Un jour, des villageois jetaient des pierres dans l'eau pour faire un gué sur une rivière. Le corbeau, qui était jeune alors, se disait en les regardant : "Quels sottes gens ! ils ont beau jeter leurs pierres dans l'eau, ils n'empêcherons jamais la rivière de couler."
Mais quand les villageois eurent jeté assez de pierres dans l'eau, ils montèrent dessus, et, sans se mouiller, ils passaient d'un bord à l'autre de la rivière.
"Tiens, tiens, tiens, se dit le corbeau ; pa si sottes gens que je l'avais cru !" Puis, quand les villageois se furent retirés, il sauta lui-même sur les pierres du gué, et, s'avançant au bord des plus plates, il but à son aise dans le courant.
A quelque temps de là, le corbeau rencontra au milieu d'un guéret la carcasse d'un pauvre âne, qu'on avait négligé d'enfouir, selon la mauvaise coutume de bien des pays.D_cembre2012_002
"Tiens, tiens, tiens, se dit le corbeau, voici un fameux déjeuner." Et il s'en donna à coeur joie.
Mais, quand il eut bien déjeuné, il eut grand'soif. Des plus puissants coups de son aile, il s'éleva jusqu'aux nues pour voir si quelque part il apercevrait une mare ou un ruisseau.
Ou il se trouvait en pleine Beauce, où les ruisseaux ne coulèrent jamais, et le soleil de l'été avait tari jusqu'aux moindres flaques.
Mais les corbeaux ont l'oeil perçant.  Non loin de la porte d'une étable, d'où sortait comme une chaude buée provenant de l'haleine des moutons, il avisa une cruche, posée là sans doute par le berger ou la fille de ferme.
"Tiens, tiens, tiens, se dit le corbeau, une cruche ! Pourquoi cette cruche ne contiendrait-elle pas de l'eau ?" Et, rapidement, il descendit.
La cruche contenait bien de l'eau, mais il n'y avait d'eau qu'au fond, et la cruche était assez haute et le col en était assez étroit pour que le corbeau n'y pût atteindre ; il lui aurait au moins fallu pour cela le cou et le bec de la cigogne.
"Tiens, tiens, tiens, se dit le corbeau, je vais faire comme les villageois de la rivière." Il alla chercher un caillou et il le laissa tomber dans la cruche. Un caillou, deux cailloux, vingt cailloux, cent cailloux !
Et, à chaque caillou qui tombait, le niveau de l'au s'élevait un peu. A la fin, il vint presque affleurer le bord. Et le corbeau put éteindre ainsi le feu qui lui brûlait les entrailles.
Je tire de cette fable plusieurs leçons :
1) qu'il ne faut jamais traiter de sottises les choses que nous ne connaissons point ;
2) qu'il y a toujours grand profit d'abord à observer, ensuite à se souvenir ;
3) que le proverbe est bien vrai qui dit : Aide-toi, le ciel t'aidera.

C. D.