La plus belle plaine du monde (ce sont les gens de Toulouse et de Montauban qui l’affirment) est celle qui s’étend entre Montauban et Toulouse ; le plus beau village de cette plaine (ça ne vous coûte rien de l’admettre) est le village de Saint-Savary, et la plus belle maison de Saint-Savary est la maison de M. Lajuncade.
Elle s’appelle les Tournesols, parce que les plantes de ce nom foisonnent dans le jardin, et y dressent, le long des allées, leurs larges leurs reluisantes comme des assiettes d’or.
Mais les tournesols ne sont là que pour l’ornement, et le jardin produit quantité de choses utiles : des haricots verts et des aubergines, des tomates et de la chicorée, des pêches, des figues et des poires. Des poires surtout. Le grand poirier qui se trouve à gauche de l’entrée donne des fruits extraordinaires, et a obtenu, lors du dernier comice agricole, une médaille de bronze. M. Lajuncade en a été d’autant plus fier qu’il n’a point de jardinier. C’est lui-même qui greffe les arbres, soigne les tournesols et veille sur les légumes.
Or, le 3septembre de cette année-ci, vers neuf ou dix heurs du matin, il travaillait à l’extermination des limaces qui grignotaient ses salades, lorsqu’il entendit d’abord un bruit de pas, puis une voix joyeuse qui criait :
« Bonjour, parrain ! »
Celui qui s’annonçait ainsi avait une figure plus épanouie que les tournesols qui l’entouraient ; il portait un costume de marin et un bonnet avec un pompon rouge. Mais il ne portait pas que cela, attendu qu’il avait sur l’épaule une très grosse perruche, et qu’il tenait à la main un perchoir autour duquel était enroulée une chaînette d’acier.
M. Lajuncade se mit à rire, embrassa le matelot et dit :
« Est-ce vraiment toi, Jean Gratemil ? Tu as obtenu une permission ?
- Vingt-quatre heures, tout juste… Il faut que je sois demain à Brest, et je repars à midi. J’ai serré maman sur mon cœur, j’ai bu un coup avec les amis, et ça fait que je m’en vais content.
- Brave garçon !… Et cette bête verte qui frotte son bec sur tes cheveux, est-ce que tu la voitures jusqu’à Brest ?
- Non pas ! Elle va, mon parrain, s’arrêter ici, car c’est un cadeau que je vous offre en considération de tant de pièces de cent sous (sans parler de la menue monnaie) que j’ai reçues de vous depuis que j’ai l’âge de raison….
- Et que tu recevras encore…
- Avec plaisir et reconnaissance… Mais, pour revenir à la perruche, vous saurez qu’un nègre du Sénégal me l’a cédée, moyennant un demi-paquet de tabac et un tire-bouchon hors d’usage. Ce n’est donc pas un oiseau de prix. Par contre, il s’exprime agréablement. Son éducation a été , j’ose le dire, soignée. C’est moi-même qui lui ai appris les principes du beau langage ; il n’emploie que des mots choisis, et les place toujours à propos. Il excelle, notamment, à congédier les gens importuns. C’est là son fort, sa spécialité. Vous verrez comme il vous amusera tout en vous rendant service. »
Bien qu’il détestât les perruches, M. Lajuncade feignit, par politesse, d’accueillir celle-là avec transport. A peu de distance du grand poirier (médaille de bronze), exactement entre la porte de la maison et celle du jardin, le perchoir fut installé. Jean Gratemil, après avoir fixé la chaînette à la patte de l’oiseau, prit congé en jurant qu’il aimerait mieux avoir la tête le poing coupés que d’accepter les vingt francs que lui glissait son parrain. Mais il finit tout de même par les empocher, et s’en alla. Aussitôt M. Lajuncade recommença la chasse aux limaces, il déjeûna, selon sa coutume, se rendit au café du Centre où l’attendait le brave Planusse, ancien vétérinaire de l’armée.
Les deux amis s’attablèrent, et les voilà jouant au piquet. N’ayant rien à se dire puisque, depuis longtemps, ils se voyaient chaque jour, ils n’ouvraient la bouche que pour annoncer : « Quatorze de dames !… Tierce majeure !… J’en laisse une !… » et ainsi de suite. Cela dura deux heures et quart. Mais à ce moment-là, on entendit un bruit de roues et les appels rauques d’une trompe. Alors M. Leucade (il aurait beaucoup mieux fait de se taire) remarqua à mi-voix :
« Le boulanger va passer. »perruche
En effet, il passa à l’instant même. Sa voiture, qui soulevait un nuage de poussière, fila rapidement devant la fenêtre entre-bâillée.
« Il a, continua M. Lajuncade, un bon cheval, et qui trotte à merveille, quoique vieux.
- Assez jeune encore… Douze ou treize ans.
- Le double, mon cher Planusse, le double !
- Treize au plus.
- Vingt-cinq au moins.
- J’ai été (ne l’oubliez pas) vétérinaire de l’armée, et je sais mieux que vous reconnaître l’âge d’un cheval.
- Reconnaissez, alors, que celui du boulanger et une bête déjà antique.
- Je vous en prie, n’insistez pas, ou vous aurez l’air d’insinuer que je n’ai jamais su mon métier, et que l’armée a eu, en ma personne, un vétérinaire de quatre sous.
- Loin de moi cette pensée !…
- Eh ! Bien, accordez-moi que l’animal en question…
- Je luis donnerai l’âge qu’il vous plaira.
- A la bonne heure !
- Mais ça n’empêchera point que, depuis vingt-deux ans, je ne l’aie vu (lui ! Pas un autre !), arrêté devant ma porte, les mardis, jeudis et samedis de chaque semaine sans exception. »
Là-dessus, l’entretien devint très vif ; peu à peu, les deux hommes haussèrent le ton, et ils auraient peut-être fini par se dire des choses offensantes, si, au même moment et du même geste, ils n’avaient décroché leurs chapeaux et pris leurs cannes. Dehors, ils se tournèrent le dos, et, grognant dans leurs moustaches, s’éloignèrent en sens inverse.
Et pourtant ils s’aimaient de tout cœur, et cette affection mutuelle faisait la principale douceur de leur vie. Aussi, qu’arriva-t-il ? Il arriva que, rentrés chez eux, ils regrettèrent de s’être querellés mal à propos, et sentirent le besoin de se revoir à l’instant.
« Allons, murmura Planusse, trouver Lajuncade.
- Té, pensa Lajuncade, je vais chez Planusse. »
Ils auraient dû, n’est-ce pas ? Se rencontrer en chemin. Mais Planusse passa derrière l’église, juste à la minute où Lajuncade passait devant, et cela fit qu’ils se manquèrent, et que Planusse ne se doutait pas, en arrivant aux Tournesols, que Lajuncade venait de sortir;
Du bout de sa canne l’ancien vétérinaire frappa à la porte du jardin. Cette porte, qui était de tôle,  rendit un son clair, et presque aussitôt, étrange, furieuse, une voix cria :
« Rrreste dehorrrs, sapajou ! »
Planusse se sentir blêmir, et faillit tomber à la renverse. D’abord, la stupeur supprima en lui toute réflexion, puis il se ressaisit et gronda de douleur et de colère :
« C’était mon meilleur, mon seul ami, un véritable frère… et voilà qu’il m’insulte et m’appelle sapajou… Et pourquoi cela ? A cause du cheval du boulanger… Mais l’affaire, nom d’une pipe, ne se terminera pas ainsi !… Souviens-toi, Planusse, que tu fus militaire : provoque en duel ce Lajuncade, et montre-lui ce que vaut un sapajou comme toi ! »
Moins d’une heure plus tard, le vétérinaire en retraite avait choisi ses témoins : Octave Verdureau, capitaine des pompiers, et Prosper Boncousin, marchand de balais. Ces messieurs allaient se rendre aux Tournesols, lorsqu’ils aperçurent Lajuncade qui sortait de l’épicerie Tescou. La sommation qu’on lui fit d’avoir à se battre avec Planusse ou de retirer le mot « sapajou » lui causa un si profond étonnement qu’il ouvrait des yeux comme des soucoupes et semblait changé en statue. A la fin, il balbutia, frémissant :
« N’ayant pas dit « sapajou », il m’est impossible de le rétracter. Je me suis borné à prétendre que le cheval du boulanger ne devait plus être jeune, mais je ne me suis pas permis d’en conclure que M. Planusse fût un singe.
- Ainsi, demanda M. Verdureau, vous ne retirez pas « sapajou » ?
- Non, puisque je déclare ne m’être pas servi de ce terme.
- Alors une rencontre est inévitable. »
M. Lajuncade désigna deux témoins : l’épicier César Tescou, et un forgeron nommé Esope. Ils eurent, avec Posper Boncousin et le capitaine des pompiers, une longue conférence, et il y fut décidé que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bord du canal du Midi, dans un prè qu’on appelait le Bout-du-Monde, parce qu’il était au moins à cent mètres de la mairie.
Les témoins s’étaient juré le secret ; mais ils tinrent mal leur serment, et  la nouvelle du prochain combat courut, comme un coup de vent d’autan, à travers Saint-Savary. Les gens se criaient de porte à porte : « Savez-vous ce qui se passe ? » Presque personne ne dormit, et, lorsque le soleil brilla de nouveau, les langues rentrèrent en danse et plusieurs Saint-Savariens partirent pour le Bout-du-Monde. Là, voulant assister au drame, il s’embusquèrent sous des osiers.
Cependant, il y avait, au village, quelqu’un qui ignorait le terrible évènement. C’était le petit Symphorien, un garçon d’une dizaine d’années qui vivait avec une grand’mère infirme, et souffrait souvent de la faim. Justement il n’avait pas déjeuné ce matin-là, et, faute d’avoir au logis quelque chose à se mettre sous la dent, il trottait par les chemins en quête de nourriture.
Après avoir erré de toutes parts sans rien trouver de bon à manger, il parvint à la porte des Tournesols. Au-dessus du mur d’enceinte, des fruits (oh ! Énormes !) se balançaient doucement. C’étaient les poires du grand poirier à la médaille de bronze. Symphorien lorgna les poires, hésita un moment, puis, n’écoutant plus que son appétit, se mit à escalader la muraille, qui était pleine de trous. Arrivé au sommet, il glissa un regard dans le jardin… Personne… Pas un être vivant… Rien que la perruche qui, attachée à son perchoir, se grattait la tête avec sa patte. « Allons-y ! » pensa le maraudeur, et, sans perdre des yeux l’oiseau, il leva la main droite vers les poires. Déjà il venait d’en saisir une, lorsque la perruche l’aperçut. Elle parut très irritée, ses plumes s’ébouriffèrent, et elle cria soudain :
« Rrreste dehorrrs, sapajou ! »
J’ai oublié de dire que Symphorien n’avait jamais vu de perroquets, et qu’il ne savait point que ces bêtes-là peuvent imiter la voix humaine. Il crut à un prodige ; sa terreur fut si forte qu’il dégringola en un clin d’œil, et s’enfuit droit devant lui comme un véritable fou. Et cela fut cause que, débouchant sur la berge du canal, il se jeta violemment dans les jambes de… de M. Planusse, lequel, escorté de ses témoins, se dirigeait vers le Bout-du-Monde. L’ancien vétérinaire attrapa le gamin par l’oreille :
« Veux-tu, polisson, que je t’étrille ?
- Monsieur, excusez-moi ! Si vous saviez ce que je viens d’entendre.
- Où ça ?
- Au jardin des Tournesols… Un oiseau m’a parlé… Un oiseau vert.
- Tu rêves. Et que t’a-t-il dit, cet oiseau vert ?
- Il m’a dit : Reste dehors, sapajou ! »
Et la lumière, à l’instant, se fit en l’esprit de M. Planusse. Aussi vite que ses vieilles jambes le lui permirent, il s’achemina vers la prairie où déjà, assis auprès d’une boite renfermant deux pistolets. M. Lajuncade attendait.
Cet excellent Leucade !… Du plus loin que le vétérinaire l’aperçut, il commença à lui faire de grands gestes et, en même temps, il déclarait :
« Il y a erreur. C’est un malentendu : tout ce grabuge vient du perroquet.
- Mais quel perroquet ?
- Votre perruche… C’est elle qui m’a traité de sapajou. »
M. Lajuncade ne comprenait pas très bien. Pourtant il n’en demanda pas davantage : il pressa sur sa poitrine Planusse qui pleurait de joie.
Ainsi finit le duel. Les témoins allèrent déjeuner au café du Centre avec les deux adversaires, tandis que les Saint-Savariens, tapis, pour contempler le carnage, parmi les osiers du Bout-du-Monde, en sortaient de fort méchante humeur, parce qu’ils s’étaient dérangés pour rien.

J. PELTIER