03 mars 2008
Le lion, le renard et le mulet (conte Arabe)
Un mulet, s'ennuyant à la ville, alla dans le désert se mettre au service d'un lion, afin de vivre sous sa protection.
Il y était depuis quelques jours, lorsqu'un matin le lion dit au renard, habitant du terrier : "Aujourd'hui je me sens en appétit et nous n'avons pas de gibier ; trouve-moi quelque aliment. - Mangez ce mulet, fit le renard. - Non pas, reprit le lion, ce serait une honte pour nous de trahir notre hôte."
Sans se déconcerter, le renard insinua : "Je vais, seigneur, vous fournir un prétexte suffisant pour le dévorer." Alors l'animal rusé se mit à dire : "Il ne convient pas que les gens de naissance impure s'approchent de la personne des rois ; leur présence à la cour est d'un effet pernicieux pour les sujet. - A qui s'adresse ce langage ? dit le maître. Moi je suis lion, fils de lion. - Et moi, je suis renard, fils de renard," ajouta l'orateur. Cependant le mulet gardait le silence. "Allons, parle !" lui dit le renard. Le mulet répondit : "Ma généalogie et mes titres sont écrits sur mon sabot."
En même temps, le mulet levait un pied pareil à un quartier de rocher, avec un fer garni de clous. A cet aspect, le sire du terrier fit quelques pas en arrière. "Si j'approche mon museau de ce sabot formidable, pensa-t-il, la bête m'assènera une ruade dont je ne me relèverai pas," et il restait immobile. Le lion le poussa et lui dit : "Eh bien ! pourquoi n'avances-tu pas ? Dis- moi ce qui est écrit là. - Excusez-moi, seigneur, fit le renard ; l'écriture est bien fine et les lettres trop embrouillées, je ne saurais la déchiffrer."
Cette réflexion ayant fait rire le lion, il lui dit : "Tu l'as échappé belle, tu as failli être victime de tes beaux conseils." Le mulet fut épargné.
A. CHERBONNEAU
22 janvier 2008
La légende de l'oiselet
Un homme avait un verger où des ruisseaux d'eau courante entretenaient une herbe toujours verte, et où les oiseaux, attirés par l'agrément du lieu, se réunissaient en grand nombre et faisaient entendre leurs chants.
Un jour que, fatigué, il se reposait dans ce verger, un petit oiseau vint se poser sur un arbre et se mit à chanter délicieusement. L'homme, qui l'avait vu et entendu chanter, tendit un filet et le prit. L'oiseau lui dit : "Pourquoi t'es-tu donné tant de peine pour me prendre et quel profit espères-tu de cette prise ?
- Je ne veux, dit l'homme, qu'entendre tes chants.
- Je ne chanterai, ni pour prix ni pour prière.
- Si tu ne chantes pas, je te mangerai.
- Bouilli, je serai dur ; rôti, je fournirai bien peu. Laisse-moi aller, tu y auras grand profit.
- Lequel ?
- Je te donnerai un conseil de sagesse que tu estimeras plus que la chair de trois veaux."
L'homme, confiant dans la promesse de l'oiseau, le laissa partir. L'oiseau lui dit : "Ne crois pas tout ce qu'on te dit."
Puis il se posa sur un arbre et se mit à chanter dans un doux chant : "Béni soit Dieu qui t'a enlevé ta sagesse ! Si tu avais ouvert mon corps, tu y aurais trouvé une pierre précieuse du poids d'une once."
L'homme se mit alors à pleurer. Mais l'oiseau lui dit :
"Tu as vite oublié l'avis que je t'ai donné. Ne t'ai-je pas recommandé de ne pas croire tout ce qu'on te dit ? Et comment peux-tu croire qu'il y ait dans mon corps une pierre précieuse du poids d'une once quand, tout entier, je ne pèse pas autant ? Après s'être ainsi moqué du vilain l'oiseau s'envola dans les profondeurs de la forêt.
Gaston PARIS - Littérateur français, mort en 1903
18 octobre 2007
Le Grand Duc
Quand mon grand-père était jeune, -il y a plus de cent ans de cela,- on croyait encore aux sorciers, aux loups-garous, aux revenants. C'était le temps où l'on n'aurait pu, au dire des paysans, traverser à minuit un cimetière et passer devant un ossuaire sans entendre une tête de mort interpeller le téméraire, où l'on ne pouvait rentrer chez soi, au clair de lune, par une route déserte, sans avoir à porter pendant deux lieues, au bout d'un baguette de coudrier, un diable pesant comme du plomb qui s'y tenait en équilibre sur un pied fourchu.
Les gens les plus sérieux n'étaient pas affranchis de ces superstitions et les plus braves ne se seraient certainement pas aventurés la nuit dans une maison hantée.
Mon grand-père me racontait souvent des histoires vraies qui témoignaient de ces craintes populaires. Il m'en revient une à la mémoire et je vais vous la dire : mon grand-père m'a affirmé que les faits s'étaient passés sous ses yeux.
Il habitait un château entouré d'un grand bois peuplé de hiboux, de chouettes, de hulottes, de chauves-souris. Un soir, un grand-duc entra dans la grange, et quand vint le jour ; lorsque le garçon d'écurie vint chercher de la paille, la bête regarda l'homme d'un air si terrible, que, poussant un cri, le palefrenier jeta ce qu'il avait dans les mains et s'enfuit, comme s'il avait vu Lucifer en personne. Aussitôt il courut prévenir son maître.
- Il y a dans la grange un monstre d'enfer : les yeux lui tournent dans la tête comme des roues de fer ; si je m'en étais approché, il m'aurait dévoré.
- Imbécile, dit mon grand-père, quand tu dois prendre une fourmi, tu bois d'abord un verre d'eau-de-vie pour te donner du courage, mais si tu trouves une poule morte, tu retournes vite à la maison et prends un bâton pour te défendre. J'irai voir moi-même ce que c'est que ce monstre.
Et mon grand-père y alla en effet, mais il faut croire que, lui aussi, n'avait pas encore dépouillé toute peur du malin, car lorsqu'il eut vu les yeux affreux de la bête énorme, il eut, m'avoua-t-il, la chair de poule comme le palefrenier et s'empressa de battre en retraite. Puis il alla quérir des voisins pour lui prêter main-forte contre un animal dangereux qui s'était introduit dans sa grange, et qu'il fallait mettre à mort pour éviter quelque malheur.
Il y eut alors une panique. Mais on finit, sur la prière de mon grand-père, par s'armer de fourches, de faux et de cognées pour marcher contre le redoutable ennemi. Le bailli, homme prudent, venait derrière à cent pas de distance.
Quand la troupe se fut disposée, sur le marché, en ordre de bataille, elle se dirigea vers la grange, qu'elle cerna.
Alors l'un des plus braves - il avait un sabre - pénétra à l'intérieur, mais revint presque aussitôt, pâle comme la mort : il ne pouvait articuler une seule parole. Deux autres voulurent faire preuve d'audace : ils ne restèrent qu'une seconde dans la grange.
A la fin, un vieux soldat qui avait fait la guerre de Sept ans et pouvait montre quatre blessures, dit :
- Ce n'est pas en allant regarder le monstre que vous le tuerez. Il faut se mesurer à lui. Qu'on aille me chercher ma cuirasse et mon épée.
On les lui apporta en admirant sa vaillance, mais tous lui disaient qu'il risquait sa vie.
Le palefrenier ouvrit, tremblant comme une feuille, les deux portes de la grange, et le guerrier entra.
Il vit le grand-duc qui était allé se percher sur une poutre. Il fit apporter une échelle, et, quand il l'eut dressée et appuyée, on lui cria :
- Courage ! courage !
Plusieurs rappelèrent, à ce moment, les exploits de saint Georges, qui avait tué le dragon, et de saint Michel, qui avait terrassé et écrasé le démon.
Quand le hibou vit que l'homme monté sur l'échelle lui en voulait, ahuri par toute cette foule attroupée hors de la grange, et par l'éclat de la lumière, il ouvrit ses ailes d'une puissante envergure, les battit avec violence, allongea son bec pour se défendre et poussa un cri retentissant.
- Sus ! sus au diable ! criaient les assistants pour stimuler le héros.
- Je voudrais vous voir à ma place, répondit le crâne soldat d'une voix tressaillante.
Il gravit encore deux échelons, puis tout son corps frissonna, il retomba en arrière comme une masse.
Alors il n'y eut plus personne qui parlât de prendre sa place.
- Le monstre, disait-on, a repoussé et peut-être fait périr le plus courageux d'entre nous.
Cependant on ne pouvait laisser toute la région à la merci de cet ennemi. On délibéra longtemps sur ce qu'il y avait à faire. A la fin, le bailli trouva une solution suprême.
- Monsieur le châtelain, dit-il à mon grand-père, vous devez vous dévouer pour la cause commune. Estimez ce qui est dans votre grange, paille, foin, fourrage, blé, en y ajoutant la valeur de la grange elle-même, tout le monde se cotisera pour vous indemniser, mais il n'y a pas d'autre moyen de nous délivrer de ce monstre que de mettre le feu aux quatre coins du bâtiment.
- Je protestai d'abord, dit mon grand-père, mais tous ceux qui étaient là étaient tellement affolés que, si je n'avais consenti, je crois que l'on m'aurait massacré. Je dis ce que ce bâtiment m'avait coûté et ce qu'il contenait. Le bailli en fit le calcul. Tous les assistants s'engagèrent à me rembourser et un acte en règle en fut dressé.
Puis le bailli ordonna de faire flamber la grange.
Il n'en resta pas un éclat de bois, pas un fétu de paille, et le grand-duc fut brûlé avec tout le reste.
- Allez, dans l'endroit, ajouta mon grand-père en concluant, vous y trouverez encore des gens qui vous diront comment le village fut sauvé du démon par le bailli.
M. BERTHAULT
06 septembre 2007
Une étonnante expérience de télépathie
Tout le monde ne croit pas à la perception extrasensorielle. Elle joua pourtant un rôle important dans la vie d'un petit chat noir nommé Freddie.
L'histoire de Freddie est insolite d'un bout à l'autre. Freddie était un petit chat noir au poil soyeux qu'il me fut impossible de refuser quand on me le donna dans le parking d'un supermarché de Hollywood par un matin d'été. Un jeune couple m'aborda comme j'apportais un sac d'épicerie à ma voiture.
"Madame, me dit le garçon, nous vous avons vu entrer, et nous avons tout de suite compris que vous étiez une "femme à chats". Nous aimons beaucoup celui-là, mais nous ne pouvons pas le garder. Voudriez-vous l'adopter ?"
Leur franchise m'amusa. Je pris le demi-persan de sept semaines dans mes bras et plongeai mon regard dans ses prunelles topaze. Un courant passa entre nous.
Il ne détourna pas les yeux. Il se mit à ronronner, et son ronronnement disait clairement : "Prends-moi". Je regardai sa queue tordue qu'une malformation faisait curieusement ressembler à la queue touffue d'un écureuil.
"Mais oui, je vais le prendre", dis-je en le frottant doucement contre mon visage.
Je remerciai les jeunes gens. J'avais l'impression d'être le jouet de forces inconnues. Peut-être acceptai-je cette petite créature d'ébène à cause d'une conversation que j'avais eue précisément la veille au soir avec une amie qui étudiait la perception extrasensorielle.
Sachant que mon chat tigré, Sam, avait disparu, elle m'avait offert son aide sous la forme d'une méditation observant certains rites. Il s'agissait d'atteindre l'animal en se servant du pouvoir psychique que, disait-elle, chacun de nous possède à des degrés divers. Si Sam était vivant, elle était convaincue qu'un puissant appel télépathique le ramènerait au bercail ; s'il était mort, un autre chat, au psychisme développé, viendrait le remplacer sans tarder.
Bien qu'elle s'exprimât avec une grande conviction, je demeurai tout d'abord sceptique, mais c'était une femme très gentille, tout à fait normale et nullement adonnée à la magie, de sorte que je l'écoutai et qu'en définitive, l'espoir et la curiosité l'emportant, j'acceptai sa proposition.
Le lendemain matin, je m'étais sentie absolument obligée d'aller au supermarché.
J'appelai Freddie le nouveau chaton, à qui ses pattes trop grosse pour son corps donnaient une allure gauche de bébé. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il était confiant et qu'il adorait la musique. Si je lui fredonnais une berceuse, il tombait alors dans un sommeil voluptueux, mollement couche sur mes genoux. Il aimait l'amour qu'on lui portait et sur lequel il comptait de la part de tout le monde, et il accueillait mes amis avec entrain.
En un temps record, il s'était niché dans mon existence avec une sensibilité si intense que notre entente me parut quelque chose de tout à fait exceptionnel. Nous nous trouvions sur la même longueur d'onde, celle peut-être de cette perception extrasensorielle qui nous avait apparemment mis en contact. J'en voyais pour preuve les réactions de Freddie à l'égard de Janne, l'amie qui m'avait fait bénéficier de ses conseils la veille du jour où il avait fait irruption dans ma vie. Il savait quand elle était en route pour venir me voir et, quand elle était là, il ne la quittait pas.
Qu'il fût roi ou bouffon, il était persuadé que le monde lui appartenait. Et ce fut vrai pendant les quinze mois que nous vécûmes ensemble sur les hauteurs de Hollywood. Hélas ! le jour arriva où je dus aller habiter New York, et là il me serait impossible d'avoir un chat. La mort dans l'âme, j'offris Freddie à Janne, mais elle possédait un vieux caniche très malade et qui n'avait plus que quelques mois à vivre. Ce n'était qu'après la mort de son chien qu'elle aurait pu prendre Freddie. Jusque là, nous décidâmes qu'elle le placerait chez une amie, Mary, qui habitait de l'autre côté de la ville.
Quand Mary vint chercher le chat, j'essayai de me conduire en adulte et y réussis presque, sauf au dernier moment où l'air de souffrance et de dignité blessée de Freddie m'anéantit. Son regard accusateur me hante encore. Dans sa dévotion totale, il me suppliait de ne pas lui faire cette chose terrible. J'étais en larmes, mais je le laissai partir.
20 juin 2007
L'âne Merveille
Auprès du joli bourg de Belleville-sur-Saône, qu'habitent un grand nombre de familles enrichies par les vignobles du Beaujolais, un homme étendu sur le bord de la route semblait dormir.
Près de lui, un âne broutait l'herbe maigre. Tout à coup des grelots s'agitèrent au loin ; un bruit de roues se fit entendre ; l'âne dressa les oreilles.
C'était une voiture pleine d'enfants joyeux, conduite par un papa heureux, et qui rentrait au logis. A la vue de l'homme couché près du fossé, le papa, mettant son cheval au pas, car on montait une côte, s'écria soudain :
"Bon ! encore un qui aura bu plus qu'il ne convient, même en ces temps de vendanges ! Heureusement, il a eu l'esprit de ne pas s'allonger en travers du chemin."
A la vive surprise de tous, l'âne releva la tête, regarda sévèrement celui qui venait de parler ainsi, agita les oreilles, et l'on entendit ces mots sortir, un peu confus, de ses longues dents :
"Ami, pourquoi juger témérairement ? Mon maître est un honnête homme qui ne s'enivre jamais. En ce moment, il se repose..."
Mais Aliboron n'en put dire davantage, car les enfants, effrayés, suppliaient leur père :
"Partons ! Oh !... partons, papa !..."
La place fut nette en un instant.
Peu après, trois cyclistes passèrent ; la montée ralentir leur allure ; ils avaient chaud. 
"Prière de ne pas écraser mon bon maître qui dort là, tout près," supplia l'âne.
Ma foi !... les cyclistes ne se montrèrent pas plus braves et filèrent vivement sur leur coursier de fer. Puis, ce furent des pensionnaire guidées par une maîtresse d'école, et qui, aux premiers mots prononcés par l'âne, s'enfuirent comme une volée d'oiselets.
Quand l'âne eut arrêté, puis fait repartir ainsi une douzaine de groupes ou de piétons isolés, son maître le rappela :
"Assez, mon ami, cela suffit ; tu as bien travaillé ; j'espère que nous en aurons un bon résultat."
Or, à Belleville, tout le bourg est en émoi. Le bruit se répendait qu'un âne se trouvait proche, lequel parlait comme vous et moi, chose qu'on n'a jamais vue ; n'est-ce-pas ? ou du moins pas depuis cette époque lointaine où La Fontaine fait vivre ses héros.
On se demandait si l'on allait point pourchasser l'animal étrange, et emprisonner l'homme qui intriguait si fort les passants sur la route de Mâcon. Car, sûrement, il y avait du sortilège dans l'affaire...
Bref, le maire s'en mêla.
Il s'apprêtait à sortir, ceint de son écharpe, quand l'objet de tant de rumeurs parut, suivi de l'homme, qui se tenait très ferme sur ses deux jambes.
Les moins braves reculèrent ; les plus courageux formèrent à M. le maire un rempart de leurs corps.
"Que craignez-vous donc, messieurs ? demanda l'inconnu, étonné. Je n'ai pas l'intention de vous faire du mal, mais bien plutôt celle de vous amuser.
- Par quels moyens ?
- Si vous m'y autorisez, monsieur le maire, dès ce soir, sur la place de la Croisée, je donnerai une représentation.
- Avec cet animal ?
- Avec cet animal, qui est mon ami.
- Oui, mais il a effrayé les populations ici présentes, répliqua le maire.
L'homme se mit à rire.
"Parce qu'elles sont trop faciles à effrayer, tout simplement. Mais je peux bien vous jurer, monsieur le maire, que ni cette intelligente bête ni moi, nous n'avons jamais fait de mal, même à une mouche.
- Alors, expliquez-moi par quel prodige votre âne parle, et parle distinctement, quand tous les nôtres sont muets. Un âne qui parle, c'est terrifiant !
- Je veux bien révéler le secret de mon compagnon, s'il le permet, toutefois."
Ici, le forain regarda son âne qui avait compris la question, sans doute, car il inclina la tête et agita les oreilles en signe d'assentiment.
"Il permet, continua l'homme. Je révélerai donc le secret de ce cher ami, mais à vous seul, monsieur le maire, et à la condition que vous ne nous trahirez pas."
Le maire, qui ne se possédait pas de curiosité, jura qu'il serait muet comme un poisson.
Alors, l'entraînant à l'écart, le maître de l'âne parlant lui fit une courte confidence.
Le maire se mit à rire de bon coeur ; ce que voyant, de loin, les bons villageois de Belleville se dirent les uns aux autres :
"Décidément il n'y a pas de danger à recevoir ce brave homme dans nos murs ; nous assisterons à la représentation. Du moment que notre maire est mis en gaîté, cela promet d'être amusant."
La nouvelle du spectacle, laquelle avait déjà fait le tour du bourg, courut jusque dans la campagne avoisinante, et, à part de trop petits enfants et quelques vieillards qui se souciaient peu d'aller voir un âne savant, tout le monde se promit d'y aller assister.
Une bruyante fanfare appela les Bellevillois à la représentation, dès l'heure dit ; cette fanfare, c'était la chanson de maître Aliboron, qui savait braire aussi bien que parler.
On se pressa sur les gradins dressés à la hâte, on s'étouffa preque ; on brûlait d'entendre l'âne merveilleux tenir encore des discours.
Il en tint, mais il ne se borna pas là : son maître lui fit faire mille toures plus étonnants les uns que les autres.
On applaudissait, on criait, on trépignait.
Tout à coup, la grosse voix de l'animal prodigieux s'éleva de nouveau, et, d'un accent ému :
"Merci, mes amis, merci, dit l'âne. Je me souviendrai de Belleville-sur-Saône, charmante petite ville où j'ai reçu le meilleur des accueils. Vous êtes tous des gens intelligents."
Vous devinez qu'on faillit porter en triomphe maître Aliboron et son propriétaire.
Mais tous deux avaient besoin de repos ; ils firent un dîner succulent, l'un à l'écurie, l'autre à l'hôtel de l'Ange Couronné ; et, le lendemain, ils partirent la poche bien garnie, celle de l'homme du moins, prêts à recommencer leurs tours à la station suivante.
Ce n'est seulement qu'après le départ des "artistes" que M. le maire divulgua le mystère : l'homme était un habile ventriloque, tout simplement, qui savait donner l'illusion que son âne parlait.
Mais, comme vous, certainement, déjà les gens de Belleville avaient deviné. Et l'on rit encore, dans le pays, de la naïveté de ceux qui s'y étaient laissé prendre.



