Des contes et légendes

Mais aussi des histoires pour apprendre la morale de façon ludique.

23 novembre 2009

Cornaline

Num_riser0001La vieille fermière, au moment de se mette au lit, s'avisa tout à coup d'aller jeter un coup d'oeil au fromage blanc qui s'égouttait dans la laiterie.
Ce fromage, la vieille femme le destinait au Roi, rien que cela, au Roi, maître de toute la contrée, à la bienveillance duquel elle devait sa ferme, louée et jamais payée, au Roi, gourmet fameux et grand mangeur.
Elle alluma, non pas une allumette, parce qu'à cette époque cette invention n'existait pas encore, mais une brindille de paille aux bûches qui se consumaient.
Quand la paille flamba, elle ouvrit sa lanterne, alluma la chandelle, referma la plaque de verre et s'apprêta à sortir.
Mais à peine la bonne femme fut-elle sur le seuil, qu'un coup de vent caché derrière la maison -ffutt- lui fit cette farce de souffler la lumière. La vieille avare grommela, mais pas longtemps, car elle vit qu'il faisait un admirable clair de lune, et elle songea qu'elle avait failli brûler sa chandelle mal à propos, ce qu'elle se reprocha, regrettant presque peut-être même au fond le brin de paille qu'elle avait inutilement employé.
Elle posa sa lanterne sur un coin de la table et clopin-clopant, cliqueti-cliquetot, à la cadence des sabots, se rendit à la baraque sordide décorée du beau nom du nom frais et joli de laiterie.
Cric-croc, la serrure cria. Croyez-vous que la vieille gâchait son huile à la graisser ? Elle entra.
Le fromage blanc s'étalait sur un lit de paille fraîche, ou mieux se tenait ferme et rond, appétissant, blanc comme la lune blanche au ciel sombre, et la vieille regretta- que voulez-vous, à son âge on a tant de choses à regretter !- que ce fromage ne fût point pour le marché prochain où, pour le moins, il eût été payé six sols, par une châtelaine, six sols à mettre au vieux bas de laine. Mais enfin il était promis, et promis à qui ? Au Roi, mes amis, en paiement d'un loyer de ferme d'au moins six écus.
Croc-croc, à double tour, la vieille femme referma la porte, retira soigneusement la clef et, clopant-clopin, cliquetot-cliqueti, à la cadence de ses sabots, regagna la chaumière sans voir, la bonne vieille, qu'elle avait enfermé le loup en la bergerie : un chat noir rôdeur et voleur et curieux et clair rayon de lune.
Le rayon de lune se posa doucement en rond sur la planche, comme une tache blanche à côté du fromage, et se mit à marcher, à glisser plutôt, lentement, lentement du côté de son voisin.
Le chat noir aussi s'avança lentement du côté du fromage, mais plus vite cependant que le rayon de lune, avec des pas menus, et l'on devinait sous la moustache rude une petite langue rose déjà en fête.
Ce fut l'affaire d'un instant. Et sur la planche il ne resta plus qu'une tache blanche, le rayon de lune, et une tache noire, le chat satisfait, couché en rond et faisant ronron. Le fromage était mangé.
Or le soleil n'était pas encore levé quand la vieille - à son âge on n'a plus de sommeil - alla secouer la petite fille en son lit. Car j'avais oublié de vous dire ce détail : la vieille fermière avait auprès d'elle, pur servante et souffre-douleur, une gentille petite fille, égarée sans doute dans les bois par de méchants bohémiens et qu'elle avait recueillie par intérêt en sa masure.
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La fillette eut du mal à s'éveiller et, quand elle fut debout, la vieille lui cira :
"Prends tes cliques et tes claques, ton panier fait d'osier, mets-y le fromage blanc du Roi et porte-le au palais, bon pas, bon trot, qu'il n'attende pas trop."
La fillette se rendit à la laiterie ; croc-croc, avec beaucoup de peine elle ouvrit la serrure grinçante et dure, et tira la porte sur le sol de briques ; elle vit un beau rond blanc, voulut le prendre, et ne saisit rien, évidemment, puisque ce n'était que le rayon de lune.
Et le chat blotti derrière un vase de grès profita de la surprise, pour s'échapper sans hésitation et sans bruit.
La pauvre enfant courut vite à la masure en criant :
"Où est-il, où est-il ?"
La vieille répondit :
"Sotte que tu es, vois sur la planche.
- Mais non, sur la planche je n'aperçois rien.
- Mais si.
- Regarde.
Et la vieille en fureur se mit crier à son tour :
"Ah ! coquine, ah ! gourmande !"
Plic-plac et deux claques, sèches, dures, de sa main de bois, sonnèrent sur les joues de la pauvre innocente.
"Va-t-en, voleuse ! je ne veux te voir avant que tu ne me l'aies rapporté ; tu n'auras rien, tu ne rentreras pas à la maison avant que mon fromage, le fromage du Roi, ne soit revenu."
Pleurant, les yeux changés en torrents, la fillette se mit à courir tout droit devant soi, à la recherche du fromage, et pour échapper aussi aux coups de la vieille, criant à ses trousses, pestant après elle.
Et comme elle courait, elle vit à ses pieds, au moment où elle allait poser ses sabots devant elle, une jolie petite grenouille verte arrêtée sur un brin d'herbe.
L'enfant retin brusquement son élan pour ne pas blesser la rainette, et dans cet effort le pied lui manqua, elle tomba sur le gazon.
La rainette ne bougeait pas ; elle avait eu grand'peur, et on voyait battre vivement son coeur sous sa poitrine luisante de grenouille, et ses yeux tout ronds étaient effarés.
Cornaline - c'était le nom de la fillette - Cornaline, dis-je, prit la bestiole dans sa main et la gronda doucement.
"Ca n'est pas gentil, ma mie, de m'avoir fait tomber ; pourquoi, petite imprudente, te mettre sur ma route, sous mon sabot, au risque de te faire écraser, alors que d'un saut tu pouvais éviter ton mal et le mien ? Si je t'avais tuée, pourtant, sans le vouloir, c'eût été un grand dommage."
La grenouile ne répondit rien ; elle restait les yeux fixes, le cou haletant.
"Allons va, petite, et sois plus adroite une autre fois."
Et pour la renvoyer gentiment, la fillette embrassa la rainette et la posa sur son brin d'herbe.
Mais Cornaline ne put retenir un cri : devant elle une femme s'était dressée. Un manteau de velours tombait de ses épaules, de longs souliers émergeaient de sa robe couleur d'opale, des mitaines de soie verte enserraient ses bras nus, et deux grosses émeraudes scintillaient sur ses tempes.
"Je suis la fée Brikiki, enfant, dit-elle, je te dois ma délivrance, je la dois à ton bon coeur et à ton âme compatissante ; ton baiser a terminé l'enchantement qui, depuis deux mille ans, m'enchaînait à ce corps de grenouille par la puissance d'un enchanteur que j'eus la folie d'épouser ; aussi te suis-je dévouée et suis-je prête à accomplir tes voeux les plus exigeants.
- Hélas ! ma bonne marraine, reprit Cornaline, faites-moi retrouver le fromage blanc du Roi, sinon la fermière sera en peine pour acquitter sa promesse."
Num_riser0003La fée sourit : l'enfant n'avait pas songé à demander pour elle ; elle la prit par la main et la conduisit au fruitier.
Du bout de sa baguette elle toucha la porte qui, sans croc et sans cric, s'ouvrit par enchantement ; elle toucha encore le lit de paille fraîche où s'arrondissait le rayon de lune, et le fromage s'y trouva par miracle, rond, blanc, appétissant.
Cornaline se confondait en remerciements...
"va, mon enfant, ton désir est satisfait, mais n'oublie point ceci : en portant ton fromage à la ville, n'accoste personne en chemin, ne t'arrête à aucune invitation, car si tu ne l'avais pas remis avant le coucher du soleil, il t'échapperait à nouveau et cette fois pour jamais. N'oublie pas non plus que si je te protège, toujours prête à combler tes voeux, je ne puis satisfaire plus de trois de tes demandes en un an ; c'est la loi qui nous régit toutes.
L'enfant remercia encore et, joyeuse, apporta le fromage à la vieille.
Elle, sans s'enquérir de la façon dont il s'était retrouvé, trop heureuse de la chose, mais grognon malgré tout, s'écria :
"Qu'attends-tu pour aller à la ville, paresseuse ? Il se fait déjà tard, le soleil monte vite à l'horizon."
Cornaline se souvint des paroles de la fée et, sans songer à mettre le fromage en son panier, s'échappa en le portant sur la main.
Cela alla bien quelque temps, mais, à tenir toujours la main ainsi tendue devant elle, le fromage lui sembla lourd.
"Si j'avais un panier seulement !" dit-elle, et avant qu'elle eût achevé, à ses bras un joli panier d'osier était accroché.
Au fond le fromage se prélassait d'aise.
Cornaline, souriante, continua sa route. Regardant sa misérable robe gris verdâtre, proprette et sans accroc, mais si passée de couleur et si courte, elle songeait :
"Je vais, devant le Roi, faire piteuse mine, si mal parée, auprès des belles dames qui doivent resplendir comme la bonne marraine qui m'a sauvée de mon malheur ; on va se moquer de moi, et qui sait même si on voudra me recevoir, si on ne me chassera pas, comme la fermière renvoie les pauvres gens qui mendient à la porte.
"Ah ! si j'avais une belle robe !..."
Cette robe elle l'avait déjà, et avec elle de beaux souliers de satin blanc, des bas de soie et des dentelles ; car la fée avait éxaucé son voeu avant qu'il fût formulé.
Cornaline sautait et riait, adorable et toute heureuse.
Or, sur le chemin elle rencontra un garçon de son âge.
Il lui parla avec tant de douceur, lui fit tant d'adroits et discrets compliments, lui offrit si adroitement de la conduire à la ville qu'elle ne connaissait peut-être guére, que l'enfant sans malice accepta ce guide inattendu et si complaisant.
Et lui l'emmena si bien par la mauvaise route que le jour se mit à baisser, et que les murailles de la ville n'apparaissait pas encore.
Cornaline se souvint trop tard de la recommandation de la fée, elle s'écria bien vite :
"Je voudrais être arrivée !"
Mais elle avait épuisé les trois voeux, et pour toute réponse elle n'entendit, dans le calme du soir qui tombait, que le rire narquois de son compagnon de hasard, qui lui disait :
"Mon épouse Brikiki a pu croire un moment qu'elle te récompenserait de l'avoir arrachée à ma domination, elle doit voir à présent combien elle s'est trompée. J'ai entravé ta route et te voilà à nouveau perdue et privée pour un an de son secours.
"Quant à elle, j'arriverai bien quelque jour à la duper à son tour, et cette fois, il ne se trouvera pas, je pense quelque fille assez sotte pour embrasser une grenouille et rompre l'enchantement."
Grinçant, grimaçant, hideux, l'enchanteur disparut.
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Et clouée sur place, la pauvre petite Cornaline ne savait quelle route suivre à présent.
Le soleil commençait à s'enfoncer derrière les collines, et la lune émergeait au bord opposé de l'horizon.
Cornaline pensa qu'il fallait reprendre le chemin de la ferme ; elle revint donc sur ses pas et marcha très longtemps. Mais tout à coup, à son bras, le panier eut un frémissement ; la lune arrivait au faîte de la voûte céleste avait aperçu au fond de l'osier son rayon dérobé et, l'attirant brusquement, elle avait emporté le fromage de la fillette.
Et du même coup, tout le charme avait été rompu : la corbeille avait disparu, les souliers et aussi les dentelles, et la belle robe de soie... Cornaline était devenue pauvrette comme devant, les mains vides. Sa joie, comme la chandelle de Pierrot, était morte, du coup, au clair de lune.
Quand elle arriva au logis, la vieille mangeait sa soupe dans son écuelle grise. Entre deux bouchées, elle posa sa cuillère et tendit la main :
"Donne-moi les écus que le Roi t'a remis" dit-elle...
Il paraît que le souverain avait l'habitude de faire quelque menu cadeau en pareille circonstance.
Cornaline reprit :
"Mais le Roi ne m'a pas donné d'écus..."
Elle allait ajouter :
"... pour une bonne raison, c'est que je ne l'ai pas vu, parce que..."
Mais la vieille, furibonde, l'interrompit.
"Tu mens, il t'a remis trois écus tout au moins, pour un pareil cadeau, et tu les as volés comme tu m'avais dérobé le fromage ce matin, coquine, menteus, petite peste. Va-t-en, va-t-en ou je t'assomme, et ne reviens que si tu m'apportes les écus que le Roi t'a donné pour moi, en paiement de mon fromage blanc."
Cornaline repassa le seuil, désespérée, brisée de fatigue, l'estomac serré par la faim. Elle alla s'asseoir machinalement au fond du verger, sur un talus en pente douce, au bord d'une mare. Et là elle se mit à pleurer.
Puis, avisant une grenouille posée sur une feuille plate, elle se prit, oubliant ce que son coeur avait de peines, à songer à sa marraine, la fée Brikiki.
"Qui sait si ma désobéissance n'a point porté malheur à ma protectrice ? Qui sait si l'enchanteur méchant ne l'a point à nouveauc changée en une rainette, pareille à cette pauvre bestiole qui me regarde avec des yeux pleins de reproches..."
Elle tendit la main pour prendre la grenouille. Toc, elle avait déjà sauté, et dans la main serrée de Cornaline, il ne restait qu'une blanche fleur de nénuphar.
Alors Cornaline se mit à pleurer.
Et les larmes en coulant grosses, rondes et limpides, sur ses joues fraîche, tombaient une à une dans le calice de la fleur, comme en une coupe, et la fleur s'épanouissait ; son coeur d'or s'enflait doucement, si bien qu'au bout d'un instant, en sa main inquiète, Cornaline s'aperçut que la fleur s'animait. Une femme était devant elle, tout de blanc vêtue.
"Enfant, dit-elle je dois à ton bon coeur, à ton âme compatissante, d'être arrachée à l'enchantement auquel depuis mille ans le mauvais enchanteru m'avait enchaînée pour me punir de l'avoir crédulement épousé, alors qu'il avait fait périr ma soeur Brikiki, sa première femme.
"Il m'avait dit : "Tu vas devenir et rester une fleur qui croît et se développe dans la vase et la boue des mares, jusqu'au jour où viendra t'arroser non la pluie des orages, mais une rosée comme l'eau de l'Océan."
gracieuse"Et de tes yeux bleus est tombée cette rosée qui a brisé le charme qui me tenait. Pour toi, enfant au coeur si doux, je veux selon ma puissance t'accorder ce que tu me demanderas."
Et Cornaline demanda :
"Je voudrais les pièces d'or dont maman fermière a besoin, que le Roi lui aurait offertes pour prix de son fromage."
La fée sourit :
"La vieille gueuse n'a droit à rien, bien au contraire, elle doit à tous, au Roi, et plus encore à toi ; mais cependant ton voeu sera exaucé."
Au coudrier voisin la fée prit trois feuilles sèches, feuilles d'automne, feuilles dorées par le soleil et par le froid, elle les posa dans la main de Cornaline et dit :
"Ce sont les trois écus du Roi, les écus d'or."
Et les feuilles se changèrent en pièces brillantes.
"Va les porter bien vite à la vieille, mais n'oublie pas, quoi qu'il arrive, que tu ne dois pas ouvrir ta main. Sinon elle disparaîtraient aussitôt. Et, selon le seul pouvoir qui me soit accordé, souviens-toi aussi que je puis exaucer en un an trois voeux que tu ferais, si étranges fussent-ils.
Cornaline la remercia, puis, la main bien serrée, elle reprit le chemin très court qui la séparait de la ferme.
Une voix l'appela. Elle se retourna : c'était un bambin plus petit qu'elle, certes, car elle allait, malgré son air chétif, avoir ses seize ans.
"Cornaline !... lui cria le bambin. N'est-ce pas à toi cette pièce d'or ? Je viens de l'entendre."
Cornaline remercia, prit la pièce, ouvrit la main pour la mettre avec les autres, et le gamin qui la regardais, la bouche close, les joues gonflées, souffla au même moment, si bien que les trois feuilles sèches s'envolèrent dans l'espace. Le gamin ricana et son rire était cruel. Cornaline reconnu le rire de l'enchanteur, mais il avait déjà disparu, évanoui.
"Mes pauvres écus, murmurait-elle, où sont-ils ? Si du moins j'avais encore les trois feuilles de coudrier."
Les feuilles à ce moment se trouvaient dans sa main.
"Les voici, les jolies feuilles, mais ce n'est pas tout, il faudrait que la bonne fée les changeât à nouveau."
Trois écus sonnèrent dans sa main. L'enfant avait gaspillé un de se voeux, car elle pouvait d'un coup demander les pièces d'or !
Elle serra nerveusement sa main, et cette fois, se prit à courir, décidée à ne rien voir, à ne rien écouter avant d'être près de la vieille, dont au loin elle apercevait, par la fenêtre, la silhouette cassée.
Une pierre se trouva sous son pied, elle la heurta, et patatras, roula sur le sol, la tête en avant, les bras tendus. Ses pauvres genoux nus s'écorchèrent aux graviers, son front se frappa au sol, mais, courageuse, elle se releva sans une plainte, la main crispée désespérement, car elle devinait la malice de son persécuteur. Souffrant, inquiète, presque morte de fatigue et de peine, elle reprit son chemin.
Sur le seuil de la porte, une chevrette blanche était couchée en travers. Pour se faire un passage, Cornaline la poussa doucement de la main ; la chevrette se redressa, eut un bêlement très doux et frotta son nez busqué à la jambe de la fillette. Celle-ci voulut lui rendre la caresse et, dans un geste, la pauvre main qui tenait les écus s'oublia un instant : elle s'ouvrit pour glisser gentimetn sur le dos rugueux de la bête, si bien que l'une des pièces roula sur le sol et que les deux autres disparurent en fumée en même temps.
La chèvre eut un bêlement comme un rire et, les cornes en avant, disparut par enchantement dans le sol.
Cornaline n'osa franchir le seuil. Que dirait-elle cette fois ? Qui sait si, dans sa colère, la vieille avare ne  la tuerait pas ? En tout cas, puisqu'elle serait chassée impitoyablement, mieux valait partir sans affronter l'orage.
L'enfant partit à travers la campagne, demi-morte de faim, harassée de fatigue.
Au bout de cent pas elle s'évanouit.
... Quand elle se réveilla, elle était dans une chambre claire, dans un bon lit ; deux personnes, une vieille femme et un vieil homme, étaient assis auprès, causant à mi-voix.
Elle regarda de ses grands yeux bleus étonnés.
"La voilà qui s'éveille enfin, dit le bonhomme.
- Où suis-je ? murmura Cornaline.
Et la bonne femme lui raconta qu'ils l'avaient rencontrée au milieu du chemin, et que depuis un an elle dormait là, comme morte, malgré leurs soins.
"Oh ! merci", dit-elle.
Et frappée de ce mot : un an ! elle demanda :
"C'est bien depuis une année que je suis là ?
- Un an juste aujourd'hui" reprit le bonhomme.
Cornaline se rappela les paroles de ses marraines les fées ; un an, elle avait donc six voeux à formuler.
Alors elle demanda aux deux bonnes gens :
"N'avez-vous point quelque regret au fond du coeur quelque souhait en votre pensée ?"
La femme dit :
"Toute ma vie, j'ai rêvé d'une jolie chaumière avec une grande cour verte, un poulailler, une étable, une grange..."
L'homme continua :
"Toute mon existence, j'ai désiré avoir un fils de vingt ans laborieux comme sa mère ; il nous eût aidés à diriger notre petit bien, si mince fût-il."
La femme reprit :
"Oh ! ce fils, je l'ai tant attendu aussi ! nous aurions eu peut-être des petits-enfants pour égayer nos vieux jours : nous eûmes bien un enfant, un jour ; mais il fut volé par des bohémiens de passage, le jour où disparut aussi la fille nouvellement née de nos voisins."
Et les vieux s'enfoncèrent silencieux dans ces souvenirs tristes et toujours vivants, bien que lointains.
Ils ne voyaient pas qu'autour d'eux tout se transformait. Les murs de la maison étaient maintenant haut, larges et neufs, le petit enclos, agrandi, était semé de pommiers en fleurs, des bêtes y paissaient, des poules y picoraient les insectes et les brins d'herbe.
Sur le seuil un beau garçon de vingt ans attendait, prêt à s'avancer le regard joyeux.
Et derrière lui, deux vieillards l'escortaient, les yeux tendus vers Cornaline transfigurée...
Cinq de ses voeux étaient accomplis. Un sixième lui restait ; jalousement elle le gardait en elle.
Les deux vieillards reconnurent leur fils, virent leurs souhaits de fermiers réalisée, leurs voisins retrouvèrent aussi en Cornaline leur enfant volée ; alors le jeune homme vint plier un genou devant Cornaline et lui demanda si elle ne voulait point devenir sa femme. A peine entendit-on son "oui" étouffé par la joie, et la douce enfant songea.
"Ainsi mon voeu se réalise sans que je l'aie formulé, et il me reste un souhait, ô bonnes fées, que je garde précieusement pour la première peine que je rencontrerai, hélas ! trop vite, chez ceux que je croiserai sur ma route."

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08 octobre 2009

URGENT : un cheval à sauver

poneyUrgent : un cheval à sauver, vous pouvez y contribuer en cliquant sur le lien ci-dessous, on ne vous demande qu'un clic de souris, alors SVP un petit geste d'amour. Merci.

PS : n'hésitez pas à transmettre à vos connaissances.

http://www.actuanimaux.com/nous_soutenir.php

Un clic de souris par jour pour sauver des animaux, défendre des causes animales, comme la corrida par exemple. Alors mettez ce lien dans vos favoris.

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21 septembre 2009

La Rose

La_rose_et_le_chatLa branche d'héliotrope qui devait orner la belle tapisserie ne grandissait pas sensiblement ; grand'mère était un peu paresseuse ce jour-là, et le petit chat noir assis devant elle s'en était sûrement aperçu, car le regard malicieux de ses yeux verts, émeraudes enchâssées dans du jais, ne quittait pas la mains souvent immobile de la travailleuse.
- Il  est quatre heures, dit, celle-ci en se levant, je ne travaille plus.
Elle roula soigneusement son ouvrage tandis que le minois du chat exprimait parfaitement cette idée : "La tapisserie avancera tout autant."
L'aïeule s'approcha alors d'une de ces commodes antiques, dont les tiroirs ventrus laissent échapper lorsqu'on les ouvre une légère odeur de rose et sont de vraies mines à trésors surprenants, pour les petits enfants admis à y puiser. N'étant parvenue à ouvrir un de ces énormes tiroirs qu'avec beaucoup de difficultés, grand'mère l'enleva pour découvrir l'obstacle. Au fond du meuble, sa main rencontra un petit livre un peu froissé dont les pages jaunies, la couverture pâlie attestaient le grand âge.
Dès qu'elle eut tourné les premiers feuillets, elle tressaillit songeuse tourna les yeux vers le portrait de grand-père. Le sourire bienveillant du vieillard, si beau encore sous ses cheveux blancs, semblait répondre à ses propres pensées et longtemps elle s'attarda dans cette douce contemplation.
Ensuite elle lut avec un intérêt incompréhensible pour Minet, qui trouvait ce vieux livre bien moins beau que ceux de la bibliothèque, les aventures de la Belle au Bois dormant, celles de Peau d'Âne et tous les autres contes qui avaient charmé son enfance.
Mais le jour baissait lentement et elle allait fermer le livre quand elle trouva entre deux pages une fleur fanée, séchée depuis de longues années.
- Que je suis heureuse, dit-elle doucement, la voilà cette rose que j'ai tant cherchée, un des plus précieux souvenirs de lui.
Grand'mère alors ferma les yeux pour mieux penser et tout à coup il lui sembla qu'on parlait près d'elle. La voix fine et claire qui troublait le silence de la chambre venait de la pauvre fleur flétrie.
- Je suis bien laide, n'est-ce-pas maintenant ? disait la rose. Te souviens-tu de ma beauté qui a passé, comme la tienne du reste, ma chère Claire, mais beaucoup plus vite ? Tu es grand'mère et dans toute ta longue vie j'ai tenu une petite place. Veux-tu savoir mon histoire ? Je naquis dans le jardin où tu t'es promenée tant de fois et où tes petits enfants jouent aujourd'hui. J'étais belle alors (je puis le dire sans orgueil, je suis si vieille), mes pétales rosés s'entr'ouvraient avec grâce, retenus par un mignon corset vert, une tremblotante perle de rosée étincelait sur mon sein, ma tige gracile n'avait que de petites épines brunes qui faisaient ressortir ma fraîcheur, trois feuilles d'un vert sombre délicatement découpées me protégeaient.
"Je n'avais jamais vu le jardinier ; et l'arrivée d'un jeune homme dans la grande allée m'étonna beaucoup, mais des fleurs presque fanées et très instruites m'apprirent que c'était M. Georges, le neveu du propriétaire.
"M. Georges s'approcha de moi, me regarda attentivement, puis d'un coup sec me sépara du rosier en disant joyeusement :
"- Je n'ai jamais vu cette espèce de rose, il n'y en a du reste qu'une, elle fera très bien dans mon herbier ; puis il m'emporta.
"A peine née je quittais le beau jardin où j'aurais tant aimé à vivre, et à ma douleur venait encore s'ajouter la crainte, car sûrement je courais un grand danger. J'ignorais ce que c'était un herbier, mais les roses mes voisines, tout en se cachant affolées sous les feuilles, pour ne pas partager mon sort, m'avaient crié que c'était le plus effroyable instrument de supplice, que mon ravisseur, jeune savant comme je le sus plus tard, avait déjà été le bourreau de fleurs nombreuses dont on avait connu les souffrances grâce aux racontars d'un moineau qui avait volé sur les fenêtres du terrible M. Georges.
"Au bout de quelques instants je sentis un certain bien-être, on venait de me placer dans vase de cristal plein d'eau fraîche. J'étais sur une table couverte de livres dans une chambre simplement meublée. Le jeune homme lisait et paraissait m'avoir oubliée ; je commençais à me rassurer quand on frappa à la porte.
" - Entrez ! cria-t-il avec un peu de mauvaise humeur.
"Une domestique pénétra dans la chambre.
" - C'est vous, Marie, que désirez-vous ?
" - Monsieur Georges, n'est-ce pas vous qui avez cueilli une rose presque blanche dans la grande allée ? Celle-ci, tenez, ajouta la femme à cette demande un peu brusque et en me désigant.
" - Puisqu'elle est ici, ce ne peut être que moi ; quel inconvénient voyez-vous à ce que je cueille les fleurs qui me plaisent ?
" - Aucun, monsieur, mais Mlle Claire l'avait vue et désirait la mettre dans ses cheveux pour le bal de ce soir. Elle m'envoie vous la demander.
" - Je ne puis la lui donner, cette fleur est rare, je tiens à la conserver, ma cousine en prendra une autre.
" - Mais, monsieur, toutes les autres sont rouges, et comme mademoiselle est blonde elle ne peut les mettre.
" - Elle est si jolie qur tout doit être bien sur elle ; du reste elle peut choisir une autre fleur qu'une rose.
" - Mais, monsieur...
" - C'est assez discuté pour une telle babiole, je ne cherche pas à contrarier Claire, mais je ne peux sacrifier une rose que je ne connais pas, pour un caprice. Expliquez-lui que c'est impossible.
"La femme de chambre sortit en murmurant.
"Alors, perdant tout espoir d'échapper à l'herbier, je détestai celui qui tuait les roses et faisait pleurer les jeunes filles, car certainement cette jolie cousine Claire (il avait dit qu'elle était jolie) allait beaucoup pleurer.
"Je dois avouer aujourd'hui en toute sincérité, que la douleur de Claire me touchait, que j'étais tout simplement triste et irritée de rester dans cette chambre silencieuse, d'y mourir pour le plaisir d'un savant, quand j'aurais pu me faire admirer sur la tête d'une belle danseuse.
"Je passai une nuit pleine d'angoisse, craignant à tout instant de me sentir arracher un à un mes pétales si délicieusement rosés.
"Le jour vint enfin, M. Georges se remit à travailler. Quel ne fut pas mon étonnement en voyant la femme de chambre si mal accueillie la veille entrer précipitamment sans frapper.
" - Monsieur, dit-elle vivement, venez, mademoiselle est malade, elle a sans doute eu froid en entrant hier et depuis elle a la fièvre.
"Georges pâlit et sortit immédiatement en posant à la domestique de nombreuses questions sur l'état de la malade et j'en conclus qu'il était moins mauvais que je l'avais supposé.
"Quand il revint, il paraissait préoccupé.
" - La rose, la rose, dit-il tout haut, pourquoi répète-t-elle toujours ces mots dans son délire ?
"Puis après un moment de réflexion :
" - J'avais oublié ce détail. Pauvre enfant, elle a dû être bien contrariée, j'ai été souverainement rididcule ; jamais elle ne m'aurait rien refusé aussi brutalement. Mais cette rose est peut-être fanée.
"Non, je n'étais pas fanée, mais plus ouverte encore que la veille, je lui parus plus belle encore. Il me prit et m'emporta. Comme j'étais heureuse d'échapper à l'herbier et de faire plaisir à la pauvre Claire ; puis, comme toutes les jeunes roses, j'étais très curieuse et désirais vivement la voir.
"Elle me sembla bien plus jolie que je ne l'avais espéré, la cousine de M. Georges, et je compris combien une fleur devait être fière d'orner ses beaux cheveux blonds.rosescoeur
" - Clairette, dit le jeune homme en souriant, la voici cette rose, voulez-vous me pardonner ma sottise ?
" - Je vous pardonne, méchant, mais avez-vous réellement l'héroïsme de sacrifier les intérêts de la science à un caprice ?
" - J'arriverai certainement à trouver une autre rose semblable, et si je n'y parviens pas ce sera la juste punition d'avoir fait pleurer vos beaux yeux.
" - J'accepte alors et je vous remercie.
"Claire guérit rapidement et me mit dans le petit livre de contes où le cousin Georges lui avait appris à lire, lorsque je fus un peu fanée. Je m'y desséchai, heureuse d'avoir contribué à faire plaisir à une créature aussi bonne que la jeune fille pour qui je n'ai cessé d'être un précieux souvenir.
"Les années passèrent, Claire, devenue la femme du cousin Georges, me regarda souvent en souriant. Un jour des larmes tombèrent sur moi tandis que je tremblais dans ses mains blanches, le compagnon de toute sa vie, ce savant à qui j'avais donné mon estime après en avoir été tant effrayée, venait de mourir. Puis les visages roses des petits-enfants rappelèrent à l'aïeule le visage souriant du cher disparu, et de nouveau elle me revit ave joie.
"Un domestique maladroit me fit tomber derrière ce meuble et c'est par pur hasard que..."

A ce moment grand'mère, la jolie Claire de l'histoire racontée par la rose, s'éveilla. On avait apporté la lampe et le portrait du grand-père, vivement éclairé, avait toujours son doux sourire, il avait sans doute entendu ; frêle souvenir du passé, la rose semblait sur le livre fané un papillon endormi. Grand'mère allait reprendre ses réflexions, mais des cris joyeux se firent entendre dans l'antichambre, la porte s'ouvrit violemment, deux blondes fillettes et un bambin aux cheveux bruns rebelles, tombèrent dans les bras de l'aïeule qui crus sentir s'effeuiller sur elle un bouquet de roses, fraîches comme celle offerte jadis à la mignonne Clairette.

SAUVAGE

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21 août 2009

Rosette - Souvenir d'école

Elle avait six ans à peine ; elle était si gentille, et si fraîche, et si gracieuse, que nous l'avions nommé Rosette. Tous les jours, en sortant de l'école, vers l'heure de midi, nous la rencontrions allant chercher son lait chez la voisine, pour le petit frère je pense. Il me semble encore la voir, avec ses cheveux blonds bouclés et ses joues roses, avec son petit tablier bleu, toujours propre et bien ajusté, et ses petits sabots.
Elle ne s'arrêtait point à nous parler ; elle nous regardait, en passant, avec ses grands yeux clairs, curieuse, un peu effarouchée peut-être de nos poussées bruyantes ; elle souriait à ceux qu'elle connaissait. Mais au retour, elle passait, toute sérieuse, sans lever seulement les yeux, tenant à deux mains sa jolie petite cruche de faïence blanche à fleurs bleues, pleine de lait ; elle marchait lentement, regardant à ses pieds, avec mille précautions. Or, un jour, - je ne sais comment cela arriva, - le pied lui glissa, elle chancela, heurta contre l'angle de la muraille, et la jolie cruche fut brisée en mille morceaux. Le lait se répandit sur sa robe.art043A011
Elle restait là, la pauvre petite, tremblante et comme ahurie un instant ; puis elle éclata en sanglots. Nous l'entourâmes, nous voulûmes la consoler, rien n'y faisait.
Une idée vint à l'un de nous.
"Il faut vite acheter une autre petite cruche pareille, dit-il. Cotisons-nous.
- Oui, oui ! s'écrièrent les compagnons, tous d'un élan ; une plus belle, même !
- Non : vous ne savez pas, vous autres. Il faut l'avoir toute pareille ; qu'il lui semble que c'est la même..."
Chacun fouille à sa poche ; en un instant la cueillette est faite, la somme est trouvée. Puis le plus grand court chez le marchand, demande une petite cruche à lait, blanche, à fleurs bleues, pareille... dame ! à peu près.
Cependant la mère de la mignonne, ne la voyant pas revenir, inquiète, était sortie à sa rencontre. Elle trouva Rosette debout au milieu de nous, toute inondée de pleurs, qui essuyait ses yeux du coin de son tablier ; juste au même instant notre camarade arrivait, apportant la cruche neuve, pleine de lait. Il resta interdit, rougit... On n'avait pas prévu cela.
"Qu'est-ce que ceci, enfants ? demanda la mère.
- C'est un cadeau que nous avons voulu faire à notre petite voisine, pour la consoler de son accident, se hâta de dire mon compagnon. Vous voulez bien, n'est-ce pas ?"
Il fallut accepter.
RosetteEt la petite s'en retourna, tenant la main de sa mère, consolée, souriante déjà...
Or, cependant que cette gentille scène se passait, savez-vous où j'étais moi, moi qui vous parle ? Il faut bien vous le dire, car vous ne le devineriez pas. J'étais caché dans un coin, derrière un gros arbre. Dès que j'avais entendu parler d'argent à donner, je m'étais reculé, rouge de honte, je m'étais enfui loin de mes camarades.
Ah ! c'est que le matin même, étourdi que j'étais, j'avais dépensé pour des jouets, pour je ne sais quelle inutile fantaisie, tous les petits sous de ma semaine, dès le premier jour. Alors - vous comprenez le reste, et ma honte, et mes regrets, quand, de derrière mon arbre, je la vis passer, la petite, heureuse, avec sa cruche neuve ; quand je pensai que, moi seul, je n'avais pas ma part dans sa joie... J'éclatai en pleurs à mon tour. Que de reproches je me fis ! La résolution qui fut prise en moi, je n'ai pas besoin de la dire. - Je ne savais pas, jusqu'alors, que l'argent, utile à tant de choses, peut aussi, pour qui l'épargne, donner les joies du coeur... Je le sais, à présent. Et c'est pour vous l'apprendre, à vous enfants, que j'ai voulu vous conter mon histoire.

C. DELON

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17 août 2009

L'Etoile et le Bouleau

Etoile1Je vais vous raconter l'histoire de deux enfants qui traversèrent la vie, n'ayant qu'un but dans la vie. C'était il y a environ cent cinquante ans. Une grande famine régnait en Finlande. La guerre étendait ses ravages partout. Les villes étaient incendiées, les moissons détruites. Beaucoup de malheureux émigraient.
Des membres d'une même famille furent partout dispersés ; les uns furent emmenés prisonniers par l'ennemi, les autres se cachèrent dans les forêts ou gagnèrent la Suède. Souvent la femme ignorait le sort de son mari, le frère celui de sa soeur, le père celui de ces enfants. Aussi, la paix une fois conclue, lorsque chacun rejoignit son foyer, il était rare qu'on n'eût pas à pleurer l'absence ou la mort d'un des siens.
Parmi ceux qui avaient été emmenés dans un autre pays, se trouvaient deux jeunes enfants, le frère et la soeur. Ils furent recueillis par de braves gens qui prirent d'eux le plus grand soin.
Les années passèrent. Les enfants grandirent entourés d'affection ; mais, malgré leur vie heureuse, ils ne pouvaient oublier ni leurs parents, ni leur patrie.
Lorsque les enfants apprirent que la paix était rétablie en Finlande, et que ceux qui le désiraient pouvaient y rentrer, leur éloignement leur devint si insupportable, qu'ils demandèrent la permission de retourner chez eux.
Leurs amis se mirent à rire en disant :
"Rentrer chez vous ! Enfants, vous n'y pensez pas ! Vous auriez plus de cent lieues à marcher !
- Cela ne fait rien ! répondirent les enfants, pourvu que nous arrivions à la maison.
- Mais n'avez-vous pas trouvé un bon foyer chez nous ? Vous avez tout en abondance, des fruits et du laitage exquis, une jolie demeure et des amis qui vous chérissent ! Que voulez-vous de plus ?
- C'est vrai, répondirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.Num_riser0024
- Dans votre patrie vous trouverez une grande misère ; les forêts de sapins seront votre abri, la mousse vous servira de lit ; le froid et la neige seront votre lot, un pain grossier sera votre nourriture. Depuis longtemps vos parents et vous amis sont morts, et quand vous les chercherez, vous ne trouverez que la trace des loups qui rôdent autour des ruines de vos chaumières.
- C'est vrai, dirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.
- Mais il y a dix ans que vous êtes arrivés ici. Vous étiez tout petits ; vous n'aviez que quatre et cinq ans et vous ne pouviez vous souvenir de grand'chose. Maintenant, vous avez quatorze et quinze ans, mais vous connaissez peu la vie : vous avez oublié la maison paternelle et le chemin qui y mène. Vous avez oublié vos parents et ils vous ont oubliés.
- Oui, dirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.
- Qui vous indiquera le chemin ?
- Je me souviens qu'il y a devant notre maison un grand bouleau où les oiseaux chantent à l'aurore.
- Et moi, dit la soeur, je me souviens que, le soir, une étoile luit à travers le feuillage du bouleau."
On leur défendit de penser davantage à leur départ. Mais plus on leur défendait, plus les enfants y pensaient.
Une nuit, le jeune garçon, qui ne pouvait fermer les yeux, dit à sa soeur :
"Dors-tu ?
- Non, répondit-elle, je ne puis dormir, car je pense à la maison.
Num_riser0025- Moi aussi, dit son frère. Faisons un paquet de nos vêtements, et partons.
Et tous deux partirent sans bruit.
La lune brillait sur les sentiers. La nuit était splendide. Quand ils eurent marché un moment, la jeune fille dit :
"Mon frère, j'ai peur que nous nous égarions !"
Le jeune homme répondit :
"Allons toujours du côté de l'ouest, là où le soleil se couche tous les soirs pendant l'été. Notre pays est de ce côté. Quand nous verrons le bouleau devant la maison et l'étoile qui brille dans le feuillage, nous saurons que nous avons retrouvé notre foyer."
Le jeune garçon s'arma d'un solide bâton, pour le cas où ils seraient attaqués.
Cependant il ne leur arriva aucun mal.
Un jour, ils de trouvèrent à un carrefour et ils ne surent quelle route prendre.
Tout à coup, deux petits oiseaux se mirent à chanter sur la route de gauche.
"C'est par ici, dit le jeune garçon ; ce sont les oiseaux qui le disent."
Ils poursuivirent leur route, guidés par les oiseaux qui voletaient devant eux de branche en branche. Ils se nourrissaient de baies sauvages ; s'abreuvaient aux sources fraîches et reposaient la nuit sur un lit de mousse ; chose merveilleuse, ni les fruits, ni le refuge pour la nuit ne leur manquèrent jamais.
A la fin, la soeur se sentit lasse et dit :
"Ne crois-tu pas que nous devrions nous mettre à la recherche du bouleau ?
- Non, dit le frère, pas avant d'entendre parler la langue que parlaient notre père et notre mère."
Un soir, après avoir marché sans interruption toute la journée, ils furent très las. Au crépuscule, ils atteignirent une ferme isolée. Dans la cour, une petite fille était occupée à éplucher des navets.
"Voudrais-tu nous donner un de tes navets ? demandèrent les enfants.
- Bien volontiers, répondit la petite. Mais, entrez chez nous, maman y est, elle vous donnera à manger."
A ces mots, le jeune garçon battit des mains et se jeta au cou de la petite fille en l'embrassant et en pleurant de joie.
"Pourquoi es-tu si content ? lui demanda sa soeur.Num_riser0026
- Comment ne le serais-je pas ? Cet enfant parle la même langue que parlaient nos parents : maintenant, nous pouvons nous mettre à la recherche du bouleau et de l'étoile."
Ils entrèrent dans la maison où ils furent bien reçus. On leur demanda d'où ils venaient. Le jeune garçon prit la parole.
"Nous venons de très loin, et nous voulons retrouver notre foyer. Mais nous ne savons qu'une chose, c'est que, devant notre maison, il y a un bouleau où les oiseaux chantent à l'aurore et où une étoile brille le soir, à travers le feuillage.
- Pauvres enfants ! fut la réponse. Il y a sur la terre des centaines de bouleaux et au ciel des milliers d'étoiles ! Comment vous serait-il possible de ne pas vous tromper !"
Les deux enfants répondirent :
"Dieu nous aidera !
Les enfants remercièrent alors ceux qui les avaient reçus et reprirent leur chemin. Cependant, à partir de ce moment, ils n'eurent plus besoin de dormir dans les bois et purent demander l'hospitalité de maison en maison ; quoique le pays fût dévasté et la misère générale, ils trouvèrent toujours du pain et un gîte, car chacun avait compassion d'eux. Mais l'étoile et le bouleau restaient introuvables. Il y avait bien des bouleaux et des étoiles devant les maisons, mais ce n'étaient jamais ceux qu'ils cherchaient.
"Ah ! soupirait la soeur, la Finlande est si grande et nous sommes si petits ! Jamais nous ne retrouverons la maison !"
Il y avait deux ans qu'ils étaient en route. C'était le soir de la Pentecôte, à la fin mai, et les arbres commençaient à se couvrir de leur première verdure. En entrant dans la cour d'une ferme où ils espéraient se reposer, ils virent un grand bouleau orné de sa parure printanière, et à travers son feuillage d'un vert tendre, brillait dans la nuit naissante l'étoile du soir. Le crépuscule était si clair qu'on ne distinguait que cette seule étoile dans tout le firmament.
"Voilà notre bouleau ! s'écria le jeune garçon, sans hésiter.
- Voilà notre étoile !" s'écria sa soeur, en même temps.
Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en répandant des larmes de joie.
"Voici l'écurie où notre père mettait ses chevaux ! dit le frère.
- Voici le puits où notre mère venait abreuver le troupeau, dit la soeur.
- Il y a deux petites croix au pied du bouleau, dit le frère. Qu'est-ce que cela peut signifier ?
- J'ai peur d'entrer dans la maison, dit la soeur. S'ils ne nous reconnaissaient pas ! Entre le premier, mon frère..
- Restons un moment derrière la porte !" dit le jeune garçon, dont le coeur battait à grands coups.
Un homme et une femme étaient assis dans une chaumière. Ils n'étaient très âgés ni l'un ni l'autre, mais les soucis et la misère avaient prématurément ridé leurs fronts.
"Pour nous, disait l'home, il n'y a plus de consolation ; nos quatre enfants sont partis, deux dorment sous le bouleau, deux ont été emmenés en pays ennemi. Ceux-ci ne reviendront sans doute jamais."
Ils parlaient encore, lorsque les enfants entrèrent. Ils dirent qu'ils venaient de loin et qu'ils avaient faim.
"Approchez-vous, dit le père ; vous passerez la nuit avec nous et vous aurez à manger. Si nos enfants avaient vécu, ils seraient aussi grands que vous.
- Quels gentils enfants ! dit la femme. Les nôtres seraient aussi gentils qu'eux, s'ils avaient vécu !"
Et le père et la mère se mirent à pleurer. Alors les enfants, n'y tenant plus, se jetèrent au cou de leurs parents.
"Ne nous reconnaissez-vous pas ? s'écrièrent-ils ! Nous sommes vos enfants !"
Num_riser0027Les parents, débordants de reconnaissance, pressèrent leurs enfants sur leur coeur. Ils se racontèrent tout ce qui leur était arrivé. Mais tout était oublié, la joie inondaient leurs coeurs.
Le père se réjouissait de retrouver son fils grand et fort. La mère caressait les cheveux noirs de sa fille et couvrait de baisers ses joues fraîches.
"Je pensais bien, dit-elle, qu'il arriverait quelque chose d'heureux aujourd'hui. Deux oiseaux inconnus sont venus ce matin chanter de joyeuses chansons dans notre bouleau.
- Je les connais, dit la petite ; ce sont les deux oiseaux qui nous ont conduits jusqu'ici, et ils se réjouissent avec nous.
- Ma soeur, dit le jeune garçon, allons saluer encore ce l'étoile et le bouleau. C'est là que reposent nos petits frères. Je le comprends maintenant.
"Ces oiseaux qui nous ont guidés dans notre voyage, les oiseaux qui ont chanté dans le bouleau, ce sont leurs petites âmes blanches. Ce sonte eux qui nous ont répété : "Retournez à la maison, retournez à la maison, pour consoler "notre père et notre mère". Ce sont eux qui, dans les plaines désertes, ont pris soin d'apaiser notre faim et nous ont protégés pendant  notre sommeil. Ils ont aplani toutes les difficultés devant nous, jusqu'à ce qu'ils nous aient dit :
"Voici votre bouleau et voici votre étoile."

Légende finlandais de Zacharias Topélius.

12 août 2009

L'homme de fumée

De fumée ! Oh non ! Il était parfaitement en chair et en os, et il le prouvait de toutes façons. On l’appelait « l’homme de fumée » parce qu’il jouissait du don de produire en parlant une sorte de fumée qui prêtait à sa personne un charme irrésistible. Et ce don, qu’il tenait d’une fée, produisait son effet chaque fois que l’homme parlait de lui-même ou qu’il se trouvait en cause d’une façon ou d’une autre.. Dans ces deux cas, il mettait un tel feu dans sa parole que la fumée ne tardait pas à poindre. Elle venait l’envelopper d’un voile protecteur et couvrir ses faiblesses, au point qu’elles paraissaient autant de qualités agréables. On le voyait alors si gai de tout son effort, si aimable, que son meilleur ami risquait d’être sacrifié pour amuser l’auditoire un instant, si rempli d’esprit qu’il trouvait dans son imagination les argument du fait : - toutes choses qui le faisaient rechercher comme convive. Son écot ainsi que les notes de son tailleur se payaient en fumée.fum_e1

Comme l’homme pouvait, malgré tout, sembler quelque peu vaporeux, il connaissait le secret de faire grand bruit aux moindres entreprises de la vie.

Longtemps, grâce à ces dons, il réussit et à se tenir en dehors des vicissitudes de l’existence et à s’en moquer, tant en planant au-dessus des peines trop souvent communes. Trop souvent aussi l’homme céda au plaisir d’exhaler sa fumée en bavardant, lorsqu’il eût été mieux inspiré de témoigner d’un peu de charité envers son prochain. Mais il s’aveuglait et s’étourdissait de parti pris, et les envieux purent parler de sa vanité et de son égoïsme sans l’effrayer. Il vit de même les années peser sur lui, et le forcer à produire nuages de fumée pour maintenir sa réputation du plus aimable  des garçons. Tout changeait autour de lui : - il restait immuable, satisfait de lui comme au temps de ses premiers succès.

Un jour pourtant il remarqua qu’il était négligé. Le monde se lassait donc de ses charmes avant qu’il n’eût envie de cesser de briller et de consacrer sa vie aux agréments sans fin ? Il se trouvait seul alors que d’autres se recueillaient dans la famille qu’ils avaient fondée, et il payait, aux jours de vieillesse, cette liberté qu’il montrait autrefois, dans un glorieux défi, à ceux qui peinaient pour élever leurs enfants.

Et lorsque la maladie vint : « Ah ! se dit-il, mes amis n’abandonneront pas celui qui leur a fait passer tant d’heures agréables ! » Vite il les appela : l’un lui fit répondre qu’il partait en voyage avec son enfant, l’autre qu’il veillait sur sa femme malade, celui-ci qu’il allait être grand-père, celui-là qu’il mariait sa fille : - toutes raisons suffisantes pour laisser à lui-même l’homme de fumée.

Le délaissé eut tout à coup comme une vision de la vérité. Il vit que non seulement, dans sa vanité égoïste, il n’avait vécu que pour lui ; mais il s’aperçut encore que le gaspillage d’une existence de fumée et de bruit n’avait attaché à lui aucun de ceux qu’il connaissait autrefois. Pas un ! A cette pensée son cœur se serra. « Ah ! s’écria-t-il, qui viendra verser sur moi une larme de regret sincère ? Qui viendra réchauffer ma main dans la sienne, pour me sauver du désespoir ? » Il attendit vainement. Tout à coup, une terrible angoisse saisit tout son être, une angoisse qui sécha instantanément sa peau sur les os !

fum_eOn conserva longtemps l’homme ainsi desséché ; mais un jour une vieille femme qui ne savait que parler de son prochain voulut le voir, et s’approcha si près avec la lumière qu’elle mit le feu à l’homme qui avait constamment parlé de lui-même et qui disparut, une dernière fois, en fumée !

CH. SCHIFFER - 1880

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09 août 2009

La Sirène

Jadis, avant la création des chemins de fer, on entendait parfois dans la nuit la voix incomparable de la Sirène du Rhin. Elle chantait quand les roseaux frissonnaient sur le fleuve, quand la lune argentait le brouillard sous les feuilles, quand le ciel étincelait d'étoiles. Tous, du voyageur cheminant dans le sentier aux sentinelles veillant sur la plate-forme des tours, écoutaient, et craignaient, et fuyaient ces accents tantôt tristes et éplorés, tantôt pleins d'appels séduisants. Les mères et les fiancées haïssaient la perfide créature et l'accusait de perdre les malheureux qui, touchés par ses chants irrésistibles, se laissaient attirer au bord du fleuve, et on assurait qu'elle avait enlevé à leurs châteaux plus de chevaliers que les croisades.
Pourtant la pauvre Sirène ne tuait jamais personne, et lorsqu'un imprudent se laissait surprendre et saisir, il revenait à lui, après un court voyage sous les flots, dans une belle et grande salle où les précédentes victimes accueillaient le nouveau venu et lui offraient une place à leurs festins. Désormais rien ne manquait à ses plaisirs aquatiques. Le palais, vaste et spacieux, s'étendait sous le Rhin et montrait ses voûtes de cristal reposant sur des murs de marbre, ses grottes, ses cascades ruisselant dans des bassins de corail.sirene_
Un soir, deux voyageurs, un vieillard et un jeune homme, vinrent s'asseoir sur la berge. En courant le monde, ils s'étaient donné tant de preuves de leur amitié, qu'ils avaient résolu d'en éprouver la force en résistant à l'enchanteresse. "Quand elle paraîtra, dit le plus âgé, je placerai ma main sur ton coeur et tu te sentiras le courage d'obéir à ce que je demanderai."
Bientôt, glissant sur l'eau, la Sirène s'avança tendant vers le jeune homme ses bras suppliants ; mais celui-ci fasciné, recula vers son ami. Déjà le feu de l'amitié s'éteignait ; il tremblait lorsque le vieillard lui passa son épée : "Frappe, lui cria celui-ci, frappe, ou tu es perdu !"
Déjà aussi la Sirène le touchait : "Oui, dit-elle, tue moi," d'une voix si douce qu'il n'eut pas le courage de lever le bras. Le vieillard alors lui couvrit les yeux de sa main : aussitôt le jeune homme avança son arme et transperça l'enchanteresse. Aussitôt des chevaliers, des bourgeois, des paysans, sortirent en foule d'entre les roseaux, trempés et se secouant comme des caniches. C'étaient les captifs délivrés qui, des profondeurs du Rhin, remontaient au jour.
Mais; ô surprise ! Une belle jeune fille apparut à son tour et vint se jeter dans les bras du vieillard en l'appelant "Mon père !" Celui-ci, transporté de joie, l'embrassa, et ne l'interrompit que pour la regarder avec tendresse :"Oui, dit enfin le vieillard aux assistants, je retouve ma fille qu'une fée avait changée en Sirène. Vous la connaissez tous, mes amis, cette Sirène, vous qu'elle a attirés et retenus jusqu'à ce qu'il se trouvât un homme assez fort pour résister à ses chants. Et moi, pour délivrer ma fille, j'ai dû chercher cet homme en lui laissant ignorer quel prix était attaché à son exploit. Votre sauveur a puisé dans notre amitité le courage de tenter l'épreuve ; maintenant, mon ami d'hier veut-il être mon fils ?"
L'histoire raconte que bientôt après il y eut une noce magnifique dans un des châteaux du Rhin, et que quelques-uns des seigneurs invités crurent reconnaître dans le chant de la mariée certains accents de la Sirène du fleuve.

CH. SCHIFFER

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31 juillet 2009

MIRAGE

LinetteL'onde coule joyeuse dans le fleuve joli, aux tons verts et bleutés qui s'argentent... Et les saules pleureurs trempent avec délices leurs branches ondoyantes, dans le fleuve joli. L'air pur est imprégné du doux parfums de de fleurs, et les buissons frissonnent sous le zéphir léger.
Coule, coule, onde pure, coule gaiement, emporte dans ton cours chaque instant de nos jours, chaque soupir, chaque pensée, toutes nos joies, nos douleurs, nos souvenirs heureux et néfastes, cours, va toujours enserrant en ton sein dépouilles humaines et poissons brillants.
... Et le fleuve argenté, fidèle image de la vie, court, pressé, bouillonnant, vers un but toujours le même, le but où tend tout ce qui existe : la fin.poisson1
Témoignant leurs regrets à l'onde bleue qui passe, les vieux saules lentement, de leurs branches qui traînent, saluent en murmurant d'éternels adieux...
... Linette était assise au bord de cette rive, où le printemps mettait tant d'amour et de fleurs. Doucement bercée par les chants de cette nature embellie célébrant à coeur-joie le retour de la belle saison, elle se laissait envahir par l'ivresse qui régnait en ces lieux. -Alors un regret lui vint. "Oh ! pourquoi suis-je seule au monde, disait-elle, pourquoi sans parents, sans amis, suis-je condamnée à vivre ? Pauvrette, il me faudra mourir un jour, sans avoir pu confier à personne toutes les sensations tendres et cruelles que je ressens, sans avoir pu reporter sur quelqu'un ce besoin d'affection dont toute âme jeune est remplie ! Oh ! pourquoi ?"
poisson7Et son pied d'albâtre, veiné de bleu, aux ongles roses, trempait dans l'eau limpide, lui apportant de son contact avec le clair liquide une exquise sensation de fraîcheur.
Les nénuphars aux larges coupes émaillaient l'eau de taches crues.
Tout à coup, les grands yeux bleus de Linette, clairs comme l'onde où ils se miraient, virent au milieu du fleuve une buée légère se former, montant en spirales transparentes. -Alors Linette crut voir la surface liquide s'agiter, et de l'eau surgit en cet instant une femme, aux longs cheveux verts, aux yeux d'or, vaporeuse, éthérée. -Sa main fine tenait un joli nénuphar à la blanche corolle.ondine1
La blondine écoutait fascinée par ces yeux étranges, cette voix merveilleuse, au timbre sonore, aux sons argentins. Sous le charme, elle dit : « Oh ! madame, vous qui êtes si belle, oh ! ne me quittez pas ! J’ai besoin d’être aimée et d’être secourue. Quand on est belle ainsi, on doit être très bonne. Oh ! laissez-moi rassasier ma vue de votre étrange beauté, je ne veux rien de plus. En ma vie de pauvresse, je n’ai pu que souffrir, et l’on ne m’aima pas, je n’avais pas d’amis, car je suis seule au monde, hélas !
« Mais on dit que les fées sont aussi généreuses que puissantes, vous devez être fée, car je n’ai jamais rien vu de plus joli. –On dit que vos palais sont remplis de richesses, de joies et de plaisirs. Protégez-moi, j’ai besoin d’aide, je suis si faible et le monde est si grand !
- Enfant, répond l’ondine, ta parole est sincère, elle m’émeut ; viens, je te poisson3sauverai, car je sui de ce fleuve maîtresse souveraine, on obéit à mon gré, et j’y commande en reine, viens. Mon palais est fait du plus fin cristal, les perles, les coraux à l’envi s’y entassent, tout est brillant et beau. – Les poissons argentés, aux écailles de nacre, les fleurs inconnues, les roseaux toujours verts, les rochers aux tons roses, les algues aux fleurs bleues, mille et mille trésors, je te les donnerai, viens, - Viens, car dans mon palais, la peine est inconnue, on est toujours heureux et je n’ai jamais vu sur d’autre joue que la tienne, briller cette rosée qui coule de tes yeux. » - Puis étendant la main vers la blonde mignonne, l’ondine aux cheveux verts, l’ondine s’enfonçait, et Linette extasiée, fascinée par l’étrange, Linette aux pieds d’albâtre, aux ongles roses, ses blonds cheveux défaits, Linette la suivait.
… Et sur l’onde limpide qui coule, coule joyeuse dans le fleuve joli, sur l’onde où les vieux saules trempent leurs branches molles, des mariniers passant, aperçurent un jour un corps d’enfant, dont les beaux cheveux blonds mettaient des reflets d’or sur l’onde qui s’argente, et l’eau l’enveloppait de son frais manteau !!!
… Coule, coule, onde pure, coule gaiement, emporte ton cours chaque instant de nos jours, souvenirs et dépouilles… et vous, saules pleureurs, aux branches chevelues, saluez au passage cette onde verdie, image de la vie, qui file, file toujours, en murmurant sans cesse d’éternels adieux.

Marie-Louise  OLIVIER

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05 juillet 2009

BONNES VACANCES

zzzzzz

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18 juin 2009

Si je vous fais plaisir...

com

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16 juin 2009

Le costume d'Arlequin

Aux environs de Venise, cette belle cité qu'on a si justement appelée la reine de l'Adriatique, vivait, il y a plusieurs siècles, un écolier modèle, qui se nommait Arlequin.
Il était l'orgueil de ses parents et donnait l'exemple à ses camarades par sa bonne tenue et son excellente conduite. Il avait toujours les meilleurs places dans toutes les compositions, et les premiers prix dans les concours. Personne ne songeait à en être jaloux, parce que le brillant élève demeurait modeste au milieu de ses succès, autant qu'il se montrait obligeant pour chacun.
L'usage alors était de donner un vêtement neuf à tous les enfants, à l'occasion du Carnaval, cette fête joyeuse par excellence, qui est, à Venise, particulièrement brillante.
Les écoliers attendaient ce jour avec impatience pour réaliser les petits rêves de vanité qu'ils avaient pu caresser pendant toute une année. On était fier de parler à l'avance de ce costume nouveau, et d'en discuter la forme et la couleur avec ses camarades.arlequin
Seul, quand ses camarades s'entretenaient de tous ces heureux projets, Arlequin gardait le silence.
A la fin, un de ses amis, étonné de ce mutisme, lui demanda :
"Et toi, Arlequin, tu ne nous dis pas quelle sera la couleur de ton habit !
- Moi, répondit l'enfant simplement, je n'en aurai  pas cette année ; nous ne sommes pas assez riches, et mes parents trouvent que cela coûterait trop cher.
- Ah ! pauvre Arlequin !" s'écria l'écolier.
Aussitôt, il lui vint une généreuse idée qu'il s'empressa de communiquer à tous ses petits compagnons, à l'insu d'Arlequin.
"Ne trouvez-vous pas, dit-il, que ce serait triste pour nous si, dans cette belle fête du Carnaval, nous voyions notre meilleur camarade se tenir à l'écart et ne pas prendre part à nos jeux, sous le prétexte qu'il n'a pas d'habit ?"
Tous furent de son avis.
"Eh bien ! continua le jeune garçon, je propose que chacun prenne un morceau au costume qu'on doit lui faire, pour l'apporter à Arlequin. Il aura ainsi ce qu'il faut pour qu'on lui en confectionne un.
- Oui ! Oui !" s'écrièrent tous les petits Vénitiens. Le projet était accepté.
Le lendemain, tous les écoliers arrivaient, rayonnants de bonheur, présenter leur offrande à Arlequin.
Or on sait que dans les pays du chaud soleil, on aime non seulement les étoffes légères, mais aussi les couleurs voyantes. Le peuple de Venise ne faisait pas exception à cette règle ; mais les écoliers, agissant dans tout l'élan de leur coeur, n'avaient pas songé à cette diversité de nuances. Qu'on juge de leur confusion en voyant combien tous ces morceaux dissemblables rendaient leur cadeau bizarre.
Arlequin touché jusqu'aux larmes du sentiments qui les avait guidés, et devinant leur embarras s'écria :
"Rassurez-vous, mes bons camarades, aucun présent n'aurai pu me faire un plus vif plaisir. Vous vous chagrinez du nombre des pièces qui formeront mon costume, et je trouve, moi, que plus il en contiendra, plus il devra m'être précieux, puisque chacune d'elles me représentera un ami."
En effet, le jour du mardi gras, Arlequin endossa avec un bonheur sans pareil ce vêtement bariolé, qui fut compété par un chapeau de feutre gris, orné d'une queue de lapin.
Alors, armé d'un sabre de bois, et le visage couvert d'un masque noir, il parcourut les rues de la ville, en sautant et en dansant, laissant déborder sa joie par toutes sortes de gentillesses et d'aimables saillies, dont il gratifiait tous ceux qu'il rencontrait.
Aucun déguisement ne recouvrit jamais un coeur plus joyeux que celui-là.
En est-il beaucoup, parmi les imitateurs d'Arlequin, qui savent au moins quel trait d'amitié touchante à perpétué la bigarrure de son costume ?

Marie de GRAND MAISON

10 juin 2009

La maladie de Madame Chatte

image530Un soir, dans le grenier très noir, derrière les caisses garnies de paille où le peuple des souris et des rats avait élu domicile, une grande nouvelle se répandit : Mme Chatte était malade !
Mme Chatte, c'était une belle minette, que l'on voyait se glisser le soir sur les gouttières, et qui, à pas menus, venait sans bruit, parfois rôder dans le grenier.
Mme Chatte, c'était la gardienne du garde-manger, rempli de choses succulentes. Mme Chatte, c'était l'ogresse des souris, qui, d'un coup de sa patte agile, vous les saisissait au passage, et d'un coup de dent les croquait, avant que les petites bêtes grignotantes eussent pu seulement faire : "Cuic !"
Aussi, lorsqu'on sut que Mme Chatte était malade, on porta en triomphe M. Raton qui avait apporté la bonne nouvelle.
"Oui, dit M. Raton, la cuisinière l'a mise dans un panier, et l'a portée chez le vétérinaire, qui est le médecin des chats. Je vis la chose, caché sur le buffet.image536
- Elle va peut-être mourir, dit Mme Raton. Je propose de fêter ce beau jour, en donnant un bal à la cuisine, quand tout le monde sera couché."
La proposition fut acclamée, et, quand minuit sonna, on aurait pu voir toutes les souris et tous les rats qui, trottinant sur la rampe de l'escalier, se faufilaient jusqu'à la cuisine.
Ah ! quelle belle surprise, mes amis ! Il y avait là des noix délicieuses, des biscuits bien sucrés, du lard rance exquis, un fromage de Hollande entier, que sais-je !
On commença par bien manger. Puis on dansa. Puis, comme la danse ouvre l'appétit, on recommença à manger. Puis, comme la danse active la digestion, on dansa de nouveau. Ainsi ce fut une belle fête.
Mais le matin, à force de manger, de danser, de manger encore, et de danser toujours, rats et souris se trouvèrent si fatigués, que sans force pour remonter chez eux, ils s'endormirent dans tous les coins de la image537cuisine.
Or, la maladie de Mme Chatte n'était pas très grave : elle avait simplement une arête dans le gosier. Le vétérinaire lui fit prendre du sirop d'épicéa, et, le matin il la renvoya chez elle par un commissionnaire, tout à fait guérie.
Personne n'étant réveillé dans la maison, le commissionnaire glissa Mme Chatte par le soupirail de la cave et s'en alla. Mme Chatte fit un brin de toilette et monta tranquillement vers la cuisine, pour boire un peu de lait. Et elle entra.
Ah ! mes enfants, ce ne fut pas long. Quand elle vit tout le peuple souris endormi, un coup de patte ici, un coup de griffe là, en trois minutes la place fut nette. Seuls M. et Mme Raton, qui connaissaient une cachette, purent échapper au massacre.image95
"Ecoutez-moi bien, disaient-ils plus tard à leurs petits-fils, en leur racontant ce terrible drame : si l'on vous dit que le chat est malade, n'en croyez rien. Si l'on vous dit qu'il est mort, tenez-vous sur vos gardes. Si l'on vous dit qu'il est enterré, méfiez-vous encore."
M. et Mme Raton avaient raison ; mais les jeunes ne profitent jamais de l'expérience de leurs aînés, et les petites souris imprudentes continuent à se faire croquer par les chats.

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04 juin 2009

Le ruban de la fée Ginette

fille088Lucette avait les yeux bleus, les cheveux dorés, et elle était toute mignonne, malgré ses pauvres habits étriqués et usés. Tout le jour, bien qu'elle n'eût que dix ans, elle travaillait avec son père dans la forêt, ramassant du bois mort, faisant de petits tas de branchettes menues ; puis, le soir, quand on rentrait dans la cabane, elle faisait cuire les légumes du maigre repas, rangeait les outils du bûcheron, et s'endormait sur sa couchette, si peu douce et si peu moelleuse, un sourire aux lèvres.
Lucette chantait dès son réveil, et pourtant sa vie était dure. Elle était la sixième enfant d'une famille de pauvres bûcherons. L'hiver, le froid entrait dans la hutte mal close, et jamais on n'eût connu là une heure joyeuse sans la bonne fée Ginette.
Ginette aimait ces malheureux ; souvent, elle s'arrêtait chez eux, laissait une pièce d'argent, guérissait un des petits malades, donnait quelque chaud vêtement.
"Je veillerai sur cette petite, avait dit la bonne fée, lorsque la sixième enfant était née. Appelez-la Lucette ; ce sera ma protégée, j'en prendrai soin."
Et la petite avait grandi, gaie et mignonne.
Mais, un jour, Lucette suivit son père en ville. Là, elle rencontra des enfants mieux vêtus ; elle aperçut mille merveilles ignorées, de beaux jouets qu'elle n'aurait jamais, des friandises auxquelles elle ne pourrait jamais goûter ; elle revint toute songeuse.
Le lendemain, en faisant ses fagots, elle pensait à ce qu'elle avait entrevu un instant. Elle s'assit, découragée ; ses mains étaient bleuies de froid, et elle sentait aussi comme une sensation de froid dans son petit coeur.
Une grosse larme roula sur sa joue.fee021
Ginette arriva.
"Qu'as-tu ?
- J'ai froid ; mes mains sont tout engourdies.
- Console-toi. Je vais faire lever, pour te réchauffer, un doux rayon de soleil.
- J'ai faim...
- Regarde, tout près, sur le buisson, ce fruit doré. Prends, c'est pour toi..."
Lucette remercia, mais ses larmes coulaient toujours.
"Pourquoi as-tu tant de chagrin, ce matin ?
- Je pense aux enfants que j'ai rencontrés hier à la ville. Ils ont de beaux habits, ils mangent des friandises. Ils sont heureux parce qu'ils ont tout ce qu'ils veulent.
- Mais, Lucette, je ne te laisse pas souffrir. Je viens dès que tu m'appelles, je te donne des fruits savoureux, des vêtements pour te préserver du froid. Regarde ces fleurs, écoute ces oiseaux, n'est-ce pas mieux que les jouets des enfants riches ?"
Lucette n'étaient pas convaincue.
"Tu n'es plus content de ton humble sort, tu voudrais plus de fortune, plus de plaisirs ?..."
Ginette coupa un bout du ruban bleu de sa baguette et le noua autour du cou de la petite fille.
"Tiens, Lucette, garde ce taliman. Désormais, tous tes désirs seront sur-le-champ réalisés, tu auras des richesses et des joies tant que tu en voudras. Mais prends garde ! Sois prudente en te faisant ta part de bonheur, n'épuise pas trop vite la mesure qui t'est destinée. Quand tu voudras quelque chose, aussiôt tu l'auras, mais en même temps, le ruban bleu s'usera, diminuera petit à petit, et un jour pourrait venir où tu ne l'aurais plus. Ton privilège, alors, serait fini.
- Mais, douce fée, ne vous verrai-je plus ?
- Une seule fois, quand ton ruban sera petit, petit, à peine perceptible, quand il sera si usé qu'il ne restera 003plus qu'un souhait à faire, je viendrai te donner un dernier conseil. Adieu, petite Lucette..."
Lucette voulut remercier, Ginette avait disparu.
Ravie, n'osant croire à son bonheur, la fillette s'en retourna vers sa cabane, et, vit, elle désira une belle robe.
"Qui est cette belle demoiselle ?" demandaient ses petits frères en la voyant venir dans le chemin.
Et, tandis qu'ils reconnaissaient Lucette, eux aussi se trouvèrent vêtus d'habits somptueux, et aussi le père, et aussi la mère. Lucette ne se possédait pas de joie, surtout quand un beau château remplaça la misérable hutte, que des laquais chamarrés l'entourèrent, et que tous se trouvèrent réunis autour d'une table chargée de mets recherchés, de bonbons, de crèmes et de sucreries.
Lucette, cependant, se lassa de jouer sans fin et de croquer sans cesse des friandise ; ayant vu passer, dans un beau carosse, une belle jeune fille et un jeune prince son fiancé :
"Je voudrais, pensa-t-elle, grandir vite, épouser un beau seigneur..."
Lucette eut aussitôt vingt ans, un riche marquis voisin la demanda en mariage. Ce furent des fêtes magnifiques. Elles finirent dans les larmes : le jeune seigneur dut partir pour guerroyer en lointain pays.
Lucette se désola pendant de longs mois d'être sans nouvelles ; puis, désespérée :
"Faisons le sacrifice d'un peu de notre vie, dit-elle. Peu importe si nous vieillissons, si j'use le temps, mais que cette affreuse guerre finisse, pour que mon époux revienne !"
Et voici que la guerre fut finie, mais le seigneur ne revint pas.
Il était mort là-bas, loin de sa patrie.
Alors, dans son noir chagrin, la princesse désolée, ne tenant plus à la vie, pensa qu'il vaudrait mieux être plus près de mourir ; elle était lasse de vivre, et aurait voulu que le temps courût, rapide, pour abréger ses jours.moyen_age6
Et son souhait se réalisa.
Ses cheveux sont blancs maintenant, sa tête tremble, et elle s'aperçoit que le petit ruban est si court, si ténu qu'elle ne peut plus le saisir de ses doigts tremblants ; ses yeux affaiblis distinguent à peine le mince fil azuré, et c'est tout de suite un regret qui monte à son coeur, un effroi vague qui l'étreint, et un appel suppliant vers sa douce protectrice.
Ginette est devant elle.
"Que désires-tu, Lucette ? Veux-tu d'autre or, d'autres châteaux somptueux, quelques années encore de 024fêtes, de richesses ?... Veux-tu mourir, si tu souffres trop ?... Veux-tu..."?
Et, penchée vers elle, la fée, doucement, tout bas, tout bas, avec un bon sourire, murmure un conseil :
"Veux-tu retourner dans ta forêt ? Veux-tu redevenir la petite Lucette ?"
Un instant après, Lucette, revenue de son rêve d'opulence, courait encore, gaie et joyeuse, dans les sentiers fleuris.
Son rêve n'avait duré que quelques minutes ; les années de jeunesse, les années d'âge mûr, les années de vieillesse, elle les avaient vécues en quelques instants, et cela lui avait suffi pour comprendre qu'il ne faut pas envier le bonheur d'autrui, et que la vraie sagesse consiste à savoir toujours se contenter de la vie telle qu'elle se présente et de ce que l'on a.010

M. REMOND

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25 mai 2009

Haute comme trois pommes

Num_riser0011Dans la jolie petite localité de Fouillis-les-RosesFouillis-les-Roses, habitait une petite fille qui avait un gros chagrin. Avait-elle perdu son papa ou sa maman ? Non, heureusement, tous deux vivaient et l'aimaient bien.
Etait-elle souvent grondée, punie ? Non plus, car elle était bonne, sage et appliquée. Avait-elle ce qu'on appelle un caractère malheureux, éloignant ses compagnes ? Pas du tout : douce comme un agneau. Elle était malade, infirme ? Allons donc ! Vive comme un oiseau, saine comme une fleur des champs !
Si étrange que cela puisse sembler, le grand chagrin de Colette Lebrun, consistait à être... haute comme trois pommes !
La première fois que la grande Léonie lui avait lancé cette parole méprisante, elle était devenue toute rouge. Des larmes étaient montées à ses yeux ; mais, si peu haute qu'on soit, on a son amour-propre, et Colette s'était mordu les lèvres très fort pour ne pas pleurer.
Voici comment la chose était venue : elles étaient cinq ou six petites filles dehors. Chacune disait son âge.
"Moi, j'ai sept ans et demi.
- Moi, huit.
- Moi, neuf ans et quatre mois, fit la grande Léonie, du haut de ses jambes d'échassier ; mais tout le monde me donne douze ans !
- Je suis plus vieille que toi, dit Colette en se redressant ; j'ai neuf ans et demi.
- Oh ! toi... tu ne comptes pas : tu es haute comme trois pommes."
Le mot fatal était lâché. Léonie ne l'avait pas inventé ; mais Colette l'entendait pour la première fois. L'impression fut frappante. Elle se senti blessé au vif, d'autant plus que toutes les autres se mettaient à rire bruyamment.Num_riser0012
Cependant, il n'y avait rien de plus gentil que Colette, dans sa petite taille bien proportionnée, avec son doux et frais visage encadré de bouclette brunes et emmitouflé d'une capeline rouge.
Si Colette avait été impolie, elle aurait répondu à cette perche de Léonie : La mauvais herbe croît toujours !... Si elle avait été prétentieuse, elle aurait pu répliquer : Dans les petites boîtes, les bons onguents. Si, seulement, elle avait gardé un peu de présence d'esprit, elle aurait cité quelques exemples fameux, tels que le Petit Poucet, Tom Pouce, et autres personnages exigus et débrouillards qui viennent toujours à bout de berner les grands et les gros. Eh bien, Colette ne trouva rien... ou plutôt, comme cela arrive souvent, elle découvrit une foule de bonnes ripostes... le lendemain.
Cette Léonie Pitel, si fière de ses pattes de cigogne, n'était pas méchante, mais brouillonne, taquine, et elle avait la langue prompte, comme vous voyez. Puis il existait une certaine rivalité entre sa famille et celle de Colette : les Pitel étaient merciers-papetiersmerciers-papetiers ; les Lebrun, papetiers-mercierspapetiers-merciers ; ça ne faisait pas assez de différence.
Les Lebrun étaient les premiers en date dans la localité ; mais les Pitel leur en voulaient, précisément pour cela. Les deux boutiques, situées dans la même rue, à vingt mètres l'une de l'autre, se ressemblaient comme deux aiguilles à tricoter. Seulement, les parents de Léonie, qui étaient entreprenants, venaient d'ouvrir un "rayon de confiserie" sous les espèces de cigares de chocolat à un sou et de sucres d'orge aux couleurs excentriques ; c'était une provocation à laquelle les Lebrun avaient répondu en se livrant à la vente de timbres-poste pour collectionneurs !...
... Ce jour-là, juchée sur un tabouret, et toute à la joie de cette grandeur éphémère, Colette est en train de Num_riser0003préparer l'étalage ; elle s'en acquitte avec beaucoup de soin, dispose au milieu la grosse tête de marotte coiffée d'un bonnet de dentelle qui en est le plus bel ornement, et autour de cette figure rubiconde, toutes les fournitures justifiant ce double titre : "Papeterie-mercerie". Sur une ficelle, contre la porte vitrée, elle accroche des chansons vieilles et jaunes, les fameux petits cahiers enluminés qui annonce l'Histoire du Petit Chaperon Rouge ou les Mésaventures d'un Petit Curieux.
Puis, comme c'est jeudi, jour de congé, prenant son canevas, elle s'installe gravement derrière le comptoir, les pieds pendant très loin au-dessus de sol.
"Tu ne vas pas jouer, Colette ? demande sa mère qui vaque aux soins du ménage dans l'arrière-boutique.
- Non, maman ; j'aime mieux t'aider à recevoir les clients.
- Il en vient si peu ! Et puis je ne veux pas que tu restes ici. Ca n'est pas sain. Va t'amuser avec tes camarades."
Colette obéit sans répliquer. Elle n'a point parlé à sa mère de l'affront qu'elle a reçu, de peur de lui faire de la peine. C'est dommage ; Mme Lebrun l'aurait consolée, en lui montrant la vérité que son esprit d'enfant ne voit pas : à savoir que, petite ou grande, peu importe, et que c'est mal placer l'amour-propre que de le jucher sur des échasses !
Donc, Colette sort de la boutique, le coeur gros. Elle sait trop ce qui l'attend : du plus loin qu'elles l'aperçoivent, les mauvaises langues ont l'habitude de s'écrier :
"Tiens ! Voilà Trois-Pommes.
- A quoi jouons-nous ?
- A cache-cache.
- Qui va y être ?
- Ce sera Trois-Pommes, chuchote Léonie ; on la fera courir tant qu'on voudra, avec ses petites jambes !"
Pour la forme, elle compte vivement, effleurant la poitrine de ses compagnes et chantant d'une voix pointue :
"J'ai vu dans la lune
Trois petits lapins,
Qui mangeaient des prunes
Comme des p'tits coquins..."

Et elle triche pour que le sort désigne Colette. Celle-ci s'essouffle à leur poursuite, sans parvenir à les attraper...
La sueur perle à son front, les larmes à ses yeux... car elle entend leurs éclats de rire moqueurs. Il semble que sa petite taille rende tout permis envers elle.
Mais aujourd'hui, elle aperçoit, de loin, près du tablier noir et des longues jambes maigres de Léonie Pitel, un petit tablier bleu, deux petites jambes, allant à pas de caneton. Le coeur de Colette s'intéresse ; elle aime tout ce qui est plus faible qu'elle. Elle en oublie ses griefs.
"C'est son petit frèrre ?
- Oui, c'est Charlot ; on l'a ramené de nourrice, hier.
- Tu as de la chance !...
- Oh ! il m'adore !... C'est que je le gâte !... n'est-ce pas, mon chou ?"
En effet, Charlot ne quitte pas sa soeur ; il s'accroche à sa jupe. C'est flatteur, mais un peu gênant pour courir. Aussi ne tarde-t-elle pas à le laisser, en l'asseyant sur un tas de cailloux, et en l'informant que, s'il pleure, un homme tout noir viendra le chercher. Cela ne sert qu'à lui arracher des cris perçants.Num_riser0013
"Qu'il est ennuyeux ! gémit Léonie. Dis-donc, Trois-pommes, garde-le un peu. Ca te va mieux qu'à moi !..."
Colette est tout heureuse de tenir dans la sienne cette menotte douce, d'être obligée de rapetisser encore ses pas menus pour les mesure à ceux de Charlot, de se sentir protectrice, maternelle... grande à son tour !... Si elle est "haute comme trois pommes", lui, alors, n'est haut que comme une petite pomme d'api !...
... Colette a dès lors trouvée sa voie : c'est à qui lui confiera le petit frère ou la soeurette aux jambes trop courtes ; toute l'école maternelle est sous sa garde, aux jours de congé ; elle domine de la tête sa troupe de poussins, comme une poulette de petite race. Bonté, douceur, ingénieuse gaieté, elle n'épargne rien pour se faire aimer... et tous ces petis l'adorent, la réclament, la suivent.
Or, par un joli jeudi de printemps, elle avait organisé, avec ses bébés, une ronde au beau milieu de la route ; c'était plaisir de voir toutes ces menottes liées les unes aux autres, tous ces tabliers bleus, blancs, roses, toutes ces petites têtes brunes ou blonde tournant dans le soleil d'avril.
Soudain la voix de Colette s'arrête brusquement... et la ronde se défait, la bande se disperse, comme une volée d'oisillons.
Quel monstre effrayant s'avance ? Les plus jeunes n'ont rien vu, même dans leurs cauchemars, qui ressemble à cette voiture fantastique. Comment va-t-elle  si vite sans chevaux, dans un tourbillon de poussière !... Trois êtres extraordinaires, avec des yeux énormes, des habits velus - gens ou bêtes, on ne sait trop - sont assis sur le devant de cette voiture.
Mais voilà que des cris perçants s'élèvent... Le clan des grandes soeurs, parmi lesquelles est Léonie, et qui jouaient au Chat perché sur le bord du chemin, s'arrête glacé de frayeur.
Dans sa précipitation à protéger la retraite de tous ces petits, Colette en a laissé échapper un : Charlot, le plus insouciant, est resté au milieu de la route, bouche bée, regardant venir cette chose extraordinaire !...
Frrr !... Frrr !... Plus qu'une seconde... Charlot va être broyé sous les yeux des enfants immobiles, terrifiés.
Non !... une petite fille s'élance, le saisit par le bras, le repousse sur le bord du chemin. Il est temps : la voiture est sur elle !
Alors les petits voeint les bêtes étranges faire des efforts désespérés pour arrêter leur machine, et l'une d'elles - la plus mince - sautant à terre arrachant la gaze épaisse et les horribles lunettes qui la masquaient, se changer, comme dans un conte de fées, en une belle jeune fille.
"Oh ! la pauvre migonne ! la pauvre courageuse mignonne !" répète-t-elle en serrant dans ses bras le petit corps inanimé de Colette relevé sur la route.
Les enfants et, en tête, Léonie s'approchent tremblants. Colette ne bouge pas... Elle est pâle... pâle... et... chose horrible ! il y a du sang sur ses vêtements...
"Est-ce que... est-ce qu'elle est... morte ?... balbutie Léonie qui tremble de tous ces membres.
- Non... Je l'espère !... Non... son coeur bat... Je respire !... Tenez, reprend la demoiselle en se tournant vers ses frères, cela suffira pour me faire prendre l'automobile en aversion..."
Car les deux autres bêtes étranges se sont, elle aussi, transformées, non en Princes Charmants, mais en deux grands jeunes gens.
"Conduisez-nous chez elle, reprend la jeune fille ; nous n'allons pas l'abandonner ainsi ! Pauvre petite !... Elle est haute comme trois pommes, et elle vient de montrer le courage d'une vraie femme... Quel bonheur !... Elle ouvre les yeux !..."
En effet, Colette rouvre les paupières... juste pour entendre, une fois de plus, son sobriquet. Est-ce son état de faiblesse ? Est-ce la douce voix qui prononce ces mots avec émotion ?... Cette fois-là, ils ne lui causent pas de peine.
"C'est son frère, ce petit ? demande l'un des jeunes gens en montrant Charlot.
- Non... c'est le mien," murmure la grande Léonie, baissant la tête très bas !
La blessure de Colette n'était, heureusement, pas très grave.
Melle Germaine de Beauval, dont le père venait d'acheter une jolie propriété dans le pays, se fit un devoir de visiter et de soigner Colette jusqu'à son complet rétablissement ; elle tâcha, en la comblant de cadeaux, de la dédommager, ainsi que ses parents, du mal qu'elle avait causé involontairement, et resta toujours sa grande amie.
Le dévouement de la petite fille eut encore pour résultat de réconcilier les Lebrun, papetiers-merciers, avec les Pitel, merciers-papetiers. Ces derniers n'oublieront jamais qu'elle a sauvé la vie à Charlot. Quant à Léonie ; vous n'avez rencontré nulle part asperge montée plus humble devant trois pommes... ni fille plus attentive, plus douce, plus tendre qu'elle ne l'est devenue envers Colette !... Elle sait, maintenant, qu'un grand coeur peut loger dans un tout petit corps.

E. BEZANCON

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21 mai 2009

Monsieur le Vent

Num_riser0010

Dès qu'il voit poindre aux branches les premiers bourgeons, et qu'apparaissent les premières fleurs blanches et roses des pommiers et des pêchers, M. le Vent se frotte les mains et prépare en cachette ses giboulées. Mars arrive, les giboulées sont prêtes... M. le Vent va s'amuser.
Il vient d'abord en sourdine étudier le terrain. A pas menus, il trottine par les carrefours et les ruelles. Les bonnes gens qui se sentent frôlés murmurent : "Il fait frisquet ce matin !" Les nez rougissent, les petites mains se fourrent dans les manchons, et M. le Vent sourit dans sa barbe et s'amuse à produire de petits tourbillons qui courent, alertes, sur le trottoir.
Mais soudain, vlin ! vlan ! les volets claquent contre les murs. Un gros monsieur s'affermit sur ses jambes et dit : "Bon ! voilà l'ouragan !" Et toutes les mains se cramponnent à tous les chapeaux.
Près d'un passant maigre, sur lequel glisse l'air, en sifflant, une dame énorme attaquée de tous les côtés voudrait bien retenir sa capote qui flotte, son boa qui s'envole, sa levrette que la tempête balance au bout d'une corde ! - Vlin ! vlan ! vlin !
Et M. Bob qui a justement choisi ce beau temps pour faire une promenade sur le boulevard avec son précepteur !
"C'est ça qui est une riche idée, n'est-ce pas, Monsieur ? Vous allez sûrement en profiter pour m'expliquer la fable du Chêne et du Roseau... Oh ! là là ! mon chapeau ! Monsieur ! Monsieur ! mon chapeau !... Le voilà dans l'égout !"
Vlan ! vlin ! Vlan ! Aux étalages c'est un cliquetis de vitres brisées.
"Mauvais temps pour monter la garde !" dit un fantassin qui rentre au quartier.
Le père Guépin, commis d'assurance, qui a promis d'aller dîner ce soir avec sa fille chez une vieille tant de Montrouge, s'est mis en route.
Ils se sont revêtus, lui de sa redingote neuve, elle de sa plus belle robe.
"Oh ! Papa, pourvu qu'il ne pleuve pas ! dit Mademoiselle.
- Je crois que j'ai bien fait tout de même, répond le père Guépin, de ne pas mettre mon chapeau haut de forme !
- Prends toujours ce "tuyau de poêle, en attendant !" gronde en passant M. le Vent qui lui fait descendre une cheminée sur la tête...
Vlan ! vlin ! vlan !
Un pot de fleurs dégringole du cinquième étage d'une maison.
Seul M. Loustic éprouve du plaisir à ces mésaventures. Il a enfoncé son chapeau jusqu'aux oreilles, boutonné son pardessus, relevé son col ; les mains dans ses poches, la canne au port d'armes, il se promène et rit en faisant des "mots".
La corbeille d'un patronnet bascule, son contenu tombe à terre, et le gamin crie à tous les échos :
"Mon gâteau ! mon gâteau qui est perdu !
- Aussi, remarque M. Loustic, quelle idée de sortir par ce temps-là avec un... vol-au-vent !"
Vlin ! vlan ! vlin !
Encore un couvre-chef qui s'enfuit !
"Cours donc après !" murmure M. le Vent, en envoyant le bonhomme décoiffé rouler dans le ruisseau.
Et tout cela se rencontre, se heurte, s'entrechoque, le passant maigre et la grosse dame, la levrette et le bouledogue, le fantassin, la famille Guépin, M. Loustic et le vol-au-vent, pendant que dans les serrures on entend comme un rire aigu et railleur !
M. le Vent s'amuse.

J. JACQUIN

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12 mai 2009

Le Rossignol et la Belle-de-Nuit

Quel délicieux pays que le royaumes des Emeraudes ! Que de curieux voudraient le visiter ! Malheureusement le Temps, impitoyable destructeur, n'a pas plus respecté ses palais d'or et de pierres précieuses que la gloire et la prospérité d'empires plus vastes, dont les écoliers les moins sensibles au charme des études historiques connaissent tout au moins les noms.
Vers l'an 642 après NostamaldaNostamalda, législateur des Emeraudiens, une petite princesse naissait dans le palais royal. Les fées, pressées autour du berceau capitonné de satin, lui avaient prodigué tour à tour la bonté, l'esprit, la grâce, la beauté, quand la fée des Neiges, pâle et triste dans sa parure hivernale, déclara que la mignonne fillette mourrait si elle voyait une seule fois la lumière du soleil.
Désespérés, le roi et la rein voulurent éviter pour toujours à l'enfant la vu du beau ciel de son pays. Ils firent construire pour elle un palais immense, qui, d'après les documents relatant l'histoire de la princesse Zella (c'était son nom) fut considéré comme la 142e merveille du royaume des Emeraudes. Il n'avait pas de fenêtres, une porte d'or couverte de diamants permettait seule aux visiteurs et aux serviteurs l'accès de cette demeure étrange et féerique. Les salles étaient capitonnées de satin bleu, blanc ou rose semé de pierres précieuses aux feux changeants. Cent mille bougies, placées dans des candélabres d'or, y entretenaient constamment une brillante lumière. Toutes les ressources de l'industrie et de l'art avaient été employées pour distraire et charmer la royale recluse.
Amenée dans ce palais d'or sans que ses jolis yeux bleus aient vu l'azur du ciel ou suivi un blond rayon de soleil, Zella s'y trouvait heureuse. Elle y grandit, persuadée que les plafonds aux peintures délicates, les tentures aux couleurs riantes, devaient nécessairement borner ses regards, que la lumière factice illuminant sa demeure était seule qui existât.
Quand la jeune fille atteignit sa dix-huitième année une grande fête réunit dans l'immense salon blanc aux meubles d'émeraude, les rois les plus puissants, les princesses les plus belles et les plus élégantes, les seigneurs les plus aimables de son pays et des royaumes environnants.
La fée des Neiges avait présidé à la toilette de Zella et quand celle-ci parut, vêtue d'une robe bleue pâle pailletée d'aiguilles de givre brillantes comme des diamants finement taillés, un murmure d'admiration l'accueillit et un courtisan empressé la surnomma Belle-de-Nuit.
Un prince étranger nommé Rossignol, le seul sans doute à qui le seul sans doute à qui l'on eût négligé de raconter l'histoire mystérieuse de la jolie princesse, crut que le palais sans fenêtres était né d'un de ces caprices, et en dansant avec elle il dit en souriant :
- Gracieuse Zella, vous avez eu une heureuse idée en faisant construire cette demeure sans ouvertures, car, lorsqu'on peut contempler vos yeux, le ciel le plus bleu semblerait sombre, lorsqu'on peut admirer votre blonde et vaporeuse chevelure, les rayons du soleil ne sauraient charmer les regards.f_e_des_neiges
Ces compliments laissèrent la jeune fille songeuse tout le reste du jour. Le ciel, le soleil étaient des choses inconnues pour elle et après avoir rêvé bien longtemps elle décida à tout tenter pour les voir.
Le lendemain, tout le monde reposait encore au palais d'Or quand Zella, trompant la vigilance de ses femmes, traversa les salles brillamment illuminées, ouvrit la porte et sorti. Les gardes, profondément endormis, n'avaient pas entendu ses pas légers et ele se trouvait dans les rues pavées de marbre, sans que personne soupçonnât cette promenade mortelle.
Habituée à la lumière éblouissante qui inondait ses appartements, la clarté indécise qui enveloppait la ville  cette heure matinale l'étourdit d'abord, mais elle se remit bientôt et marcha à l'aventure. Elle était arrivée prés d'un petit bois, quand le voile, qui semblait couvrir tout d'une lueur bleuâtre, se déchira : dans le ciel azuré, le soleil, rouge comme un globe de feu, darda ses rayons brûlants. La jeune princesse, frappée à mort par cette chaleur ennemie, tomba sous les ombrages puissants, à la protéger. Une exclamation de douleur retenti près d'elle à ce moment. Le prince Rossignol venait d'apprendre la valeur de ses imprudentes paroles, quand, en se promenant dans la ville, il avait aperçut la jeune fille. Affolé de désespoir, il venait seulement de la rejoindre et ne savait comment réparer le malheur qu'il avait causé inconsciemment.
Soudain, la fée des Neiges, plus pâle que jamais, apparut devant lui. De sa baguette froide et brillante elle toucha Zella inanimée et les yeux bleus, les cheveux dorés, la longue robe blanche disparurent. La princesse des Emeraudes n'était plus qu'une jolie fleurette qui ferma aussitôt sa corolle. L'infortunée jeune fille n'était plus qu'une mignonne belle-de-nuit.
Le prince pleurait en appelant Zella. La fée comprit ses regards suppliants, elle eut pitié de sa douleur et, frappant son vêtement avec la baguette de glace, elle le transforma en un petit oiseau gris, au plumage bien humble, mais elle lui donna ce qui charme le plus dans l'oiseau et  il devint le chantre mélodieux des belles nuits de printemps.
Aujourd'hui, les princesses les plus délicates peuvent supporter l'éclat des rayons du soleil, le royaume des Emeraudes n'est plus qu'un souvenir, la baguette des fées est brisée, mais le chant du rossignol n'a rien perdu de sa poésie et la belle-de-nuit est toujours fraîche et gracieuse.
Quand la nuit est venue, quand la nature s'est doucement endormie, que les étoiles d'or se sont allumées, une à une dans le ciel d'un bleu laiteux, que la lune verse sa lumière argentée sur les gazons de velours vert, un chant étrange, aux roulades tour à tour lentes, joyeuses ou tristes s'élève vers le ciel, troublant seul le silence mystérieux. Promeneur solitaire, tu supposes que ces notes sublimes où l'invisible musicien met toute son âme et tout son talent bercent seulement les rêves. Il n'en est rien. Regarde au pied de l'arbre où se tient le roi incontesté de ces nuits si calmes : une mignonne fleurette vient de s'ouvrir, la brise parfumée glisse plus légère, le chanteur ailé commence l'histoire de la malheureuse Zella et la belle-de-nuit écoute !

SAUVAGE

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08 mai 2009

Histoire Merveilleuse de Gonfalindor et de Mirobolus

Num_riser0007Le petit prince Chéri, après avoir essayé tous ses jouets sans parvenir à s'amuser, s'assit sur l'herbe et se mit à pleurer en s'écriant qu'il n'y avait pas sur la terre un enfant aussi malheureux que lui.
A quelques pas coulait la jolie petite rivière l'Eauclaire qui traversait le magnifique parc du château.
Contre la rive était attaché le petit bateau du prince Chéri. Tout à coup, celui-ci cessa de se lamenter ; il se redressa et se mit à transporter ses jouets, l'un après l'autre, dans le bateau qu'il détacha.
"Allez, dit-il, puisque vous ne savez pas m'amuser ; partez, je n'ai pas besoin de vous," et du pied il poussa le bateau, qui suivit le courant.
La petit prince Chéri ne quitta pas le bateau des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu à un détour de la rivière. Alors, quand il vit que c'était fini, qu'il ne reverrait plus ni son bateau, ni ses deux chevaux mécaniques si rapides, ni ses polichinelles qui remuaient les yeux et avaient leurs bosses pleines de jouets, ni son cor de chasse qui faisait retentir le part et dont les notes éveillaient les échos, le capricieux enfant, se jetant à plat ventre sur l'herbe de la rive, se prit à pleurer amèrement.
En vérité, si le roi son père avait été témoin de cette scène, il aurait pensé qu'un pareil fou ne serait jamais capable de lui succéder et de gouverner sagement un grand royaume.
Lorsque Chéri releva la tête, il vit un petit homme tout habillé de vert pomme avec une petite épée aux côtés ; ce petit homme le regardait d'un air à la foi bon et malicieux.
Quand Chéri se fut relevé, le petit homme vert lui demanda pourquoi il avait pleuré. Chéri, au lieu de répondre : "Cela ne vous regarde pas", comme il avait l'habitude de le faire quand il était de méchante humeur, raconta tout ce qu'il avait fait, sans rien omettre, car le petit homme vert exerçait une véritable influence sur Chéri.
Le petit homme vert écouta avec attention. Quand Chéri eut fini : "Vous avez eu raison d'avoir confiance en moi, lui dit-il, et, pour vous récompenser, je vais vous faire présent de deux jouets comme vous n'en avez jamais vu."Num_riser0008
En disant ces mots, il battit le briquet et mit le feu à deux petites boulettes qu'il avait tirées de sa poche ; il en sortit deux jets de fumée qui répandirent une odeur délicieuse dans le parc. Bientôt, on vit deux petites silhouettes apparaître au milieu des deux colonnes de fumée ; ces silhouettes grandirent, grandirent et formèrent deux pantins admirablement modelés, qui marchaient et parlaient comme des personnes.
Chéri était si content qu'il embrassa les deux joujoux ; ceux-ci l'embrassèrent à leur tour, et Chéri ne se tint pas de joie d'avoir deux pantins aussi bien élevés.
"Maintenant, dit le petit homme vert, il faut que vous sachiez leurs noms : celui-ci (et il désigna le plus grand) s'appelle Gonfalindor, et celui-là, qui a un air mélancolique, se nomme Mirobolus."
Chéri voulut remercier le petit homme vert, mais celui-ci avait disparu. Il resta seul avec ses deux pantins et, comme la nuit tombait, il rentra avec eux pour souper.
Après le souper, on mena le jeune prince dans sa chambre ; il prit ses deux pantins et les coucha au pied de son lit. Tous trois s'endormirent les meilleurs amis du monde, après s'être souhaité mutuellement une bonne nuit.
Le lendemain matin, la première pensée de Chéri fut pour ses deux pantins ; quand il fut levé et habillé, son gouverneur le fit appeler pour prendre sa leçon d'orthographe ; mais Chéri fit répondre qu'il ne voulait pas travailler, que cela l'ennuyait.
Il descendit dans le parc avec ses deux amis et leur proposa une partie de cache-cache ; Gonfalindor lui répondit :
"Je ne veux pas, cela m'ennuie.
- Mais moi, reprit le prince, je veux que vous jouiez.
Num_riser0009- Vous n'obéissez pas à votre gouverneur, riposta Gonfalindor, pourquoi vous obéirais-je ?"
Chéri ne trouva rien à répondre à cela ; il s'adressa à Mirobolus, mais, de ce côté, il essuya encore un refus.
Cependant on avait transmis au gouverneur la réponse de Chéri ; il descendit lui-même dans le parc, et, avec tout le respect dû à sont titre de prince, mais en même temps avec beaucoup de fermeté, il obligea son élève à le suivre.
Chéri était furieux d'obéir. Il prit ses deux pantins et suivit son gouverneur dans la salle détude, en se promettant bien de prendre sa leçon tout de travers.
Le gouverneur commença par lui donner une page à copier. Il lui présenta un superbe livre recouvert de véin et doré sur tranches.
"Ayez-en le plus grand soin, lui dit-il, car c'est un livre qui me vient de feu mon père ; de plus la reliure et le texte en sont très précieux."
Aussitôt que le gouverneur eut le dos tourné, Chéri se mit à mouiller ses doigts pour feuilleter le livre, à plier les coins du volume, et il termina en faisant sur une des pages deux énormes pâtés. De plus, il accomplit sa tâche tout de travers, en sorte que son gouverneur fut très mécontent de lui.
Quand Chéri put quitter la salle d'étude, il prit Gonfalindor sous un bras, Mirobolus sous l'autre et les mena dans un joli petit salon attenant à sa chambre à coucher. Tous les sièges étaient dorés et recouverts de tapisseries à personnages ; ces personnages étaient tous des enfants richement habillés et gracieux de figure. Les meubles étaient en bois de rose et tous proportionnés à la taille de Chéri. Il y avait sur une console à dessus de marbre un joli petit orchestre en porcelaine de Saxe, et chaque musicien était représenté par un animal.
Chéri était si heureux de montrer toutes ces belles chose à ses nouveaux amis, qu'il ne s'aperçut pas que les deux pantins avaient un air maussade et ennuyé.
Il tira d'un joli petit meuble à tiroirs un superbe album à coins d'or avec son chiffre surmonté de sa couronne de prince ; il le posa sur une petite table placée près de la fenêtre et, appelant Gonfalindor :
"Tu vois cet album, lui dit-il, c'est la reine ma mère qui me l'a donné, il n'y en a pas de plus beau, de plus riche dant tout le royaume ; quant aux gravures, aux aquarelles, aux dessins qu'il renferme, ils sont dus aux meilleurs artistes de tous les pays ; regarde tout cela, mais surtout n'abîme pas mon album."
Après cette recommandation, Chéri appela Mirobolus pour lui montrer d'autres belles choses.Num_riser0010
Quand il revint près de Gonfalindor, Chéri resta muet de surprise et de chagrin : le méchant pantin avait déchiré une partie des pages du merveilleux album, en les feuilletant trop brusquement ; il avait renversé de l'encre sur les plus jolies aquarelles, enfin l'album était tout abîmé. Chéri avait les larmes aux yeux ; la parole lui revint et il dit à Gonfalindor :
"Ce que tu as fait là est très mal ; ne t'avais-je pas dit que je tenais beaucoup à cet album parce qu'il est très beau et surtout parce que c'est un prèsent de ma mère ? Je vois que tu es un pantin sans coeur."
Gonfalindor répondit :
"Ma foi, prince, je trouve votre colère bien surprenante ; vous avez gâché ce matin le beau livre de monsieur votre gouverneur qui vous avait recommnadé d'en avoir bien soin, en ajoutant que c'était un souvenir de feu son pèr ; vous me traitez de pantin sans coeur pour avoir abîmé votre album, je peux dire à mon tour que vous êtes un enfant sans coeur et avec beaucoup de raison, car vous devez de la reconnaissance à votre gouverneur pour les soins qu'il prend de vous, tandis que, moi, je ne vous dois rien."
Le raisonnement de Gonfalindo frappait si juste, que Chéri ne trouva rien à répliquer. Il se mit à penser à ses anciens jouets, à son joli bateau et trouva que tout cela était bien plus agréable que ses pantins animés. Cette idée ne le rendit que plus grognon.
La fin de cette mauvaise journée arriva cependant, et tous trois allèrent se coucher comme la veille dans le lit du prince ; mais, à peine le valet de chambre de Chéri fut-il parti, qu'on entendi un léger bruit ; c'était Mirobolus qui se levait. Il alluma une petite lampe qui répandit une vive clarté dans la chambre, et Chéri le vit avec stupeur tirer de sa poche une petite écritoire et s'installer pour écrire.
Chéri, qui était extrêmement curieux, voulut savoir ce que Mirobolus écrivait : il se leva à son tour doucement et marcha sur la pointe des pieds pour ne pas éveiller l'attention de Mirobolus. Quand il fut derrière la chaise, il vit une toute petite écriture fine et serrée, mais parfaitement claire, et il se mit à lire.
Num_riser0011Quelle ne fut pas la surprise de Chéri quand il vit que Mirobolus racontait en détail tous ce qui s'était passé dans la journée : sa mauvaise conduite avec son gouverneur, et tout ce qu'il avait dit et fait de déraisonnable. Chéri, furieux, arracha le papier des mains de Mirobolus et voulut le déchirer , mais ce papier était si résistant que jamais Chéri  ne put y arriver ; il voulut alors le brûler à la flamme de la lampe, mais voilà qu'au lieu de se consumer, le papier grandit démesurément, les mots grandirent aussi et parurent tout rouges ; bientôt le papiet atteignit le plafond, les lettres étaient devenues énormes.
Chéri, effrayé, rentra dans son lit et cacha sa tête sous les couvertures ; quand il l'en retira, il revit l'affreux papier et le relut à plusieurs reprises. Il se mit alors à réfléchir qu'après tout ce papier ne racontait que des choses vraies. A force de réfléchir, Chéri finit par s'endormir.
Le lendemain Chéri, en se réveillant, ne vit plus la fameuse pancarte, elle avait disparu ; mais il avait été tellement ému par les évènements de la veille qu'il se sentait très fatigué, et qu'il avait un grand mal de tête. Son valet de chambre s'en aperçut et prévit le gouverneur, qui descendit aussitôt dans l'appartement du prince.
Chéri voulait se lever, mais le gouverneur s'y opposa en disant qu'il avait besoin de repos.
"Et mes devoirs, monsieur le gouverneur ? demanda Chéri.
- Pour cette fois, je vous en dispense ; vous êtes trop souffrant pour travailler.Num_riser0012
- Vraiment, monsieur le gouverneur, vous êtes trop bon de vous intéresser à ma santé ; vous ne me faites que du bien et moi je ne vous fais que du mal ; hier encore, j'ai gâté votre beau livre auquel vous teniez tant ; j'en suis bien fâché et vous demande bien pardon. Quand j'irai mieux, je travaillerai davantage pour vous satisfaire."
Le gouverneur, très surpris de cette nouvelle conduite, félicita Chéri de ses bons sentiments. Chéri jeta un coup d'oeil à ses pantins et vit avec plaisir que Mirobolus était moins mélancolique que la veille.
Dès que le gouverneur fut parti, Gonfalindor et Mirobolus se mirent en quatre pour soigner et distraire Chéri. Le soir, Mirobolus consigna ce qui s'était passé dans la journée et le montra à Chéri. Le prince aurait bien voulu que sa bonne conduite fût écrite avec des lettres aussi grosses que celles de la veille, mais il n'osa pas en parler à Mirobolus.
Le lendemain, Chéri, put se lever : il alla de lui-même trouver son gouverneur dans la salle d'étude, il fit ses devoirs avec soin et reçut des compliments. Les pantins, ravis de sa bonne conduit, jouèrent avec lui tout le reste du jour, et il ne s'ennuya pas un seul instant.
Peu à peu Chéri se débarrassa de tous ses défauts, et il devint aussi appliqué, aussi poli, aussi affable qu'il était naguère paresseux, insolent et grognon.
Un jour qu'il se promenait accompagné de Gonfalindor et de Mirobolus, il pensait aux beaux jouets qu'il avait perdus par sa faute. Tout à coup, il entendit un grand bruit de rames et il aperçut son bateau qui remontait le cours de l'Eauclaire ; bientôt il reconnut ses jouets, puis le petit homme vert qui faisait force de rames.
Num_riser0013Le petit homme vert sauta sur le rivage et, après avoir attaché le bateau, il s'approcha de Chéri, lui tendit la main et lui dit :
"J'ai sur par les rapports du fidèle Mirobolus que vous êtes devenu un excellent petit garçon et que vous vous êtes corrigé de tous vos défauts : je vous en félicit de tout mon coeur et je vous ramène vos jouets et votre bateau pour vous témoigner ma satisfaction ; par exemple, je vais emmener Gonfalindor et Mirobolus, car j'ai besoin d'eux pour corriger d'autres petits garçons.
Chéri se sentit un peu triste de quitter ses amis les pantins, mais ils promirent de revenir le voir ; d'ailleurs, comme il avait plus de devoirs à faire et moins de temps pour s'amuser, Gonfalindor et Mirobolus lui étaient moins nécessaires.
Cependant une idée lui vint, et il crut devoir en faire part au petit homme vert.
"Si je n'ai plus Mirobolus pour m'avertir de mes fautes, comment saurai-je que j'ai mal fait ?
- Oh ! répondit le petit homme vert, maintenant que vous voilà plus grand et plus raisonnable, vous avez quelque chose en vous qui saura très bien remplir l'office de Mirobolus ; ce quelque chose, c'est votre conscience, et, si vous la consultez tous les soirs, elle vous montrera clairement ce que vous aurez fait de bien et ce que vous aurez fait de mal."
Là-dessus, le petit homme vert embrassa Chéri ; Gonfalindor et Mirobolus en firent autant, et tous trois repartirent pour aller offrir leurs services à d'autres petits garçons.

Léon d'AVEZAN

Posté par choupanenette à 14:11 - Conte, légende, fable, histoire... - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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24 avril 2009

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06 avril 2009

L'âne et la bergeronnette

L'âne se mit à braire. Tous ceux qui l'entendirent furent épouvantés de cette voix, ils s'écrièrent : "Horrible !004 horrible !" et ils détournèrent la tête.
Le soleil commença à briller. Tous ceux qui le ressentirent, se réjouirent de ses rayons, levèrent les yeux vers lui, s'écrièrent avec enthousiasme : "Comme c'est beau !"
Un âne a, lui aussi, son amour-propre, et les sentiments de cet âne, hélas ! étaient blessés. Il dit, en secouant la tête, et pour mieux marquer son mépris, il se mit à braire bruyamment : "Hi ! han ! Plus vite que la paille pousssée par le vent, les fous s'élancent après tout ce qui brille : tel est le goût du jour. L'on se détourne de tout ce qui est sain, et l'on donne des éloges aux apparences du soleil, et l'on ne m'en donne jamais à moi ! Tous ingrats, et frivoles, vous dis-je. Car si j'étais le soleil, je recevrais les flatteries de tous ces gens, les mêmes qui s'enfuient devant moi maintenant. Cependant si j'étais le soleil, qu'est-ce que je pourrais faire de plus pour eux, je vous le demande, sinon ce que j'ai déjà fait en ma qualité d'âne ? Evidemment je n'aurais rien d'autre à faire que de briller. Briller ou être vu, tout cela doit revenir au même, et il n'y a pas grand mérite à cela, je présume ; il suffit pour cela d'être un "soleil".
Une bergeronnette hocha la tête. L'âne fut content. "Il est clair que tu m'as compris, toi," dit-il. La bergeronnette hocha de nouveau la tête.
"Et ma voix a-t-elle donc quelque charme pour toi ?" Les hochements affirmatifs se multiplièrent. "Oiseau plein de bon sens, je vois que nous sommes faits pour nous comprendre, reprit-il, encouragé. N'y a-t-il pas une sotte exagération dans cet éloge qu'on fait au soleil ? Non, non, je ne suis pas injuste, je pense, j'admire, je me réjouis comme cela convient (bien que tout cela finisse par de la poussière), j'admire cet éclat tout superficiel du soleil, quand il y a quelque part de l'ombre suffisamment, car, sans l'ombre, que serait la lumière ! Or le soleil n'a pas la moindre trace d'ombre. Lorsqu'il répand ses torrents de feu sur la prairie, on est obligé d'aller chercher de l'ombre au pied d'un mur. Et cela, c'est une lacune que je déplore, l'ar véritable se montre exclusif. Une diffusion surabondante est "le vice d'un style vulgaire. Le riche est rarement prodigue. Il y a du feu dans le soleil, c'es incontestable, mais de l'art... Bon, qu'on en cherche ! Je n'en aperçois pas la moindre trace. Si la moindre foliole verte a la chance de recouvir la plus belle des pêches, il passe tout près sans les apercevoir, tout comme si elles étaient à des milles hors de sa portée. Mainte belle statue, quelque dieu ou déesse de marbre, quelque travail grec, il laisse l'objet dans les ténèbres et l'humidité de leurs grottes, de leurs bosquets, de leurs sources ; répandre sa poudre d'or sur les insectes les plus communs, est-ce là une occupation convenable pour une étoile à laquelle il est donné d'aller et de venir tout le long du jour ! Contemple-moi, petit oiseau ! Je suis loin de comparer mes humbles faculté avec celles de cet astre sans principes. Mais pour perfectionner celles que je possède, j'ai une occupation pratique. Sans cela, je ne fais pas le moindr cas d'une brillante imagination ; je n'ai aucune estime pour le génie et l'esprit quand il leur manque le travail, le ton moral sérieux, la consécration authentique du travail, du travail accompli avec obstination. C'est avec orgueil que je vais et reviens portant des sacs de grain au moulin, et des sacs de farine à la ville. Ainsi, tout en étant utile aux autres, j'ai la conscience parfaitement nette de l'honneur qui m'est conféré, du droit qui m'est reconnu. C'est là un privilège, petit oiseau, et les paresseux ne l'obtiennent point."
A tous ces propos vantards que l'âne prononçait d'un ton solennel, la bergeronnette hochait la tête comme si elle en eût reconnu la vérité.
Et l'âne reprit : "Incontestablement, le parc à l'épais gazon n'est point pour moi ; le jardin potager où les beaux choux sont alignés, je ne l'ai vu que par-dessus le mur. Quand au coffre à avoine, je n'en ai jamais tâté. Le champ d'avoine ondulante m'est parfaitement étranger, et le foin parfumé est un régal interdit à mon modeste menu. Ce sont des douceurs que je ne connais pas même en rêve. Le chardon, ce parent belliqueux du maladif artichaut, voilà ce que j'ai appris à connaître et à estimer, c'est la ration que je m'offre quand je l'ai bien gagnée ; alors je ne porte point envie aux gourmets dépensiers. Il ne m'est donc point difficile, n'est-ce pas, lorsque j'élève la voix et lance des hymnes sonores et louangeurs, de chanter les oeuvres de la vertu, et ses jours employés à bien faire. Les autres, gens sans réflexion, s'enthousiasment devant les beauté tout accidentelles des rayons du soleil. Et tous se bouchent les oreilles en poussant un cri et prennent la fuite dès que je me fais entendre, et n'attendent pas une minute, non, pas même une minute ; ils ne me laissent pas même commencer ; on dirait vraiment que le diable s'en mêle. Pourquoi font-ils cela, pourquoi ? Je me le demande."
bergeronnetteCe digne baudet avait-il été content de l'approbation tacite de la bergeronnette ? Nous ne saurons jamais, hélas ! ce qu'une bergeronnette pense d'un âne.
Mais lui, impatient, comme cela se compren aisément, après les longs propos qu'il avait débités, de n'obtenir autre chose pour toutes ces théories que cet éternel hochement de tête, qui se produisait toujours de la même manière, se décida à demander à son auditeur une opinion plus détaillée relativement au sujet qu'il venait de traiter. Alors la bergeronnette s'élança de son perchoir, et sauta sur une pierre qui faisait saillie au-dessus du niveau du ruisselet, et répondit : "Je n'ai pas compris un seul mot de tout ce que vous venez de dire."
"Pas un mot ! s'écria l'âne au comble de l'étonnement, pas un mot de tout ce que j'ai dit, de tout, ce que j'ai voulu dire ? Et cependant, j'en suis sûr, autant qu'un âne peut en croir ses yeux, à chacune de mes phrases vous avez répondu par un hochement approbatif."
"Un hochement, dit la bergeronnette, oui, mais que ce hochement fût approbatif, ami, c'est là une erreur ; j'ai hoché la tête, c'est mon geste familier, qui vient de ce que je suis une bergeronnette, moi, et le soleil, lui aussi, brille là-haut, bien haut, justement parce qu'il est le soleil. Et vous de même, comme vous le dites, vous vous laissez charger de sacs, et vous les portez tous les jours, et personne au monde ne vous témoigne de gratitude, justement parce que vous êtes un âne."
Alors la bergeronnette prit son vol et s'éloigna à travers les arbres, à travers le feuillage.
Et cette fable est finie.

LORD LYTTON

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17 février 2009

La chapelle de Trigavoux ou la chèvre a pris le loup !

Au village de Trigavoux en Bretagne il y a une petite chapelle. Elle est au coin d'un bois, tout près de la route, au bout d'une avenue de sapins. Une jolie fontaine, claire et vive, bruit à côté.
Je l'ai vue bien des fois, cette petite chapelle, elle est bien simple, vieille, un peu délabrée, avec un toit moussu et sa porte branlante, toujours entr'ouverte. Et pourtant elle est célèbre dans le pays, à vingt lieues à la ronde !
C'est que là s'est passée un jour, - je ne sais pas au juste l'époque, mais il y a bien longtemps ! - une chose merveilleuse, inouïe, incroyable : c'est là où la chèvre a pris le loup !
Ordinairement c'est le loup qui prend la chèvre !
Or je vais vous raconter l'histoire, comme on me l'a racontée à moi-même dans le pays.
Un jour donc, une biquette blanche paissait dans un champ voisin, attachée par une longue corde à un piquet de bois enfoncé en terre. C'était, vous comprenez, pour qu'elle ne pût pas s'échapper. Chaque matin, on l'attachait ainsi dans le champ ; et, le soir, les enfants venaient la détacher pour la ramener à l'étable.
Pourquoi ne vinrent-ils pas ce soir là, comme à l'ordinaire ? C'est ce qu'on ne m'a pas dit. Peut-être ils l'avaient oubliée. - Le soir arrive, et puis la nuit. Personne.
La pauvre chevrette abandonnée, toute seule dans la nuit, se mit à bêler d'une voix tremblotante ; elle appelait de toute sa force, bê, bê..., pour qu'on vînt la chercher.
Ce fut le loup qui entendit.
Les bois sont bien noirs... Et voilà qu'au fond du bois, dans le lointain, on entend un hurlement : hou ! hou !... "C'est le loup," se dit la chevrette.
Peu à peu, le hurlement se rapproche...
Ah, comme elle eut grand peur, la malheureuse créature, quand elle aperçut dans l'ombre, derrière la haie, deux grands yeux qui luisaient comme deux charbons ! Elle eut si grand'peur, si grand'peur, et, pour s'échapper, elle fit un si violent effort, donna une secousse si terrible, au risque de s'étrangler, que le piquet fut arraché de terre. Et alors elle s'élance comme une folle, au hasard, traînant la corde et le piquet, qui bondissait derrière. Le loup courait après elle.Num_riser0001
Elle franchit d'un bond la route ; l'avenue de sapins est devant elle, elle s'y jette à corps perdu, toujours suivie par le loup.
Or, au bout de l'avenue, était, vous vous en souvenez, la petite chapelle avec sa porte entr'ouverte : la malheureuse bête s'y précipite, heurte violemment la porte, la porte cède un peu, le chèvre entre...
Le brigand de loup entre à sa suite. Ah ! elle est perdue, la pauvre biquette...
Mais voilà que d'un bond elle se retourne, avant que le loup eût le temps de la saisir ; elle s'enfile par l'ouverture étroite de la porte entrebaîllée : le piquet qui traînait derrière, au bout de la corde, se trouve, je ne sais comment, pris en travers de la porte, la chèvre tire, tire, la porte se referme... et le loup est pris !
Le lendemain, dès l'aube, des paysans qui passaient sur la route trouvèrent la pauvre chevrette blanche qui tirait toujours la corde de toute sa force, et bêlait d'une manière désespérée. Ils la délivrèrent. Et quant au loup enfermé dans la chapelle, l'histoire ne dit pas bien positivement ce qu'il devint ; mais je crains bien qu'on ne lui ait fait un mauvais parti...
Il le méritait, du reste.
Quand vous irez en Bretagne, et que vous passerez par le joli village de Trigavoux, vous demanderez le Bois au loup ; on vous montrera l'avenue, la fontaine, et la vieille petite chapelle avec son toit moussu et sa porte branlante, toujours entr'ouverte. Et on vous dira :

"C'est la chapelle de Trigavoux
Où la chèvre a pris le loup !"

C. DELON - Légende de 1885

Posté par choupanenette à 15:53 - Histoire d'animaux - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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