12 août 2009
L'homme de fumée
De fumée ! Oh non ! Il était parfaitement en chair et en os, et il le prouvait de toutes façons. On l’appelait « l’homme de fumée » parce qu’il jouissait du don de produire en parlant une sorte de fumée qui prêtait à sa personne un charme irrésistible. Et ce don, qu’il tenait d’une fée, produisait son effet chaque fois que l’homme parlait de lui-même ou qu’il se trouvait en cause d’une façon ou d’une autre.. Dans ces deux cas, il mettait un tel feu dans sa parole que la fumée ne tardait pas à poindre. Elle venait l’envelopper d’un voile protecteur et couvrir ses faiblesses, au point qu’elles paraissaient autant de qualités agréables. On le voyait alors si gai de tout son effort, si aimable, que son meilleur ami risquait d’être sacrifié pour amuser l’auditoire un instant, si rempli d’esprit qu’il trouvait dans son imagination les argument du fait : - toutes choses qui le faisaient rechercher comme convive. Son écot ainsi que les notes de son tailleur se payaient en fumée.
Comme l’homme pouvait, malgré tout, sembler quelque peu vaporeux, il connaissait le secret de faire grand bruit aux moindres entreprises de la vie.
Longtemps, grâce à ces dons, il réussit et à se tenir en dehors des vicissitudes de l’existence et à s’en moquer, tant en planant au-dessus des peines trop souvent communes. Trop souvent aussi l’homme céda au plaisir d’exhaler sa fumée en bavardant, lorsqu’il eût été mieux inspiré de témoigner d’un peu de charité envers son prochain. Mais il s’aveuglait et s’étourdissait de parti pris, et les envieux purent parler de sa vanité et de son égoïsme sans l’effrayer. Il vit de même les années peser sur lui, et le forcer à produire nuages de fumée pour maintenir sa réputation du plus aimable des garçons. Tout changeait autour de lui : - il restait immuable, satisfait de lui comme au temps de ses premiers succès.
Un jour pourtant il remarqua qu’il était négligé. Le monde se lassait donc de ses charmes avant qu’il n’eût envie de cesser de briller et de consacrer sa vie aux agréments sans fin ? Il se trouvait seul alors que d’autres se recueillaient dans la famille qu’ils avaient fondée, et il payait, aux jours de vieillesse, cette liberté qu’il montrait autrefois, dans un glorieux défi, à ceux qui peinaient pour élever leurs enfants.
Et lorsque la maladie vint : « Ah ! se dit-il, mes amis n’abandonneront pas celui qui leur a fait passer tant d’heures agréables ! » Vite il les appela : l’un lui fit répondre qu’il partait en voyage avec son enfant, l’autre qu’il veillait sur sa femme malade, celui-ci qu’il allait être grand-père, celui-là qu’il mariait sa fille : - toutes raisons suffisantes pour laisser à lui-même l’homme de fumée.
Le délaissé eut tout à coup comme une vision de la vérité. Il vit que non seulement, dans sa vanité égoïste, il n’avait vécu que pour lui ; mais il s’aperçut encore que le gaspillage d’une existence de fumée et de bruit n’avait attaché à lui aucun de ceux qu’il connaissait autrefois. Pas un ! A cette pensée son cœur se serra. « Ah ! s’écria-t-il, qui viendra verser sur moi une larme de regret sincère ? Qui viendra réchauffer ma main dans la sienne, pour me sauver du désespoir ? » Il attendit vainement. Tout à coup, une terrible angoisse saisit tout son être, une angoisse qui sécha instantanément sa peau sur les os !
On conserva longtemps l’homme ainsi desséché ; mais un jour une vieille femme qui ne savait que parler de son prochain voulut le voir, et s’approcha si près avec la lumière qu’elle mit le feu à l’homme qui avait constamment parlé de lui-même et qui disparut, une dernière fois, en fumée !
CH. SCHIFFER - 1880
09 août 2009
La Sirène
Jadis, avant la création des chemins de fer, on entendait parfois dans la nuit la voix incomparable de la Sirène du Rhin. Elle chantait quand les roseaux frissonnaient sur le fleuve, quand la lune argentait le brouillard sous les feuilles, quand le ciel étincelait d'étoiles. Tous, du voyageur cheminant dans le sentier aux sentinelles veillant sur la plate-forme des tours, écoutaient, et craignaient, et fuyaient ces accents tantôt tristes et éplorés, tantôt pleins d'appels séduisants. Les mères et les fiancées haïssaient la perfide créature et l'accusait de perdre les malheureux qui, touchés par ses chants irrésistibles, se laissaient attirer au bord du fleuve, et on assurait qu'elle avait enlevé à leurs châteaux plus de chevaliers que les croisades.
Pourtant la pauvre Sirène ne tuait jamais personne, et lorsqu'un imprudent se laissait surprendre et saisir, il revenait à lui, après un court voyage sous les flots, dans une belle et grande salle où les précédentes victimes accueillaient le nouveau venu et lui offraient une place à leurs festins. Désormais rien ne manquait à ses plaisirs aquatiques. Le palais, vaste et spacieux, s'étendait sous le Rhin et montrait ses voûtes de cristal reposant sur des murs de marbre, ses grottes, ses cascades ruisselant dans des bassins de corail.
Un soir, deux voyageurs, un vieillard et un jeune homme, vinrent s'asseoir sur la berge. En courant le monde, ils s'étaient donné tant de preuves de leur amitié, qu'ils avaient résolu d'en éprouver la force en résistant à l'enchanteresse. "Quand elle paraîtra, dit le plus âgé, je placerai ma main sur ton coeur et tu te sentiras le courage d'obéir à ce que je demanderai."
Bientôt, glissant sur l'eau, la Sirène s'avança tendant vers le jeune homme ses bras suppliants ; mais celui-ci fasciné, recula vers son ami. Déjà le feu de l'amitié s'éteignait ; il tremblait lorsque le vieillard lui passa son épée : "Frappe, lui cria celui-ci, frappe, ou tu es perdu !"
Déjà aussi la Sirène le touchait : "Oui, dit-elle, tue moi," d'une voix si douce qu'il n'eut pas le courage de lever le bras. Le vieillard alors lui couvrit les yeux de sa main : aussitôt le jeune homme avança son arme et transperça l'enchanteresse. Aussitôt des chevaliers, des bourgeois, des paysans, sortirent en foule d'entre les roseaux, trempés et se secouant comme des caniches. C'étaient les captifs délivrés qui, des profondeurs du Rhin, remontaient au jour.
Mais; ô surprise ! Une belle jeune fille apparut à son tour et vint se jeter dans les bras du vieillard en l'appelant "Mon père !" Celui-ci, transporté de joie, l'embrassa, et ne l'interrompit que pour la regarder avec tendresse :"Oui, dit enfin le vieillard aux assistants, je retouve ma fille qu'une fée avait changée en Sirène. Vous la connaissez tous, mes amis, cette Sirène, vous qu'elle a attirés et retenus jusqu'à ce qu'il se trouvât un homme assez fort pour résister à ses chants. Et moi, pour délivrer ma fille, j'ai dû chercher cet homme en lui laissant ignorer quel prix était attaché à son exploit. Votre sauveur a puisé dans notre amitité le courage de tenter l'épreuve ; maintenant, mon ami d'hier veut-il être mon fils ?"
L'histoire raconte que bientôt après il y eut une noce magnifique dans un des châteaux du Rhin, et que quelques-uns des seigneurs invités crurent reconnaître dans le chant de la mariée certains accents de la Sirène du fleuve.
CH. SCHIFFER
22 octobre 2008
Les Rêves
Trois petits amis eurent une fois chacun un rêve qu'ils se racontèrent ainsi :
L'aîné commença : "Je me trouvai, je ne sais comment, dans le jardin du Paradis terrestre. Le parfum des fleurs me pénétrait. Un ruisseau sautillait et glissait entre les roseaux, allant, par cent détours, se perdre dans un verger. Là, les arbres ployaient sous leurs fruits, les branches s'abaissaient devant moi et je n'avais qu'à étendre la main pour me rassasier. Les oiseaux chantaient, invitant au repos pour les écouter. J'étais heureux ; mais en me regardant dans une source, je me vis grandi, avec des moustaches comme un homme. Le temps passait vite en ce lieu : pourtant, au bout de l'horizon, un parc m'attirait. J'y courus. Un palais merveilleux s'élevait. Des seigneurs, des belles dames, vinrent à ma rencontre et m'invitèrent à leur table. Comme eux, je portais de riches vêtements et, ce qui me paraissait fâcheux, des cheveux gris. Au moment où le maître du palais me montrait ses trésors, la bonne m'a éveillé...
- Quel dommage, dirent les autres enfants ; il serait agréable de réaliser un rêve semblable !"
Le second parla à son tour : "A moi, mes amis, il me semblait que j'avais des ailes et que je volais d'étoile en étoile. Les unes, scintillantes comme des escarboucles ; les autres, vaporeuses comme des nuages, tournaient dans l'espace, plus nombreuses que les grains de sable de la mer. J'entendais une musique invisible ; mon esprit grandissait et savait toutes chose par inspiration. J'admirai ce spectacle de toutes les forces de mon âme. A la fin, un voile sombre a passé sur mes yeux et m'a caché ma belle vision.
- C'est attristant ! firent les enfants ; ton rêve devait être plus grand que le premier.
- Mon rêve et bien humble et bien pauvre, commença le troisième. Je passais dans les champs couverts de neige, tout en jetant du pain aux petits oiseaux affamés. Dans le sentier, un enfant chétivement vêtu est venu à moi. Il grelottait si fort que je retirai ma veste pour le couvrir et l'emmener à la maison.
"Nous avons couru ensemble afin d'arriver plus vite ; mais bientôt la fatigue l'a forcé de s'asseoir au bord du chemin. Je l'ai porté sur mes épaules : il me semblait si léger que je ne sentais pas ma peine. Mais à notre porte, lorsque j'ai revu sa figure, je suis tombé à genoux. C'était l'Enfant Jésus, oui, le Christ ! Il m'a embrassé, relevé, et a placé sa main sur mon coeur. J'ai senti comme une flamme l'embraser. Tout riait en moi. Je n'avais rien et j'étais riche pourtant. J'aimais tout le monde comme ma mère ! Je voulais suivre le Seigneur, mais il m'a montré la maison en me disant : "Ici est ton devoir." Une grande lumière l'a aussitôt entouré et enlevé au Ciel, toujours vêtu de ma veste. J'étais si sûr de mon rêve que j'ai été étonné, ce matin, de retrouver mes habits à leur place.
- Voici le meilleur rêve, conclurent les enfants. Nous, nous avons entrevu l'existence heureuse ou la satisfaction de notre esprit ; toi, tu as eu le rêve qui contente le coeur et que tu pourras remplir durant ta vie : les pauvres ne manqueront jamais à notre charité."
Ch. SCHIFFER
