il entrevoyait déjà avec joie le succès de son entreprise, lorsqu'il arriva un jour à l'entrée d'un passage étroit percé entre deux murailles de rochers qui s'élevaient à pic. Il s'y engagea bravement, mais à peine eut-il fait quelques pas qu'un bruit épouvantable se fit entendre derrière lui. Il se retourna avec frayeur. Les deux murailles de rochers venaient de s'écrouler, fermant complètement la route qu'il venait de parcourir. Il était impossible désormais de retourner en arrière.
"Bah ! se dit-il, n'est-ce que cela ...? En avant !"
Mais au même instant, devant lui, occupant toute la largeur de l'étroit passage, se dressa un géant affreux qui brandissait une énorme massue.
- "Où va-tu ?" s'écria le géant d'une voix formidable.

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Soudain, la pensée de ses boules merveilleuses traversa l'esprit de notre héros. Résolument il mit une main dans sa poche, saisissant la première qu'il sentit sous ses doigts.
- "Où va-tu ? hurla une deuxième fois l'épouvantable géant.
- Je vais au Château de la Fortune ! répondit fermement Conrad en serrant dans sa main son précieux talisman.
- Malheureux... ! Oserais-tu prétendre à la main de la princesse ?
- Oui, répliqua encore Conrad.
- La princesse ne peut appartenir qu'au plus fort et au plus beau, ricana le monstre. Ne suis-je pas le plus fort ?
- Peut-être ! répondit notre jeune héros.
- Ah ! Ah ! Et ne suis-je pas le plus beau ?"
En disant ces mots, le géant fit un pas en avant, levant sa massue.
"Non !" répondit Conrad hardiment en tirant la main de sa poche.
Au même instant la terrible vision disparut.
Conrad continua sa route, le coeur plein de joie d'avoir échappé à ce danger, sans avoir eu à se servir de sa boule.
La sortie du ravin lui ménageait une heureuse surprise.
En effet, à peint avait-il dépassé le dernier roche qu'il aperçut devant lui, tout près semblait-il, le Château de la Fortune dont la masse imposante s'élevait majestueusement.
Son émotion fut si grande qu'il pensa défaillir ; puis, tout à coup, comme un insensé, il se précipita, courant, sautant, franchissant les obstacles. Il avait des ailes, il volait.
Cette fois, ce n'était pas une illusion.
Bientôt, il arriva en face d'une porte immense qui, à sa profonde surprise, s'ouvrit toute grande.
Une haie d'hommes d'armes, de pages, d'écuyers silencieux et respectueux se forma aussitôt. Tous, sur son passage, s'inclinaient comme devant le maître attendu. Cette haie aboutissait à une salle d'une richesse, d'un luxe incomparables, au fond de laquelle un trône d'or massif, incrusté de diamants, était élevé.
A l'approche de Conrad, le cercle des brillants seigneurs qui entouraient ce trône s'écarta, laissant apercevoir au jeune héros... qui ? La charmante princesse qui régnait sur ce royaume féerique ?
Non.... Horreur !
Sous un dais magnifique, le sceptre à la main, se tenait la vieille bonne femme contrefaite, au nez crochu, à l'oeil moqueur.
- "Voici ma main, mon galant et beau chevalier, ricana-t-elle en se levant et en tendant une main décharnée vers Conrad qui recula de dégoût..., ma main et mes richesses. Tout cela est à toi.
- Eh quoi ! pensait l'infortuné, aurais-je consacré tant d'efforts à la conquête de trésors que l'on disait merveilleux, pour voir, lorsque je crois avoir atteint le but, s'envoler mes chers rêves !...
- Eh ! eh ! eh !" ricanan l'horrible vieille, comme si elle eût deviné les tristes pensées qui s'agitaient dans l'esprit de Conrad.

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Mais ce n'était qu'une suprême épreuve.
Conrad, la mort dans l'ême, tira de sa poche son mouchoir pour essuyer ses yeux remplis de larmes.
Alors... chose merveilleuse, ce mouvement ayant fait tomber l'une après l'autre sur les dalles de marbre les trois boules enchantées, voilà que.. toc, toc, toc... en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, au choc de la première, la vieille fée se changea en une jeune femme, puis, au choc de la seconde, en une belle jeune fille, enfin, au choc de la troisième, en une ravissante princesse tout illuminée de bonté et de grâce, qui d'un pas souple descendit de son trône et, aux acclamations de toute la cour, tendit à Conrad radieux la plus jolie main du monde...

Etienne JOLICLER

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09 janvier 2014

Les melons de Coucourdan

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Vous n'auriez pas trouvé, dans toute la riche contrée de Cavaillon, où les melons sont si justement célèbres, ni en nulle autre contrée au monde, une plus belle melonnière et, partant, de plus beaux melons, que celle de Coucourdan.
Mais aussi, où eussiez-vous trouvé un jardinier plus soigneux pour ses melons que Coucourdan lui-même ?
On eût dit, en vérité, que ces honnêtes cucurbitacées étaient conscientes des soins passionnés que le bonhomme leur prodiguait et qu'elles s'efforçaient de croître en arôme et en miel pour lui témoigner leur reconnaissance de sa culture, que dis-je ? De son culte fervent ! Aussi Courcourdan vendait-il ses melons tant et tel prix qu'il voulait.
Vous n'allez pas croire que c'était seulement pour la vente que Coucourdan apportait tout d'ardeur au développement de ces fruits, ah ! que non pas !
Coucourdan, que voulez-vous était gourmand, et surtout de melons ; voilà pourquoi, ne les trouvant jamais assez savoureux, assez sucrés, il améliorait sans cesse les produits de son jardin.
Par un des premiers soirs de l'été dernier, Coucourdan, dans sa melonnière, contemplait d'un oeil paterne ses melons, dont un été précoce et sec semblait vouloir hâter la maturité.
La journée avait été torride et les melons, étalés dans le terrain meuble, exhalaient déjà une bonne odeur capiteuse et musquée. Les narines du bonhomme se dilatèrent et humèrent avec volupté cet arôme exquis.

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"Ah ! ah ! se disait Coucourdan avec une joie gourmande, nous allons pouvoir nous régaler de bonne heure cette année !"
Avisant deux melons énormes et dorés, à l'écorce rebondie et craquelée de fines arabesques, sa main experte sonda leurs flancs encore chauds du soleil de juillet.
"C'est pour demain ! fit-il allègrement. M. le juge paix m'en a déjà offert cent sous des deux ; mais serait-il juste que mes premiers melons fussent pour d'autres que Coucourdan. Hé ! je me moque bien de ton écu, juge !"
Et déjà il se pourléchait à l'idée du festin qu'il s'en promettait.
Or, le lendemain matin, jugez de la stupéfaction de Coucourdan, lorsque, s'étant rendu à sa melonnière, il s'aperçut que ses deux melons caressés et convoités la veille avaient disparu !
"Ah ! pour celle-ci, en voilà une qui compte ! grogna-t-il. Ces satanés rats ! Oh les gourmands ! oh les gueux !"
Mais, après examen, il dut convenir que les rongeurs incriminés n'étaient pour rien dans le méfait, car ces animaux, qui ne peuvent pourtant emporter dans leur trou des melons de quatre et six livres et plus, mangent ce fruit sur la plante ; or, l'exament révéla clairement à Coucourdan que ses deux pauvres melons avaient été bel et bien coupés, non sans adresse même. De plus, les écorces éparses dénotaient : premièrement, que le coupable n'appartenait pas au genre animal ; deuxièmement, que c'était bel et bien un être humain ; et, troisièmement, que cet être humain avait impudemment dévoré ses victimes sur place, en toute quiétude.
Coucourdan songea aux voisins ; mais, c'étaient tous d'honnêtes gens et fort à l'aise ; quelque passant, peut-être ?... Mais

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son jardin était enclos ! Enfin, à bout de suppositions et de conjectures, le bonhomme se gratta la tête et, de là, porta tout naturellement ses mains sur un gros melon qu'il venait de voir, tout roux, et juste à point pour le lendemain. Cela parut le consoler, et il renvoya son festin au jour suivant.
Ah ! ouitche. Le lendemain, Coucourdan, accouru dès l'aube à ses melons, vit, avec une surprise doublée de fureur, que le pillard nocturne avait encore visité sa melonnière !
Dans une rage extrême, le malheureux jurait, pestait, menaçait !
Ah ! si son voleur se fût trouvé là, qu'en eût-il fait, grand Dieu ! qu'en eût-il fait ?
Enfin, en parcourant son verger, soigneusement abrité des atteintes du mistral par de hautes et sombres haies de cyprès, Coucourdan constata que ses melons mûrissaient à l'envi. Ca et là, il sarclait, émondait, échenillait à mesure avec soin, tout en murmurant de sourdes imprécations.
"Et tout cela, grommelait-il, tant de peines, de soins pour qu'un filou, un... assassin !vienne me manger mes melons ? Nous verrons bien !

Pris d'une soudaine résolution, le bonhomme rentra, détacha d'un clou, où il rouillait, un vieux fusil qu'il frotta, récura, chargea. Puis, la nuit venue, il s'embusqua derrière une haie de son verger et, déterminé à tout, l'oeil et l'oreille au guet, il attendit.
Il attendit longtemps, bouillant d'impatience de châtier le coupable, frémissant au plus faible murmure, à la moindre bise... rien !
Les crapauds et les grillons en leur langage se disaient "Que fait-il, le grand Coucourdan, dans l'herbe jusqu'au menton ?"
Les escargots écarquillaient dans sa direction leurs longues cornes et les belles-de-nuit du jardin disaient aux papillons nocturnes : "Allez donc voir ce que fait Coucourdan, là bas, derrière la haie, et revenez nous le dire."
Et Coucourdan guettait, le point ferme sur son fusil, l'oeil aux aguets, les dents serrées.
Enfin le jour parut, sans que rien d'anormal fût venu davantage troubler la quiétude de l'aube, qui ouvrit sur Coucourdan ses yeux candides.
Néanmoins notre homme passa encore la nuit suivante à l'affût et, comme il ne vit pas non plus le moindre maraudeur, il pensa que son voleur s'était enfin lassé ; lassé lui-même de monter la garde au lieu de dormir, il occupa son lit la nuit qui suivit.
Mais voilà que le lendemain matin  - n'était-ce pas vraiment infernal ! - Coucourdan qui avait, au saut du lit, couru à ses melons, constata avec une douleur exaspérée que le maraudeur avait repris ses incursions dans sa melonnière. Il était encore volé !
"Monstre de coquin de sort !" gémit le pauvre Coucourdan.
Après s'être beaucoup lamenté et gratté la tête, le bonhomme parut soudain saisi d'une lumineuse inspiration.
Il alla fureter dans le hangar où il serrait ses outils et en ressortit bientôt, tenant triomphalement deux énormes pièges à blaireaux.
"Ah , ah ! disait-il, cette fois, je le tiens, le voleur, je le tiens !"

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Coucourdan plaça, bien dissimulés sous les larges feuilles rampantes, les deux pièges de chaque côté du melon le plus beau et le mieux à point, après quoi il se frotta joyeusement les mains d'un air vainqueur.
Le soir, Coucourdan s'endormit tranquille, persuadé qu'il tenait enfin son voleur.
Il le tenait, en effet !...
... Minuit sonne lentement et gravement au village. Tout dort dans la ferme. Au dehors, sous la clarté bleue de la lune, une ombre furtive, rasant les haies, se glisse, d'un pas dénotant la connaissance parfaite des lieux vers la melonnière de Coucourdan.
Les crapauds et les grillons se taisent, interdits ; les escargots braquent leurs yeux vers l'intru, et les belles-de-nuit haussent leurs têtes curieuses pardessus la barrière de roseaux qui les enclot et disent aux papillons : "Encore lui ?"
Arrivée parmi les melons, l'ombre, sans hésiter, se penche, cherche, tâte, puis arrache ardiment le plus beau de tous.
Soudain, l'ombre pousse un cri, un horrible cri de détresse qui déchire le silence nocturne ; le maraudeur avait mis le pied sur un des pièges, il était pris !
La lune, qui s'était cachée comme pour se voiler la face devant le forfait, s'échappant alors de son nuage, éclaira la figure épouvantée de... de Coucourdan ! Coucourdan lui-même ! Son melon en mains, et la mine ahurie ! C'était lui son propre voleur !
Mais comment ? Eh, parbleu ! Coucourdan était... somnambule, et, préoccupé tout le jour, cette année plus que jamais, par ses melons, troublé jusqu'en ses rêves par la gourmandise, le bonhomme se levait la nuit et, tout endormi, il se rendait à sa melonnière pour manger ses melons.
Lorsque, complètement réveillé par la douleur, et après s'être copieusement gratté la tête... et aussi la jambe où le contact du piège se faisait sentir, Coucourdan put rassembler ses idées et comprendre son cas, il partit d'un franc rire.
Alors, s'étant débarrassé de sa douloureuse entrave, Coucourdan retourna à son lit, non sans avoir, par compensation, dévoré le délicieux melon cueilli dans cette étrange aventure.
Seulement, pour ne plus courir le risque de s'enrhumer dans ses sorties noctures, Coucourdan, à dater de cette nuit mémorable, cueillit chaque soir son melon le plus beau et le plus parfumé et le plaçait près de son lit, avant de se coucher.
Et, naturellement, au matin de chaque lendemain, il n'en restait plus que les graines et l'écorce.
Ah ! ce sont de fameux melons que les melons de Coucourdan !

YMER -1912

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03 janvier 2014

La reine des neiges

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Je vous souhaite une très belle année ; qu'elle vous apporte la joie, le bonheur, la réussite, la santé. 

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11 décembre 2013

La voiture de pommes

Une blancheur d’aube commençait à éteindre les étoiles sur le ciel d’hiver, un coq jeta ses appels aigus ; puis tout se rendormit de nouveau, et le silence régna sur la petite ferme pauvre dont l’aurore indécise éclairait les toits de chaume.
Tout à coup des sabots claquèrent sur les dalles, la porte de la maison s’ouvrit, et un petit garçon, sortit dans la cour. Une voix s’éleva :
« Rémy, sil fait, charge le tombereau de pommes.
- Maman, répondit le petit garçon, le temps est superbe.
- Eh bien ! Reprit la mère, dépêche-toi, tu iras à Besançon vendre les fruits, car nous avons besoin d’argent. »
Du petit village où se passait cette scène, il y avait trois lieues pour se rendre à Besançon, capitale de la Franche-Comté qui, en ce mois de février 1668, était encore, mais pas pour longtemps, province espagnole.
Remy alla donner au vieux cheval sa pitance du matin, puis il monta au grenier pour chercher les paniers de belles pommes que l’hiver avait jaunies. Il attela son cheval, mangea une soupe toute chaude, embrassa sa mère et le partit. Le petit garçon fit d’abord suivre à son attelage des chemins de traverse qui raccourcissaient la distance, puis il s’engagea sur la grande route qui de Dijon à Besançon.
Il remarqua que cette route présentait un aspect inaccoutumé ; les ornières avaient étaient profondément creusées par de lourdes voitures et, dans la terre humide, on voyait marqué un nombre considérable de sabots de chevaux.
« Teins, se dit Remy, on dirait qu’une armée a passé par ici. »
Il fit claquer son fouet et continua sa route. Il n’avait plus qu’un petit bois à traverser pour apercevoir les clochers des églises et les tourelles des remparts de Besançon, déjà il atteignait la lisière du bois quand une voix rude cria : « Halte. »
Il se vit entouré de soldats.
« Qu’est-ce que tu transportes dans ta voiture, petit ? Demanda la chef.
- Des pommes, monsieur le militaire.
- Hum ! Hum ! Des pommes. Nous allons vérifier. »
Les soldats déplacèrent brutalement les paniers, mais ils ne trouvèrent rien de suspect dans la voiture ; néanmoins le chef, par prudence, voulut garder le petit paysan. On lui attacha même les mains, et le pauvre enfant, croyant sa dernière heure venue, suppliait qu’on lui laissât la liberté.
Comme il se lamentait, vint à passer un beau seigneur à cheval escorté d’un brillant état-major.
« Que fait-on à cet enfant ? Demanda-t-il.
- Sire, répondit celui qui commandait le détachement, c’est un petit garçon qui veut aller à Besançon vendre ses pommes, et nous l’avons arrêté afin qu’il ne puisse révéler notre présence aux Espagnols.
- Bien, » dit le roi, car le personnage était le jeune roi Louis XIV, parti secrètement de Saint-Germain, un e nuit, pour entreprendre la conquête de la Franche-Comté.
Le roi poussa son cheval vers la voiture, regarda ce qu’elle contenait et dit :
« Es-tu Espagnol, petit ? »
- Non, sire, murmura Rémy tout ému, je suis Franc-Comtois.
- Voudrais-tu devenir Français ? »
Rémy répondit sans hésiter :
« Oui sire, on est toujours fiers d’être Français. »
Le roi parut satisfait de cette réponse. De nouveau il considéra les pommes et se prit à dire :
« Voilà de bien belles pommes ! »
Puis tout-à-coup, ayant réfléchi, il s’écriai :
« Petit, si tu veux devenir Français et sujet du roi, il faut me donner ces pommes-là. »
Rémy songea à sa mère, à la petite ferme qui allait rester sans argent, il hésita un peu et dit :
« Sire, prenez-les.
- Bien, répliqua le roi, je saurai te récompenser. Tu vas porter tes pommes à Besançon, ajouta-t-il, et quoi qu’il advienne tu laisseras faire. »
Rémy promit d’obéir scrupuleusement aux ordres du roi.
Louis XIV s’éloigna et parla quelque temps avec le groupe d’officiers qui l’entourait. Puis une estafette se lança au galop dans la plaine, et l’enfant vit bientôt l’armée opérer un mouvement. En même temps, deux gaillards solides, vêtus en paysans, sortirent d’un pli de terrain et l’un d’eux, s’approchant du petit fermier, lui frappa familièrement sur l’épaule et lui dit :
« En route, camarade, pour le roi de France. »
Rémy examina ses nouveaux compagnons, c’étaient de singuliers paysans qui avaient des allures de soldats. Sous la veste de l’un d’eux apparaissait la poignée d’une dague. L’homme l’aperçut et la cacha mieux sous l’étoffe et la petite troupe s’éloigna, sans qu’une parole fût échangée.
Louis XIV qui menait si hardiment cette conquête de la Franche-Comté, avait quitté Saint-Germain, pendant un bal, alors que son fastueux château était empli de musique, de lumières et de joie. Un petit nombre de gentilshommes dévoués l’avaient seuls accompagné et la cour n’avait connu leur départ que lorsqu’ils étaient loin déjà. L’armée était arrivée par petites troupes du côté de Dijon, et la Franche-Comté avait été envahie sans que l’éveil fût donné aux Espagnols.
La ville de Besançon elle-même ignorait l’approche des Français. La garnison insouciante passait ses jours à jouer aux cartes et à boire.
Tout-à-coup, à un détour du chemin, Rémy et ses compagnons aperçurent les hautes murailles de la ville. A la porte principale, une sentinelle, assise sur une borne semblait dormir.
Les deux paysans qui marchaient à côté de Rémy lui dirent d’arrêter son cheval. Ils se concertèrent un moment à voix basse. Ils s’éloignèrent ensuite et firent des signaux dans la campagne vallonnée où l’on entendait comme un bruit de pas étouffés.
Les deux paysans revinrent vers Rémy qui les entendit murmurer :
« Le moment es venu d’agir. »
Puis l’un d’eux le questionna :
« Sais-tu bien conduire, petit ?
- Oui, monsieur, répondit Rémy, je n’accroche jamais.
- Et si ont te demandait d’accrocher ; saurais-tu bien accrocher ?
- Pour ça, oui, monsieur.
- Alors, sur le pont-levis, tu accrocheras, mais là, fort, sans craindre de briser ton tombereau. Le roi t’indemnisera. Maintenant, en avant ! »
Le cheval repartit. La route, après un détour, se dirigeait droit vers la porte de la ville.
Quelques mètres encore séparent le cheval de la borne du pont-levis. Un des compagnons du petit paysan prend le fouet, en cingle le cheval qui presse son allure : Rémy tire à gauche sur la rêne, et un peu effrayé se jette en arrière en fermant les yeux.
Un choc formidable se produit. La roue a rencontré l’obstacle, le tombereau chavire au milieu du pont-levis, les pommes s’éparpillent.
La sentinelle s’est réveillée, les soldats sont sortis du poste.
« Maladroit, s’écrie leur chef, le pont-levis ne peut plus se fermer. Je vais vous conduire chez le gouverneur.
- Hé ! Jarnigué, répond un des paysans, ce n’est point notre faute, c’est notre maudit cheval qui s’est emballé.
- Tu en as menti, réplique l’autre, notre cheval ne s’emballe pas, c’est toi qui l’as battu. C’est de ta faute si nos pommes se meurtrissent sur le sol, et regardez, messieurs, si elles sont belles, nos pommes, et bonnes, je ne vous dis que ça ! »
Les pommes ont roulé partout, présentant leurs rondeurs appétissantes, les soldats espagnols se baissent, en ramassent, mordent dedans.
Mais le bruit vague que Rémy avait déjà entendu dans la plaine s’était accentué. Seuls, les Espagnols ne remarquaient rien ; les pommes leur avaient plu, ils en mangeaient à pleine bouche. Et l’enfant se demandait ce qui allait se passer, tandis que ses deux compagnons paraissaient anxieux. Tout à coup éclate une fanfare alerte, les troupes françaises débouchent au pas de course devant Besançon. Les soldats espagnols sont affolées ; les deux compagnons de Rémy sortirent des dagues de dessous leurs vestes : c’étaient des soldats déguisés en paysans. Ils s’élancent sur les Espagnols sans armes, en criant : Sus à l’ennemi ! Et font prisonnier le chef de poste. D’autres soldats espagnols se précipitent vers le mécanisme du pont-levis, s’efforcent de le relever ; mais le pont, chargé du tombereau de pommes, reste immobile. La partie est perdue pour les Espagnols. L’avant-garde de l’armée de Louis XIV est arrivée. Tout combat est inutile ; les Français entrent triomphalement dans la ville, qu’ils ont conquise sans brûler une once de poudre et Rémy marche fièrement à côté des tambours.
Louis XIV, avant de souper, fit rechercher le petit fermier qu’on trouva au milieu d’une escouade qui l’avait adopté et nommé soldat du roi. Le monarque le félicita et lui fit remettre une grosse somme d’argent qui devait lui assurer le bien-être jusqu’à la fin de ses jours. On répara tant bien que mal son tombereau et deux hommes le conduisirent chez sa mère, que son absence commençait à inquiéter.

Paul POTTIER

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28 octobre 2013

Le cochon savant

Aux environs de Blois, dans le village de Valençay, par une belle matinée du mois de mai de 1809, il y avait une foire aux cochons. Une vieille femme tenait un de ces animaux noué par une patte suivant la coutume du pays, et cherchait à trouver un acheteur.
Un jeune homme, vêtu d'un habit de paysan, s'approcha de la marchande, regarda le cochon, le tâta, et en un mot se livra aux divers examens qui constituent l'art d'apprécier l'animal avec lequel on fabrique des saucisses.
"Quel prix voulez-vous de cette bête ? dit-il.
- Vingt écus.
- Vingt écus ! Mais il ne vaut point cela.
- Il vaut mieux encore. Si je n'avais pas besoin d'argent, je ne vous l'offrirais point pour un prix aussi médiocre.
- Vous me trompez, il est ladre.
- Ladre ! vous êtes un plaisant connaisseur.
- Je paris qu'il est ladre. Et je vais le lui demander, poursuivit le jeune homme, qui prit gravement le cochon par les oreilles, le regarda en face et demanda à l'animal qui semblait l'écouter !
"Or çà, cochon mon ami, parle sérieusement et sans crainte de ta maîtresse. Es-tu ladre ou ne l'es-tu point ?
- Ma maîtresse est une menteuse, je suis ladre", répondit d'une petite voix le cochon.
Jugez de la stupéfaction des spectateurs et de l'effroi de la paysanne. Elle se sauva, croyant avoir affaire au démon, et son pourceau, levant la tête, lui cria, tandis qu'elle disparaissait à toutes jambes :
"Menteuse ! menteuse ! menteuse !"
Les témoins de cette scène étrange se regardaient entre eux avec terreur.
Le jeune homme restait là, paisiblement, sans s'inquiéter du mot de sorcier qui commençait à circuler dans le groupe qui l'entourait.
Cependant on se concertai à voix basse, et le garde champêtre vint à l'étranger, le sabre au poing et le visage défait.
"Au nom de la loi, je vous arrête, dit-il.
- Vous m'arrêtez, et pourquoi ? 
- Parce que vous êtes un sorcier.
- Vous n'en êtes pas un assurément, objecta le jeune homme.
- Vous allez me suivre en prison.
- Imbécile ! cria le cochon, laisse donc ce jeune homme tranquille."
Cette recommandation du quadrupède ne rendit le digne agent de l'autorité que plus ardent à emmener son étrange prisonnier.
Bientôt il ne fut bruit dans la ville que du cochon qui parlait et du sorcier qu'on avait fait arrêter.
Cette rumeur pénétra jusque dans le château de Valençay habité par les infants d'Espagne, prisonniers de Napoléon, et l'on ne tarda pas à voir paraître don Dameraga, intendant général. Il alla droit au cochon. Celui-ci resté au milieu des badauds qui accouraient et se pressaient pour l'entendre parler, et l'intendant donna ordre à quatre valets armés dont il était suivi, de saisir la pauvre bête. Ceux-ci se signèrent dévotement, obéirent, et don Dameraga reprit le chemin de l'habitation princière avec son singulier prisonnier.
Trois jeunes gens attendaient avec impatience l'intendant et le cochon doué de la parole. Ils entourèrent l'animal merveilleux, le pressèrent de questions, le caressèrent, le battirent, eurent recours successivement à la violence et à la douceur ; le cochon cria, grogna, s'agita, mais ne prononça pas un seul mot.
"Le sorcier seul peut recommencer la merveille qu'il a déjà opérée, objecta un des trois jeunes gens.
- Mais on ne peut laisser pénétrer ici un étranger ; ma consigne s'y oppose, objecta le duc d'Arbey qui commandait militairement le château. Peut-être cet homme est-il un espion ?"
Un des jeunes hommes insista, malgré cette réponse.
"Don Dameraga, vous ne le quitterez point d'un moment ! Qu'il fasse parler le cochon, et puis vous le renverrez ensuite.
- Soit !" dit le duc d'Arbey.
Le sorcier ne tarda point à paraître, escorté par des soldats qui lui avaient, au préalable, lié les pieds et les poings.
"Ce cochon a parlé ? demanda le gouverneur.
- Oui, monsieur le duc.
- Tu l'as entendu ?
- Oui, monsieur le duc.
- Et tu peux le faire parler encore ?
- Oui, monsieur le duc, à condition que cela lui convienne, toutefois.
- Fais en sorte que cela lui convienne, ou gare à toi.
- Monsieur le cochon, dit le jeune homme, vous entendez que ma sûreté se trouve compromise à cause de vous, et que je vais mécontenter un puissant seigneur, si vous ne me tirez point d'affaire. Veuillez adresser la parole à la société."
Le cochon avait regardé de la façon la plus sérieuse du monde l'orateur qui lui adressait la parole ; il fit un tour sur lui-même, et se coucha nonchalamment, sans prononcer le moindre mot.
"Au nom de ce que vous avez de plus cher, parlez, monseigneur du pourceau."
Même silence.
"Voici que monsieur le duc se fâche ; parlez, je vous en supplie, rien qu'un mot ! un tout petit mot !
- Et depuis quand les drôles de ton espèce parlent-ils la tête couverte à un pourceau de mon importance ? s'écria tout à coup le cochon.
- J'ai les mains liées ; je ne puis ôter mon chapeau et vous rendre les respects que je vous dois."
Le duc d'Arley restait confondu ; les trois jeunes gens n'osaient en croire leurs oreilles ; don Dameraga se signait et recommandait son âme à Dieu. On coupa les cordes qui nouaient les mains et les pieds du sorcier ; celui-ci ôta son chapeau, s'avança vers le cochon, plaça la tête de l'anima sur ses genoux et commença le dialogue suivant :
"Monsieur le pourceau, illustre et savant cochon, voulez-vous bien m'apprendre en présence de quelle brillante société j'ai l'honneur de me trouver ?
- Tu es admis devant messeigneurs les infants d'Espagne. Voici don Antonio. A la droite, près de lui, se tient don Fernand, et enfin le plus jeune de la famille est don Carlos.
- Et lui, le sorcier, quel est-il ? demanda don Carlos.
- C'est le signor Louis Comte, célèbre prestidigitateur, ventriloque et physicien de S. M. Napoléon Ier, et le Leurs Altesses Royales si toutefois elles veulent lui en accorder le titre.
- Et elles te l'accordent, reprirent les jeunes gens en éclatant de rire. Entre immédiatement en fonctions ! Tu nous aideras à passer le temps d'une façon moins ennuyeuse."
Aussitôt le prince d'Arbey, rassuré sur les craintes que lui inspirait le soi-disant espion, et don Dameraga, convaincu qu'il n'avait point affaire à un démon, se déridèrent, rirent de leur méprise et autorisèrent M. Comte à passer quelques jours à Valençay. Un théâtre fut érigé, on envoya chercher les bagages du magicien, et le soir même une brillante représentation eut lieu, dans laquelle le célèbre ventriloque déploya toutes les ressources de son talent original.
Des applaudissements enthousiastes le récompensèrent.
Il eut l'honneur de souper avec les princes, et ces derniers voulurent même qu'il logeât dans le château, et qu'il y reçût une hospitalité complète.
Le lendemain matin, Louis Comte eut fantaisie d'aller rendre visite au compagnon qui lui avait valu un si bon accueil. Hélas ! il le trouva grillé, dépecé, en train de devenir côtelettes, jambon et chair à saucisses. Un des trois jeunes gens, les bras nus, ses manches retroussée, un couteau de charcutier à la main, coupait et hachait menu les parties les plus délicates du cochon. Ses mains, destinées à tenir un jour de sceptre d'Espagne, façonnaient des saucisses avec une habileté merveilleuse. Comte fit mine de s'éloigner, car il pensait que le prince Fernand ne serait pas charmé d'être surpris dans une pareille occupation. Mais l'héritier du trône de Charles-Quint l'appela, lui demanda s'il trouvait bonne mine aux saucisses et reçut les compliments du prestidigitateur, avec une satisfaction mêlée de modestie. Il voulut en outre lui-même griller une saucisse, afin de la faire goûter à Comte, de lui prouver que la valeur répondait à l'apparence et que les préparations culinaires de Valençay ne redoutaient point l'appréciation des gourmets.
Après une semaine de séjour à Valençay, Comte vint à Paris et ne tarda pas à y acquérir un nom célèbre. Il sut tour à tour dérider le front sévère de Napoléon, et faire oublier à Louis XVIII les douleurs que lui causait la goutte et les ennuis de la couronne.
Un jour, Comte se surpassa ; des bijoux remis au prestidigitateur en présence du roi, furent trouvés, peu d'instants après, sur la colonne Vendôme. Ils passèrent ensuite dans la caisse d'un tambour des Suisses, stupéfait de voir sortir de sa caisse éventrée, les oiseaux, les fleurs et les diamants de la couronne, qu'elle contenait sans qu'elle s'en doutât.
L'empereur Alexandre, témoin de cette scène divertissante, voulut, lui aussi, se donner la joie d'avoir dans son salon le célèbre prestidigitateur et il le récompensa par le don d'une riche bague chargée de diamants.

René MIGUEL

 

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15 avril 2013

La meilleure chanson

Avril2013_007Du temps que les ducs de Médicis accumulaient à Florence les chefs d'oeuvres de la peinture et de la sculpture, un jeune homme, suivant à pied la route qui conduit à la capitale de la Toscane, arrivait au village de Casciano.
C'était un artiste.
Son nom de Borcello n'a pas été glorieusement transmis à la postérité comme celui des grands maîtres ; son talent fut modeste. Il ne laissa aucun tableau remarquable, gagna péniblement sa vie, ne recueillant pas plus de richesse que de gloire. Mais cette infériorité ne l'empêchait  pas de sentir comme un autre la faim et la fatigue. Aussi en entrant à Casciano eut-il un regard éloquent pour une hôtellerie à la porte de laquelle l'hôtelier se prélassait d'un air satisfait.
Par malheur, Borcello n'avait que des vêtements en mauvais état. Ses chaussures étaient percées et sa bourse vide. La poussière de la route le couvrait tout entier et ajoutait à son air misérable. Ce sont de mauvaises conditions pour s'assurer une bonne réception.
En le voyant approcher avec une timide hésitation, l'hôtelier quitta son sourire épanoui et fronça les sourcils.
"Que demandez-vous ? fit-il durement.
- Seigneur hôtelier, répondit Borcello, ne pourriez-vous pas me permettre de me reposer et de me réconforter chez vous ? Un siège à l'ombre et les restes de votre dernier repas me feraient bien plaisir.Avril2013_009
- Avez-vous de l'argent pour payer ? demanda l'hôtelier sans se laisser attendrir par l'aspect piteux du voyageur.
- Non, seigneur, reprit le jeune homme.
- Alors, passez votre chemin.
- Un morceau de pain ne vous ruinera pas, seigneur, et je me contenterai d'un verre d'eau.
- Vous en irez-vous à la fin !" s'écria l'aubergiste, d'autant plus furieux de cette insistance que sa conscience lui reprochait sa dureté.
Force fut à Borcello de continuer sa route. Heureusement, il rencontra plus loin une âme compatissante qui prit en pitié sa détresse, et il put gagner Florence sans nouveaux ennuis.
Deux ans après, Borcello qui avait trouvé du travail, était transfiguré par le bien-être. Une barbe soignée encadrait son visage moins amaigri par le jeûne. Ses vêtements étaient propres et ses chaussures entières. Ainsi méconnaissable, il résolut de jouer un bon tour à l'hôtelier qui s'était montré si insensible à ses souffrances.
Un jour de fête, Borcello se rendit à Casciano et pénétra hardiment dans l'hôtellerie inhospitalière. Dans la grande salle était réunie une joyeuse compagnie, et les lazzis volèrent de l'un à l'autre. Le jeune homme prit place à une table et se fit servir un copieux repas, arrosé d'un vin généreux.
Avril2013_008Après avoir mangé de bon appétit, Borcello appela l'aubergiste.
"Seigneur hôtelier, lui dit-il, votre cuisine est excellente. Mais je dois vous faire un aveu pénible : je n'ai pas d'argent.
- Pas d'argent ! s'écria l'hôte rouge de colère. Il faut pourtant me payer, ou je vous fais jeter en prison.
Les consommateurs assemblés dans la pièce levèrent la tête à ces éclats de voix, intéressés par ce qui allait se passer.
"Oh ! je vous paierai, reprit Borcello avec le plus grand sang-froid, seulement je vous paierai en chansons !
- Je n'ai que faire de vos chansons ! C'est de l'argent qu'il me faut, repartit l'aubergiste.
- Laissez-le chanter, firent quelques buveurs séduits par la promesse d'un concert gratuit. Vous le ferez payer après.
- Je veux de l'argent, criait le bonhomme avec rage !
- Pourtant, ajouta Borcello, si je chantais une chanson qui vous plût ?
- Il n'y en a pas qui me plaise.
- Vous pourrez toujours lui dire, après l'avoir entendue, que sa chanson ne vaut rien, fit observer un des assistants.
- Comme cela, je veux bien, repartit l'hôtelier qui désirait plaire à sa clientèle, mais avec la ferme intention de trouver mauvais tout ce qu'il entendrait."
Borcello se leva.
"Vous êtes tous témoins que je serai quitte si je chante une chanson qui lui plaise ?
- Oui ! oui ! chantez ! chantez !"
Alors, d'une belle voix bien timbrée, Borcello commença une romance sentimentale.
"Bravo ! bravo !" cria l'auditoire en battant des mains.
Mais l'aubergiste faisait la moue en murmurant qu'il  n'aimait pas les romances.
Borcello entonna ensuite une chansonnette très gaie. Malgré les rires de l'assistance, l'hôtelier conserva sa mine renfrognée.
Enfin, à cette dernière chanson, Borcello fit succéder une autre dont le refrain était "Metti mano à la borsa et paya l'oste", ce qui veut dire en bon français : "Mettez la main à la bourse et payez l'hôte."
En écoutant ce conseil qui concordait si bien avec ses idées, l'aubergiste ne put réprimer un sourire et sa physionomie s'éclaira.
"Vous approuvez ces paroles ? demanda Borcello.Avril2013_005
- Oui, oui ! Voilà ce qu'il faut faire : payez l'hôte ! payez l'hôte !
- Eh bien, puisque ma chanson vous plaît, nous sommes quittes," s'écria Borcello !
Un éclat de rire sonore retentit dans la pièce, en même temps que les cris des assistants :
"C'est vrai ! Il a raison ! Il a gagné !"
Pris au piège, l'aubergiste fut bien obligé de reconnaître sa défaite. Alors Borcello, ôtant son chapeau pour saluer l'assistance, dit à l'hôtelier déconfit : 
"Je vous remercie de votre excellent repas. Je vous l'ai fait perdre pour vous punir de m'avoir refusé du pain un jour que j'étais malheureux. Tâchez que cette leçon vous serve, et n'oubliez pas à l'avenir qu'il faut avoir pitié des misérables."
Sur ces mots, le jeune homme sortit de l'hôtellerie et regagna Florence, satisfait de sa journée.

Félix LAURENT

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09 avril 2013

Hervé le Noir

Avril2013_002La mer grondait sur les récifs, le vent faisait rage dans la nuit, et la neige tourbillonnait à travers l'espace ; aussi les habitants du village de Penmark se tenaient-ils calfeutrés dans leurs maisonnettes bien chauffées.
Ce soir là, il y avait veillée chez la vieille Janik Le Kéroude; ; et tout en filant au coin du feu, les jeunes filles babillaient gaiement, tandis que les jeunes gens regardaient monter au plafond la fumée bleue de leurs pipes en bois."Oui ! dit tout à coup la vieille Janik d'un ton sentencieux, si nous avons ce temps affreux, c'est parce que Hervé le Noir, le magicien des temps passés, a tenté de ravir méchamment la Princesse Anne aux cheveux d'or, afin de s'emparer de ses richesses immenses. Car il fut un époque lointaine où ni le vent, ni la neige, ni la mer n'existaient ; et, sans doute, si Hervé le Noir s'était tenu tranquille en ses donjons, rien de tout cela n'existerait encore ; nous nous vivrions, comme les hommes des âges écoulés, sans connaître le froid ni les tempêtes."
Voici en effet ce que conta Janik, tandis que le jeunes filles déposaient leurs quenouilles et que les jeunes gens cessaient de fumer.
Jadis, à l'époque où la race des magiciens et des sorcières inondait le monde, vivait en ces contrées lointaines un enchanteur cruel qui se nommait Hervé le Noir. Les méfaits de ce méchant homme étaient innombrables. Par dessus tout, il avait soif d'or ; dans ses châteaux fortifiés, il entassait les trésors les plus rares volés par lui dans le monde entier. Or, au même moment, régnait sur une partie de l'Europe, un roi dont les richesses dépassaient toute imagination : le magicien les convoitait. Mais comment s'en emparer ? Des gardes armés veillaient autour de coffres pleins de diamants, et la puissance d'Hervé s'avanouissait devant les éclairs bleus d'une lame d'acier. L'enchanteur chercha longtemps et trouva un stratagème, comme le roi avait une fille merveilleusement belle, la Princesse Anne, le magicien imagina de la demander en mariage. Ainsi se disait-il, je recevrai une dot sans pareille, et je remplirai mon château de ces richesses nouvelles. Mais le roi refusa.
"Va-t-en, méchant ! s'écria-t-il. Ni ma fille, ni mon or ne sont pour toi. Et si tu entreprends contre nous quelque action traîtresse, prends garde à toi : j'ai un fils ! Tu connais la valeur du Prince Edgard ; il est aussi beau et aussi brave que Saint-Michel. Je le jure par mon épée et par mon sceptre, il saura, si puissant que tu sois, faire siffler son glaive autour de tes oreilles !"
Le magicien se retira, la rage dans le coeur : sa ruse aviat échoué. Il résolut alors d'enlever par la force la Princesse, pour ne la rendre ensuite que contre toutes les richesses de son père. Il partit donc.Avril2013_001
Il s'en alla tout d'abord en des pays mystérieux, où nulle route connue des hommes ne conduisait. Dans ces régions lointaines, entamant le granit et le fer, creusant des fossés, élevant des tours, il bâtit un château fort à six enceintes.
"C'est là, dit-il que je l'enfermerai !"
Lorsque son terrible manoir fut édifié, durant la nuit, il traversa l'espace avec la vitesse de l'écalir et pénétra par une lucarne dans le château du roi. Les pas d'Hervé le Noir étaient silencieux comme le vol de la chauve-souris : nul ne put l'entendre. Le magicien, dont l'eoil perçait les ténèbres, entra sans encombre dans la chambre où dormait la jeune fille ; il la souleva si doucement dans ses bras qu'elle ne se réveilla même pas ; puis, prenant son élant, il franchi d'un bond formidable des milliers de lieues, et déposa la Princesse dans ses redoutables donjons. Qui pourrrait dépeindre le désespoir et la terreur de la jeune fille lorsqu'elle se réveilla ? Gémissant et sanglotant, elle supplia le magicien d'avoir pitié d'elle et de la rendre à ses parents bien-aimés. Mais rien ne put attendrir l'enchanteur.
"Vous allez écrire au roi votre père, dit-il, qu'il ait à faire transporter dans la plaine d'Armor en Bretagne, toutes ses richesses, sans en excepter le moindre collier de perles. J'irai les y prendre et vous renfrai la liberté. Mais si dans huit jours vous ne lui avez pas écrit, je vous tue !"
Sur cette menace, il s'éloigna, roulant des yeux farouches.
Mais la princesse Anne refusa d'écrire et se mit à prier.
Pendant ce temps, on la cherchait au château paternel. Les gardes parcouraient la campagne ; les suivantes allaient visiter tous les recoins du manoir ; tous les échos retentissaient du nom de la jeune fille. Qu'était-elle devenue ? Comment, pendant la nuit, avait-elle disparu ? On se perdait en vaines conjectures, et le roi et son fils silencieusement pleuraient.
Quatre jours s'écoulèrent. La Princesse Anne était toujours enfermée dans le donjon d'Hervé. Un matin, comme le soleil se Avril2013_003levait, elle s'agenouilla dans sa chambre, tournée vers le bel astre radieux, et pria longtemps, implorant tout à tour les saints et les saintes du paradis. Puis elle s'accouda, triste et seule, sur l'appui d'une fenêtre qui dominait des rochers à pic hauts de cents pieds, songeant à ceux qu'elle aimait et qu'elle n'espérait plus revoir. Or, comme elle se rappelait les jours d'autrefois, un long soupir s'échappa de ses lèvres. Oh ! miracle ! Le faible soupir de la Princesse aux cheveux d'or, ce souffle léger sorti de ses lèvres roses, s'enfla, grossit éperdument, traversa l'espace, gronda sous le ciel, secouant les forêts et balayant le sommet des montagnes !... Dieu, de ce soupir, avait formé le vent impétueux... Le vent traversa le monde, et il alla gémir devant les fenêtres du château royal, où pleurait le père de la Princesse. Et ce dernier n'y prit pas garde. Mais Edgard entendit le bruit insolite et tressaillit.
"Oh ! s'écria-t-il avec désespoir, c'est le souffle de ma soeur aînée qui s'en est venu jusqu'à moi ! Où donc est Anne ? Où donc est la Princesse aux cheveux d'or ?"
... La Princesse était demeurée tout ensemble stupéfaite et émerveillée du miracle qui venait de s'accomplir.
"Hélas ! se disait-elle, puisque maintenant mon souffle parcourt au loin la terre, pourquoi ne lui confierais-je pas mon manteau de soie blanche ? Peut-être le prendrait-il pour le porter jusqu'à mon père."
La jeune fille, alors, détacha de ses épaules son grand manteau blanc, et le jeta par la fenêtre. Or, voici que le manteaux se sépara en mille parcelles, et ces parcelles en mille autres encore... Du manteau blanc, Dieu avait fait des flocons de neige qui maintenant tourbillonnaient dans l'espace...
La neige traversa le monde, elle aussi ; et elle alla couvrir de ses blancheurs le château royal, où pleurait le père de la Princesse. Edgard, immobile d'étonnement, reconnut soudain le doux parfum qui toujours s'exhalait des voiles de sa soeur.
"C'est elle, s'écria-t-il, c'est elle qui m'appelle à son aide ! Oh ! mon Dieu, exaucez-moi ! Où donc est la Princesse aux cheveux d'or ?..."
Seule à la haute fenêtre, les yeux perdus dans le ciel où le vent grondait, où la neige tournoyait, la princesse Anne, pleine de tristesse, gémissait toujours.
"Hé quoi ! murmurait-elle, me faudra-t-il dépouiller mon père ou mourir ici ? Mon Edgard, mon frère bien-aimé, ne pourrait-il me sauver ?"
Or, ses larmes coulaient et, sans qu'elle s'en aperçût, formaient des ruisseaux, puis des rivières, puis, tout à coup, une nappe d'eau immense et houleuse qui s'étendit à perte de vue devant elle. Dieu, de ses larmes, venait de créer la mer qui couvrit aussitôt la moitié du monde, et tout à coup les derniers flots allèrent lécher la muraille du château royal, où le père de la jeune princesse songeait à son enfant perdue. Edgard, l'adolescent aussi beau, aussi brave que Saint-Michel, comprit le miracle. Dans un transport de bonheur, il s'écria :Avril2013_004
"Voici la route que je dois prendre ; je vais chercher ma soeur Anne !"
Au même instant, les flocons de neige tombant sur l'eau de la mer se rapprochèrent, se confondirent, et bientôt un bateau blanc se balança sur les ondes. Edgard sortit du château, monta dans la nef, ceint de son éblouissante épée, et le vent l'emporta vers le château du magicien...
Hervé le Noir, terrifié par tous ces prodiges où il reconnaissait un pouvoir supérieur au sien, tremblait comme une feuille.  Lorsqu'il vit arriver le jeune homme, il comprit que Dieu seul pouvait l'avoir amené jusque là. Il sortit alors du château et, lâchement, vint s'agenouiller devant lui pour demander grâce. Mais Edgard, sans presque le regarder, d'un coup d'épée lui trancha la tête. Au même instant, toutes les portes du manoir s'ouvrirent, les murailles se fendirent, et la Princesse Anne vint se jeter, souriante et radieuse, dans les bras de son frère... Quelques minutes après l'esquif de neige les emportait vers le château paternel...
Vous dire que le roi fut heureux, vous dire que la Princessse et le Prince Edgard continuèrent à s'aimer, vous dire que ce dernier devint un grand souverain et gagna beaucoup de batailles, vous dire enfin que tous trois vécurent dans la joie, adorés de leus sujtes, serait chose superflue, conclut la vieille Janik. Retenez seulement que c'est ainsi que naquirent le vent qui souffle, la neige qui tournoie, la mer qui gronde.

A. BAILLY

 

04 février 2013

Le jambon de Schwartz

F_vrier2013_005Au premier jour de la mobilisation, son père était allé rejoindre son régiment à Dunkerque, et le petit Louis Mathieu avait résolu de le remplacer au fournil, car les Mathieu possédaient l'unique boulangerie du village.
Il fallait bien nourrir les trois cents habitants du pays, qui depuis des années, de mère en fille, prenaient leur pain à la maison Mathieu.
Au commencement les miches furent moins belles qu'à l'ordinaire. Ce n'était tout de même pas le pain K K, et non seulement on s'en contentait, mais on félicitait Mme Mathieu d'avoir un fils si habile qui avait pu du jour au lendemain passer du rang d'apprenti à celui de maître.
Un matin il y eut un gros émoi dans le village : un peloton de uhlans le traversa à bride abattue. Pendant deux jours tout resta tranquille. Le troisième jour, une section d'infanterie ennemie prit possession du village. Le lieutenant qui la commandait distribua des billets de logement à ses hommes. La famille Mathieu fut affligée d'un gros Allemand blond qui s'offrit la meilleure chambre. Il s'appelait Schwartz.
Il savait dire deux mots de français, mais les répétait toute la journée : Mancher, Poire.
Le fait est que lorsqu'il n'était pas de service, il n'avait d'autre occupation que de se nourrir et de se désaltérer.
La cave était devenue son lieu de promenade favori. Heureusement il  ne pénétrait jamais dans le fournil, où, au plafond, six beaux jambons achevaient de sécher :
"Ce sera pour nos soldats, quand ils viendront nous délivrer," avait dit Mme Mathieu.
Un jour, le petit Louis constata qu'il n'y avait plus que cinq jambons au-dessus de sa tête. Il fut indigné : Schwartz se permettait de toucher à la réserve faite pour les soldats français.
Il le guetta.
Il était couché depuis un quart d'heure derrière ses sacs, quand la porte du fournil grinça et la face épanouie de Schwartz apparut. 
L'Allemand avança prudemment, à pas étouffés.
Il regarda tout autour de la pièce, ne vit personne. Alors il prit un tonneau vide, le roula sous les jambons, grimpa et décrocha le morceau de son choix.
Il le mit sous son bras et descendit.
Louis bondit vers lui :
"Voleur" s'écria-t-il !F_vrier2013_003
L'Allemand, un moment effrayé, recula. Puis, se sachant seul avec l'enfant, il dégaina sa baïonnette et le menaça :
"Toi kapout," dit-il.
Louis compris que toute lutte était inutile entre lui et ce gros homme, il s'écarta.
Le soldat s'en alla avec son butin.
Quand il fut parti, le petit boulanger examina le tonneau. Puis il chercha un marteau, une scie, des clous.
Il se mit au travail et fixa plusieurs rangées de clous le long des bords du tonneau, posa dessus une mince planche de bois, et puis il s'éloigna.
Quelques jours passèrent. Louis veillait en vain sous sa cachette. Schwartz ne revenait pas.
Pourtant, un jour, la porte du fournil grinça et la face rouge sous le casque à pointe se montra de nouveau.
L'Allemand pénétra dans la place avec plus de circonspection que jamais, il prit le même tonneau et commença son ascension ; il allait atteindre sa proie, quand il s'écroula et disparut dans le tonneau.
Louis surgit de sa cachette. En un clin d'oeil, il cloua des planches solides à la place du ond qu'il avait scié et adroitement arrangé.
Le soldat vociféra d'abord, puis il s'apaisa. Bientôt même un ronflement sonore s'éleva du tonneau. Schwartz résigné digérait en dormant.
Alors Louis se trouva bien embarrassé et bien anxieux : qu'allait-il faire de ce tonneau ? Si jamais les Allemands connaissaient le tour qu'il venait de jouer, il serait fusillé.
A cet instant des pas se firent entendre, la porte s'ouvrit pour livrer passage à un sous-officier allemand suivi de quelques soldats ; Louis se sentit perdu.
Le sous-officier inspecta le local. Sûrement, il cherchait Schwartz ;
"Enlevez ce tonneau, dit-il, puis cette caisse et tout ce qui peut nous servir."
Le petit boulanger pensa que sa dernière heure était venue. Le sous-officier fouillait tous les coins du fournil. Soudain une fusillade crépita, des cris retentirent :
"Il est trop tard, s'écria le sous-officier, prenez vos fusils, chargez-les et tirez par les soupiraux."
Avant que cet ordre fût exécuté, un sergent de nos chasseurs faisait irruption dans le fournil avec ses hommes. Les F_vrier2013_004allemands, cernés, levèrent les mains et se rendirent. 
Comme on les emmenait, voilà qu'un tonneau se mit à remuer avec fracas et une voix sortit de ses flancs :
"A poire, hurla Schwartz."
Nos soldats se regardèrent étonnés.
"Comment, s'écria le sergent français, le tonneau est habité ? Vite qu'on le vide.
- Kamarad, soupira l'Allemand, pas kapout."
On le tira de sa futaille, pâle, piteux, les yeux effarés, ne comprenant guère ce qui s'était passé et tremblant à l'idée qu'on pouvait le fusiller.
Il se laisser fouiller docilement, puis il gagna la place qui lui était assignée dans le cortège des prisonniers qui prit le chemin de nos arrières.
Le petit Louis eut la double joie de se voir débarrassé de ses angoisses en même temps que son village était délivré de l'occupation ennemie.
Et joyeusement, il distribua aux soldats les jambons échappés à Schwartz et de bonnes bouteilles pour les arroser et boire à la victoire.

Georges DEVAILLE 

27 janvier 2013

La princesse et les pirates - Contes orientaux

Le 3 avril 1817, au soir, une jeune femme au bord de l'épuisement cogne à la porte du prêtre du village d'Almondsbury, dans le Gloucestershire, en Angleterre. Elle ne parle pas l'anglais et ses vêtements exotiques, en haillons, lui donnent un air asiatique. Ne sachant que faire de cette jeune fille, le prêtre l'emmène chez son ami, le magistrat Samuel Worrall.
Worrall et sa femme hébergent la mystérieuse inconnue pour la nuit, et le lendemain, ils l'interrogent sur les diverses circonstances qui l'on amenée en ce lieu.
Elle répond, par signes et gestes, qu'elle s'appelle Caraboo, qu'elle est une princesse d'Extrême-Orient. Kidnappée par des pirates, elle a été ensuite vendue au capitaine d'un navire partant pour l'Eutope. Une fois le bateau arrivé en Angleterre, elle s'évade et se met à errer dans les campagnes, en mendiant sa nourriture. 
Les Worrall décident de s'occuper de Caraboo en attendant de résoudre le mystère.
Le comportement de la jeune fille est en effet étrange. Elle veut absolument faire sa propre cuisine, ne mange de la viande que rarement, et ne boit que du thé et de l'eau. N'aimant pas dormir dans un lit, elle préfère se coucher par terre. Elle met des plumes dans ses cheveux et se promène dans le jardin en tapant sur un tambourin. Elle saute souvent dans lac tout habillée ; on la trouve une fois perchée en haut d'un arbre - avec un arc et des flèches.
La nouvelle de l'hôte exotique des Worrall se répand dans la région. Des hommes qui ont voyagé en Extrême-Orient viennent l'interviewer et observer son comportement étrange. Bien que son langage soit du charabia pour tout le monde, on s'accorde pour supposer qu'elle vient des Indes orientales.
Une fausse princesse
Peu après, Mme Worrall entre en contact avec une certaine Mme Neale, de Bristol, qui a lu l'histoire de Caraboo dans le journal. Celle-ci trouve que Caraboo ressemble étrangement à une de ses anciennes logeuses, Mary Baker. Interrogée par Mme Worrall, la jeune fille avoue la tromperie et révèle sa véritable identité.
La vraie histoire de Caraboo est presque aussi remarquable que l'imaginaire. Née Marie Willcocks, d'une famille pauvre du Devon, elle commence à travailler dès l'âge de huit ans. Comme on la maltraite, elle s'enfuit de chez elle à seize ans. Avec une bande de gitans, dont elle prendra les habitudes et les vêtements bizarres, elle voyage jusqu'à Londres.
Désertion et déguisement
A Londres, Mary fait la rencontre d'un homme qui a beaucoup voyagé, du nom de Bakerstendht, et l'épouse (elle abrègera le nom en Baker). C'est de son mari qu'elle apprendra les bribes d'arabe et de malais qui forment la base de son langage bizarre.
Lorsque Bakerstendht la quitte après quelques mois seulement, elle se retire dans un monde imaginaire, pour se déguiser finalement en princesse orientale.
Mme Worrall est touchée du récit des malheurs de Mary, la jeune fille ayant exprimé le désir de partir aux Etats-Unis, la bonne dame lui offre le voyage, la confiant à un groupe de missionnaires.
Mais en route, le navire passe devant Sainte-Hélène, l'île où vit en exil Napoléon Bonaparte, après sa défaite à Waterloo. Mary redevient alors Caraboo, vole un bateau et s'enfuit de l'île. Selon la rumeur, l'ancien empereur fut enchanté par elle et la prit pour compagne.
On n'entendra plus jamais parler de la mystérieuse Caraboo. Une rumeur, quelques années plus tard, affirmera qu'elle est retournée à Londres et qu'elle gagne sa vie en vendant des sangsues.

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