07 juillet 2008
La goutte d'eau
Vous savez ce que c'est qu'une loupe ? un grand verre rond qui grossit les objets et les fait paraître cent fois plus volumineux qu'ils ne le sont en réalité. Quand on la tient à la main, et qu'on s'en sert pour regarder une goutte d'eau prise dans l'étang, on voit des milliers d'animaux extraordinaires qui s'y meuvent. On ne se douterait pas, à l'oeil nu, de leur présence dans l'eau et pourtant ils s'y trouvent en vie, cela n'admet pas de doute. On dirait une grande terrine pleine de crabes qui montent les uns sur les autres et sont si voraces qu'ils s'arrachent les bras et les jambes et tous les appendices, ce qui n'ôte rien à leur gaieté, car ils paraissent s'amuser beaucoup.
Or, il y avait une fois un homme que tout le monde appelait Cribble-CrabbleCribble-Crabble, et c'était bien son nom. Il voulait toujours avoir la meilleure part de tout, et quand on ne la lui donnait point, il se l'appropriait par sorcellerie.
Un jour, il s'assit à sa table et prit son verre grossissant et se mit à considérer une goutte d'eau qu'il avait prise dans le fossé. Non, vous n'avez pas idée de ce qui grouillait là dedans. Tous ces milliers d'infusoires allaient, venaient, couraient, sautaient, bondissaient, se saisissaient, de déchiraient, s'entredéchiraient.
- C'est affreux, s'écria le vieux Cribble-CrabbleCribble-Crabble, comme si l'on ne pouvait vivre en paix et en repos tous ensemble, et s'entendre pour que chacun reste tranquillement chez soi ou tout au moins ne dépasse pas le seuil de sa porte !
Il réfléchit et réfléchit longtemps comment il s'y prendrait pour mettre ces animalcules à la raison, et voyant qu'il n'y réussirait point par les bons conseils, il se dit :
- Je vais les mettre en couleur, comme cela, ils seront plus reconnaissables.
Il versa donc dans la goutte d'eau un peu de liquide rouge qui avait l'apparence du vin, mais c'était en réalité du sang de sorcière de la plus fine qualité, dont une seule goutte valait un gros écu. Aussitôt, tous les petits animaux se colorèrent si vivement que l'on eût dit d'une ville indienne où les rues sont pleines de Peaux-Rouges tout nus.
- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda en ce moment en entrant un sorcier qui n'avait pas de nom, ce qui le rendait encore plus mystérieux.
- Si tu peux le deviner, répondit Cribble-CrabbleCribble-Crabble, je te le donne, mais ce n'est pas facile, quand on ne le sait pas.
Le sorcier qui n'avait pas de nom prit la loupe et regarda à son tour.
Jamais il n'avait eu sous les yeux un spectacle pareil. Il voyait tout une population de gens sans habits, sans chemise, aussi nu que des vers, et plus nombreux que les habitants de la plus grande ville. C'était hideux, et ce qu'il y avait de plus hideux encore, c'était de les voir se jeter les uns sur les autres, s'étreindre, se renverser, se piétiner, se mordre, de déchirer tour à tour. Ceux qui étaient dessous montaient dessus, ceux qui étaient dessus retombaient dessous.
- Voyez, voyez, il a la jambe plus longue que la mienne. Crac ! la voilà arrachée.
En voilà un qui a une petite excroissance derrière l'oreille, une toute petite excroissance bien innocente, mais assez grande pour attirer l'attention des autres. En un clin d'oeil on se rue sur lui, on lui enlève l'excroissance et on la mange. En voici un autre qui se blottit dans un coin avec la timidité d'une jeune fille et n'ose pas faire un mouvement de peur de se trahir. Mais on l'aperçoit et des centaines de furies s'emparent de la pauvre jeune fille, la mettent en pièces et la dévorent.
- C'est très extraordinaire ! dit le sorcier qui n'avait pas de nom.
- Oui, mais qu'est-ce que c'est ? demanda Cribble-CrabbleCribble-Crabble, le devines-tu ?
- Le deviner, répondit l'autre, rien n'est plus facile. C'est évidemment une grande ville, Paris, Berlin, Londres, New-YorkNew-York. Une des quatre ?
- Non, dit Cribble-CrabbleCribble-Crabble en souriant, c'est une goutte d'eau qui vient du fossé.
Au même moment on entendit dans la rue un vacarme. Cribble-CrabbleCribble-Crabble mit le nez à la fenêtre et vit deux gamins qui se battaient à grands coups de poing.
- Ils ne sont pas plus sages que les animalcules de la goutte d'eau, dit-il.
Et il alla se replonger dans ses études.
ANDERSEN
02 juillet 2008
Cupidité
Il était joyeux, la figure bouffie d'aise, son petit oeil gris pétillant, son crâne ivoirin avait même une teinte rosée qui contrastait avec sa couronne de cheveux très blanc, tant le sang lui affluait aux joues.
Il arpentait vivement le petit salon d'acajou, tendu en reps grenat, un meuble laid, affreux, faisant des écarts de poitrine en homme qui a bien gagné sa journée, jetant ça et là des regards dédaigneux sur ces pauvres fauteuils et ces chaises piteuses. Et dans sa promenade impatiente, s'arrêtant tous les dix pas, pour souffler bruyamment.
Tout à coup, on sonna. Vite, il alla ouvrir.
- Monsieur Staffe ?
- Ah ! c'est vous ! répondit-il d'une voix pressée. Tenez.
Il fit entrer au salon un gros homme, bedonnant, haut en couleur, parlant rogomme, puant la brocante à plein nez.
- C'est ça les meubles ? interrogea ce dernier, en enfonçant le poing dans le canapé... Camelot rembourrée en noyaux de pêche... Ensuite.
M. Staff le conduisit dans la chambre à coucher, autre vieillerie, puis dans la salle à manger.
- Quoi que vous en disiez, monsieur Rouchy, ça vaut encore son prix.
- Bon ! bon ! reprit le marchand de meubles, j'en vends de meilleurs que ça et pour moins d'argent que vous n'avez payé. Est-ce tout ?
- Non, répondit M. Staffe, il y a encore une pièce.
Et il introduisit Rouchy dans une chambre tendue en perse bleue à fleurettes blanches garnie d'une commode, d'une armoire à glace, d'un lit en pitchpin et de deux causeuse ; un nid d'oiselle, bien pauvre, mais d'une fraîcheur éclatante, d'une attirante séduction.
Au mur, en face du lit, une bibliothèque étagère : trois rayons garnis de livres ; et sur la cheminée une potiche achetée aux magasins du Louvre, de laquelle un lis émergeait avec fierté d'une touffe d'héliotrope.
Le Juif, l'air gouailleur, détaillait cette retraite, essayant les fauteuils, fouinant sur la commode, sur le marbre de la cheminée, lisant à mi-voix le titre des volumes avec des intonations goguenardes, Rouchy murmurait :
- Pas cher... Pas cher... vous avez bien mal meublé votre colombe, monsieur Staffe.
- Eh ! eh ! ma fille s'en contentait, monsieur Rouchy, répondit M. Staff.
Rouchy haussa les épaules. Sans façon, il s'assit sur le lit virginal, chastement drapé, et dansa sur le matelas.
- Si elle s'en contente, c'est qu'elle n'est guère douillette, ricana Rouchy. Enfin !... Et combien voulez-vous de ce bazar ?
- Hum ! hum ! fit M. Staffe.
Et il compta sur ses doigts, supputant un à un les chiffres de son estime à mi-voix.
- Deux mille francs, dit-il enfin.
- Deux mille francs ! exclama Rouchy en se redressant brusquement. Y a rien d'fait.
- Combien offrez-vous donc ?
- Deux cents francs, répondit Rouchy.
- Deux cents francs ! deux chambres à coucher, un salon, une salle à manger et une batterie de cuisine !
- Ta, ta, ta, ta... un tas de vieilleries dont je ne tirerai pas trois cents francs au détail... Deux cents francs, pas un sou de plus.
- Mais...
- Si ça ne vous va pas, adressez-vous à mon voisin, vous verrez s'il est plus large.
- Donnez au moins cinq cents.
- Jam' de lav' !... Tout ce que je puis faire, c'est de régler comptant... sur le vu de la dernière quittance du propriétaire et si le terme est payé d'avance.
- Il est payé ! riposta orgueilleusement M. Staffe.
- Alors, affaire conclue ?
- Il le faut bien, nous partons dans une heure.
- Pour l'Amérique ? goguenarda Rouchy.
- Non, pour Toulouse. Une vieille parente veut nous avoir près d'elle.
Rouchy ne répondit pas. Il compta dix louis à M. Staffe.
- Dans dix minutes j'envoie mes hommes.
- Entendu.
*************
Annette était rentrée, en plein déménagement. A la vue de ces hommes qui bouleversaient la maison, elle avait ressenti un grand serrement de coeur.
Elle avait courut droit à son père, inquiète.
- Qu'est-ce donc ?... Quel malheur... Que veut dire ?
Et lui, redevenu radieux, l'attira dans un coin, et calma ses transes.
- Nous partons... une affaire impérieuse... Un malheur ! tu verras. Là-bas, nous nagerons en plein bonheur. Nous sommes riches.
- Riches ! répéta-t-elle, stupéfaite par la magie de cette fortune instantanée.
- Oui, riches... Je t'expliquerai tout cela plus tard, en route... Pour le moment tu n'as que le temps... Jette un peu de linge et des vêtements de rechange dans cette malle...
- Mais, elle ne contiendra jamais tout !
- Tout ? qui parle de tout ? Ne prends que ce qu'il faut pour un voyage de quelques jours...
Annette obéit tristement, navrée de voir ces vieilleries au milieu desquelles elle était née, s'en aller, brutalisées par les gens de Rouchy.
A présent la malle était pleine, fermée.
Le petit appartement vide montrait la nudité des murs aux papiers passés et lacérés dans une location de cinq ans.
Annette n'avait plus que son chapeau à mettre et son water-proof à prendre.
- Allons dépêchons ! disait M. Staff, qui devenait nerveux.
- Voilà, mon père...
Tout à coup la porte s'ouvrit violemment, et un homme entra.
- Monsieur Bertin ! s'écria Annette.
Sans lui répondre, M. Bertin sauta au collet de M. Staffe, s'écriant d'une voix haletante :
- Vous êtes un voleur... un voleur... un voleur !...
Il secoua M. Staffe comme un prunier, lui serrant durement la cravat au point de l'étrangler. Puis brusquement :
- Mes trois cent mille francs...
M. Staff, qu'il venait de lâcher, voulut dire un mot.
- Mes trois cent mille francs, ou...
Et il ajouta rudement :
- Les agents sont à la porte.
M. Staff ne répondait pas. Très pâle, il regardait M. Bertin avec des yeux fixes, striés de lueurs étranges, des yeux de fauves décidés à ne pas lâcher leur proie.
Affreusement angoissée, Annette s'approcha de lui. Et d'une voix douce qui tremblait :
- Vous avez pris trois cent mille francs à M. Bertin...
M. Staff demeura muet.
- Oui, mademoiselle, oui... il a guetté le moment... pour sûr depuis près de trois ans... C'est horrible, voyez-vous... il avait toute ma confiance... il tenait ma caisse... répondit M. Bertin.
- Rendez ! prononça durement Annette.
- Rendre !... Allons donc ! s'écria le caissier en se précipitant sur son patron.
Annette se jeta entre eux, répétant encore :
- Rendez !...
- Jamais.
- Soit ! dit-elle, c'est moi qui vais appeler les agents.
- Tu dénoncerais ton père !
- Je n'ai plus de père... et, heureusemetn, ma mère est morte.
M. Staff ne broncha pas. Il serrait convulsivement ses bras contre sa poitrine, comme pour défendre le produit de son vol.
Lentement Annette s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit ; puis se tournant vers son père :
- Rendez !... ou sur la mémoire de ma mère, j'appelle.
Alors, blême, la rage au coeur, le fiel crevé, M. Staffe desserra son bras, déboutonna sa redingote, tira un gros portefeuille de sa poche et le tendit à M. Bertin. Celui-ci eut un cri de triomphe.
- J'échappe à la faillite...
Et il compta les billets, fièvreusement.
- Il y adeux cents francs de trop, dit-il à M. Staff. Les voici.
- Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça ? répondit brutalement ce dernier en repoussant violemment sa main.
M. Bertin ouvrit la bouche pour répondre. Un sanglot lui coupa la parole. La fière jeune fille pleurait. Doucement il s'approcha d'elle.
- Mademoiselle... je suis sauvé, grâce à vous !... Votre père ne sera pas inquiété... Mais comme je ne puis le reprendre, si vous vouliez me le permettre, pour attendre des jours meilleurs...
- Merci, monsieur, dit-elle avec simplicité. Les deux cents francs qui nous appartiennent suffiront...
Et fléchissant les genous, d'une voix étranglée :
- Merci pour votre générosité envers mon père.
****************
A présent, ils étaient seuls. Le père farouche. La fille sévère et désolée à la fois.
Annette voulut parler. M. Staff lui jeta un coup d'oeil courroucé. Puis, oscillant sur lui-même, il s'effondra sur la malle, la tête entre ses mains, désolé.
- Père, fit doucement Annette en posant la main sur son épaule, du courage ! Il est des faiblesses qui se pardonnent...
- Ruiné ! Ruiné !
- Ruiné ? reprit-elle, nous n'avions rien.
M. Staff eut un ricanement lugubre.
- Ni avant, ni après.
- Si dit-elle, il nous rest l'honneur.
M. Staff releva la tête.
- L'honneur... et deux cents francs... Triste blague ! J'aime mieux trois cent mille francs.
- Père, je t'en supplie...
- Tais-toi... Tu es cause de tout. Sans toi ! je le tuais et nous avions le temps de partir.
- Oh ! fit-elle.
Et elle tomba à ses genoux, suppliante, le priant avec des larmes et des explosions tendres ; mais lui, de plus en plus farouche, la repoussait avec des violences croissantes, son reproche à la bouche : L'honneur, une blague...
Une blague ! Elle priait toujours. Elle cherchait à l'embrasser étroitement. A la fin, féroce, il la repoussa si rudement qu'elle tomba.
Lorqu'elle se releva, du sang coulait de son front. Elle revint près de M. Staff.
-Une fille pardonne à son père, j'ai pardonné.
- Grand merci.
- Mais une honnête femme ne consent pas à porter le nom d'un voleur.
Monsieur Staff ricana.
- Non, jamais ! dit Annette en marchant droit à la fenêtre. Non, jamais !
Et d'un élan violent, elle s'élança en murmurant :
- Ma mère !
Il y eut en bas un grand bruit mat.
Annette était morte.
Henri MONET
19 juin 2008
Coyote et le soleil
C'était au temps où il se passait sur terre des choses que nous avons peine à comprendre aujourd'hui.
Dans ce temps-là, le pays de l'Ouest, que traverse la Sierra Nevada, était plongé dans une obscurité profonde. Le soleil n'y brillait jamais, et, parce qu'il n'y avait pas de soleil, on n'y trouvait ni fleurs, ni fruits, ni chansons, ni gaieté : tout y était triste, morne et lent.
C'est là que vivait un grand chasseur. Il s'appelait Coyote. Entraîné par la chasse, il s'aventura un jour loin, très loin, et arriva dans une région qui lui sembla merveilleuse. Là, le soleil éclairait la terre pendant le jour, la lune brillait pendant la nuit. Il y avait des fruits et des fleurs sur les arbres, dans les buissons, et jusque sur le bord des rivières et des étangs ; les plumes des oiseaux étaient de couleurs éclatantes : bleu, jaune, rouge, Ceux-ci chantaient dès l'aube jusqu'au crépuscule, et les enfants et les femmes chantaient aussi.
Revenu chez lui, Coyote raconta au vieux chef ce qu'il avait vu, mais le vieux chef, qui ne pouvait s'imaginer de telles chose, ne le crut pas ; aussi Coyote, dont le cerveau se trouvait de nouveau peu à peu engourdi par l'obscurité, Coyote en vint à douter lui-même de ce qui était arrivé.
Voulant toutefois en avoir le coeur net, il décida, un beau matin, d'essayer de retourner vers ce pays enchanteur, pour s'assure que ce qu'il avait raconté de si bonne foi existait vraiment.
Il reprit don le même chemin, traversa les montagnes, les forêts, la grande prairie. Il revit les fleurs, les fruits, les oiseaux, les enfants heureux et le soleil qui semblait présider une fête continuelle. Plus de doute. Tout cela était réel. Ce n'était ni un rêve, ni une invention.
Revenu dans ses montagnes obscures, il raconta donc, de nouveau, son histoire.
Il la raconta à tous ceux qui voulaient l'entendre, mais nul ne pouvait comprendre. On le croyait un peu fou et on commençait à le tourner en ridicule.
Coyote, lui, ne pouvait oublier. Le souvenir de cette lumière brillante, de cette douce chaleur et de la gaieté devenait une obsession. Non seulement il pensait au soleil pendant le jour, mais il croyait le voir même pendant la nuit.
N'y tenant plus il partit de nouveau, résolu à rapporter chez lui cet astre merveilleux, capable de faire de si belles chose. Pour la troisième fois, il quitta ses montagnes.
Arrivé au bout de son voyage, il se cacha dans un buisson et, de là, pendant plusieurs jours, épia soigneusement ce qui se passait.
Il découvrit que, pendant la nuit, le chef du village gardait le soleil chez lui. C'est d'ailleurs chez qu'il gardait aussi la lune.
Un soir donc, Coyote, voyant revenir la femme du chef, se transforma en branche d'arbre bien sèche, après s'être placé au beau milieu du chemin, à quelques pas de la demeure.
La squaw se baissa, ramassa la branche et l'emporta.
"Voilà, pensa-t-elle, de quoi allumer mon feu."
C'était exactement ce que souhaitait Coyote.
Une fois dans la place, il se tint bien tranquille, mêlé au bois qui devait servir le lendemain à l'aube. Il vit entrer le chef. Celui-ci tenait à la main le soleil qu'il posa près de lui, à la place de la lune que sa femme emporta pour l'accrocher dans le ciel, comme elle le faisait chaque soir.
Tout était tranquille. Bientôt le chef, fatigué par une journée de chasse, s'endormit. Sa femme rentra, se coucha à côté de lui et s'endormit à son tour.
Lorsqu'il fut certain que tous deux étaient plongés dans un profond sommeil et ne pouvaient pas l'entendre, Coyote reprit sa forme primitive, saisit le soleil, sortit de la hutte le plus doucement possible et, une fois dehors, se sauva à toutes jambes.
Malgré ces précautions, il avait dû faire un peu de bruit en partant, car le chef se réveilla. Il s'aperçut immédiatement du vol, sortit en hâte, appela ses hommes, qui tous se mirent à la poursuite du voleur. Mais Coyote courait si vite que l'on finit par perdre sa trace.
Revenu dans ses montagnes, il montra le soleil à ses amis et au chef de la tribu. Ni celui-ci, ni aucun autre d'ailleurs, n'avait jamais rien vu de semblable. Le chef toucha du pied la boule éblouissante et demanda :
- A quoi cela peut-il servir ?
- Cela va servir à nous donner de la chaleur et de la lumière, répondit Coyote. Nous allons le faire marcher haut dans le ciel, afin que toute la terre puisse en profiter.
Et Coyote monta sur la plus haute des montagnes. Il lança le soleil au-dessus des nuages et lui ordonna de traverser le soleil de l'Est à l'Ouest pendant le jour.
C'est depuis ce temps-là que le soleil nous prodigue à tous ses rayons, sa chaleur et sa lumière.
16 juin 2008
Pour douze oranges
Le 1er novembre 1755, Dona Maria Corazon, la veuve d'un opulent armateur de Lisbonne, assistait, dans les arènes de cette ville, à des courses de taureaux. Assise à l'une des meilleures places, elle suivait avec une attention passionnée les péripéties du dramatique combat. Mais juste au moment où le matador allait enfoncer son épée entre les cornes de la bête - moment solennel et que l'assistance entière attend en frémissant - voilà qu'une petite marchande d'oranges, fillette de treize ans qui se nommait Juana, descendit les gradins d'un pas agile, et, s'approchant de Dona Maria, lui dit : "Voulez-vous des fruits, belle dame ?" La veuve repoussa doucement l'enfant, et, les regards fixés sur l'arène, elle murmura : "Non, non, tout à l'heure !". Puis, comme Juana insistait, la spectatrice perdit patience, et, se retournant brusquement, fit rouler d'un coup d'éventail les oranges de la vendeuse. Cette action ne dura qu'une seconde, mais il n'avait pas fallu plus de temps au matador pour abattre le taureau. L'animal gisait privé de vie, et le cirque retentissait d'applaudissements frénétiques. La course était finie ; le public quittait l'enceinte.
Dona Maria, personne vive mais bonne, chercha Juana, qu'elle connaissait bien, car souvent, par charité, elle lui achetait ses denrées. Déjà elle se sentait triste et honteuse de s'être montée violente, et elle avait hâte de réparer ses torts. "Où donc, pensait-elle, est la pauvrette ?" La pauvrette avait disparu. A son tour, la riche dame s'éloigna,et, montant dans son carrosse, elle rejoignit le superbe hôtel qu'elle habitait sur les bords du Tage.
Dès qu'elle fut rentrée, elle appela son intendant.
"Eh bien ! Pérez, toujours pas de nouvelles ?
- Pas de nouvelles.
- Depuis combien de temps le San Salvador est-il en route ?
- Voilà vingt-huit mois que notre navire est parti.
- Faut-il vingt-huit mois pour aller aux Indes et revenir ?
- Assurément non.
- Alors ?...
- Alors, Madame, le doute n'est plus possible. Un naufrage...
- Douce Vierge, combien je plains les matelots !... De si braves gens !
- Et un si beau vaisseau tout neuf ! Une cargaison pareille ! Vous aviez ordonné au capitaine de rapporter des épices, des cuirs, des étoffes orientales, de bois précieux, de la poudre d'or... Que sais-je ?
- Fi ! ne parlez pas de cela, Pérez ! Je ne regrette, moi, que mes courageux marins ; je pleure sur eux, sur leurs femmes, leurs enfants...
- Oui, oui, cela est triste. Mais comment oublierai-je, moi votre intendant, que, si le San Salvador avait eu une heureuse traversée, votre fortune était presque doublée ?
- Ah ! j'ai bien assez d'argent !... Vous me donnerez la liste de tous ceux qui se trouvaient à bord du navire, et j'indemniserai les familles des victimes. Maintenant, donnez des ordres pour que ma voiture se tienne à la porte. Je sors. Je vais dîner chez Sa Seigneurie le Gouverneur."
Tandis que l'on causait ainsi dans l'hôtel de Dona Maria, la petite Juana parcourait les quais de la ville, et, tout en offrant des oranges aux gens qui flânaient le long du fleuve, elle se demandait intérieurement : "Pourquoi cette dame, d'ordinaire si affable, a-t-elle renversé mon panier ? Lui aurai-je déplu sans m'en douter ? J'en serai fâchée, car je l'aime bien."
Des larmes mouillaient les yeux de l'enfant, mais elle les refoulait vite pour sourire aux chalands, qu'elle abordait avec beaucoup de grâce et de politesse.
Elle papillonnait ainsi d'un groupe à l'autre, lorsque tout à coup - oh ! ce fut une stupeur que les mot sont impuissants à exprimer ! - le sol trembla, craqua, se fendit. Une formidable secousse agita la cité entière ; de profondes crevasses s'entr'ouvrirent sous les pieds des promeneurs, et beaucoup y furent engloutis... Le Tage soulevé lança contre son rivage des vagues énormes et furieuse. Alors les vaisseaux, dont les chaînes se brisent, tourbillonnent, se heurtent et sombrent. Des milliers de maisons croulent à la fois. Les clochers vacillent, penchent et s'abattent ; les frontons des édifices, entraînés par la chute des colonnes, sont précipités à terre.
Un fracas prodigieux accompagne cette ruine soudaine. La poussière des décombres obscurcit l'air. On entend des cris déchirants, des appels, des lamentations. Ceux qui sont sains et saufs, pétrifiés par l'épouvante demeurent à la même place, haletants, demi-morts.
Cette horrible tremblement de terre qui détruisit plus de la moitié de Lisbonne, et qui coûta la vie à 30 000 personnes, avait épargné Juana, qui, le premier instant de terreur et d'égarement passé, se dirigea vers son logis. Elle avançait, glissant entre les pierres éboulées, les poutres tombées des toits, les arbres déracinés. Quel spectacle !... Aux débrit des murailles étaient mêlés des meubles ou plutôt des fragments de meubles. Le feu qui brûlait dans les âtres avant la catastrophe, commençait, en maints endroits, à se communiquer aux boiseries et aux chevrons qui jonchaient les rues, et les flammes rougissaient le nuage que formait la poussière.
Pourtant la marchande d'oranges continuait son chemin : elle était brave et résolue !
Mais la voilà qui s'arrête, palpitante... Devant un hôtel effondré, près d'une voiture aplatie sous le poids d'un chapiteau de marbre, elle aperçoit une femme gisante. "Dona Maria" s'écria-t-elle. Elle approche. Dieu soit loué ! la bonne dame respire encore et ne semble même pas blessée. La fillette devine que le cataclysme s'est produit juste au moment où Dona Maria entrait dans son carosse, et qu'elle s'est évanouie de peur. La marchande d'oranges cherche de l'eau ; elle finit par en trouver ; elle baigne le visage de la veuve, et lui prodigue des soins si dévoués, si actifs que bientôt elle ouvre les paupière. "Où suis-je ?" bégaye-t-elle. Peu à peu elle se souvient de ce qui est arrivé, elle comprend qu'un désastre inouï, une convulsion du sol a bouleversé Lisbonne, elle reconnaît Juana.
"Suis-je donc sauvée ? demande-t-elle faiblement.
- Oui, oui, vous l'êtes.
- Par toi, mon enfant. Mais où irai-je à présent ? Mon logis, hélas ! n'est plus que cendres...
- Le mien est à deux pas d'ici, et sûrement il n'est point démoli. Pouvez-vous marcher, Madame ?
- Essayons."
Elle se lève péniblement.
"Appuyez-vous sur moi, dit la fillette. Je suis très forte, vous verrez."
Lentement et après beaucoup de pauses, on atteint une humble cabane en planches construite au centre d'un terrain vague. La chaumière était nue, mais propre. Elle ne renfermait qu'un seul meuble : un lit, ou plutôt une paillasse sur un cadre en bois. Dona Maria s'y étendit, et sa gentille compagne dormit à ses pieds, enveloppée dans une vieille natte.
Durant trois jours, la veuve n'eut pas assez de forces pour sortir. Dès qu'elle se sentit remise de ses émotions :
"Adieu, dit-elle à sa jeune hôtesse en l'embrassant avec tendresse. Je me rends chez mon banquier qui garde chez lui toutes mes valeurs, tout mon argent... Fasse le ciel qu'il vive encore, et qu'il me soit possible de te récompenser !..."
Une semaine s'écoula sans que la fillette entendit parler de Dona Maria ; elle ne s'expiquait pas ce silence qui tourmentait beaucoup son âme tendre. Un matin, on frappa enfin à la porte de la hutte, et une femme âgée, voûtée, misérablement vêtue, dit :
"Venez avec moi, ma belle, chez une personne qui vous attend.
- Oh ! volontiers. Laissez-moi seulement prendre ma corbeille et mes oranges, car je tâcherai d'en vendre en rentrant. Partons !"
Conduite par l'inconnue, Juana traverse la ville en deuil, longe des rues dévastées et fumantes encore, et de tous côtés l''image de la désolation et de la mort s'offre à ses regards ; elle pénètre après son guide dans une demeure d'apparence modeste située sur une place étroite encombrée de ruines.
"C'est ici, au troisième. Montez, mon enfant."
L'esclier était raide et noir. Juana dut franchir les degrés à tâtons, et finit, tout en haut, par distinguer une porte. Elle la poussa. "Ah ! Dona Maria, je vous revois !" Elle s'élance, joyeuse ; elle embrasse son amie qui sanglote et se tait.
Alors la petite marchande jette les yeux autour d'elle ; elle remarque l'exiguïté de la chambre, la simplicité du mobilier.
"Eh quoi, Madame, vous si riche, vous qui possédiez un hôtel et des chevaux, vous vous êtes logée ainsi ?
- Hélas ! le sort m'a réduite à cela. Ma maison n'existe plus.
- Mais votre banquier, chez qui vos valeurs étaient en dépôt ?...
- Il a été écrasé par la chute de son toit, et les murs de l'édifice qu'il habitait jonchent la terre.
- On pratiquera des fouilles, et l'on découvrira peut-être...
- Un incendie s'est élevé parmi les décombres, et à tout consumé.
- Alors... alors... vous êtes complètement ruinée ? s'écria Juana.
- Je suis ruinée !
- Mais j'ai entendu dire que vous aviez envoyé un navire aux Indes...
- Il est perdu.
- Qu'allez-vous faire ?
- Je l'ignore."
La fillette réfléchit une minute, puis, naïvement, elle demanda :
"Si vous veniez avec moi, Madame ?
- Où ?
- Vendre des oranges ! Voyez, j'en ai vingt-quatre. En voici douze pour vous : acceptez-les avec ma corbeille. Moi, je trouverai bien un autre panier. Nous nous associerons ; les bénéfices seront commun, et ma cabane en planches nous abritera toutes deux."
Et la fillette choisissait déjà les fruits les plus beaux et les plaçait sur les genoux de la veuve. Cette preuve d'affection, d'exquise bonté toucha tellement Dona Maria qu'elle se leva, entoura l'enfant de ses bras et la couvrit de caresses. Elle lui expliqua ensuite qu'elle ne voulait point accepter son offre ; qu'elle chercherait un moyen de subsister, mais que celui-ci ne s'accordait ni avec ses goûts, ni avec son âge.
Triste et désappointée, Juana la quitte. Elle erre sur les promenades ravagées, tâche de débiter sa marchandise, mais personne n'écoute ses invitations ni ses prières. Vraiment il s'agissait bien d'oranges !
"On ne m'achètera rien aujourd'hui !" murmure-t-elle, et elle s'engage sur les quais pour regagner sa hutte.
Bientôt elle fut obligée de ralentir sa marche. Un groupe de curieux était réuni devant un gros vaisseau que l'on amarrait à la berge. Les assistants s'émerveillaient, et l'on entendait mille exclamations de joie et d'étonnement : "Le San Salvador ! Le San Salvador ! - Est-ce croyable ! - On le prétendait naufragé ! Le voilà ! - C'est lui ! Sa cargaison vaut un million au moins. - Pourquoi a-t-il subi tant de retard ?"
On interrogeait les gens de l'équipage, et ils fournissaient des renseignements. "Nous avons séjourné trois mois au Cap, à cause d'une sérieuse avarie... Les tempêtes nous ont lancés hors de notre route... Les
calmes plats nous ont beaucoup nui... Qu'importe, à cette heure ! Nous somme de retour, et le chargement est intact..." Oh ! que le coeur de Juana battait vite ! Elle s'approcha d'un spectateur, et, timidement :
"Monsieur, fit-elle, à qui appartient le San Salvador ?
- A Dona Maria Corazon.
- Est-elle avertie de l'entrée au port de son navire ?
- Oui, oui. Pérez, qui était son intendant avant le tremblemetn de terre et qui connaît son domicile actuel, a couru lui annoncer la chose."
La petite fille bondit de joie.
L'enfant oubliait sa propre misère ; elle soupa gaîment d'un morceau de pain, et s'endormit tranquille en répétant : "Ses larmes sont séchées... Tant mieux ! Tant mieux !"
Le lendemain, dès les premières lueurs du soleil, elle arrangea sa corbeille, et, comptant avoir meilleure chance que la veille, elle se disposa à sortir. Mais à peine eut-elle franchi le seuil; qu'elle recula fort étonnée. Dona Maria était devant elle.
"Ah ! ma chérie, ma chérie, si tu savais !...
- Je sais tout. Le San Salvador est à Lisbonne.
- Tu te figures mon bonheur, n'est-ce pas ?
- Je me le figure et le partage.
- Je reconnais là ta tendresse... Mais, dis-moi, lorque tu m'as offert douze oranges, combien en avais-tu ?
- Vingt-quatre.
- Et si, au lieu d'avoir vingt-quatre oranges, tu avais possédé d'immenses trésors, n'aurais-tu pas voulu m'en céder la moitié, ne m'aurais-tu pas engagée quand même à m'associer avec toi ?
- Bien sûr !
- Alors, mon enfant, je prétends imiter ton exemple. Tu t'es dépouillée à mon profit : je ne serai pas moins généreuse que toi, et ma richesse deviendra la tienne. Suis-moi ! Je suis veuve, sans famille, sans héritier. Suis-moi ! Je t'aime et je t'adopte. Tu ne me quitteras plus, désormais, et tu m'appelleras ta mère. Suis-moi, ma fille !"
Et Dona Maria emmena l'enfant, à la fois confuse et ravie ; elle la fit soigneusement instruire et la rendit la plus heureuse des créatures. Souvent, lorsque Mlle Juana Corazon passait en calèche, vêtue d'une robe élégante, les badauds de Lisbonne se poussaient du coude et chuchotaient :
"Vous voyez cette belle personne dans cette voiture ? Elle est millionnaire, et ce luxe qui l'environne, cette opulence princière, devinez un peu pour combien elle se l'est procurée ?... Vous ne devinez pas, hein ? - Pour douze oranges, Monsieur, pour douze, parole d'honneur !"
H. GUY
08 juin 2008
Histoire de sorcier - Hier... en 1892
Une riche marchande, nommée Gertrude, était veuve et se trouvait à la tête d'une maison importante et d'une nombreuse famille ; mais, depuis la mort de son mari, qui avait été un homme actif et laborieux, elle voyait chaque jour augmenter ses dépenses et diminuer ses revenus ; enfin, les choses allaient de telle sorte, que tout à coup, elle fut prise de la terreur de voir le bien de ses enfants fondre dans ses mains.
Dame Gertrude était d'un esprit simple et craignant Dieu, mais sans haute portée dans les idées ; aussi, ne sachant comment faire pour sortir de ce mauvais pas, elle se résolut à aller consulter un sage ermite qui était retiré sur le versant d'une montagne située tout à côté du pays qu'elle habitait. Elle le trouva se chauffant au soleil et plongé dans une méditation profonde.
Notre marchande le salua respectueusement, lui demanda pardon de venir l'importuner, et lui exposa le but intéressé de sa visite.
- Qui est-ce qui veille sur votre maison ? lui demanda le sage après avoir écoutée avec une grande attention.
- C'est une brave et honnête femme, qui a toute autorité sur mes commis, mes servantes et mes valets, répondit dame Gertrude.
- Et qui tient votre caisse ? enfin, qui balance vos recettes et vos dépenses ? demanda encore l'ermite du même ton.
- Depuis la mort de mon mari, c'est un caissier que j'ai pris pour cela, mon père, fit la riche marchande, fort surprise de devoir subir cet interrogatoire.
- Attendez un peu, dit alors l'ermite en se levant et sans paraître remarquer la surprise de sa visiteuse, je vais aller vous chercher un remède souverain contre les maux qui vous affligent.
Il revint quelques instants après avec une petite baguette de coudrier entre les mains, et, la donnant à dame Gertrude :
- Tenez, lui dit-il, prenez ceci, et, pendant un an, vous porterez trois fois dans la journée, de plus, une fois de très grand matin et une autre fois le soir très tard, cette baguette de coudrier dans la cave, dans la cuisine, dans les celliers, dans les greniers, dans les écuries, enfin dans tous les endroits de votre maison qui contiennent une part de vos richesses, car vous savez que le coudrier a le dont de faire découvrir les trésors ; il vous aidera donc à conserver les vôtres. De plus, il faudra que vous restiez avec elle durant une heure, chaque après-midi, dans le bureau où travaille l'homme chargé de vos dépenses et de vos recettes : et je suis convaincu qu'avant peu vous m'apporterez des remerciements pour l'infaillible recette que je viens de vous donner, car cela n'a jamais manqué son effet.
Dame Gertrude qui connaissait la sagesse de l'ermite et qui savait fort bien qu'il n'eût pas commis l'inconvenance de s'amuser à ses dépens, partit triomphante avec sa baguette dont elle fit usage sur-le-champ, et dont elle se trouva très contente, car ce talisman lui fit découvrir tout d'abord, dans la cave, l'improbité d'un valet qui lui volait son vin ; puis, dans l'écurie, la paresse des palefreniers, qui laissaient les chevaux sans être étrillés jusqu'au milieu du jour ; et enfin, continuant la promenade ordonnée, la négligence de sa fille de basse-cour qui avait oublié de traire les vaches.
- Ouais ; se dit-elle, le bon ermite a bien raison, sa baguette est vraiment merveilleuse, et je veux continuer à m'en servir comme il me l'a ordonné. Ce qu'elle fit résolument ; et, dès le lendemain elle chassa plusieurs servantes qu'elle avait surprises faisant bombance au lieu de travailler ; aussi le travail n'en alla-t-il pas plus et sa maison fut-elle soulagée d'autant. Ce jour-là aussi elle songea, en allant dans le bureau pour y faire sa station ordonnée, qu'elle s'ennuierait beaucoup moins en employant l'heure qu'elle devait y rester à examiner les comptes de la maison que si elle la passait inoccupée. C'était une chose qu'elle avait toujours négligé de faire jusque-là ; aussi le caissier fut-il saisi non seulement de stupeur, mais encore de frayeur, quand elle lui demanda de lui montrer ses livres, car il s'y trouvait de nombreuses erreurs tout à fait au désavantage de la riche marchande.
Dame Gertrude s'en aperçut aussitôt, et, entrant dans une violente colère, elle chassa le caissier sur l'heure ; force lui fut donc de prendre sa place provisoirement d'abord ; mais remarquant que ce travail lui causait peu de peine et lui rapportait de grands profits, elle se décida à le remplir toujours ; de même, elle congédia la surveillante de la maison, dont la baguette de coudrier remplissait si bien l'office.
Un an se passa ainsi, et quand Dame Gertrude fit le bilan de sa caisse, elle s'aperçut que cette fois, c'étaient ses dépenses qui étaient moindres et ses recettes beaucoup plus considérables. Enchantée de cette découverte, la bonne femme reconnaissante s'en alla remercier l'ermite du miracle qu'il avait opéré chez elle.
Celui-ci la reçut souriant affectueusement, car on s'attache toujours aux gens que l'on oblige.
- Et faites-vous sans la moindre peine les visites que je vous ai commandé de faire ? lui demanda-t-il avec bonté.
- Oui, certes, mon père, et je n'y trouve pas le plus léger ennui, au contraire ! répondit avec empressement dame Gertrude ; car, même quand je suis souffrante, je ne manque pas un seul jour de promener de la cave que grenier la baguette magique que je dois à votre générosité, et ma santé elle-même s'en est trouvée fort bien, je vous assure !...
L'ermite se prit à sourire de plus belle en entendant la riche marchande parler ainsi.
- Laissons-là cette plaisanterie, ma fille, lui dit-il enfin en lui pressant les mains avec une gravité affectueuse, car cette baguette n'est rien par elle-même et je vous ai fait croire à sa fausse vertu que pour vous décider, en frappant vivement votre imagination à surveiller vos affaires au lieu de vous en rapporter à autrui ; car ce qui ruinait votre maison, c'était le désordre, et ce qui l'enrichira et la rendra prospère à jamais, ce seront l'ordre et la vigilance dont vous avez pris l'habitude, grâce à ma baguette de coudrier.
Adieu, ma chère enfant, n'oubliez pas mes avis, ni la baguette de l'ermite.
Comtesse DE BASSANVILLE
05 juin 2008
Pour la fête de Papa
Voici quinze jours que la maison a pris des airs mystérieux. On y complote et cachotte dans tous les coins. A chaque instant, on est arrêté par une porte close, et l'on trouve fermés des tiroirs qui d'habitude ne le sont jamais. Que se passe-t-il donc ? - C'est bien simple, la fête de papa n'est pas loin, et les enfants préparent leurs surprises. Dans un vieux tiroirs se dissimule un paquet soigneusement ficelé, et, derrière cette porte qui ne veut pas s'ouvrir, quelqu'un s'est mis en cellule pour achever une superbe carte géographique.
Voyant tous ses frères et soeurs affairés, Bébé n'a pas voulu demeurer en reste. Depuis plusieurs jours, il disparaît à ses heures, et personne n'a jamais pu savoir où il se cache. Il a trouvé dans le grenier, derrière le pigeonnier, un petit réduit où il va, lui aussi, travailler pour papa. Que peut-il bien avoir sur le chantier ? C'est son secret à lui...
Mais la veille du grand jour est arrivée. Les enfants sont allés dormir en recommandant à la vieille Lisette de les réveiller de très bonne heure pour surprendre papa dès son réveil. Quant à Bébé, il a grimpé sur les genoux de Lisette, lui a donné deux gros baisers, et lui a dit à l'oreille : "Moi, tu me réveilleras de très bonne heure... mois un quart."
Le lendemain, au petit jour, tout ce jeune monde s'habille en hâte, s'agite et se presse à la porte de papa, prêt à entrer au premier signe. Enfin, une petite oreille collée à la serrure croit avoir entendu du bruit dans la chambre. C'est le moment : et tous, chargés de bouquets, de boîtes, de travaux d'art, font irruption dans la pièce. On couvre de fleurs le lit paternel et l'on y entasse les présents. Puis, au déballage de ces précieux objets, ce sont des embrassades, des exclamations sans cesse renouvelées.
Jusqu'ici Bébé n'a pas encore donné. Il se tient à l'écart et, les mains derrière le dos, il observe ce qui se passe. Une fois le mouvement apaisé, il s'avance un peu timide et, sous l'oeil étonné de ses aînés, présente un rouleau de papier gris passablement chiffonné... et une lettre.
En dépliant le papier, papa y trouve une tapisserie multicolore, sans forme précise, ni dessin, d'un effet inénarrable.
Quant à la lettre, elle porte comme adresse des pattes de mouches, et, à l'intérieur, quatre pages pleines des mêmes signes, ainsi que plusieurs pâtés. Bébé, soit dit tout bas, est absolument illettré. A la vue de ces cadeaux, les grands frères rient aux éclats, et l'enfant, interloqué, fond en larmes.
Mais papa, très ému, soulève entre ses bras, le pauvre petit, l'embrasse tendrement et lui dit : "Merci, cher Bébé, console-toi, ne pleure pas, ton cadeau me fait un plaisir immense ; je ferai faire des pantoufles avec ta jolie tapisserie, et, je garderai ta lettre dans mon portefeuille ; car je sais lire cette écriture-là. Tu as voulu m'écrire que tu m'aimais ; et c'est là aussi ce que tu as cousu dans ta tapisserie, avec de la laine rouge, bleue, verte et jaune. Cela suffit. Plus tard, tu m'offriras, comme tes frères, des ouvrages plus parfaits et des voeux écrits en style soigné. Puisses-tu y dire toujours avec le même coeur : "J'aime mon papa !"
Charles WAGNER
22 mai 2008
La bobine merveilleuse
Notre impatience fait souvent notre malheur.
Un petit prince fut un jour réprimandé sévèrement par son précepteur. Le soir, il songeait tristement qu'on est bien malheureux d'être enfant parce qu'il faut obéir. Il aurait voulu être déjà un homme.
Tout en pleurant, l'enfant s'endormit. Le lendemain en s'éveillant, il vit à côté de lui une jolie bobine de soie qui brillait aux rayons naissants de l'aurore. Surpris, il allait la saisir, quand de la bobine une toute petite voix s'échappa et murmura les paroles suivantes : "Prends garde, enfant, prends garde ! Le fil merveilleux qui s'enroule autour de moi représente la suite de tes jours. Vois-tu, à mesure que les instants s'écoulent, ce fil se déroule et se dévide. Hier, tu souhaitais pouvoir à ton gré hâter ta vie. Je t'en donne le pouvoir. Mais rappelle-toi que ta main, qui peut dévider ce fil tout entier en instant, ne pourra en pelotonner de nouveau un seul brin."
Le petit prince regarda la bobine sans oser y toucher. Puis il s'enhardit et il tira un petit bout de fil seulement de manière à passer un jour et il se revit près de s'endormir dans le lit où il venait de s'éveiller : "Un jour, pensa-t-il, ce n'est pas assez, je veux grandir et être homme !"
Saisissant la bobine, il se mit à tirer le fil et il se vit devenu jeune homme, avec la barbe au menton. Il était roi ; des conseillers et des courtisans l'entouraient et lui parlaient des affaires de l'Etat.
Ce fut d'abord une grande joie pour lui. Puis il voulut être marié, avoir des enfants... et déjà il se voyait père de famille. Enfin, impatient de voir ses enfants grandir, de nouveau il tire le fil de la bobine et ses années passent emportées dans un tourbillon. Après chaque désir rassasié, il en voyait renaître un autre, plus ardent, et de nouveau la bobine tournait entre ses doigts et de nouveau le fil se dévidait.
Or, il arriva qu'un jour, derrière le fil de soie, le bois doré de la bobine se montra tout à coup. Le roi en fut surpris et effrayé ; il osait à peine regarder le fil qui se déroulait tout seul, lentement. Que n'eût-il pas donné pour pouvoir pelotonner de nouveau un brin de fil sur la bobine qu'il regardait avec tristesse !
La petite voix se fit encore entendre.
"Ô prince ! les jours passés ne reviennent point. Tu as dépensé ta vie follement ! Elle te paraît vide : c'est que tu ne l'as point remplie de bonnes actions ; elle te paraît malheureuse : c'est que tu n'as point su l'employer utilement. Ton impatience, au fond, c'était de la paresse, c'est pour échapper à la tâche journalière que tu as voulu vivre vite. Va, si tu n'es pas heureux, c'est que tu ne l'as pas mérité."
J.M GUYAU - Ecrivain philosophe français, mort en 1888.
20 mai 2008
L'âme du licencié Garcia
Avant que d'entendre l'histoire de ma vie, écoute, ami lecteur, un conte que je vais te faire.
Deux écoliers allaient ensemble de Penafiel à Salamanque. Se sentant las et altérés, ils s'arrêtèrent au bord d'une fontaine qu'ils rencontrèrent sur leur chemin. Là, tandis qu'ils se délassaient après s'être désaltérés, ils aperçurent par hasard auprès d'eux, sur une pierre à fleur de terre, quelques mots déjà un peu effacés par le temps et par les pieds des troupeaux qu'on venait abreuver à cette fontaine. Ils jetèrent de l'eau sur la pierre pour la laver et ils lurent ces paroles castillanes : "Aqui esta encerrada el alma del licenciado Pedro Garcias : ici est enfermée l'âme du licencié Pierre Garcia."
Le plus jeune des écoliers, qui était vif et étourdi, n'eut pas achevé de lire l'inscription, qu'il dit en riant de toute sa force : "Rien n'est plus plaisant ! Ici, est enfermée l'âme... Une âme enfermée !... Je voudrais savoir quel original a pu faire une si ridicule épitaphe !" En achevant ces mots, il se leva pour s'en aller. Son compagnon, plus judicieux, dit en lui-même : "Il y a là-dessous quelque mystère, je veux demeurer ici pour l'éclaircir." Celui-ci laissa donc partir l'autre, et, sans perdre de temps, se mit à creuser avec son couteau tout autour de la pierre. Il fit si bien qu'il l'enleva. Il trouva dessous une bourse de cuir qu'il ouvrit. Il y avait dedans cent ducats, avec une carte sur laquelle étaient écrites ces paroles en latin : "Sois mon héritier, toi qui as eu assez d'esprit pour démêler le sens de l'inscription, et fais un meilleur usage que moi de mon argent." L'écolier, ravi de cette découverte, remit la pierre comme elle était auparavant, et reprit le chemin de Salamanque avec l'âme du licencié.
Qui que tu sois, ami lecteur, tu vas ressembler à l'un ou l'autre de ces deux écoliers. Si tu lis mes aventures sans prendre garde aux instructions morales qu'elles renferment, tu ne tireras aucun fruit de cet ouvrage ; mais si tu le lis avec attention, tu y trouveras, suivant le précepte d'Horace, l'utile mêlé avec l'agréable.
Le Sage - Préface de Gil Blas
18 avril 2008
Les deux avares
Vous saurez que l'Araca, un vieux "brûle-sardines" qui aurait, pour épargner, partagé un poil par le milieu, ouït dire un jour, qu'au village voisin, un certain Pied-de-Lampe était le roi des épargneurs.
Il est toujours bon d'apprendre. L'Araca, le lendemain matin, vint donc trouver le fameux Pied-de-Lampe pour le questionner un peu sur l'épargne.
Pied-de-Lampe, justement, venait de se lever, et de ses doigts crochus, pour débrouiller ses cheveux, il se peignait avec les ongles.
- Bonjour !
- Bonjour.
- Vous ne me connaissez peut-être pas, lui dit l'Araca, je suis l'Araca.
- L'Araca ! diable, si ! lui fit Pied-de-Lampe, j'ai entendu parler de vous, qui, paraît-il, êtes un maître pour faire courir la brouette. (Pratiquant l'usure)
- Tout à votre service, reprit l'Araca. Voici donc pourquoi je venais. On m'a appris l'autre jour que, vous non plus, compère, vous ne gaspillez point le vivre, et - vous savez que la Vieille ne voulait jamais mourir, parce que toujours elle apprenait, - je suis ici pour l'honneur, l'avantage en même temps, de faire votre connaissance et pour m'instruire dans cette grande science qui s'appelle l'épargne.
- Tout à votre service ! répliqua Pied-de-Lampe, en lui touchant la main ; vous n'avez pas déjeuné ?
- Non.
- Eh, bien, compère, vous déjeunerez avec moi ; et, si vous le permettez, je vais sortit un moment pour acheter quelque pitance.
- Je vous accompagnerait, lui dit l'Araca, car, si cela ne vous fait rien, j'apprendrai ainsi à marchander.
- Allons.
- Allons.
Et nos deux grigous, traînassant la savate, partent pour le marché. En passant devant le fournier : (boulanger)
- Il est bon aujourd'hui, votre pain ?
- Ah ! dit Gâte-Pâte, aujourd'hui nous avons bien pétri : quand vous goûterez le pain, voyez-vous, c'est un beurre...
Et, se tournant vers son compagnon :
- Qu'en dites-vous ? fit Pied-de-Lampe, tout en ricanant de côté, puisque le beurre est meilleur que le pain, si donc nous allions acheter du beurre ?
- Allons acheter du beurre.
Et, zou ! patin, patan, ils vont chez dame Greset, la marchande de beurre :
- Bonjour, dame Greset, nous voudrions un peu de beurre... Il est bon, aujourd'hui, votre beurre ?
- Mon beurre ? Voyez, tâtez-le ; c'est fin comme de l'huile !
- Qu'en pensez-vous ? fit ce finaud de Pied-de-Lampe à son collègue l'Araca, puisqu'il paraît que l'huile est plus fine que le beurre, si nous allions acheter de l'huile ?
- Sus ! Allons acheter de l'huile !
Et ils entrent chez tante Bougnette :
- Bonjour, tante Bougnette, nous voudrions un peu d'huile... Votre huile est bonne au moins ?
- Mon huile ? Regardez-là : c'est limpide, c'est clair comme de l'eau de roche.
- Tiens ! dit Pied-de-Lampe, sommes-nous pas des nigauds ? Puisque la bonne eau est plus claire que l'huile, eh ! allons déjeuner à la fontaine !
Et, cela dit, tous deux allèrent, de ce pas, boire à la grande fontaine ; et il déjeunèrent de cette façon.
Conte Provençal par Frédéric MISTRAL
16 avril 2008
L'histoire du sufficit
Ce devait être peu avant le jour de l'orage sous le moulin, Monseigneur faisait sa tournée pastorale. Il allait à Ambert où tous les curés des environs l'attendaient pour la confirmation, quand ; sur le grand chemin, au lieudit Chez-Servy, une roue de son carrosse se rompit. Les chemins d'alors n'étaient pas ferrés et unis comme ceux de maintenant : des bourbiers où l'on enfonçait jusqu'au moyeu et des pointes de rochers à s'y rompre le col.
On alla quérir le charron du Monestier. Le temps passa, midi approchait ; il fallut que Monseigneur montât pour y aller dîner au village qui dominait sur la butte.
M. le curé se trouvait à Ambert pour la cérémonie, Monseigneur arrivant ainsi, c'était pour la servante le feu à la cure. Elle court tout effarée chercher le magister. Mon Barthélemy vint dans un grand trouble, toucha la main que le prélat lui présentait, ignorant, bonnes gens, qu'il lui fallait baiser l'anneau - "Il ne voit pas souvent des évêques, le bonhomme", fit Monseigneur à son grand vicaire - mais tourna son compliment de si naïve façon qu'il lui fut souri très indulgemment.
- Ne soyez point en soin. Je suis plus que satisfait d'un si bon accueil. Pourriez-vous seulement nous faire préparer un frugal repas ?
Barthélemy salue, s'en va conférer avec la gouvernante plus effarée que jamais à l'idée de préparer le dîner de Monseigneur. On décide de faire appel aux talents de Poule-Courte, qui demeurait porte à porte.
Elle arrive, pointant au bout de nez fouineur au mitan de sa face de pleine lune et, prenant de l'importance, calcule toutes choses. Finalement, elle propose de faire sauter une omelette, de rôtir un poulet, d'ajouter à cela un fromage de chèvre, et pour le fruit, des poires tapées et des noix sèches. Barthélemy va en porter les paroles au prélat.
- Mais cela va, cela va très bien. Une omelette, un poulet, du fromage, des noix et sufficit. (Cela suffit en latin)
- Eh ? Monseigneur, plaît-il ?
- Et sufficit répète Monseigneur avec un sourire.
Le magister de faire un salut bien profond et de retourner à la cuisine.
- Quoi ? qu'est-ce qu'il y a ? Monseigneur n'est peut-être pas content ?
- Il est content, pauvre Dorothée, seulement il demande encore du sufficit.
- C'est plus d'une fois que j'ai préparé des dîners d'évêques, de marquis et même de maréchaux des logis chef, dans de grandes maisons où je faisais une telle cuisine que les voisins se nourrissaient en léchant les murs. Jamais, au grand jamais, personne ne m'a demandé du sufficit. Au demeurant, c'est du latin, cela : les femmes n'ont pas à mordre au latin. Ca vous regarde, Barthaut : allez me quérir ce sufficit ; je l'accommoderai, en sauce ou autrement, si bien que rien plus.
Barthélemy ne savait déguiser nulle chose, même quand il y allait de son intérêt. Il confessa ignorer tout du latin, ce qui le fit mépriser de la Poule-Courte. Celle-ci le poussa hors de "sa" cuisine, lui répétant qu'il eût à satisfaire Monseigneur.
Le pauvre maître d'école sortit sur le coudert (la place) en se vouant à tous les saints du paradis. Enfin, il eut une inspiration : "Gaspard sait le latin comme celui qui l'a fait. Il me tirera de peine !" Un des gamins qui jouaient au saute-l'âne sur la place part tout courant pour le bourg de Saint-Amand, lequel n'est pas à trois quarts de lieue du Monestier par la traverse.
Gaspard arrivé, le magister lui déduit la chose sur le coudert même, le regardant avec les yeux qu'on fait à un homme qui tient votre salut dans sa manche.
- Quoi, c'est là que le bât vous blesse ? C'est pour ça que vous me faites venir si grand train de chez moi où j'ai laissé des pois au lard sur la table ? Un sufficit ? Sachez que c'est une queue d'âne, et ne me tarabustez plus la cervelle.
- Une queue d'âne, mon enfant ? Monseigneur peut-il avoir affaire d'une queue d'âne ? Comment veux-tu ?...
- Que vous êtes bon ! Est-ce à vous de savoir le pourquoi de la chose ? Il doit vous suffire que Monseigneur l'ai demandé. La soumission, l'obéissance ne sont-elles pas de toutes les vertus les plus recommandables ? Je m'en doute qu'il veut justement voir si vous lui obéirez sans réflexion.
Sur ce chapitre il prêcha si bien que, bientôt, le magister s'inquiéta seulement de se procurer la queue requise.
- Hé, n'y a-t-il pas là l'anichon gris de la Poule-Courte ? Tandis qu'elle fricote, je m'occupe de la bourrique. Puis vous mettez le sufficit dans un grand plat de faïence à fleurs, le plus beau que vous puissiez trouver, vous l'apportez vous-même sur la fin du repas, couvert d'une serviette blanche, et voilà Monseigneur content de son bedeau !
Tout alla de la sorte. On dressa le couvert fort proprement dans la salle à manger dont les fenêtres donnaient sur la verte allée d'Ambert, pays d'agréable représentation où la Dore fait cent tours parmi les prairies et les bocages au pied des belles montagnes. L'omelette était dure comme une couverture doublée ; le poulet, un coq d'assez mauvaise vie, pour avoir trop couru sur la place, coriace comme un vieux corbeau. Monseigneur achevait de casser quelques noix poudreuses quand Barthélemy apporta le plat qu'il découvrit avec révérence.
- Qu'est-ce là ? demanda Monseigneur en considérant la queue d'âne.
- C'est le sufficit, Monseigneur. Votre Grandeur me pardonnera si la queue n'est pas plus grosse ; il n'y a pas beaucoup d'ânes en nos petits pays.
Ce disant le pauvre regardait humblement du côté du grand vicaire, lequel sautait tout cramoisi sur sa chaise ; sans doute parce que le sufficit n'était pas de ces beaux, de ces grands... Mais Monseigneur, devinant la simplicité du bonhomme, apaisa d'un geste son compagnon. Il fit asseoir le Barthaut près de lui et le confessa si finement que le pauvre déballa tout le paquet. Et quand Monseigneur se leva pour partir, il se dit charmé de ce naïf entretien.
- Vous ne savez pas le latin, mais ne regrettez pas de n'avoir point cette science. Je vous donne ma bénédiction de grand coeur, et, de retour à Clermont, je vous enverrai un petit souvenir.
De fait, un mois après, Barthélemy reçut un ballot par le roulage. Et quand l'ayant ouvert, il y trouva des livres, - il avait dit à Monseigneur sont goût pour la lecture,- il fut le plus surpris et le plus ravi des hommes.
Henri POURRAT - "Gaspard des Montagnes"
14 avril 2008
Les Korrigans d'Irlande
Dans un district éloigné d'Irlande, mais où ? je ne m'en souviens plus, était un village appelé Knockgrafton, et
près du village se trouvaient les ruines d'un vieux château entouré d'un fossé, connu depuis les temps les plus reculés pour être hanté par les fées et les sylphes.
Dans le village de Knockgrafton vivait un bon petit bossu qui s'appelait Lusmore. Tout le monde l'aimait pour son humeur aimable et joyeuse ; puis la nature l'avait doué de bons poumons et de goût pour la musique.
Un certain jour tout ensoleillé Lusmore était étendu sur le bord du fossé, faisant un somme. Bientôt de douces voix l'éveillèrent, ces voix semblaient venir du fond de l'eau. Il se dit que c'était là le chant des fées, et ce chant était bien simple, rien de plus que "lundi, mardi, lundi, mardi," et toujours ainsi, à l'infini. Lusmore écouta quelques instants, puis il se fatigua de ce refrain, et, saisissant une courte pause, il se mit à chanter lui-même aussi haut qu'il put, mais d'un ton mélodieux : "et mercredi aussi." A peine eut-il chanté qu'ils se sentit emporté en tournoyant au fond du fossé où il vit une grande salle pleine de lutins qui dansaient et chantaient.
Ils répétèrent les mots de Lusmore et vigoureusement chantèrent : "lundi, mardi, et mercredi aussi." Puis, ils conduisirent Lusmore à une place d'honneur et deux des plus forts lutins s'approchèrent, et, avec une scie faite de beurre, ils coupèrent sa bosse, et alors ils chantèrent tous :
Lusmore, Lusmore,
Ne pleure ni ne déplore
La bosse que tu eus,
Sur ton dos elle n'est plus.
A terre voilà qu'elle dort.
Lusmore, Lusmore.
Le petit Lusmore s'aperçut alors avec étonnement qu'il n'était plus courbé en deux comme auparavant, mais qu'il se tenait bien droit et était très grand en se redressant il frappa presque sa tête contre le plafond.
Après beaucoup de réjouissances et de festins, les sylphes se reposèrent de leurs fêtes. Lusmore s'endormit ; et, lorsqu'il se réveilla, il se retrouva sur le bord du fossé. Il se leva, frotta ses yeux, tâta son dos et vit que, bien vrai, il n'avait plus sa bosse. Tout réjoui, il s'en retourna et raconta à tous ses voisins comment il avait dansé et chanté avec les lutins, et comment ils lui avaient enlevé sa bosse.
L'histoire se répandit vite et tout le voisinage vint voir Lusmore et le féliciter de sa bonne fortune.
Maintenant, il y avait un autre bossu de Knockgrafton connu sous le nom de Jack Madden un chenapan de mauvaise mine que personne n'aimait. Sa mère était une vieille sorcière envieuse, qui ne faisait que gémir parce que la bosse de son fils n'avait pas été enlevée comme celle de Lusmore. Elle conseilla à son fils d'aller s'asseoir sur le bord du fossé, et là, bien sûr, il entendit les fées chanter leur refrain avec l'élégante addition de Lusmore : "lundi, mardi, et mercredi aussi."
Alors Jack, qui était aussi dépourvu de goût que de voix, pensa que si Lusmore avait plu aux fées en ajoutant un jour à leur chanson, il pourrait, lui, ajouter tous ceux de la semaine, et, sans attendre une pause, sans s'inquiéter d'aller en mesure, il commence à entonner d'une voix rauque et forte : "Jeudi, vendredi, samedi, dimanche."
Or les fées n'ont pas seulement l'oreille très juste et un goût exquis pour le rythme et la mesure, mais aussi elles ont une aversion particulière du nom du jour du Seigneur. A peine Jack Madden eût-il commencé son insipide vacarme qu'il se trouva emporté et roulant dans le fossé entouré de fées furieuses. Deux des plus fortes, d'après les ordres du chef, prirent la bosse de Lusmore qui était encore par terre, l'appliquèrent sur le dos de Jack Madden, où elle se colla instantanément comme si elle était de cire. Et alors elles chantèrent toutes :
Jack Madden, Jack Madden,
Tes mots sont très mal venus
Et ton chant bien mal rendu.
Ce château où tu es venu
Attristera ta vie mondaine.
Voilà deux bosses pour Jack Madden.
Aussitôt, elles le repoussèrent à coup de pieds et on le trouva le lendemain matin sur la terre, près du fossé, avec deux bosses au lieu d'une. Telle fut la récompense de l'envie et du mauvais goût.
12 avril 2008
Histoire de l'éléphant blanc
Dans une très vieille ville de l'Inde au joli nom de Patalipoutra, vivait, il y a bien longtemps, un blanchisseur. C'était un homme riche, car il avait une foule de clients qui lui apportaient régulièrement leur linge et tous leurs habits à nettoyer. Dans l'Inde, le soleil est si chaud que l'on est tout vêtu de blanc, ou du moins de couleurs claires, et la fine poussière qui monte du sol desséché salit si fort les vêtements qu'il faut les changer bien souvent ; et cela faisait au blanchisseur beaucoup de travail !
Chaque jour on le voyait, lavant, avec ses aides, dans l'eau du Gange, le fleuve sacré, les beaux saries des dames. Ces saries aux soies si douces, bleus, verts et or, longs de six mètres - les femmes s'y drapent puis s'en recouvrent la tête comme d'un voile - étincelaient en séchant au soleil. Il y avait bien aussi des pièces de cotonnades, mais les couleurs en étaient si fraîches qu'elles mettaient de la gaîté sur le sable où elles s'étalaient.
Et les dhôties, sorte de pagnes blancs que les hommes enroulent autour de leurs hanches, illuminaient la terre de leur clarté.
Quand les clients étaient pressés, le blanchisseur tendait lui-même le tissu, le tenant par une extrémité alors que son fils aîné tirait sur l'autre. Ils l'agitaient doucement de bas en haut, de haut en bas. En un quart d'heure, le vêtement était sec et les clients étaient si satisfaits qu'ils se pressaient de plus en plus nombreux chez le courageux blanchisseur.
Sa maison basse, avec ses colonnes supportant une terrasse, était d'un goût parfait. Il y avait étendu de beaux tapis et mis de longs coussins confortables, sur lesquels on se reposait, le travail terminé, en bavardant avec des amis, les yeux fixés sur le Gange si large, si imposant en cet endroit.
Mais, comme il s'était enrichi par son travail, il était jalousé par un potier, son voisin. Celui-ci trouvait la maison du blanchisseur trop luxueuse, ses clients trop nombreux. Il s'employait à attirer les passants, installant devant sa porte les objets usuels qu'il confectionnait avec l'argile : des vases où l'eau se tient si fraîche, des assiettes pour recevoir le riz, des gobelets où l'on verse la boisson teintée de plantes aromatiques, de petites veilleuses où dansent les lueurs clignotantes qui éclairent les maisons et ornent les autels des dieux aux jours de fête. Tous ces objets étaient tentants. Et le potier avait, tout comme le blanchisseur gagné la confiance su roi dont il était le fournisseur.
Mais il récoltait moins d'argent que son voisin. Aussi résolut-il de lui jouer un vilain tour afin de le ruiner.
Un jour, il alla donc trouver le roi et lui tint ce langage : "Votre Majesté sait combien il serait glorieux pour Elle d'être le possesseur d'un éléphant blanc. Eh bien, je sais que le blanchisseur mon voisin a un procédé mystérieux qui ferait de votre éléphant royal, d'un gris presque noir aujourd'hui, un éléphant éclatant de blancheur. Votre Majesté serait ainsi le souverain le plus célèbre et le plus envié de l'Inde entière."
Le roi se mit d'abord à sourire, pensant que pareille transformation était chose impossible. Mais le potier avait l'air si sûr d'avoir surpris le secret du blanchisseur qu'il commença à croire pour de bon qu'il pourrait posséder bientôt un éléphant blanc.
Ce pauvre roi, qui n'était pas fort intelligent, désirait d'autant plus vivement être célèbre et admiré de tous !
Il convoqua donc le blanchisseur, et, pour rendre ses ordres plus solennels, il le reçut assis sur son trône, entouré de ses courtisans. Tous attendaient avec la plus grande curiosité la réponse du blanchisseur à la demande extravagante de leur maître.
Quand il se vit enjoindre de blanchir aussitôt l'éléphant royal, le blanchisseur, plein de bon sens, fut très tenté de faire résonner les voûtes du palais d'un énorme éclat de rire. Mais il savait le roi têtu et cruel. Il comprit bien vite qu'il fallait accepter, mais en rendant au potier le méchant tour que celui-ci lui avait préparé.
- Sir, dit-il, c'est chose facile pour moi, ce que Vous me demandez là. Cependant, il me faudrait faire tremper votre éléphant dans une très grande cuve emplie d'eau bien savonneuse. Or, je ne possède, malheureusement, pas de récipient assez vaste pour contenir un aussi gigantesque animal que celui de Votre Majesté. Mon voisin le potier pourra certainement, sur votre ordre, me le construire.
Le roi fit alors revenir en hâte le potier et lui ordonna de fabriquer un vase aux dimensions telles que l'éléphant pût y tenir à l'aise.
Le potier compris qu'à son tour il avait été joué et que le blanchisseur se vengeait cruellement de lui. Il savait, d'ailleurs, qu'il le méritait, et il essaya de sortir avec avantage du cas difficile où il s'était mis.
Il réunit en hâte ses parents et ses amis, les chargeant de lui apporter une énorme quantité d'argile. Ils en recueillirent de leur mieux, partout où ils en trouvèrent, la rapportant dans de larges corbeilles plates qu'ils plaçaient sur leurs têtes. Chaque fois qu'ils arrivaient dans le jardin du potier, ils déversaient leurs charges qui, s'ajoutant l'une à l'autre, formèrent bientôt une petite colline d'argile.
Alors on se mit au travail. Il fallut des jours et des jours pour confectionner une cuve immense, autour de laquelle, quand elle fut terminée, on se mit à danser de joie. Le blanchisseur allait enfin être ruiné !
Sur de longs bâtons que soutenaient leurs solides épaules, cinquante hommes portèrent en triomphe le long et large bassin jusqu'au palais du roi. Le potier avait fait appel, pour cette besogne, aux porteurs qui, dans les temples, soulevaient à la force de leurs bras les colossales statues des dieux, car seul ils lui semblaient assez robustes et assez exercés.
Ils furent accueillis par les félicitations du roi, qui du haut de sa terrasse, les avait regardés venir.
Le blanchisseur fut aussitôt convoquée. Il fit allumer un grand feu au milieu des jardins du palais. La baignoire de l'éléphant fut placée sur les bûches ; les servantes drapées dans leurs saries verts ou rouges, l'emplirent à l'aide de cruches d'eau puisées dans le Gange. La longue procession des femmes allant et venant, du fleuve au palais, dura une journée entière. Enfin la cuve fut pleine et, l'eau commençant à chauffer, on jeta dedans de grandes quantités de savon.
Le lendemain, l'eau était si mousseuse qu'elle ressemblait aux vagues de la mer, frangées d'écume. On laissa le feu s'éteindre, et les serviteurs qui, pour l'entretenir avaient abattu des arbres massifs, prirent leur repos. Au bout de trois jours, l'eau s'étant refroidie suffisamment pour ne pas brûler l'éléphant royal, il arriva conduit par son cornac.
Un peu surpris, car il n'avait jamais connu de bain en dehors des rivières où il aimait se rafraîchir, il consentit tout de même à pénétrer dans cette eau inaccoutumée. Mais en s'asseyant il fit éclater en mille morceaux la cuve d'argile, dont l'épaisseur était trop faible pour supporter un poids aussi considérable. L'eau se mit à couler en longs ruisseaux mousseux, et l'éléphant furieux, tapant de ses énormes pattes, faisait s'envoler par centaines les bulles de savon qui scintillaient comme des miroirs sous le soleil.
Et le potier dut recommencer son oeuvre. Il rassembla de nouveau tous ceux qu'il connaissait, les suppliant de l'aider.
Ils répondirent à son appel, et la cuve qu'ils édifièrent fut cette fois si lourde que deux cents hommes ne purent la porter.
On recommença encore et, en la soulevant les porteurs la brisèrent.
On réussit à en construire une autre, mais l'épaisseur des parois était telle que la chaleur de la flamme ne jamais réchauffer l'eau.
Les tentatives continuèrent ainsi pendant des années. Le potier perdit peu à peu tous ses amis, toute sa fortune. Il fut obligé enfin de renoncer à son entreprise et alla s'humilier devant le roi.
Celui-ci, furieux, le chassa : il ne pouvait lui pardonner de lui avoir fait espérer l'impossible. Ne s'était-il pas, lui, le prince de ce merveilleux pays, rendu ridicule dans l'attente vaine de cet éléphant blanc ?
Seul le blanchisseur avait été assez habile pour imaginer ce moyen vraiment ingénieux de se défendre du potier, en exigeant de lui une chose irréalisable.
Mais, comme il était bon, il eut pitié de la détresse de son méchant voisin ; il le sauva de la misère.
Et le blanchisseur vécut de longues années très heureux, car le roi avait compris la leçon et l'avait choisi pour son conseiller.
Conte Hindou par Marie-Simone RENOU
09 avril 2008
MATAU
Il y avait une fois à Couflens de Salau un homme qui s'appelait Matau, grand chasseur et grand pêcheur et grand fainéant comme tout pêcheur et tout chasseur. Pour tout bien il ne lui restait de son père qu'un vieux fusil sans poudre, et cela pour nourrir six enfants, une femme et une marâtre. Quand notre homme s'en revenait de la pêche sans poisson ou de la chasse sans gibier, il ne faisait pas bon pour lui rentrer en la maison : femme, enfants, marâtre, tous en avaient contre lui ; cris, reproches, coups, tout y passait :
"Fainéant ! ivrogne ! vaurien !..."
Dieu sait les litanies qu'il lui fallait alors écouter !
Un jour il en voit tant que désespéré il va emprunter une corde à un voisin et va se pendre. Il attache sa corde à la branche d'un pommier et se la passe autour du cou.
"Que fais-tu là ? méchant chrétien, lui crie alors une sorte de singe qui était tapi entre les branches d'un noyer.
- Tu le vois, je suis si malheureux que je veux en finir.
- Tu veux faire comme Judas ? Sors de là va, prends cette bourse et tes affaires s'arrangeront."
Matau prend la bourse, compte les écus : un, deux, trois, cinq, dix, vingt, trente, cinquante... et il y en avait toujours ; plus d'écus que ce que l'on trouverait de grains de millet dans le ventre d'un âne !
Il serre la bourse et prend le chemin de la maison. En route, il trouve une auberge, y entre et demande à souper. Il mange tant de tripes, tant d'oeufs, tand de viandes et de gourmandises qu'il lui faut boire comme un trou et qu'il s'endort.
Pendant qu'il dormait, l'aubergiste, qui s'était avisé que la bourse de Matau produisait de l'argent comme un puits de l'eau, la tire de sa poche et à la place tout doucement en met une autre.
Quand Matau a assez dormi, il se lève et s'en va.
Il arrive chez lui tout joyeux et fier comme s'il portait tout Paris dans sa poche :
"Hé ! toute la marmaille, et toi démon de femme, c'est fini pour vous de crier et de souffrir, vous avez ici une bourse qui vous donnera plus de deniers que vous n'en voudrez !"
""C'est ça la fameuse bourse ?... Plate comme une feuille de noyer !
- Ca la bourse que tu es allé chercher, fripon !
- Tu veux encore te moquer de nous ? Attends un peu !... Attends !..."
Et pim et pam, à force de coups et de claques ils le laissent pour mort.
Matau se relève tout meurtri, va emprunter la corde à un voisn, désespéré, pour aller se pendre. Il attache la corde à la branche d'un pommier et se la passe autour du cou.
"Que fais-tu ici ? méchant chrétien, lui crie alors le singe qui était tapi sur une branche de noyer.
- Tu le vois, je suis si malheureux que je veux en finir.
- Tu veux faire comme Judas alors ? Sors de là, prends ce manteau et tant que tu l'auras, toi et ta famille aurez de quoi manger. Tu n'auras qu'à dire : "Manteau, couvre-toi de tout ce qui est bon à manger." Et le singe lui donne le manteau.
Matau déplie le manteau et lui dit :
"Manteau couvre-toi de tout ce qui est bon à manger."
Aussitôt le manteau se couvre de toute sorte de bonnes choses : des poulets, des gigots, des coques, du vin de Bordeaux, du café et un cochon gras digne d'une noce. Même le cousin du roi n'aurait jamais servi un aussi bon repas !
Quand il a soupé, Matau s'en revient chez lui. Il s'arrête à l'auberge où il avait coucheé la fois précédente et l'aubergiste lui porte à manger :
"Non, non, merci bien, je viens de souper comme un prince."
Et Matau raconte tout ce qui vient de lui arriver, puis il s'en va dormir. Pendant qu'il dort, l'aubergiste lui change le manteau.
D'aussi loin que Matau aperçoit sa femme et ses enfants, il leur crie :
"Maintenant, vous avez fini d'avoir faim et de souffrir, venez, approchez-vous !"
Matau étend son manteau comme le lui avait dit le singe et s'écrie :
"Manteau, couvre-toi de tout ce qui est bon à manger !"
Mais le manteau plein de trous et pièces reste sourd.
"Manteau, couvre-toi de tout ce qui est bon à manger !"
Trois fois Matau répète la même chose et le manteau ne bouge pas ; seuls se voient les trous et les pièces.
"Eh bien ! est-ce là le fameux manteau que tu as porté ? Canaille, tu n'as pas fini de te moquer de nous ! Attends un peu !..."
Et pim et pam, frappe que tu frapperas, ils le laissent pour mort.
Matau pourtant se relève quoique tout estropié et, cahin caha, s'en va emprunter une corde à un voisin pous aller se pendre. Il attache sa corde à la branche du même pommier et se la passe autour du cou.
"Que fais-tu ici ? méchant chrétien, lui crie alors le singe qui était tapi entre les branches du noyer.
- Hé ! Tu le vois bien ! Je suis malheureux que je veux me pendre, et je veux en finir cette fois-ci.
- Et alors, tu n'as pas honte de vouloir faire comme Judas ? Sors de là et prends cette baguette.
- Qu'est-ce que j'en ferai de cette baguette, tout se retourne contre moi ; je suis plus malheureux que les pierres du chemin.
- Quand quelqu'un voudra te toucher, tu n'auras qu'à dire : "Baguette marche !" et tu les verras tous fuir comme des lièvres."
Matau prend la baguette et s'en va. Il arrive à l'auberg, soupe comme un roi et s'en va dormir. Le lendemain matin l'aubergiste lui demande de lui payer le souper et le coucher :
"Baguette, marche !" s'écrie Matau.
Et la baguette saute au visage de l'aubergiste - flip, flap -, elle le frappe aux oreilles, au nez, aux yeux, tant et si bien qu'il en meurt.
Il arrive chez lui. Aussitôt, tous, femme, marâtre et marmaille se mettent à crier car il n'apporte ni viande, ni vin, ni pain :
"Vaurien, chien, va te faire pendre, débarrasse-nous de toi une fois pour toutes, sale pouilleux...
- Baguette, marche !" crie Matau
Et la baguette frappe les jambes des enfants, frappe les oreilles des femmes, - flip, flap -, elle tape sur les caboches, sur les reins, sur les museaux et cela jusqu'à ce qu'ils soient tous morts.
Quand le roi apprit cela, il fit arrêter Matau. Il ordonna qu'il dorme en prison, qu'on lui prenne sa baguette et qu'on le décapite. Et c'est la justice du roi qui l'a fait enterrer dans une terre qui n'est pas sainte, dans une terre en haut de ces montagnes de Couflens de Salau et que l'on appelle "le Pré Matau".
Si vous ne me croyez pas............ Allez voir là-bas !
06 avril 2008
Quitte pour la peur
J'étais dans mon lit occupé de rêveries. J'entends ouvrir la porte, je vois entrer un inconnu à grande figure blanche. Il m'appelle familièrement par mon nom et me dit de me lever promptement. Je prend ma robe de chambre en tremblant ; il s'approche de moi, m'invite par ses gestes pressants à me mettre sur un siège auprès de ma fenêtre. Dès que je suis assis, je sens qu'il me prend brusquement par le cou et il me le serre fortement ; il me couvre la joue avec la main gauche, d'un boulet capable de me briser les dents. Une sueur abondante se répand sur tout mon visage ; je sens les gouttes en tomber de tous les côtés. Cet accident me saisit au point que j'en perds la respiration et je suis couvert d'écume, sans pouvoir proférer une seule parole ; l'inconnu m'a défendu de parler ou de crier. Au bout de quelques instants, je le vois se saisir d'une arme blanche, dont la lame est très reluisante ; il me la porte sur la gorge en sorte que je ne suis qu'à un demi-doigt de la mort. Je sens couler mon sang et, en bon chrétien, je recommande tout bas mon âme à Dieu. Ma frayeur fait apparemment impression sur ce mortel flegmatique ; il prend de l'eau et du vinaigre, dont il m'arrose le visage ; la cuisson que je sens me fait ouvrir les yeux ; alors mon homme me saisit par les cheveux et il me lie. Je le vois aussi s'emparer d'une autre arme dont je crois qu'il veut me brûler la cervelle, mais le feu ne fait que m'effleurer les oreilles. Il m'empaquette les mais sur une espèce de linceul pour que je ne puisse pas les remuer. Voyant que je respire toujours, il m'arrache bien des cheveux et paraît vouloir m'étouffer dans un tourbillon de poussière. J'avais déjà fermé les paupières, mais pour consommer son ouvrage, il prend de nouvelles armes qui lui restaient encore, et qu'il tire de sa poche : "C'est, me dis-je, le ciseau de la Parque avec lequel il veut essayer, mais en vain, de couper le fil de mes jours !" J'étais tout tremblant et immobile d'effroi comme un homme qui n'attend que sa dernière heure. Mon bourreau aperçoit une bourse qui était sur ma commode, il s'en saisit et me reprend au collet et par les cheveux. A ce dernier trait, j'ouvre les yeux pour la seconde fois et je m'empare brusquement d'un couteau que je trouve sous ma main. Cet acte d'énergie lui fait prendre la fuite. Je m'essuie le visage devant le miroir. Peu à peu je me reprends et je m'aperçois (Eclatant de rire) que mes cheveux étaient frisés, coiffés, pommadés, ma barbe faite. Mon assassin était un nouveau garçon coiffeur que son maître m'avait envoyé et qui était muet. Jugez de ma stupéfaction et de ma satisfaction. J'en étais quitte pour la peur, mais entre nous, c'était une peur bleue.
François HESNAULT
04 avril 2008
L'oiseau-mouche
Il y avait une fois, dans la vieille Bretagne, un pays appelé Minor dont les habitants étaient si petits que jamais âme qui vive ne les avaient remarqué.
Minor était gouverné par une fée grande comme le pouce d'un enfant, c'était la plus grande personne du royaume.
La race animale était dignement représentée par des chevaux gros comme des petites souris, des boeufs encore plus petits et des oiseaux comme des moucherons.
Mais, hélas ! Minor avait un fléau, et ce fléau était une race d'oiseaux d'une taille extraordinaire.
Chaque année les récoltes étaient ravagées et dans les vergers les cerises des Minoriens disparaissaient comme par enchantement.
La pauvre reine-fée n'avait pas le pouvoir de détruire elle-même la race des Ravageurs, - comme on l'appelait, - mais elle ordonna une chasse active, et quiconque lui apportait un de ces oiseaux recevait une prime considérable.
Grâce à la prime la race disparut, seul un couple de Ravageurs échappa au massacre en s'enfuyant dans un pays alors inconnu, en Amérique.
Là, il s'est multiplié tout à son aise et nous pouvons admirer aujourd'hui l'oiseau maudit du royaume de Minor : c'est le bijou de la nature, c'est l'oiseau-mouche.
Albert BARRE
02 avril 2008
La préparation de la révolte
La scène se passe dans l'un des cantons les pus âpres du Périgord, où une famille de petits seigneurs, les Nansac, ajoute depuis longtemps, par sa cruauté, aux malheurs des pauvres gens. Mais leur tyrannie est devenue insupportable. Un jeune homme, Jacquou, va, à la tête des paysans, et avec Jean son vieil ami, donner le signal de la révolte et préparer l'incendie du château.
L'endroit était un petit plateau entouré de bois et loin de tout chemin... C'est là que la vieille Huguette, la sorcière du Cros-de-Mortier se rendaient à cet endroit portant, selon le cas, un coq ou une poule que la vieille saignait après un tas de simagrées. Ensuite, ayant aspergé les pierres de sang de la bête, elle lui ouvrait le ventre d'un coup de couteau et farfouillait dedans au clair de lune, afin de tirer au vu du coeur et du foie, des pronostics sur l'affaire pour laquelle on la consultait.
La sorcière est morte maintenant et les sacrifices de poulaille ont cessé, mais il y a encore des vieux qui en ont été témoins.
A mesure que les gens sortaient du bois, ils venaient se grouper autour de la Peyre-Male et attendaient, appuyés sur leurs lourds bâtons. Lorsque je vis que tout le monde était arrivé, je me levai, et, m'adressant aux femmes, je leur demandai ce qu'elles venaient faire là.
"Et penses-tu, dit une ancienne de Prisse, que nous n'ayons rien à venger ?
- Nous crois-tu plus couardes que les hommes ? ajouta une autre.
- A la bonne heure, donc, puisqu'il en est ainsi !"
Et alors, monté sur une des ces grosses pierres, je refis amplement mes premières prêches des villages, et je montrai très clairement la triste situation où nous étions. Tandis que je parlais, récapitulant longuement les griefs de tout le pays contre le Comte de Nansac, mes paroles ravivaient les blessures de tous ces pauvres gens et je voyais dans l'ombre reluire leurs yeux. C'était une chose curieuse que ces paysans assemblé la nuit dans cet endroit sauvage. Ils étaient vêtus misérablement, tous, de vestes en droguet, blanchies par l'usure, de vieilles blouses décolorées, salies par le travail, de culottes de grosse toile ou d'étoffe burelle, pétassées de morceaux disparates. Quelques vieux comme Jean avaient de mauvaises limousines effilochées par le bas, et d'autres pauvres diables loqueteux étaient à demis couverts de haillons n'ayant plus ni forme ni couleur. La plupart étaient coiffés de bonnets de coton, bleus, blancs, avec un petit floquet, sales, troués souvent, qui laissaient échapper d'épaisses mèches de cheveux. D'autres avaient de grands chapeaux périgordins ronds aux bords flasques, déformés par le temps et roussis par le soleil et les pluies. Point de souliers, tous pieds nus dans leurs sabots garnis de paille ou de foin. Les femmes abritaient leurs brassières d'indienne et leurs cotillons de droguet sous de mauvaises capuce de bure, ou se couvraient les épaules d'un de ces fichus grossiers qu'on appelait en patois les coullets.
C'était bien là la représentation du pauvre paysan périgordin d'autrefois, tenu soigneusement dans l'ignorance, mal nourri, mal vêtu, toujours suant, toujours ahanant, comptant pour rien, et méprisé par la gent riche.
Quand j'eus fin mon oraison, je demandai :
"Maintenant, parlez. Votre sort est entre vos mains, il ne faut que vouloir. Êtes-vous bien décidés à vous venger du brigand de Nansac ? à jeter à bas sa malfaisante puissance ? à vous débarrasser pour toujours de cette famille de loups ?
- Oui ! Oui ! dirent-ils tous d'une voix sourde.
- C'est très bien !"
Et alors, les faisant tourner tous vers le château de l'Herm, je les fis jurer à l'antique manière de nos ancêtres, comme ma mère m'avait fait jurer jadis. Tous comme moi crachèrent dans leur main droite et, après y avoir tracé un croix avec le premier doigt de la main gauche, la tendirent ouverte en disant à mi-voix après moi !
"A bas les Nansac!
-C'est bien, mes amis ; et maintenant que chacun se tienne prêt. Une de ces nuits, quand le moment sera bon, lorsque vous entendrez trois coups de corne secs et espacés, suivis d'un autre coup prolongé arrivez tous vivement ici : la vengeance sera proche et notre délivrance sera dans notre main !"
Là-dessus, la foule se dispersa dans les bois et chacun s'en revint au village.
Eugène le ROY - Jacquou le Croquant
L'attaque du château eut lieu, l'une des nuits suivantes. On ne fit de mal à personne, mais les bâtiments furent incendiés. Jacquou fut acquitté par les juges de Périgueux.
31 mars 2008
Le cheval de Margeot - Vieille légende des Côtes-du-Nor
C'était à Kercabin, vieux château près de Pontrieux, sur lequel il courait de singuliers bruits, et que l'on disait hanté par toutes sortes d'hôtes mystérieux. J'y étais allé veiller ma grand-tante qui se mourait... Nous passâmes la nuit autour de son lit, faisant des lectures pieuses et récitant les prières habituelles des veillées des morts. Nous étions là une vingtaine de personnes.
A une heure très avancée de la nuit, nous entendîmes tous, très distinctement, le pas d'un cheval arrivant au grand galop sur le pavé de la cour. Ma tante, la fille de la défunte, dit aussitôt : "Voilà mon frère le prêtre qui arrive ! Il n'a pas perdu de temps !" Puis s'adressant à un domestique : "Allez le recevoir, Franch Vraz, et mettre son cheval à l'écurie." Deux domestiques sortirent aussitôt. Du haut du perron, ils regardèrent dans la cour et ne virent rien, ni homme ni cheval.
Cependant, ils étaient si certains d'avoir entendu le bruit des sabots d'un cheval sur le pavé de la cour, qu'ils se rendirent à l'écurie, persuadés que le cavalier y avait lui-même conduit sa monture, ou qu'un des chevaux de la maison avait rompu sa chaîne et s'était évadé. Mais ils ne trouvèrent à l'écurie ni cavalier, ni cheval étranger, et aucun des chevaux de la maison ne s'était évadé. Très étonnés de cela, ils vinrent en instruire ma tante, qui répondit tranquillement : "C'est encore le cheval de Margéot !" La veillée continua, et le prêtre attendu n'arriva qu'au point du jour.
Or, voici ce que c'était que Margéot dont je me fis plus tard conter l'histoire, car ces simples mots : "C'est le cheval de Margéot !" avec la circonstance d'un cavalier invisible, me frappèrent d'une étrange façon.
Margéot avait habité le château de Kercabin, il y avait de cela cinquante ou soixante ans. C'était un homme d'une grande force physique, violent et emporté, craint et redouté comme la peste dans tout le pays...
Entre autres crimes, on l'accusait de la mort d'un douanier. Je ne sais quelle raison on donne du meurtre, si Margéot faisait de la contrebande, ou s'il avait quelque sujet de haine et de vengeance contre le douanier ; mais aussitôt le crime commis, il monta dit-on, sur un excellent cheval qu'il avait, et que l'on disait aussi être un présent de l'Enfer, et se rendit à Saint-Brieuc bride abattue. C'était la nuit. Saint-Brieux est à douze ou treize lieues de Kercabin. La justice informa, fit une enquête, et sur quelques indices et de nombreuses présomptions, Margéot fut mis en accusation. Mais grâce à la rapidité et aux jarrets de fer de son cheval il parvint à établir un alibi et fut acquitté. Il mourut peu de temps après, à la grande joie de tout le pays, et quelques vieilles femmes prétendent que deux diables rouges enlevèrent son corps pendant la veillée de mort, et que le cercueil que l'on enterra dans le cimetière de Plouëc était vide.
Depuis lors, la nuit, on entend souvent un cheval arriver bride abattue dans la cour de Kercabin ; et quand les domestiques se présentent pour recevoir le voyageur attardé et mettre son cheval à l'écurie, ne trouvant ni cavalier ni cheval, ils rentrent en maugréant et en disant : C'est encore ce diable de Margéot !
E.-M LUZEL Veillées bretonne
23 mars 2008
DEMAIN
"Viens, dit une soeur à son frère, viens courir dans les près en fleur. Nous disputerons aux papillons les fleurs odorantes aux corolles de pourpre ou d'azur, et nous en ferons des gerbes qui rempliront notre maison de doux parfums. Allons ; le printemps qui s'en va ne nous offrira plus de journée aussi belle.
- Le printemps n'est pas contenu en un jour, reprit le frère, nous jouirons d'heures non moins agréables que celles de ce moment et demain je serai disposé à une promenade dans la prairie.
- A demain donc," conclut la soeur. Mais, avec l'aube nouvelle, une troupe de moissonneurs parut dans la plaine et bientôt la verte parure des près, tranchée par les faux, se flétrit au soleil.
"Descendons ce soir dans le parc, proposa la soeur. Les rossignols y donnent leur concert et, l'un après l'autre, ils font éclater leur chant dans le silence de la nuit. Viens ; partageons le plaisir de les écouter ; hier, j'étais seule à les entendre et je regrettais ton absence.
- Ce soir ? l'air est bien frais ! Demain la soirée sera plus douce."
Le lendemain l'air était plus frais encore et les rossignols, gardant leurs chansons pour une saison meilleure, se taisaient.
"Ferons-nous aujourd'hui une promenade en mer ? demanda la soeur. La barque est prête ; le vent nous poussera sans fatigue et sans peine et ceux qui, de la rive, regarderont notre esquif aux voiles déployées, croiront voir un oiseau fantastique volant à la crête des vagues.
- Oui, nous irons ; mais nous irons demain. En ce moment, j'ai plus besoin de repos qu'une promenade en mer !"
Pendant la nuit, une tempête s'éleva qui bouleversa l'Océan et jeta sur la grève les débris de la barque brisée.
"Voici nos projets emportés, dit la soeur ; mais ne nous plaignons pas alors que nos voisins sont en deuil. Jean, le pêcheur, est mort et l'océan meurtrier a rapporté son cadavre à sa veuve et à ses enfants désespérés. Allons leur porter nos secours, nos consolations. Ils sont pauvres et, dans leur détresse, ils ont besoin de sentir un appui.
- Attendons, répondit le frère que la première douleur soit apaisée ; en ce moment ils ne nous entendraient même pas."
Ils attendirent, ils attendirent et lorsqu'ils vinrent, les mains pleines pour visiter la veuve, ils trouvèrent le logis désert. Des secours plus prompts que ceux qu'ils apportaient étaient venus enlever au frère et à la soeur l'occasion de faire du bien.
Demain est toujours trop tard.
CH. SCHIFFER (1882)
03 mars 2008
Le lion, le renard et le mulet (conte Arabe)
Un mulet, s'ennuyant à la ville, alla dans le désert se mettre au service d'un lion, afin de vivre sous sa protection.
Il y était depuis quelques jours, lorsqu'un matin le lion dit au renard, habitant du terrier : "Aujourd'hui je me sens en appétit et nous n'avons pas de gibier ; trouve-moi quelque aliment. - Mangez ce mulet, fit le renard. - Non pas, reprit le lion, ce serait une honte pour nous de trahir notre hôte."
Sans se déconcerter, le renard insinua : "Je vais, seigneur, vous fournir un prétexte suffisant pour le dévorer." Alors l'animal rusé se mit à dire : "Il ne convient pas que les gens de naissance impure s'approchent de la personne des rois ; leur présence à la cour est d'un effet pernicieux pour les sujet. - A qui s'adresse ce langage ? dit le maître. Moi je suis lion, fils de lion. - Et moi, je suis renard, fils de renard," ajouta l'orateur. Cependant le mulet gardait le silence. "Allons, parle !" lui dit le renard. Le mulet répondit : "Ma généalogie et mes titres sont écrits sur mon sabot."
En même temps, le mulet levait un pied pareil à un quartier de rocher, avec un fer garni de clous. A cet aspect, le sire du terrier fit quelques pas en arrière. "Si j'approche mon museau de ce sabot formidable, pensa-t-il, la bête m'assènera une ruade dont je ne me relèverai pas," et il restait immobile. Le lion le poussa et lui dit : "Eh bien ! pourquoi n'avances-tu pas ? Dis- moi ce qui est écrit là. - Excusez-moi, seigneur, fit le renard ; l'écriture est bien fine et les lettres trop embrouillées, je ne saurais la déchiffrer."
Cette réflexion ayant fait rire le lion, il lui dit : "Tu l'as échappé belle, tu as failli être victime de tes beaux conseils." Le mulet fut épargné.
A. CHERBONNEAU
14 février 2008
Jean la Fourche - Conte Breton
Un bon vieux grand-père, un soir de Noël, racontait à ses petits-enfants, près du feu rassemblés, l'histoire suivante :
"Dans un petit village breton, non loin de Quimper, habitait, il y a bien longtemps, un riche fermier, le plus cossu des environs, mais avare, avare à tondre, comme dit le proverbe, une puce pour en avoir la peau. Astucieux et méchant, il furetait partout comme un renard, enlevant de ses doigts crochus, ce qu'il pouvait voler sans être vu. Méprisé de tous, Jean la Fourche (ainsi l'avait-on nommé) vivait en vrai loup dans sa grande maison blanche. Sans famille, sans ami, sans même un chien, l'avare se plaisait dans sa morne solitude. Quel plaisir de contempler le soir, à la tremblante lueur d'une chandelle fumeuse, les sacs d'écus au ventre rebondi, - dont le sonore tintement gazouillait une argentine chanson aux oreilles ! Oh ! oui, l'avare l'aimait, cette musique des jaunets d'or et des pièces blanches ! Il restait des heures entières dans le sombre caveau où se cachait sa richesse, il demeurait accroupi sur ses genoux lassés, sans feu, par le froid de décembre ! sans flamme pour égayer la triste demeure léguée par ses pères !
"Un jour pourtant le froid devint si vif, que Jean la Fourche se décida, la mort dans l'âme, à mettre en son foyer glacé quelques gros rondins de hêtre qu'il comptait pourtant bien vendre à la ville voisine.
"Pendant qu'il songeait, près de son maigre feu où fumait un pâle tison, une idée germa en son cerveau d'avare. Un rire silencieux entrouvrit ses lèvres émaciées ; et quittant son escabeau boiteux, il ferma soigneusement la porte de son logis, puis s'assurant que les environs étaient déserts, Jean la Fourche, comme un renard, s'insinua dans l'enclos de son voisin, Jérôme Kernec.
"Le soir tombait déjà, - un triste soir de décembre. Tout à coup une envolée joyeuse des cloches du village ébranla l'air glacé, et comme un écho lointain mille tintement se répercutèrent par les champs et les bois. C'était la veille de Noël ! la veille de la nuit sainte ! Tout le monde étant affairé, nul ne remarqua l'avare qui, sans scrupules ni remords, visitait les coins et les recoins de la propriété de Jérôme.
"Entassés les uns sur les autres, formant une large plate-forme, des fagots, bien secs, protégés par une épaisse couche de chaume, s'étalaient dans l'enclos de Jérôme (un honnête paysan renommé pour sa bienfaisance).
"Et la nuit tombait toujours, de plus en plus noire, se faisant ainsi la complice du vol que méditait Jean la Fourche.
"Juché sur le tas immense, l'avare fébrilement s'emparait des plus beaux fagots, les lançait par-dessus le mur jusqu'en son propre terrain, - non sans jeter un regard furtif, de temps à autre, - pour être certain de n'être pas surpris. En vain sa conscience révoltée lui reprocha son crime, en vain la peur lui tortura-t-elle le coeur ; le démon du mal lui sifflait toujours :

