janvier2012_001Toc, toc !...
- Qui est là ?...
- C’est moi, grand’mère… »
Une gentille petite figure, un peu pâlotte, coiffée d’un béret rouge, se montra dans l’embrasure de la porte.
Devant elle, sur un léger éventaire, s’empilaient des gaufres… On aurait cru voir le Petit Chaperon rouge.
« Tu n’as rien vendu, ma pauvre mignonne ? Et comme tu dois être fatiguée ! s’écria la grand’mère, en levant les yeux au-dessus de son ouvrage.
- Ce n’est rien, cela ! protesta Charlotte Huchette ; je ne sentirais pas ma fatigue, si j’avais vendu mes gaufres !... Mais je vois bien, fit-elle avec une petite moue affligée, que les enfants des Tuileries et des Champs-Elysées ne les aiment pas ! J’avais pourtant mis tous mes soins à les fabriquer ! Celles des vrais marchands sont plus sucrées et plus moelleuses, c’est sûr. »
Charlotte s’assit, d’un air un peu découragé, après avoir déposé sur une table la marchandise dédaignée.
« Je voudrais tant vous aider ! N’importe, reprit-elle en relevant la tête d’un petit air brave, j’irai demain au Luxembourg. Les enfants y sont peut-être moins difficiles. Est-ce que… vous pleurez, grand’mère ?
- Non, ma fille. Ce sont mes pauvres yeux qui se fatiguent.
La vérité est que Mme Huchette venait de se détourner pour essuyer une grosse larme. Il y avait beaucoup de choses dans cette larme : le chagrin de voir sa chère petite-fille s’efforcer vainement de gagner quelques sous, l’inquiétude de sentir ses yeux s’user si rapidement, son métier de brodeuse devenir bientôt impossible !... Au magasin de lingerie pour lequel elle travaillait, on lui avait adressé des reproches : ses broderies, autrefois merveilleuses de finesse, présentaient de légères imperfections. Elle gagnait déjà beaucoup moins depuis quelques années. Que serait-ce plus tard ?
Comment pourrait-elle achever d’élever Charlotte, l’enfant de sa fille, orpheline dès le berceau ?...
« A table, bonne-maman ! » dit l’enfant en apportant la soupière.
Est-ce l’influence de la lampe allumée ou la soupe chaude, ou simplement la réaction de sa jeunesse, la confiance de sa bonne petite nature, la fillette, tout en mangeant, s’efforce d’égayer sa grand’mère :
« Ne vous tourmentez pas ! Je suis grande : j’ai dix ans ! L’année prochaine, j’aurai mon certificat d’études. J’apprendrai un métier… et je vous remplacerai. Ce sera bien mon tour !
- Pourvu que mes yeux durent jusque-là ! ne put s’empêcher de murmurer Mme Huchette.
- Eh bien ! en attendant, je me figure qu’il nous arrivera quelque chose d’heureux !
- Pauvre mignonne ! »
Tout à coup, les sourcils de la grand’mère se froncèrent, sa douce physionomie devint inquiète et nerveuse.
On entendait un bruit menu, menu : Gnin, gnin, gnin….
« Tu entends, Charlotte ?
- Grand’mère, c’est peut-être… le tic tac de la pendule, » fit l’enfant qui émiettait doucement du pain par terre.
Mme Huchette hoche la tête d’un air mécontent.
Quelques instants s’écoulent pendant lesquels Charlotte s’efforce d’occuper l’attention de son aïeule… Mais voici qu’au bas du mur, on voit se profiler, en ombre chinoise, un petit museau pointu, deux petites oreilles rondes, et deux petites pattes qui on l’air de faire un pied de nez…
« Qu’est-ce que j’aperçois, Charlotte ?...
- Grand’mère… c’est… ce doit être… l’ombre de mon pied.
- Depuis quand ma petite-fille est-elle devenue menteuse ?... »
Charlotte rougit, et avec une moue tremblante :
« Eh bien ! oui… c’est la souris qui vient nous voir tous les soirs, et contre laquelle vous vous fâchez toujours. Quel tort vous fait-elle, grand’mère ? Vous, si bonne, comment pouvez-vous lui en vouloir ?... Laissez-la venir grignoter nos miettes, je vous en prie.janvier2012_002
- Tu sais que j’ai horreur de ces vilaines bêtes.
- Oh ! bonne-maman ! Elles sont très gentilles, au contraire !... Elles ont des yeux d’oiseau, des moustaches de chat, de petites mains d’écureuil.
- De mon temps, on prenait des chats pour détruire les souris. Il est vrai que, à cette époque, les petites filles ne faisaient pas la loi à leurs grand’mères…
- Oh !... grand’mère !...
- C’est égal, poursuivit Mme Huchette en tapotant le plancher du pied – ce qui eut pour effet immédiat de faire disparaître l’intruse – je ne me serais pas doutée qu’après avoir entretenu la propreté autour de moi, jusqu’à l’âge de soixante ans, je serais condamnée à vivre dans un logis infesté de souris.
- Oh ! grand’mère ! Infesté ? Il n’y a que celle-ci, qui vient depuis quelques mois. Elle n’a jamais fait aucun dégât et serait presque apprivoisée… si vous vouliez !
- Grand merci !
- Qui sait, reprit Charlotte dont les yeux brillaient, si ce n’est pas une petite fée, qui nous rendra riches et heureuses ?
- Tu es folle à lier, ma pauvre enfant. Les contes bleus que tu lis te tournent la tête. Allons, viens m’embrasser, et va vite te coucher : tu dois en avoir besoin, pauvre petite ! »
Charlotte obéit ; mais, cette nuit-là, ses rêves furent hantés de souris et de farfadets.
Chacun de ces petits êtres apportait, entre ses mains minuscules, une parcelle d’or qu’ils déposaient aux pieds de l’enfant. Miette par miette, cela finissait par former un trésor, et grand’mère n’avait plus besoin d’user ses pauvres yeux à travailler !
Le lendemain, par un bel après-midi de septembre, Charlotte partit bravement, avec son béret rouge et ses gaufres, pour le jardin du Luxembourg.
Mme Huchette resta seule au logis, penchée sur son éternelle broderie. Elle était d’assez mauvaise humeur, la pauvre dame !
« Qui m’aurait dit, murmurait-elle, que j’aurais vu l’enfant de ma chère fille aller vendre des gâteaux pour quelques sous, tandis que j’achève de me perdre la vue ? »
En abaissant les yeux, par hasard, Mme Huchette aperçut, à deux pas d’elle, la souris de la veille, l’odieuse souris qui s’invitait à tous les repas et lui inspirait une répulsion nerveuse. Elle lui apparaissait, pour la première fois en plein jour, grassouillette et ronde, semblant la narguer.
Mme Huchette se leva brusquement. La bestiole se sauva sous une chaise et se réfugia, avec prestesse, dans un petit trou au ras du plancher.
« Attends, vilaine bête !... s’écria la vieille dame qui lui gardait rancune, je vais te déloger ! »
Et elle alla chercher le tisonnier.
Qu’eût dit Charlotte, en voyant sa grand’mère, agenouillée par terre, explorant, sans pitié, la demeure de l’ennemie avec la tige de fer pointue ?
Mais que les amis des souris se rassurent : ces petites personnes délurées ont plus d’un tour dans leur sac. Elles connaissent des passages secrets et l’art de s’escamoter elles-mêmes.
Rageuse, comme on le devient quelquefois quand on a du chagrin, Mme Huchette s’acharnait avec son tisonnier.
Tout à coup, la plinthe déjà vermoulue, céda sous ses efforts… De souris, point. Mais que vit-elle ? Que signifiaient ces rouleaux cachés dans la boiserie ?... Elle y porta la main en tremblant. Il y en avait vingt, qu’elle retira successivement ; de plus en plus tremblante, elle un ouvrit un : des louis d’or brillants ruisselèrent sur la table.
Pour le coup, cela tenait du prodige ! Elle crut rêver.
Mais, à ce moment, la porte s’ouvrit sous la main de Charlotte. Celle-ci jeta un cri de joie, et, sautant au cou de son aïeule :
« Oh ! grand’mère ! Cela vient de la souris, n’est-ce pas ?
- Oui, répond machinalement la pauvre Mme Huchette, éblouie, stupéfaite.
- Je savais bien qu’elle était fée ! Et j’ai rêvé, cette nuit, que tu devenais riche ! Quel bonheur, grand’mère ! C’est tout à fait comme dans un conte ! »
janvier2012_003Mme Huchette eut besoin d’un moment de réflexion pour reprendre son sang-froid et pour se rappeler que, malgré toutes les apparences, les souris ne sont pas des fées et que la vie n’est point un conte.
« Ma petite fille, cet or n’est pas à nous… Nous ne pouvons pas le garder !...
- Pas à nous !... Mais puisqu’elle te le donne !... »
Il fallut un certain temps pour persuader à la fillette que les souris n’ont pas le pouvoir de faire des dons. Le devoir de la grand’mère était donc d’aller montrer sa trouvaille au commissaire de police du quartier.
Le petit cœur honnête de Charlotte ne se révolta plus. Ce n’était pas pour elle-même qu’elle avait désiré l’aisance et qu’elle s’était réjouie d’abord, mais pour sa chère bonne-maman. Ce fut encore pour celle-ci qu’un gros soupir s’exhala de son cœur.
… Quelques mois se sont écoulés depuis cette aventure.
Nous retrouvons, dans leur modeste logis, luisant de propreté, la grand’mère et la petite-fille.
La lampe brille, au milieu de la table, sous un coquet abat-jour rose. Charlotte circule légèrement, mettant le couvert, comme autrefois. Mais Mme Huchette ne s’acharne plus à terminer une broderie, meurtrière pour ses yeux. Mme Huchette ne travaille plus à la lumière ! Elle brode seulement quelques heures par jour. Charlotte, qui ne vend plus de gaufres et qui vient d’obtenir avec succès son certificat d’études, continue son instructions avec ardeur, afin d’être à même, dans quelques années, d’occuper un emploi honorable.
Un air de contentement et de tranquillité éclaire maintenant le visage de la vieille dame et de l’enfant. D’où viennent ces heureux changements ? Ecoutons-les causer, nous l’apprendrons.
« Je vous le disais bien, bonne-maman, que nous finirions par avoir de la chance !... Qui avait raison ?...
- Pour moi, reprend Charlotte enhardie, rien ne m’ôtera de l’esprit que Grisette est une petite fée…
- Folle !
- Rien qu’un peu fée, si vous voulez… Mais cette fortune est si étrange !
- Etrange, certes, autant que providentielle ! Cependant tu sais ce qu’à dit le commissaire, lorsque je lui ai porté les vingt rouleaux dont chacun renfermait cinquante louis d’or à l’effigie de Louis XVI. C’est du reste, la version qui a été reproduite par les journaux : on suppose que cette petite fortune avait été cachée dans la boiserie par une famille qui fut obligée d’émigrer en 1793.
- Oui, on suppose ; mais cela n’est ni très sûr ni très clair ! En tout cas, il paraît que, l’ayant trouvé, nous avions droit à la moitié du trésor, et nous voilà riches. »
Et,avec une moue d’enfant gâtée, elle ajouta :
« Moi, j’aime mieux croire que c’est le trésor de la souris !... »
Gnin, gnin, gnin… Un grignotement bien connu se fit entendre sous la table.
A ce moment apparut, sur le mur, l’ombre grandissante d’une petite souris à la taille épaissie par le bien-être, qui se barbifiait avec ses deux petites pattes de devant… et qui laissait dire… en gardant son secret !

Henriette BEZANCON