21 septembre 2009
La Rose
La branche d'héliotrope qui devait orner la belle tapisserie ne grandissait pas sensiblement ; grand'mère était un peu paresseuse ce jour-là, et le petit chat noir assis devant elle s'en était sûrement aperçu, car le regard malicieux de ses yeux verts, émeraudes enchâssées dans du jais, ne quittait pas la mains souvent immobile de la travailleuse.
- Il est quatre heures, dit, celle-ci en se levant, je ne travaille plus.
Elle roula soigneusement son ouvrage tandis que le minois du chat exprimait parfaitement cette idée : "La tapisserie avancera tout autant."
L'aïeule s'approcha alors d'une de ces commodes antiques, dont les tiroirs ventrus laissent échapper lorsqu'on les ouvre une légère odeur de rose et sont de vraies mines à trésors surprenants, pour les petits enfants admis à y puiser. N'étant parvenue à ouvrir un de ces énormes tiroirs qu'avec beaucoup de difficultés, grand'mère l'enleva pour découvrir l'obstacle. Au fond du meuble, sa main rencontra un petit livre un peu froissé dont les pages jaunies, la couverture pâlie attestaient le grand âge.
Dès qu'elle eut tourné les premiers feuillets, elle tressaillit songeuse tourna les yeux vers le portrait de grand-père. Le sourire bienveillant du vieillard, si beau encore sous ses cheveux blancs, semblait répondre à ses propres pensées et longtemps elle s'attarda dans cette douce contemplation.
Ensuite elle lut avec un intérêt incompréhensible pour Minet, qui trouvait ce vieux livre bien moins beau que ceux de la bibliothèque, les aventures de la Belle au Bois dormant, celles de Peau d'Âne et tous les autres contes qui avaient charmé son enfance.
Mais le jour baissait lentement et elle allait fermer le livre quand elle trouva entre deux pages une fleur fanée, séchée depuis de longues années.
- Que je suis heureuse, dit-elle doucement, la voilà cette rose que j'ai tant cherchée, un des plus précieux souvenirs de lui.
Grand'mère alors ferma les yeux pour mieux penser et tout à coup il lui sembla qu'on parlait près d'elle. La voix fine et claire qui troublait le silence de la chambre venait de la pauvre fleur flétrie.
- Je suis bien laide, n'est-ce-pas maintenant ? disait la rose. Te souviens-tu de ma beauté qui a passé, comme la tienne du reste, ma chère Claire, mais beaucoup plus vite ? Tu es grand'mère et dans toute ta longue vie j'ai tenu une petite place. Veux-tu savoir mon histoire ? Je naquis dans le jardin où tu t'es promenée tant de fois et où tes petits enfants jouent aujourd'hui. J'étais belle alors (je puis le dire sans orgueil, je suis si vieille), mes pétales rosés s'entr'ouvraient avec grâce, retenus par un mignon corset vert, une tremblotante perle de rosée étincelait sur mon sein, ma tige gracile n'avait que de petites épines brunes qui faisaient ressortir ma fraîcheur, trois feuilles d'un vert sombre délicatement découpées me protégeaient.
"Je n'avais jamais vu le jardinier ; et l'arrivée d'un jeune homme dans la grande allée m'étonna beaucoup, mais des fleurs presque fanées et très instruites m'apprirent que c'était M. Georges, le neveu du propriétaire.
"M. Georges s'approcha de moi, me regarda attentivement, puis d'un coup sec me sépara du rosier en disant joyeusement :
"- Je n'ai jamais vu cette espèce de rose, il n'y en a du reste qu'une, elle fera très bien dans mon herbier ; puis il m'emporta.
"A peine née je quittais le beau jardin où j'aurais tant aimé à vivre, et à ma douleur venait encore s'ajouter la crainte, car sûrement je courais un grand danger. J'ignorais ce que c'était un herbier, mais les roses mes voisines, tout en se cachant affolées sous les feuilles, pour ne pas partager mon sort, m'avaient crié que c'était le plus effroyable instrument de supplice, que mon ravisseur, jeune savant comme je le sus plus tard, avait déjà été le bourreau de fleurs nombreuses dont on avait connu les souffrances grâce aux racontars d'un moineau qui avait volé sur les fenêtres du terrible M. Georges.
"Au bout de quelques instants je sentis un certain bien-être, on venait de me placer dans vase de cristal plein d'eau fraîche. J'étais sur une table couverte de livres dans une chambre simplement meublée. Le jeune homme lisait et paraissait m'avoir oubliée ; je commençais à me rassurer quand on frappa à la porte.
" - Entrez ! cria-t-il avec un peu de mauvaise humeur.
"Une domestique pénétra dans la chambre.
" - C'est vous, Marie, que désirez-vous ?
" - Monsieur Georges, n'est-ce pas vous qui avez cueilli une rose presque blanche dans la grande allée ? Celle-ci, tenez, ajouta la femme à cette demande un peu brusque et en me désigant.
" - Puisqu'elle est ici, ce ne peut être que moi ; quel inconvénient voyez-vous à ce que je cueille les fleurs qui me plaisent ?
" - Aucun, monsieur, mais Mlle Claire l'avait vue et désirait la mettre dans ses cheveux pour le bal de ce soir. Elle m'envoie vous la demander.
" - Je ne puis la lui donner, cette fleur est rare, je tiens à la conserver, ma cousine en prendra une autre.
" - Mais, monsieur, toutes les autres sont rouges, et comme mademoiselle est blonde elle ne peut les mettre.
" - Elle est si jolie qur tout doit être bien sur elle ; du reste elle peut choisir une autre fleur qu'une rose.
" - Mais, monsieur...
" - C'est assez discuté pour une telle babiole, je ne cherche pas à contrarier Claire, mais je ne peux sacrifier une rose que je ne connais pas, pour un caprice. Expliquez-lui que c'est impossible.
"La femme de chambre sortit en murmurant.
"Alors, perdant tout espoir d'échapper à l'herbier, je détestai celui qui tuait les roses et faisait pleurer les jeunes filles, car certainement cette jolie cousine Claire (il avait dit qu'elle était jolie) allait beaucoup pleurer.
"Je dois avouer aujourd'hui en toute sincérité, que la douleur de Claire me touchait, que j'étais tout simplement triste et irritée de rester dans cette chambre silencieuse, d'y mourir pour le plaisir d'un savant, quand j'aurais pu me faire admirer sur la tête d'une belle danseuse.
"Je passai une nuit pleine d'angoisse, craignant à tout instant de me sentir arracher un à un mes pétales si délicieusement rosés.
"Le jour vint enfin, M. Georges se remit à travailler. Quel ne fut pas mon étonnement en voyant la femme de chambre si mal accueillie la veille entrer précipitamment sans frapper.
" - Monsieur, dit-elle vivement, venez, mademoiselle est malade, elle a sans doute eu froid en entrant hier et depuis elle a la fièvre.
"Georges pâlit et sortit immédiatement en posant à la domestique de nombreuses questions sur l'état de la malade et j'en conclus qu'il était moins mauvais que je l'avais supposé.
"Quand il revint, il paraissait préoccupé.
" - La rose, la rose, dit-il tout haut, pourquoi répète-t-elle toujours ces mots dans son délire ?
"Puis après un moment de réflexion :
" - J'avais oublié ce détail. Pauvre enfant, elle a dû être bien contrariée, j'ai été souverainement rididcule ; jamais elle ne m'aurait rien refusé aussi brutalement. Mais cette rose est peut-être fanée.
"Non, je n'étais pas fanée, mais plus ouverte encore que la veille, je lui parus plus belle encore. Il me prit et m'emporta. Comme j'étais heureuse d'échapper à l'herbier et de faire plaisir à la pauvre Claire ; puis, comme toutes les jeunes roses, j'étais très curieuse et désirais vivement la voir.
"Elle me sembla bien plus jolie que je ne l'avais espéré, la cousine de M. Georges, et je compris combien une fleur devait être fière d'orner ses beaux cheveux blonds.
" - Clairette, dit le jeune homme en souriant, la voici cette rose, voulez-vous me pardonner ma sottise ?
" - Je vous pardonne, méchant, mais avez-vous réellement l'héroïsme de sacrifier les intérêts de la science à un caprice ?
" - J'arriverai certainement à trouver une autre rose semblable, et si je n'y parviens pas ce sera la juste punition d'avoir fait pleurer vos beaux yeux.
" - J'accepte alors et je vous remercie.
"Claire guérit rapidement et me mit dans le petit livre de contes où le cousin Georges lui avait appris à lire, lorsque je fus un peu fanée. Je m'y desséchai, heureuse d'avoir contribué à faire plaisir à une créature aussi bonne que la jeune fille pour qui je n'ai cessé d'être un précieux souvenir.
"Les années passèrent, Claire, devenue la femme du cousin Georges, me regarda souvent en souriant. Un jour des larmes tombèrent sur moi tandis que je tremblais dans ses mains blanches, le compagnon de toute sa vie, ce savant à qui j'avais donné mon estime après en avoir été tant effrayée, venait de mourir. Puis les visages roses des petits-enfants rappelèrent à l'aïeule le visage souriant du cher disparu, et de nouveau elle me revit ave joie.
"Un domestique maladroit me fit tomber derrière ce meuble et c'est par pur hasard que..."
A ce moment grand'mère, la jolie Claire de l'histoire racontée par la rose, s'éveilla. On avait apporté la lampe et le portrait du grand-père, vivement éclairé, avait toujours son doux sourire, il avait sans doute entendu ; frêle souvenir du passé, la rose semblait sur le livre fané un papillon endormi. Grand'mère allait reprendre ses réflexions, mais des cris joyeux se firent entendre dans l'antichambre, la porte s'ouvrit violemment, deux blondes fillettes et un bambin aux cheveux bruns rebelles, tombèrent dans les bras de l'aïeule qui crus sentir s'effeuiller sur elle un bouquet de roses, fraîches comme celle offerte jadis à la mignonne Clairette.
SAUVAGE
12 mai 2009
Le Rossignol et la Belle-de-Nuit
Quel délicieux pays que le royaumes des Emeraudes ! Que de curieux voudraient le visiter ! Malheureusement le Temps, impitoyable destructeur, n'a pas plus respecté ses palais d'or et de pierres précieuses que la gloire et la prospérité d'empires plus vastes, dont les écoliers les moins sensibles au charme des études historiques connaissent tout au moins les noms.
Vers l'an 642 après NostamaldaNostamalda, législateur des Emeraudiens, une petite princesse naissait dans le palais royal. Les fées, pressées autour du berceau capitonné de satin, lui avaient prodigué tour à tour la bonté, l'esprit, la grâce, la beauté, quand la fée des Neiges, pâle et triste dans sa parure hivernale, déclara que la mignonne fillette mourrait si elle voyait une seule fois la lumière du soleil.
Désespérés, le roi et la rein voulurent éviter pour toujours à l'enfant la vu du beau ciel de son pays. Ils firent construire pour elle un palais immense, qui, d'après les documents relatant l'histoire de la princesse Zella (c'était son nom) fut considéré comme la 142e merveille du royaume des Emeraudes. Il n'avait pas de fenêtres, une porte d'or couverte de diamants permettait seule aux visiteurs et aux serviteurs l'accès de cette demeure étrange et féerique. Les salles étaient capitonnées de satin bleu, blanc ou rose semé de pierres précieuses aux feux changeants. Cent mille bougies, placées dans des candélabres d'or, y entretenaient constamment une brillante lumière. Toutes les ressources de l'industrie et de l'art avaient été employées pour distraire et charmer la royale recluse.
Amenée dans ce palais d'or sans que ses jolis yeux bleus aient vu l'azur du ciel ou suivi un blond rayon de soleil, Zella s'y trouvait heureuse. Elle y grandit, persuadée que les plafonds aux peintures délicates, les tentures aux couleurs riantes, devaient nécessairement borner ses regards, que la lumière factice illuminant sa demeure était seule qui existât.
Quand la jeune fille atteignit sa dix-huitième année une grande fête réunit dans l'immense salon blanc aux meubles d'émeraude, les rois les plus puissants, les princesses les plus belles et les plus élégantes, les seigneurs les plus aimables de son pays et des royaumes environnants.
La fée des Neiges avait présidé à la toilette de Zella et quand celle-ci parut, vêtue d'une robe bleue pâle pailletée d'aiguilles de givre brillantes comme des diamants finement taillés, un murmure d'admiration l'accueillit et un courtisan empressé la surnomma Belle-de-Nuit.
Un prince étranger nommé Rossignol, le seul sans doute à qui le seul sans doute à qui l'on eût négligé de raconter l'histoire mystérieuse de la jolie princesse, crut que le palais sans fenêtres était né d'un de ces caprices, et en dansant avec elle il dit en souriant :
- Gracieuse Zella, vous avez eu une heureuse idée en faisant construire cette demeure sans ouvertures, car, lorsqu'on peut contempler vos yeux, le ciel le plus bleu semblerait sombre, lorsqu'on peut admirer votre blonde et vaporeuse chevelure, les rayons du soleil ne sauraient charmer les regards.
Ces compliments laissèrent la jeune fille songeuse tout le reste du jour. Le ciel, le soleil étaient des choses inconnues pour elle et après avoir rêvé bien longtemps elle décida à tout tenter pour les voir.
Le lendemain, tout le monde reposait encore au palais d'Or quand Zella, trompant la vigilance de ses femmes, traversa les salles brillamment illuminées, ouvrit la porte et sorti. Les gardes, profondément endormis, n'avaient pas entendu ses pas légers et ele se trouvait dans les rues pavées de marbre, sans que personne soupçonnât cette promenade mortelle.
Habituée à la lumière éblouissante qui inondait ses appartements, la clarté indécise qui enveloppait la ville cette heure matinale l'étourdit d'abord, mais elle se remit bientôt et marcha à l'aventure. Elle était arrivée prés d'un petit bois, quand le voile, qui semblait couvrir tout d'une lueur bleuâtre, se déchira : dans le ciel azuré, le soleil, rouge comme un globe de feu, darda ses rayons brûlants. La jeune princesse, frappée à mort par cette chaleur ennemie, tomba sous les ombrages puissants, à la protéger. Une exclamation de douleur retenti près d'elle à ce moment. Le prince Rossignol venait d'apprendre la valeur de ses imprudentes paroles, quand, en se promenant dans la ville, il avait aperçut la jeune fille. Affolé de désespoir, il venait seulement de la rejoindre et ne savait comment réparer le malheur qu'il avait causé inconsciemment.
Soudain, la fée des Neiges, plus pâle que jamais, apparut devant lui. De sa baguette froide et brillante elle toucha Zella inanimée et les yeux bleus, les cheveux dorés, la longue robe blanche disparurent. La princesse des Emeraudes n'était plus qu'une jolie fleurette qui ferma aussitôt sa corolle. L'infortunée jeune fille n'était plus qu'une mignonne belle-de-nuit.
Le prince pleurait en appelant Zella. La fée comprit ses regards suppliants, elle eut pitié de sa douleur et, frappant son vêtement avec la baguette de glace, elle le transforma en un petit oiseau gris, au plumage bien humble, mais elle lui donna ce qui charme le plus dans l'oiseau et il devint le chantre mélodieux des belles nuits de printemps.
Aujourd'hui, les princesses les plus délicates peuvent supporter l'éclat des rayons du soleil, le royaume des Emeraudes n'est plus qu'un souvenir, la baguette des fées est brisée, mais le chant du rossignol n'a rien perdu de sa poésie et la belle-de-nuit est toujours fraîche et gracieuse.
Quand la nuit est venue, quand la nature s'est doucement endormie, que les étoiles d'or se sont allumées, une à une dans le ciel d'un bleu laiteux, que la lune verse sa lumière argentée sur les gazons de velours vert, un chant étrange, aux roulades tour à tour lentes, joyeuses ou tristes s'élève vers le ciel, troublant seul le silence mystérieux. Promeneur solitaire, tu supposes que ces notes sublimes où l'invisible musicien met toute son âme et tout son talent bercent seulement les rêves. Il n'en est rien. Regarde au pied de l'arbre où se tient le roi incontesté de ces nuits si calmes : une mignonne fleurette vient de s'ouvrir, la brise parfumée glisse plus légère, le chanteur ailé commence l'histoire de la malheureuse Zella et la belle-de-nuit écoute !
SAUVAGE
