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Un clair soleil de mai brille dans le ciel sans nuages ; les oiseaux chantent, les fleurs embaument, toute la nature en fête semble vouloir célébrer le printemps.
Par la fenêtre ouverte de l'échoppe du savetier Hans, la brise entre tiède et parfumée. Cette échoppe, située dans une des plus vilaines rues d'une maussade petite ville de Suède, est bien le plus affreux réduit qu'il soit possible d'imaginer, et le visage rébarbatif du patron n'est pas fait pour corriger l'impression pénible que produit l'aspect de cette misérable boutique.
Plusieurs apprentis sont assis autour de l'établi ; parmi eux on remarque un très jeune garçon blond, rose et délicat comme une fillette. Une botte est posée sur ses genoux, attendant la semelle qu'il doit y ajouter ; mais le regard de Charles (tel et le nom de l'enfant) est plus souvent levé vers la fenêtre que penché sur son ouvrage. Son visage est soucieux et mélancolique : le pauvre enfant pense tristement à sa famille. Son père, le pasteur Linnéus, mécontent de son peu d'application au travail et trouvant l'amour démesuré de son fils pour les fleurs absolument ridicule, l'a confié à maître Hans, en recommandant bien au savetier de ne pas ménager son  nouvel apprenti. Et voilà bientôt dix-huit mois que Charles est cordonnier !
Pendant ce laps de temps, il n'a cessé d'être puni pour son manque d'activité et d'adresse. Au milieu de sa détresse, il a cependant trouvé une consolation dans l'amitié d'un de ses camarades, le jeune Christian. Bien souvent Christian a réparé ses bévues, et il a été payé d'un affectueux sourire ou de récits charmants sur les fleurs.
Ce matin-là, Charles est interrompu dans ses réflexions par l'entrée d'une femme de mise propre et aisée. 
"Maître Hans, fait-elle vivement, vous moquez-vous de mon maître, le docteur Rothman ?... Regardez les souliers que vous lui avez livrés ; ils sont tous deux pour le pied gauche !..."
Le cordonnier examine les souliers.
"Je veux savoir qui a fait ces chaussures !" dit-il, d'une voix que la colère fait vibrer.
Christian s'avance vers Charles comme pour le protéger, mais Hans l'écarte violemment.
"Je n'ai pas de peine à deviner que c'est toi, petit vaurien !... crie-t-il en menaçant du poing le pauvre Charles ; soit tranquille, tu me paieras cher ta maladresse !...
- Ne le frappez pas, intervient la gouvernante du docteur Rothman, seulement ne le faites plus travailler pour vous. Je vous laisse les souliers, tâchez de réparer cette bévue.

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Sur ces mots elle se retire.
Le malheureux Linnéus se met alors à trembler comme la feuille ! Quel terrible châtiment lui réserve le dur savetier ? Cependant il accepterait tout sans murmurer, s'il pouvait seulement aller dans la cour guetter sa Belle de onze heures qui va s'épanouir. Voilà quinze jours qu'il épie cette fleur ; quel crève-coeur s'il ne peut la voir entr'ouvrir sa corolle !...
"Je ne puis te garder dans de pareilles conditions, lui dit Hans toujours fort en colère ; je compte te renvoyer dès que nos commandes urgents auront été exécutées ; en attendant je te mets, pour huit jours, au pain sec et à l'eau.
- Je mérite d'être puni, patron, réplique l'enfant. Je vous demanderai seulement la permission d'aller manger mon pain dans la cour.
- Si tu veux, mon garçon, fait le cordonnier radouci. Va regarder tes herbes, cela ne fait de mal à personne".
Joyeux au-delà de toute expression, Charles se précipite dans la cour, sans même songer à prendre son pain. Il court à sa Belle de onze heures. O bonheur !... la plante est là, chargée de quatre belles fleurs blanches en étoile, avec une large raie verte derrière chaque pétale.
Le passionné petit botaniste reste pendant quelques minutes en extase devant sa fleur ; la voix aigre de la femme de Hans le rappelle à la réalité en lui criant :
"Il est temps de rentrer, petit paresseux !"
A la pensée de s'enfermer de nouveau dans l'échoppe noire et enfumée, Charles sent le courage lui manquer. D'un geste prompt il arrache son tablier de cuir, le jette loin de lui et s'enfuit à toutes jambes, avide de grand air et d'espace.
Il court pendant longtemps à travers champs, puis, lorsqu'il se sent hors d'atteinte, il se met à herboriser, examinant avec ravissement chaque brin d'herbe qu'il rencontre sous ses pas.
"Oui, les plantes vivent et sentent, murmure-t-il, elles naissent, elles grandissent comme nous et, pour nous remercier des soins que nous prenons d'elles, elles nous enivrent de leur parfum ou nous donnent des fruits délicieux !
- Très bien, jeune admirateur de la nature !" fait une voix mâle et enjouée.
Charles se retourne et aperçoit à quelques pas de lui un monsieur âgé qui le regarde avec bienveillance.
"Vous aimez beaucoup les fleurs, mon jeune ami ? dit-il au petit botaniste.
- Si je les aime !... s'écrie l'enfant avec enthousiasme, les fleurs sont ma préoccupation constante, monsieur, et je ne puis penser qu'à elles. Des soirées et même des nuits entières, j'épie leur sommeil. Je sais à quelle heure s'ouvre chacune d'elles ! Ah ! monsieur, je voudrais passer ma vie entière à m'occuper

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exclusivement des fleurs."
L'inconnu semble ému par ces paroles.
"Je reconnais en toi de rares et grandes dispositions, mon enfant, dit-il. Je suis le docteur Rothman. Quel est ton nom ?
- Je me nomme Charles Linnéus, répond le jeune garçon tout rougissant, car le nom du docteur évoque en son esprit le souvenir des malencontreux souliers.
- Ah ! tu es l'apprenti de Hans, fait le docteur avec bonté. Ne crains rien, petit, je veux faire ton bonheur. Je suis naturaliste et, à partir d'aujourd'hui, je te prends chez moi : nous herboriserons ensemble et tu pourras étudier dans mes livres cette botanique pour laquelle tu es né."
L'émotion et la joie empêchent Linnéus de répondre ; mais, prenant la main du bon Rothman, il la baise avec transport et l'arrose de ses larmes !...
... Après avoir obtenu le consentement de la famille, Charles commença sa nouvelle vie. Grâce au docteur Rothman il put entrer à l'université d'Upsal ; son zèle et son ardeur pour la botanique ne se démentirent jamais pendant tout le cours de sa vie. Il enrichit la science de nombreuses découvertes et devint le célèbre Linné, une des gloires de la Suède.

ROZEVEN