Le camarade Pignolet, compagnon menuisier, surnommé "la fleur de Grasse", par une après-midi de juin, revenait tout guilleret de faire son tour de France. Il faisait une chaleur à assommer ; et, à la main sa canne enjolivée de rubans, avec son affûtage (ciseaux, rabot, maillet) plié derrière le dos dans son tablier de toile, Pignolet gravissait le grand chemin de Grasse, d'où il était parti depuis trois ou quatre ans. 
Il venait, comme c'est l'usage des Compagnons du Devoir, de monter à Sainte-Baume pour visiter et saluer le tombeau de maître Jacques, père des Compagnons, puis, après avoir gravé son surnom sur un roc, il était descendu jusuqu'à Saint-Maximin pour prendre des couleurs chez maître Fabre, le forgeron qui sacre les Enfants du Devoir, et, fier comme un César, le mouchoir sur la nuque, une houppe de frayeurs multicolores à son chapeau, et, pendus à ses oreilles, deux petits compas d'argent, il faisait craquer ses guêtres dans trois pieds de poussière. Il en était tout blanc.
Quelle chaleur ! De temps en temps il regardait aux figuiers s'il n'y avait pas de figues ; mais elles n'étaient pas mûres ; et dans l'herbe hâvée bayaient les lézards berts ; et les cigales folles sur les oliviers poudreux, les palieures et les yeuses, chantaient sous le soleil comme des enragées.
- Nom de nom, qu'il fait chaud ! répétait Pignolet.

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Il avait, depuis longtemps, vidé l'eau-de-vie de sa gourde, et, pantelant de soif, il avait la chemise en nage.
- Mais, disait-il, en avant ! nous voilà bientôt à Grasse ! Oh ! tonnerre de sort, quel bonheur, quelle joie d'embrasser père et mère et de boire à la cruche d'eau des fontaines de Grasse, et de conter mon tour de France, et de baiser Mïon sur ses joues fraîches, et de nous marier à la Sainte-Madeleine, et de ne plus quitter la maison, le pays ! Courage, Pignolet, plus qu'une courte traite !
Bref, le voilà arrivé à la porte de Grasse et, dans quatre enjambées, à la boutique de son père.
- Mon gars ! ô mon beau gars ! cria le vieux Pignol en quittant son établi, le bienvenu sois-tu ! Marguerite, le petit ! cours, va tirer le vin ! mets la poêle, la nappe... oh ! la bénédiction ! comment te portes-tu ? 
- Pas trop mal, grâce à Dieu ! Et vous autres, par ici, vous êtes tous gaillards, père ?
- Eh ! comme de pauvres vieux... mais a-t-il donc grandi !
Et un chacun l'embrasse, père, mère, voisins, et les amis et les fillettes ; et on lui ôte son paquet ; et les enfants manient les beaux rubans de son chapeau et de sa longue canne ; la vieille Marguerite, les yeux tout larmoyants, vite allume le feu avec une poignée de copeaux ; et, pendant qu'elle enfarine quelques morceaux de merluche pour régaler son fils, maître Pignol le père et Pignolet, alors s'asseyent à la table, et de choque le verre, à toi, à moi, à qui mieux mieux.
- Or, voyez un peu les choses ! faisait le vieux Pignol en tapant sur la table, toi, en moins de quatre années, tu as achevé ton tour de France, et te voilà déjà, à ce que tu m'assures, passé Compagnon du Devoir ! Comme tout cela change, par exemple ! De mon temps, il nous fallait bien sept ans pour gagner les couleurs... Il est vrai, mon enfant, que là, dans la boutique, tu ne poussais pas trop mal, je l'avoue, le rabot... mais enfin, l'essentiel est que tu saches ton métier et que, comme il faut le croire, tu aies vu et appris tout ce que doit connaître un luron qui est fils de maître.
- Oh ! père, quant à ça, rapondit le jeune homme, voyez, sans me vanter, je ne crois pas que personne, dans la menuiserie, me passe la plume par le bec.
- Eh bien ! dit le vieillard, voyons ! conte-moi un peu, pendant que la morue grésille dans la poêle, ce que tu as remarqué de beau, tout en courant le pays.
- D'abord, père, vous savez qu'à mon départ de Grasse je filai sur Toulon, où j'entrai à l'Arsenal ; pas besoin de m'étendre sur tout ce qu'il contient ; vous l'avez vu aussi bien que moi.
- Cel est connu, passe.
- En partant de Toulon, j'allai m'embaucher à Marseille : fort belle ville, vous savez, avantageuse pour l'ouvrier, où les collègues me firent observer, père un cheval marin qui sert d'enseigne à une auberge.
- C'est bien.
- De là, ma foi, je remontai sur Aix, où j'admirai les ciselures du portail de Saint-Sauveur.
- Nous avons vu tout ça.
Puis de là, nous gagnâmes Arles, et nous vîmes la voûte de l'Hôtel de Ville d'Arles.
- Si bien apparaillée qu'on ne peut concevoir comment elle tient en l'air.
- D'Arles, père, nous tirâmes sur le bourg de Saint-Gilles, et là, nous vîmes la vis d'escalier fameuse...
- Oui, une merveille pour le trait et pour la taille, ce qui fait voir, petit, qu'autrefois comme aujourd'hui il y avait de bons ouvriers.
- Puis nous nous dirigeâmes de Saint-Gilles à Montpellier ; et là on nous montra la célèbre coquille..
- Qui est dans le Vignole, et que le livre appelle "la trompe de Montpellier".
- Parfaitement... après, nous marchâmes sur Narbonne.
- C'est là que je t'attendais.
- Quoi donc ? Père, à Narbonne, j'ai vu l'archevêché, et les boiseries de la cathédrale de Saint Paul...
- Et puis ?
- Et puis... la chanson des Compagnons n'en dit pas davantage :

Carcassonne et Narbonne
Sont deux villes fort bonnes
Pour aller à Béziers ;
Pézénas est gentille.
Mais les plus jolies filles
Se voient à Montpellier.

- Mais, gringalet, tu n'as pas vu la grenouille ?
- Qu'elle grenouille, donc ?
- La grenouille qui est au fond du bénitier de l'église Saint-Paul ! Ah ! je ne m'étonne plus, si tu as si vite eu fait, ton tour de France... La grenouille de Narbonne ! le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre que les gens viennent voir de l'autre bout du monde ! Ce sauteur de ruisseaux ! criait le vieux Pignol en s'allument de plus en plus, cette espèce de criquet qui vient se dire compagnon et qui n'a pas vu seulement la grenouille de Narbonne ! Oh ! il ne sera pas dit, mignon, qu'un fils de maître fasse baisser la tête à son père, chez nous... Mange, bois, va te coucher ; et demain matin ensuite, si tu veux, mon garçon, que nous soyons amis, tu regagneras Narbonne pour voir la grenouille.
Le pauvre Pignolet, qui savait que son papa, quand il avait une chose en tête, ne l'avait pas aux pieds et qu'il ne plaisantait guère, mangea, but, s'en fut coucher ; et, le lendemain à l'aube, sans plus répliquer, après avoir muni son bissac de provende, il repartit pour Narbonne.
Avec ses pieds meurtris, avec ses pieds enflés, avec le chaud et la soif, par voies et par chemins, le voilà de nouveau en marche ! et arrivé enfin, au bout de sept ou huit jours dans la ville de Narbonne, mon pauvre Pignolet; qui, je vous en réponds, cette fois ne chantait pas, sans prendre le loisir de manger un morceau ou d'aller boire un coup au premier bouchon venu, aussitôt s'achemine vers l'église de Saint-Paul, et tout droit au bénitier... vient voir la grenouille.
Au fond de la vasque de marbre, en effet, sous l'eau claire, une grenouille rayée de roux, si habilement sculptée que vous l'eusse dite vivante, regardait à croupetons, avec ses grands yeux d'or et son museau narquois, le pauvre Pignolet venu de Grasse pour la voir.
- Ah ! petite crapule ! s'écria tout à coup, farouche, le menuisier, - ah ! c'est toi qui m'as fait faire, par ce soleil tuant, deux cents lieues de chemin !.. Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse, de Pignolet la Fleur de Grasse.
Cela dit, le sacripant tire de son paquet son maillet et son ciseau, et pan ! d'un coup de maillet il fait sauter la grenouille... L'eau bénite, soudain, comme teinte de sang, devint rouge, dit-on... Et voilà comment périt la grenouille de Narbonne.

Frédéric MISTRAL

L'image qui illustre cette histoire a été empruntée ici : http://japy-collection.fr