Il y avait autrefois un roi qui régnait sur des Etats immenses et demeurait dans un palais splendide.
Ce roi avait de nombreux fils ; le plus jeune se nommait Simoël, et jamais, bien que l'on fût à l'époque où les fils de roi étaient filleuls des fées, il  ne s'était vu un prince aussi charmant.
Comme il ressemblait trait pour trait à sa mère, mort depuis longtemps, le roi le préfèrait à tous ses autres fils et ne lui refusait jamais rien. Pour plaire à leur maître, les courtisans étaient aux genoux de Simoël, et ses frères, tout en le jalousant, étaient forcés de lui obéir.
Il en était un, pourtant, qui supportait plus impatiemment que les autres de se laisser dominer par un frère cadet. Celui-là s'appelait Hadjar ; aussi farouche d'humeur que peu agréable de visage, il ne jouissait pas de la faveur du roi et était, en conséquence, délaissé par les courtisans.
Un jour, comme les princes partaient pour la chasse, Simoël, au moment de mettre le pied dans l'étrier, s'aperçut qu'Hadjar avait un cheval plus beau que le sien :
"Frère, prends mon cheval, c'est moi qui monterai celui-là," dit-il impérieusement.
Mais Hadjar s'était déjà mis en selle, tout en répondant d'un ton brusque :
"Je ne consens pas à l'échange."
Simoël, peu accoutumé aux refus, fronça les sourcils :
"Si tu ne fais pas ce que je veux, dit-il en saisissant le cheval par la bride, j'irai me plaindre au roi...
- Tu te plaindras au moins pour quelque chose, " dit Hadjar avec colère.
Et d'un coup de cravache, il le frappa au visage.
Plus atteint par l'affront que par le coup, le jeune prince jeta un cri et, s'élançant dans le palais, il courut trouver le roi auquel il raconta, tout frémissant et les larmes aux yeux, ce qui venait de se passer.
Le soir, lorsque Hadjar rentra de la chasse, son père ne lui adressa pas même une parole, et ne sembla pas s'apercevoir de sa présence. Ses frères s'entretenaient ensemble, sans lui dire un mot, sans lui jeter un regard ; et tous, à leur exemple, courtisans, soldats ou serviteurs, obéissant à un mot d'ordre, observèrent à son égard la même attitude de dédain glacial ; aucun de ceux auxquels il essaya de parler ne lui répondit.
Il en fut de même le lendemain et tous les jours qui suivirent, si bien qu'Hadjar avait l'impression d'être devenu une ombre parmi les vivants.
Au bout d'un an de cette existence, Hadjar pensa :
"Il n'est pas de mendiant qui soit aussi malheureux que moi, mieux vaut en finir ; si dur que puisse être le pain de l'étranger, il le sera moins pour moi que celui dont me nourrit mon père."
Un matin, à l'aube, il se leva, s'enveloppa dans son manteau et sortit du palais sans avoir été vu par personne. Il marcha longtemps à travers la campagne, par les monts et par les bois, vivant de fruits sauvages, buvant l'eau des sources et dormant sur la terre nue. Un soir, il arriva au pied d'une montagne rocheuse, et vit devant lui une profonde caverne ; il y entra, pensant s'y abriter pour la nuit. Au fond de la caverne se tenait assis sur une pierre un vieillard à longue barbe blanche.
"Que me veux-tu, roi Hadjar ? demanda-t-il au prince en le voyant entrer.
- Puisque tu me connais, dit Hadjar avec surprise, pourquoi me donner un titre qui n'est pas le mien ? Je ne suis pas roi.
- Tu vas l'être, Hadjar. Crois à mes paroles, je suis magicien et je sais le passé, le présent et l'avenir. Aujourd'hui ton père est mort, demain tes frères seront en guerre pour la couronne, mais nul n'aura la victoire avant ton retour, car cette couronne, je te l'ai réservée."
Hadjar fixa sur le vieillard un regard sombre.
"Le pouvoir n'est rien pour moi, sans la vengeance, dit-il. Livre-moi Simoël ! C'est la seule prière que je te fasse.
- Simoël tombera entre tes mains, mais prends garde, la vengeance est un désir que l'on ne satisfait jamais, et si ton coeur en devient la proie, c'est une éternelle souffrance que tu porteras en toi. Va, maintenant, je ne puis t'en dire davantage."
Hadjar sortit de la caverne et reprit sa route dans la direction opposée à celle qu'il avait suivie jusque-là. Quand il fut arrivé en vue de la ville où son père avait régné, il rencontra de nombreux soldats qui le reconnurent et l'abordèrent ; c'était le régiment levé par un de ses frères depuis que tous combattaient pour le partage du royaume. Le prince qui commandait ce régiment venait d'être tué, et les soldats ne savaient autour de quel chef se rallier.
Hadjar prit donc leur commandement et, dans les combats qui suivirent, il défit les armées ennemies. Le peuple, voyant ses victoires, le proclama roi.
A peine entré dans son palais, le nouveau souverain fit comparaître en sa présence ses frères devenus ses prisonniers :
"Je vous pardonne, dit-il aux aînés, à condition que Simoël soit traité ici comme je l'ai été du vivant de mon père."
Tous se jetèrent à ses genous pour le remercier et lui protestèrent que la conduite de Simoël à son égard leur avait toujours fait horreur.
Dès lors Simoël vit tout le monde s'écarter de lui, et, parmi la foule des courtisans qui, autrefois, se disputaient sa faveur, il ne s'en trouva pas un pour lui faire l'aumône d'une parole ou d'un regard.
Le roi Hadjar jouit d'abord pleinement de l'humiliation de son ennemi, mais bientôt il trouva le châtiment insuffisant.
"Comment, se dit-il, je ne lui ferai pas payer plus cher mes longues souffrances qu'il ne m'a fait payer un mouvement de colère ? Ah ! je ne me fais pas justice : à ma place il se serait mieux vengé !"
Alors, il ordonna que Simoël fût enchaîné et enfermé dans un souterrain avec du pain et de l'eau pour toute nourriture.
Pendant quelque temps, après que cet ordre eut été exécuté, Hadjar se sentit plus paisible.
"Je suis vengé," se répétait-il.
Mais bientôt, la crainte de ne pas punir assez son ennemi se réveilla dans son coeur comme une obsession.
Il fit venir des gardes auxquels il commanda de tirer Simoël de sa prison, de l'emmener jusque dans la forêt lointaine qui passait pour être peuplée de bêtes féroces, et de l'y abandonner.
Mais la prédiction du magicien s'accomplissait : plus le roi Hadjar rendait terrible sa vengeance, et plus son désir de la faire plus épouvantable encore augmentait. A peine ses gardes étaient-ils revenus en lui annonçant l'exécution de ses ordres, qu'un regret cuisant s'empara de lui. Il réfléchit que Simoël, devenu libre, pouvait échapper aux animaux féroces et aller se réfugier dans un royaume voisin, hors d'atteinte de la vengeance de son frère.
C'est en vain que, dès lors, ses courtisans cherchèrent à le distraire, il se refusait à tout divertissement et n'avait plus le goût que pour les longues courses à cheval, qu'il entreprenait seul à travers le pays, dans le secret espoir de retrouver un jour Simoël.
Une fois qu'il avait poussé son expédition plus loin que d'habitude, la nuit le surprit dans un endroit sauvage, à très grande distance de la ville. C'était au milieu de l'hiver, et la neige couvrait la campagne d'une couche si épaisse que nul chemin n'était visible. Le cheval du roi avançait difficilement, quand, soudain, il fit un écart, effrayé à la vue d'un objet sombre étendu en travers de son passage.
A la clarté brillante de la lune, Hadjar distingua le corps d'un homme inanimé ; il mit pied à terre pour lui porter secours, et, quand il se fut approché, il tressaillit jusqu'au fond de son être, car c'était son ennemi que le hasard plaçait sur son chemin. Simoël était si pâle et si décharné sous ses haillons, qu'Hadjar craignit un instant de n'avoir trouvé qu'un cadavre ; il appuya la main sur la poitrine de son frère et sentit que le coeur battait encore. Alors, desserrant avec son couteau les dents de Simoël, il lui fit absorber quelques gouttes d'un cordial qu'il portait dans une gourde, durant ses longues expéditions ; puis, chargeant le corps devant lui, il se remit en selle et continua sa route.
La neige recommençait à tomber et des rafales de vent la soulevaient en tourbillons, aveuglant le cheval qui marchait déjà à grand peine, en enfonçant à chaque pas jusqu'aux jarrets ; bientôt il s'abattit sur le sol et ne put se relever. Le roi dut continuer à pied le chemin, portant dans ses bras comme un enfant son frère évanoui. Hadjar était robuste ; seul, il aurait pu marcher longtemps, malgré le vent qui lui cinglait la figure et la neige qui lui brûlait les pieds, mais ses bras, raidis par le froid, étaient près de laisser échapper leur fardeau, et il ne voulait pas abandonner Simoël.
"Ce serait renoncer à sa vengeance," se disait-il, pour s'expliquer à lui-même le sentiment indéfinissable qu'il éprouvait.
Les forces allaient lui manquer, quand, arrivé à la lisière d'un bois, il aperçut une petite hutte faite de planches et recouverte de branchages.
Le roi se décida à s'y réfugier, faute de mieux, pour attendre la fin de la tempête ; il entra donc, déposa à terre Simoël et s'assit auprès de lui. Pour se réchauffer, Hadjar voulut boire le reste de la liqueur contenue dans sa gourde ; mais, au moment de la porter à ses lèvres, il songea que son frère, moins robuste que lui, épuisé par la fatigue et les privations, ne pourrait, sans un réconfortant, vivre jusqu'au bout de cette nuit glaciale ; il se pencha vers le jeune homme, étendu inerte à ses côtés, lui souleva la tête d'une main, puis, lentement, gorgée par gorgée, il lui fit absorber ce qui restait dans le flacon.
"J'ai froid," dit Simoël d'une voix faible.
Silencieusement, Hadjar défit sa pelisse et en recouvrit son frère.
"Je ne veux pas qu'il meure, disait-il, ma vengeance m'échapperait."
Les heures passèrent, le roi sentait son sang se glacer dans ses veines, et ses membres devenir lourds et inertes ; bientôt, dans son cerveau engourdi, il ne subsista plus qu'une seule pensée : la volonté de sauver Simoël.
Un nouveau gémissement de celui-ci arracha pour un instant Hadjar à sa torpeur ; il vint s'étendre auprès de son frère et le prit dans ses bras, essayant de le réchauffer dans une suprême étreinte.
Alors, peu à peu, il lui sembla que son coeur, déchargé d'un immense fardeau, recommençait à battre librement ; il comprit qu'en disputant son ennemi à la mort, il s'était pris à l'aimer, et, malgré le froid, la faim et les angoisses de l'agonie, il se trouva plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Jusqu'au matin, les deux frères dormirent côte à côte ; ce fut Hadjar qui le premier rouvrit les yeux.
"Salut, roi Hadjar," dit une voix.
Le roi regarda autour de lui et vit, debout à l'entrée, le magicien.
"Tu me dois de la reconnaissance, reprit le vieillard ; ton frère et toi vous seriez morts, si je n'avais adouci à temps le froid de cette nuit ; mais cela n'a pas été mon seul bienfait : c'est moi qui, au commencement de cette même nuit, t'ai fait rencontrer celui que tu cherchais. Maintenant que tu le tiens en ton pouvoir, tu pourras satisfaire ta vengeance.
- Non, répondit Hadjar. Tu m'avais dit vrai autrefois : la vengeance n'est jamais satisfaite, et c'est une éternelle source de souffrance. En faisant, cette nuit, du bien à mon ennemi, j'ai compris au contraire la douceur de la bonté."
Et comme Simoël, qui venait de se réveiller, le reconnaissait avec terreur, le roi se pencha sur lui et l'embrassa tendrement.

Jean POUJOULAT - 1905