num_risation_mars_002Lorsque Airelle, conduisant les chèvres, arriva à l'orée du bois, elle entendit de grands coups ! hhan ! hhan ! hhan ! suivis de craquements.
Elle s'avança un peu pour voir ce que cela voulait dire : elle aperçut un homme qui, de sa hache, frappait sans trêve un vieil arbre touffu : hhan !
"Oh, là ! Messire, s'écria-t-elle, vous allez abîmer le roi des chênes.
- Le roi des chênes est un chêne, et c'est du bois de chêne que je veux.
- Il ne manque pas, Messire, de chênes morts qu'on peut abattre sans regrets.
- Ma petite fille, c'est un arbre vivant, robuste et nerveux que je veux."
Et l'homme se mit de nouveau à frapper : hhan !
"Oh, là ! Messire, vous allez faire tomber le nid du rossignol : c'est le roi des chanteurs.
- Le rossignol fera son nid ailleurs, et cet oiseau-roi ne m'intéresse pas avec ses romances inutiles ; je lui préfère une belle oie grasse."
Et l'homme se mit de nouveau à frapper : hhan !
"Oh, là Messire, fit Airelle une trosième fois, vous oubliez que cette forêt est le domaine du roi. Il ne sera pas satisfait de voir abattre son grand chêne sous l'ombre duquel il s'assied.
- Chacun s'assoiera à son tour, lui dessous, moi dessus, et, si le roi n'est pas satisfait, qu'il vienne me le dire ; je m'en moque et j'en ris et, tu pourras lui répéter, je lui prendrai tout son gibier et tout son bois si ça me plaît, foi de Bracco !"
Et l'homme se mit de nouveau à cogner dur : hhan ! hhan ! hhan !
Devant tant d'insolence, Airelle irritée ne dit plus rien ; songeuse, elle mena paître ses biquettes blanches, et le bruit des coups tout le jour l'attrista : hhan ! Le soir vint ; dans le couchant, Airelle entendit le son du cor et bientôt elle vit une troupe de seigneurs au trot alerte de leurs chevaux, escortant le roi et son neveu le prince Myril. Ils passèrent dans la poussière, aux sons de la fanfare : tonton, tontaine et tonton ; mais, quand ils arrivèrent au grand chêne pour faire halte, ils firent de grands cris indignés. Ils revinrent sur leurs pas et le roi s'adressa à Airelle :
"Bonjour, pastourelle, ma mie, n'as-tu  point vu l'audacieux qui abattit le roi des chênes ?
- Salut, Sire, fit Airelle, si, je l'ai vu et menacé de votre colère, mais l'insolent m'a répondu qu'il s'en moquait, foi de Bracco.
- Ah ! ah ! c'est ce Bracco, c'est ce voleur, ce sacripant qui tue mes cerfs et qui me raille. Hardi, Seigneurs, sus au forban ! Et toi, fillette, merci. Si, grâce à toi, je le rattrape et le punis, tu auras la plus belle récompense que tu puisses rêver."
Au galop le roi s'élança, suivi de son neveu, le prince Myrtil, et de ses chevaliers.num_risation_mars_003
... Bracco est déjà loin ; il a emporté le roi des chênes au coeur mystérieux de la forêt, dans un taillis inconnu, son repaire, où nul ne peut le retrouver.
A la place du grand chêne, il ne reste que quelques branches éparses et, parmi les feuilles déchiquetées, le nid du rossignol gît sur le sol.
Airelle doucement le ramasse, l'emporte et le pose dans un cerisier rose de son jardinet. La nuit est venue, Airelle s'endort.
Mais voici que, dans l'ombre adoucie par les étoiles, le rossignol de met à chanter : rititi, tititi... une chanson si pure et si mélodieuse qu'Airelle se réveille ; pour le mieux entendre, elle se met à la fenêtre.
L'oiseau alors saute de la branche voisine, vient se poser tout près d'Airelle et, comme elle le regarde émerveillée, elle s'aperçoit tout à coup... que c'est un tout petit page, vêtu de gis, tenant en main une mandoline dont il s'accompagne : rititi, tititi... et si petit qu'on dirait un oiseau.
"Bonsoir Airelle, chante Rossignolet ; puisque te voilà si gentille et si bien éveillée, prends ta cape de bure et tes sabots de bois léger, je connais la forêt et je sais le repaire où se cache le voleur que le roi veut punir. Viens, Airelle, avec moi, ma chanson te guidera."
Airelle prit sa cape, ses sabots, descendit les trois marches du seuil ; il faisait sombre :
"Rititi, tititi !" De sa chanson, Rossignolet la guidait. Après une longue marche, elle arrive ainsi à une grande clairière.
"Chut, fit Rossignolet, regarde, mais point de bruit."
Airelle, dans un rayon de lune, vit l'homme qui se balançait en cadence, poussant, tirant une grosse lame déchiquetée, faisant des planches avec le roi des chênes.
Puis il prit un maillet et des clous : toc, toc, il se hâtait. Bientôt il y eut une grande table dressée sur la terre.
"Partons", fit Rossignolet.
Airelle revint sur ses pas jusqu'à sa demeure et dormit jusqu'au jour. La nuit suivante, elle dormait : Rititi, tititi. Rossignolet l'éveilla ;
"Prends ta cape de bure et tes sabots de bois léger."
num_risation_mars_001Quand ils arrivèrent à la clairière, l'homme taillait et frappait : toc, toc ; il acheva bientôt un banc, puis un autre, et les plaça des deux côtés de la table.
Et, la nuit suivante, quand Airelle arriva avec Rossignolet, l'homme posait sur la table des plats d'étain luisant chargés de gibiers de toutes espèces, avec, au centre, un grand surtout rempli de pommes.
"Ah ! ah ! fit-il en ricanant, si le roi n'a plus de gibier, j'en ai de reste pour traiter mes amis ; si ses pommiers n'ont que des feuilles, c'est que leurs fruits sont sur ma table !"
Il s'éloigna pour aller quérir ses invités. Rossignolet dit alors à Airelle :
"Souviens-toi, Airelle, qu'il a voulu du bois nerveux, solide, vivant pour ses oeuvres, et, bien que son voeu soit exaucé, le bois vivra."
Airelle, stupéfaite, voit alors la grande table qui, sur ses quatre pieds, se met à marcher l'amble comme un cheval de tournois et les deux bancs l'escorter sur leurs pieds courts ainsi que deux bassets de Poméranie."
"En route ! Airelle, fit Rossignolet, guidons-les vers le bon chemin."
L'oiseau chantait : rititi, tititi ; Airelle allait, la table marchait, les bancs suivaient, tout s'enfonça dans la forêt.
...Cependant le roi, bouillant de colère, depuis trois jours battait les bois sans rencontrer Bracco, ne voulant pas revenir au palais avant d'avoir lavé l'injure.
Suivi de ses gentilshommes, accompagné de son neveu Myrtil, il galopait, sans répit, laissant à peine les montures lamper au passage une gorgée à la source jaillissante ou happer une pousse de taillis verdissant : Bracco devenait introuvable.
Las enfin, et la rage atténuée par cette chevauchée, le roi s'apprêtait tout de même à rentrer à son logis quand il s'arrêta un peu sur la route du retour.
"Hélas ! fit-il, il nous faut revenir avec notre affront et notre peine ; si nous avions eu quelque bonne table bien servie, du moins aurions-nous pu poursuivre nos recherches !"
A ce moment Airelle arrivait ; sur ses cheveux Rossignolet était posé.
"Sire, soyez exaucé."
Et le roi, les yeux éblouis, vit une table toute dressée qui s'avançait au pas de parade, accompagnée de deux bancs. Chacun sauta de selle et s'assit au festin.
...Bracco, pendant ce temps, était allé en toute hâte quérir les bandits ses amis.
"Venez, leur dit-il, faire bombance à la santé du roi."
Mais, quand il revint avec eux, plus de table, plus de festin : il s'étonna ; à la risée de ses amis, sa stupéfaction devint de la rage, il fureta et, sur le sol, il aperçut une pomme tombée, puis à quelques pas une autre pomme...num_risation_mars_004
Au cahot de la marche, les pommes une à une avaient roulé et sur le sol laissaient la piste. Bracco la suivit.
"Hardi, les gars !"
Il la suivit, se dépêchant et, de la sorte, il arriva avec ses amis à la place où la table s'était arrêtée.
Le roi réconforté venait justement de remonter en selle ; les chevaliers, l'arme au poing, attendaient ; son neveu Myrtil l'escortait. Il vit Bracco : "Sus au félon !"
En un instant, Bracco, cerné et capturé, couvert de chaînes, fut mené, avec sa bande, au noir cachot.
"...Maintenant, dit le roi, comment te nommes-tu, fillette ?
- Sire, je m'appelle Airelle pour vous servir.
- Et tu m'as servi au delà de mon espoir ; aussi, fillette, tu auras plus encore que je n'avais promis, approche ici, voici Myrtil mon neveu, il sera ton époux."
En souvenir des fiançailles, le roi planta un chêne, et ce chêne, aujourd'hui remplaçant l'autre abattu par Bracco, est le roi de la forêt ; et le fils de Myrtil et d'Airelle est lui aussi devenu roi.

Jérome DOUCET