Elle avait six ans à peine ; elle était si gentille, et si fraîche, et si gracieuse, que nous l'avions nommé Rosette. Tous les jours, en sortant de l'école, vers l'heure de midi, nous la rencontrions allant chercher son lait chez la voisine, pour le petit frère je pense. Il me semble encore la voir, avec ses cheveux blonds bouclés et ses joues roses, avec son petit tablier bleu, toujours propre et bien ajusté, et ses petits sabots.
Elle ne s'arrêtait point à nous parler ; elle nous regardait, en passant, avec ses grands yeux clairs, curieuse, un peu effarouchée peut-être de nos poussées bruyantes ; elle souriait à ceux qu'elle connaissait. Mais au retour, elle passait, toute sérieuse, sans lever seulement les yeux, tenant à deux mains sa jolie petite cruche de faïence blanche à fleurs bleues, pleine de lait ; elle marchait lentement, regardant à ses pieds, avec mille précautions. Or, un jour, - je ne sais comment cela arriva, - le pied lui glissa, elle chancela, heurta contre l'angle de la muraille, et la jolie cruche fut brisée en mille morceaux. Le lait se répandit sur sa robe.art043A011
Elle restait là, la pauvre petite, tremblante et comme ahurie un instant ; puis elle éclata en sanglots. Nous l'entourâmes, nous voulûmes la consoler, rien n'y faisait.
Une idée vint à l'un de nous.
"Il faut vite acheter une autre petite cruche pareille, dit-il. Cotisons-nous.
- Oui, oui ! s'écrièrent les compagnons, tous d'un élan ; une plus belle, même !
- Non : vous ne savez pas, vous autres. Il faut l'avoir toute pareille ; qu'il lui semble que c'est la même..."
Chacun fouille à sa poche ; en un instant la cueillette est faite, la somme est trouvée. Puis le plus grand court chez le marchand, demande une petite cruche à lait, blanche, à fleurs bleues, pareille... dame ! à peu près.
Cependant la mère de la mignonne, ne la voyant pas revenir, inquiète, était sortie à sa rencontre. Elle trouva Rosette debout au milieu de nous, toute inondée de pleurs, qui essuyait ses yeux du coin de son tablier ; juste au même instant notre camarade arrivait, apportant la cruche neuve, pleine de lait. Il resta interdit, rougit... On n'avait pas prévu cela.
"Qu'est-ce que ceci, enfants ? demanda la mère.
- C'est un cadeau que nous avons voulu faire à notre petite voisine, pour la consoler de son accident, se hâta de dire mon compagnon. Vous voulez bien, n'est-ce pas ?"
Il fallut accepter.
RosetteEt la petite s'en retourna, tenant la main de sa mère, consolée, souriante déjà...
Or, cependant que cette gentille scène se passait, savez-vous où j'étais moi, moi qui vous parle ? Il faut bien vous le dire, car vous ne le devineriez pas. J'étais caché dans un coin, derrière un gros arbre. Dès que j'avais entendu parler d'argent à donner, je m'étais reculé, rouge de honte, je m'étais enfui loin de mes camarades.
Ah ! c'est que le matin même, étourdi que j'étais, j'avais dépensé pour des jouets, pour je ne sais quelle inutile fantaisie, tous les petits sous de ma semaine, dès le premier jour. Alors - vous comprenez le reste, et ma honte, et mes regrets, quand, de derrière mon arbre, je la vis passer, la petite, heureuse, avec sa cruche neuve ; quand je pensai que, moi seul, je n'avais pas ma part dans sa joie... J'éclatai en pleurs à mon tour. Que de reproches je me fis ! La résolution qui fut prise en moi, je n'ai pas besoin de la dire. - Je ne savais pas, jusqu'alors, que l'argent, utile à tant de choses, peut aussi, pour qui l'épargne, donner les joies du coeur... Je le sais, à présent. Et c'est pour vous l'apprendre, à vous enfants, que j'ai voulu vous conter mon histoire.

C. DELON