Aux environs de Blois, dans le village de Valençay, par une belle matinée du mois de mai de 1809, il y avait une foire aux cochons. Une vieille femme tenait un de ces animaux noué par une patte suivant la coutume du pays, et cherchait à trouver un acheteur.
Un jeune homme, vêtu d'un habit de paysan, s'approcha de la marchande, regarda le cochon, le tâta, et en un mot se livra aux divers examens qui constituent l'art d'apprécier l'animal avec lequel on fabrique des saucisses.
"Quel prix voulez-vous de cette bête ? dit-il.
- Vingt écus.
- Vingt écus ! Mais il ne vaut point cela.
- Il vaut mieux encore. Si je n'avais pas besoin d'argent, je ne vous l'offrirais point pour un prix aussi médiocre.
- Vous me trompez, il est ladre.
- Ladre ! vous êtes un plaisant connaisseur.
- Je paris qu'il est ladre. Et je vais le lui demander, poursuivit le jeune homme, qui prit gravement le cochon par les oreilles, le regarda en face et demanda à l'animal qui semblait l'écouter !
"Or çà, cochon mon ami, parle sérieusement et sans crainte de ta maîtresse. Es-tu ladre ou ne l'es-tu point ?
- Ma maîtresse est une menteuse, je suis ladre", répondit d'une petite voix le cochon.
Jugez de la stupéfaction des spectateurs et de l'effroi de la paysanne. Elle se sauva, croyant avoir affaire au démon, et son pourceau, levant la tête, lui cria, tandis qu'elle disparaissait à toutes jambes :
"Menteuse ! menteuse ! menteuse !"
Les témoins de cette scène étrange se regardaient entre eux avec terreur.
Le jeune homme restait là, paisiblement, sans s'inquiéter du mot de sorcier qui commençait à circuler dans le groupe qui l'entourait.
Cependant on se concertai à voix basse, et le garde champêtre vint à l'étranger, le sabre au poing et le visage défait.
"Au nom de la loi, je vous arrête, dit-il.
- Vous m'arrêtez, et pourquoi ? 
- Parce que vous êtes un sorcier.
- Vous n'en êtes pas un assurément, objecta le jeune homme.
- Vous allez me suivre en prison.
- Imbécile ! cria le cochon, laisse donc ce jeune homme tranquille."
Cette recommandation du quadrupède ne rendit le digne agent de l'autorité que plus ardent à emmener son étrange prisonnier.
Bientôt il ne fut bruit dans la ville que du cochon qui parlait et du sorcier qu'on avait fait arrêter.
Cette rumeur pénétra jusque dans le château de Valençay habité par les infants d'Espagne, prisonniers de Napoléon, et l'on ne tarda pas à voir paraître don Dameraga, intendant général. Il alla droit au cochon. Celui-ci resté au milieu des badauds qui accouraient et se pressaient pour l'entendre parler, et l'intendant donna ordre à quatre valets armés dont il était suivi, de saisir la pauvre bête. Ceux-ci se signèrent dévotement, obéirent, et don Dameraga reprit le chemin de l'habitation princière avec son singulier prisonnier.
Trois jeunes gens attendaient avec impatience l'intendant et le cochon doué de la parole. Ils entourèrent l'animal merveilleux, le pressèrent de questions, le caressèrent, le battirent, eurent recours successivement à la violence et à la douceur ; le cochon cria, grogna, s'agita, mais ne prononça pas un seul mot.
"Le sorcier seul peut recommencer la merveille qu'il a déjà opérée, objecta un des trois jeunes gens.
- Mais on ne peut laisser pénétrer ici un étranger ; ma consigne s'y oppose, objecta le duc d'Arbey qui commandait militairement le château. Peut-être cet homme est-il un espion ?"
Un des jeunes hommes insista, malgré cette réponse.
"Don Dameraga, vous ne le quitterez point d'un moment ! Qu'il fasse parler le cochon, et puis vous le renverrez ensuite.
- Soit !" dit le duc d'Arbey.
Le sorcier ne tarda point à paraître, escorté par des soldats qui lui avaient, au préalable, lié les pieds et les poings.
"Ce cochon a parlé ? demanda le gouverneur.
- Oui, monsieur le duc.
- Tu l'as entendu ?
- Oui, monsieur le duc.
- Et tu peux le faire parler encore ?
- Oui, monsieur le duc, à condition que cela lui convienne, toutefois.
- Fais en sorte que cela lui convienne, ou gare à toi.
- Monsieur le cochon, dit le jeune homme, vous entendez que ma sûreté se trouve compromise à cause de vous, et que je vais mécontenter un puissant seigneur, si vous ne me tirez point d'affaire. Veuillez adresser la parole à la société."
Le cochon avait regardé de la façon la plus sérieuse du monde l'orateur qui lui adressait la parole ; il fit un tour sur lui-même, et se coucha nonchalamment, sans prononcer le moindre mot.
"Au nom de ce que vous avez de plus cher, parlez, monseigneur du pourceau."
Même silence.
"Voici que monsieur le duc se fâche ; parlez, je vous en supplie, rien qu'un mot ! un tout petit mot !
- Et depuis quand les drôles de ton espèce parlent-ils la tête couverte à un pourceau de mon importance ? s'écria tout à coup le cochon.
- J'ai les mains liées ; je ne puis ôter mon chapeau et vous rendre les respects que je vous dois."
Le duc d'Arley restait confondu ; les trois jeunes gens n'osaient en croire leurs oreilles ; don Dameraga se signait et recommandait son âme à Dieu. On coupa les cordes qui nouaient les mains et les pieds du sorcier ; celui-ci ôta son chapeau, s'avança vers le cochon, plaça la tête de l'anima sur ses genoux et commença le dialogue suivant :
"Monsieur le pourceau, illustre et savant cochon, voulez-vous bien m'apprendre en présence de quelle brillante société j'ai l'honneur de me trouver ?
- Tu es admis devant messeigneurs les infants d'Espagne. Voici don Antonio. A la droite, près de lui, se tient don Fernand, et enfin le plus jeune de la famille est don Carlos.
- Et lui, le sorcier, quel est-il ? demanda don Carlos.
- C'est le signor Louis Comte, célèbre prestidigitateur, ventriloque et physicien de S. M. Napoléon Ier, et le Leurs Altesses Royales si toutefois elles veulent lui en accorder le titre.
- Et elles te l'accordent, reprirent les jeunes gens en éclatant de rire. Entre immédiatement en fonctions ! Tu nous aideras à passer le temps d'une façon moins ennuyeuse."
Aussitôt le prince d'Arbey, rassuré sur les craintes que lui inspirait le soi-disant espion, et don Dameraga, convaincu qu'il n'avait point affaire à un démon, se déridèrent, rirent de leur méprise et autorisèrent M. Comte à passer quelques jours à Valençay. Un théâtre fut érigé, on envoya chercher les bagages du magicien, et le soir même une brillante représentation eut lieu, dans laquelle le célèbre ventriloque déploya toutes les ressources de son talent original.
Des applaudissements enthousiastes le récompensèrent.
Il eut l'honneur de souper avec les princes, et ces derniers voulurent même qu'il logeât dans le château, et qu'il y reçût une hospitalité complète.
Le lendemain matin, Louis Comte eut fantaisie d'aller rendre visite au compagnon qui lui avait valu un si bon accueil. Hélas ! il le trouva grillé, dépecé, en train de devenir côtelettes, jambon et chair à saucisses. Un des trois jeunes gens, les bras nus, ses manches retroussée, un couteau de charcutier à la main, coupait et hachait menu les parties les plus délicates du cochon. Ses mains, destinées à tenir un jour de sceptre d'Espagne, façonnaient des saucisses avec une habileté merveilleuse. Comte fit mine de s'éloigner, car il pensait que le prince Fernand ne serait pas charmé d'être surpris dans une pareille occupation. Mais l'héritier du trône de Charles-Quint l'appela, lui demanda s'il trouvait bonne mine aux saucisses et reçut les compliments du prestidigitateur, avec une satisfaction mêlée de modestie. Il voulut en outre lui-même griller une saucisse, afin de la faire goûter à Comte, de lui prouver que la valeur répondait à l'apparence et que les préparations culinaires de Valençay ne redoutaient point l'appréciation des gourmets.
Après une semaine de séjour à Valençay, Comte vint à Paris et ne tarda pas à y acquérir un nom célèbre. Il sut tour à tour dérider le front sévère de Napoléon, et faire oublier à Louis XVIII les douleurs que lui causait la goutte et les ennuis de la couronne.
Un jour, Comte se surpassa ; des bijoux remis au prestidigitateur en présence du roi, furent trouvés, peu d'instants après, sur la colonne Vendôme. Ils passèrent ensuite dans la caisse d'un tambour des Suisses, stupéfait de voir sortir de sa caisse éventrée, les oiseaux, les fleurs et les diamants de la couronne, qu'elle contenait sans qu'elle s'en doutât.
L'empereur Alexandre, témoin de cette scène divertissante, voulut, lui aussi, se donner la joie d'avoir dans son salon le célèbre prestidigitateur et il le récompensa par le don d'une riche bague chargée de diamants.

René MIGUEL