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Lorsque, après trois jours de dur combat, ayant fait reculer de quelques kilomètres l'armée allemande, l'avant-garde de nos chasseurs pénétra dans ce petit village alsacien, ils furent, dès les premières maisons, accueillit par le chant vibrant d'un fifre : un musicien inconnu, sur sa petite flûte de bois, lançait la Marseillaise dans l'air un peu gris de cette matinée de novembre. Un instant les soldats s'arrêtèrent, surpris. Leur étonnement s'accrut quand ils virent apparaître, le fifre aux lèvres, un gamin de douze ans, aux yeux clairs et hardis, qui jouait avec flamme l'hymne national des Français :
                                                       "Aux armes, citoyens !..."
Quand le petit musicien eut fini, un lieutenant appela l'enfant et lui serra la main :
"Tu joues rudement bien, petit !... Qui t'a appris ?
- J'ai appris tout seul, répondit fièrement l'enfant.
- Comment te nommes-tu ?
- François Sturer... On m'appelle parfois Friz, mais je ne réponds pas... Je veux qu'on m'appelle François, parce que je veux être Français !...
- C'est bien, petit, tu le seras... Tu l'es déjà ! Que fait ton père ?
- Il est mort il y a deux ans. C'est lui qui m'a appris à aimer la France !"
Et, appliquant à nouveau ses lèvres contre son fifre de buis, François Sturer recommença le chant sacré :
                                                        "Allons, enfants de la patrie !..."
... Dans le village fortifié, entouré de remblais et de tranchées, garni de mitrailleuse, et tout hérissé de fusils qui traversaient par des créneaux les murs de chaque maison, les troupes d'occupation s'établirent... François était devenu l'enfant adoptif du bataillon. Les soldats ne pouvaient plus se passer de sa présence. Autant que la musique du régiment, ils aimaient ce fifre d'Alsace, et ses chansons alertes ou mélancoliques.
Or, voici qu'un matin le bombardement commença. Sur les pentes boisées des collines, à quelques kilomètres, les Allemands avaient amené leurs gros canons, et les projectiles énormes tombaient autour du village, éventrant parfois une maison. En deux jours, cependant, les avions français dénichèrent les batteries allemandes, et nos canons les réduirent au silence. Mais il en restait une que l'on ne pouvait repérer. On apercevait bien la forêt de sapin qui l'abritait, mais la forêt était immense, et aucune lueur ne décelait l'emplacement des pièces.
Dans l'esprit de François Sturer, une idée naissait, un projet se précisait ; et, un matin, ayant pris sa décision, il alla trouver le commandant. Les talons joints, la main au béret, il salua.

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"Que veux-tu, bonhomme ?
- Mon commandant, si vous le permettez, j'irai voir où sont ces maudits canons qui nous tirent dessus.
- Tu crois que c'est commode ? fit l'officier en riant. Il faut traverser les lignes allemandes !
- Je connais le pays, dit François. Je sais des sentiers à peine tracés, où nous jouons à la contrebande, des fossés dans les champs, de petites haies dans des bas-fond. Je puis circuler comme je veux... Personne ne me verra... Dans le bois, c'est encore plus simple... J'en connais tous les framboisiers, tous les pieds de myrtilles. Je n'ai rien à craindre.
- Oui.. Soit ! dit l'officier perplexe. Mais à supposer que tu découvres la batterie, comment pourras-tu , ensuite, nous indiquer avec exactitude le point sur lequel nous devrons tirer ?
- Je vous l'indiquerai, mon commandant. Vous me permettez d'essayer ?
- Oui, mais sois prudent.. Si tu constates que l'affaire est plus malaisée que tu ne supposais, ne t'obstines pas, reviens."
François se mit en route vers cinq heures du soir, profitant du crépuscule. Le coeur lui battait un peu, non de crainte, mais d'espoir. Il allait par les champs, se faufilant à travers les buissons l'oreille tendue, s'aplatissant au moindre bruit, pour observer les environs. Il coupa ainsi les lignes allemandes, apercevant au loin des sentinelles paisibles, des groupes de soldats qui jouaient de l'accordéon, des convois, des cuisines... Et personne ne vit une petite ombre humaine qui traversait le soir.
A huit heures, François était dans le bois. Il se mit à grimper les pentes silencieusement, négligeant les sentiers, et s'élevant par les côtes abruptes, rocheuses, presque à pic, dans d'inextricables fourrés. Il les connaissait bien ; c'était là qu'on faisait les meilleures récoltes de framboises ! ... De temps en temps, il écoutait. Sous la voûte des sapins, sonore comme la nef d'une gigantesque église, des rumeurs lui parvenaient. C'était vers elles qu'il se dirigeait, s'enfonçant ainsi au creux d'un vallon qui séparait en deux la forêt. Enfin les rumeurs s'éclaircirent, il perçut des voix ; et, se mettant à ramper lentement, retenant son souffle, il allait toujours... La faible lueur d'une lanterne sourde, posée à terre, frappa enfin ses regards, et il demeura immobile, un peu haletant, les joues embrasées par l'émotion... C'était la batterie allemande !... Elle était cachée dans la partie la plus épaisse du bois, et les canons, entièrement couverts de branches, ne laissaient apercevoir, entre les sapins, que leurs sombres ouvertures. Les hommes s'abritaient parmi des rochers, dissimulés sous des toits de branches et de feuilles. On aurait pu passer à côté d'eux, à portée de la main, sans les voir. Comment les avions les eussent-ils devinés ?
François attendit... Il attendit plus d'une heure ! Enfin un mouvement se fit. On changea une sentinelle. Les hommes rentrèrent dans leurs tanières. La lanterne qui les éclairait, - bien peu, du reste ! - fut éteinte. Il n'y eut plus que les ténèbres. L'enfant attendit encore. Puis, quand il lui sembla que l'ennemi dormait, il se remit à ramper, et gagna la base du sapin le plus élevé parmi ceux qui dominaient la batterie. Après quoi, collé au tronc, prudemment, lentement, avec des mouvements souples et sûrs de petit singe, il se mit à grimper, et il grimpa jusqu'à l'extrême faîte de l'arbre. De là, il dominait la forêt, la colline, la plaine. Il respirait à pleins poumons l'air pur et glacé de la nuit ; et, dans l'éloignement, il retrouvait, par la pensée, sinon par le regard, le village où il était né, le petit village d'Alsace, reconquis par la France !
François Sturer demeura assez longtemps au sommet du sapin, occupé à une besogne mystérieuse. Puis,

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ayant achevé son travail, il redescendit, avec la même lenteur et la même prudence. Rampant comme à l'aller, il s'éloigna de la batterie, regagna les pentes abruptes par lesquelles il était venu, et, sûr maintenant de n'avoir à craindre aucune embûche dans cette partie de la forêt, il se laissait glisser de roche en roche, se suspendait aux branches, profitait de l'élasticité des coudriers, s'aidant des mains autant que des pieds. Quand il fut arrivé au bas de la côte, à la lisière du bois, il se retourna, et, ajustant son fifre à ses lèvres, il lança dans la nuit, de toutes les forces de ses poumons, les premières notes de la Marseillaise. Aussitôt, du fond de la forêt, éclatèrent des coups de feu précipités, tirés au hasard. Et François se mit à rire, songeant à l'émotion soudaine des Allemands, qui, aux aguets, abandonnant leurs tanières et leur sommeil, allaient maintenant, jusqu'au matin, se croire environnés d'ennemis, et attendre anxieusement une attaque qui ne viendrait pas !
Il était près de quatre heures quand François Sturer rentra au village. Aussitôt, il se rendit à la petite maison que l'on nommait l'état-major, parce que le commandant y habitait. Celui-ci était levé et étudiait des cartes.
"Eh bien ?... fit-il avec une passion qui prouvait l'importance attachée par lui à cette mission.
- C'est fait, dit François. J'ai trouvé la batterie.
- Et tu peux indiquer l'emplacement... avec précision ?
- Vous le verrez vous-même, quand le jour se lèvera. J'ai mis un signal.
Sans un mot, le commandant ouvrit ses bras à l'enfant, et l'attira sur sa poitrine.
Il fallut attendre à sept heures pour que la lumière fût suffisante. Alors, d'un geste, François désigna au commandant la direction dans laquelle il devait regarder. Celui-ci ajusta sa longue-vue d'observation, chercha un instant, puis, tout à coup, laissa échapper un cri de joie : au sommet d'un sapin flottait un pavillon français !... Immédiatement , et tandis que l'un après l'autre officiers et artilleurs venaient contempler l'emblême, le commandant établits ses calculs, distance, angel, hauteur, les communiqua aux pointeurs, puis lança un ordre :
"Première pièce, feu !..."
Et le tir commença.
Quelques instants après, un obus allemand éclatait à trois cents mètres de la batterie.
Le commandant se mit à rire.

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"Ils nous répondent... Mais avant qu'is aient réglé leur tir, nous leur aurons, nous, réglé leur affaire !"
Et, ce tournant vers ces pièces :
"En rafale !..."
Alors il sembla qu'une éruption volcanique soulevait la terre. Dans des grondements de tonnerre, les canons français lançaient sur l'ennemi leurs formidables obus à la mélinite ; on voyait s'écrouler les arbres, se dénuder la colline. Trois fois, - trois fois seulement !... - les Allemands ripostèrent. Puis ils se turent pour toujours : les pièces étaient brisées, les hommes étaient morts.
"Tu seras cité à l'ordre du jour, petit !... déclara le commandant à François Sturer.
- J'aime mieux une autre récompense, répondit l'enfant.
- Laquelle ?... Parle !... Ce que tu voudras, tu l'auras !... Que désires-tu ?
- Un costume de soldat... et une carabine !..."
Et, à partir de ce jour, le bataillon compta un chasseur de douze ans, aussi brave que les plus braves parmi les poilus !

Auguste BAILLY