Un des derniers jours de l'année 1657, une jeune femme richement vêtue, mais qui cherchait à dissimuler ses traits sous son mantelet, se rendit rue Hautefeuille chez une devineresse nommée Catherine Voisin.
Introduite auprès de celle-ci, la cliente, qui n'était autre que la marquise de Castellane - Provençale d'une beauté éblouissante, veuve depuis six mois d'un officier des galères royales, - posa par écrit à la voyante ses questions suivantes :
"Suis-je jeune ? Suis-je belle ? Suis-je fille, femme ou veuve ? Voilà pour le passé.
"Dois-je me marier ou me remarier ? Vivrai-je longtemps ou mourrai-je jeune ? Voilà pour l'avenir."
La feuille de papier portant ces questions fut, sur l'ordre même de la Voisin, roulée en boule par le cliente et brûlée sous ses yeux.
- Dans trois jours, fit la devineresse d'une voix lente, et d'un air inspiré destiné à impressionner la visiteuse, l'Esprit vous répondra.
Trois jours plus tard, Marie de Castellane reçut en effet la courte lettre suivante :
"Vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes veuve ; voilà pour le présent.
"Vous vous remarierez, vous mourrez jeune et de mort violente ; voilà pour l'avenir."
                                                                 "L'Esprit."
Avec effroi, la "belle Provençale" laissa tomber cette brève missive à ses pieds, cet avis de la Voisin, une aventurière, était-il vraiment le sort qui l'attendait ?
Très émue, en proie a une sourde angoisse, la marquise regagna au plus tôt sa province. Elle se retira dans un couvent pour achever son deuil.
Elle s'y trouvait depuis quelques semaines, quand, pour la première fois de sa vie, elle entendit parler du marquis de Ganges, gouverneur de Saint-André.
- C'est un très bel homme, lui dit une novice d'un air admiratif.
- Et il a tout juste vingt ans, précisa une soeur tourière.
- Ma foi, reprit la novice d'un air rêveur, si vous l'épousiez, vous formeriez tous deux un couple charmant. Vous semblez fait l'un pour l'autre.
La jeune recluse entendit si souvent de pareils propos, qu'elle en vint inconsciemment à désirer voir cet homme dont on parlait tant. De son côté, le marquis de Ganges, devant lequel on avait vanté le charme de la "belle Provençale", résolut de s'assurer si ces éloges étaient mérités.
La suite se devine...
Le marquis vint au couvent, vit au parloir Marie de Castellane et s'en amouracha aussitôt. Une même passion ne tarda pas à unir ces beaux jeunes gens, qui se marièrent dès l'expiration du deuil de la jolie veuve.
Plusieurs années passèrent...
Parfaitement heureuse, la "belle Provençale" avait presque oublié la sinistre prédiction de la devineresse de la rue Hautefeuille. Son mari se montrait toujours aimant envers elle et elle avait maintenant deux beaux enfants : une fille et un fils.
Cependant, si charmante que fût Marie, le marquis finit par s'en détacher ; marié trop jeune, il reprit sa vie de garçon, ne voyant presque plus sa femme.
Sa société même finissait par lui peser : pour fuir ces rares tête-à-tête il appela auprès de lui ses deux jeunes frères : l'abbé et le chevalier de Ganges.
Sans méfiance, Marie vit arriver ces deux beaux jeunes gens, qui ressemblaient beaucoup à son mari. Seulement au point de vue moral, ils différaient grandement l'un de l'aute.
L'"abbé" de Ganges, n'ayant jamais reçu les ordres, n'avait que l'apparence d'un ecclésiastique. De lui-même, ce jeune homme sans scrupules avait osé revêtir l'habit noir. Ce pseudo-prêtre, qui n'appartenait pas à l'Eglise, était le vrai chef de la famille des Ganges ; doué d'une volonté tenace et d'une souple intelligence, il possédait en effet un ascendant incontestable sur le marquis et le chevalier, âmes sans caractère.
Or, à quelque temps de là, le grand-père de la "belle Provençale" mourut en lui laissant sept cent mille livres, très belle fortune pour l'époque. Ce bien appartenant en propre à Marie, la marquise le verserait-elle à la communauté conjugale ?
Très vite, M. de Ganges sentit que sa femme n'était nullement décidée à lui faire un pareil cadeau. Alors l'"abbé" vint trouver son frère, lui parla longtemps, de façon tour à tour douce, insistante ou impérieuse. Et, le lendemain, le marquis dit à sa femme :
- Ma chère Marie, nous partirons bientôt pour Ganges, nous irons passer l'automne dans mon château.
Elle partit avec son mari et ses deux beaux-frères pour Ganges.
Peu de jours après son arrivée au château, le marquis repartit pour Avignon. Alors, Marie sentit venir la mort.
Cependant, contrairement à ses craintes, l'"abbé" lui fit bon visage.
- Votre mari, ma chère belle-soeur, lui dit-il un jour, est blessé de votre défiance envers lui. Faites un testament en sa faveur et cet homme aimant vous reviendra.
Demeurée toujours amoureuse du marquis, cette femme crédule fut aisément convaincue : le 5 mai 1667, elle fit donc un testament en sa faveur.
La malheureuse venait de se condamner à mort.
Onze jours plus tard, étant un peu souffrante, elle fit prier le pharmacien de Ganges de bien vouloir lui envoyer une potion à prendre. Le lendemain matin, un valet du château lui présenta un breuvage noir et très épais, qui parut aussitôt suspect à la jeune femme. Sans rien dire, elle le cacha et prit à la place une pilule.
Une heure après, un domestique frappa à la porte de la chambre de la marquise.
- Monsieur l'abbé et monsieur le chevalier vous demandent de vos nouvelles, fit le valet.
Surprise, de cette marque d'attention, Marie de Ganges sourit et répondit qu'elle allait très bien. Une heure coula encore... et le valet reparut, posant la même question à la "belle Provençale", demeurée couchée. Cette insistance finit enfin par ouvrir les yeux de la malade : n'avait-elle pas été l'objet d'une nouvelle tentative d'empoisonnement ?
Dans l'après-midi, ses deux beaux-frères entrèrent soudain dans sa chambre. Ils étaient pâles et la face durcie par une résolution farouche. L'abbé s'avança vers Marie, tenant d'une main un pistolet, de l'autre un verre empli d'un liquide noirâtre. Le chevalier dégaina son épée.
- Madame, dit l'abbé d'un ton sans réplique, choisissez : du poison, du feu ou du fer.
Épouvantée, Mme de Ganges se jeta à genoux devant les deux assassins et les supplia de lui laisser la vie. 
Avec impatience, l'abbé répondit :
- Assez, madame ! Prenez votre parti sans retard, sans quoi c'est nous qui le prendrons pour vous !
Voyant qu'il lui fallait mourir, la malheureuse choisit le poison.
Elle prit le verre, murmura : "Mon Dieu, ayez pitié de moi !" puis avala le breuvage de mort.
Satisfaits d'eux-mêmes, les deux frères quittèrent leur belle-soeur pour la laisser mourir en paix. A peine la porte fut-elle refermée derrière eux que Marie se leva et, en chemise, courut à la fenêtre et sauta dans la cour !
Le chevalier et son frère s'élancèrent à sa poursuite. Comme la malheureuse venait d'entrer dans une maison, demandant du secours, ses bourreaux y firent irruption. De son épée, le chevalier larda cinq ou six fois la marquise, qui s'écroula.
Marie de Ganges survécut à ces multiples attentats. Mais le poison qu'on l'avait forcé à prendre, eut raison de sa résistance physique ; la "belle Provençale" expira le 5 juin 1667, après dix-neuf jours d'agonie, au milieu d'atroces souffrances.
L'abbé et le chevalier de Ganges furent condamnés à être rompus vifs ; mais ils avaient pris la fuite. Quant au marquis, qui avait approuvé le meurtre, il fut banni de France et ses biens furent confisqués.

Louis SAUREL