Des contes et légendes

Rien que des contes et des légendes

25 février 2007

La belle rendormie

Nouveau conte de fées et suite de la "Belle au bois dormant" par André Lichtenbergerlabelleauroid

Quand le jeune roi Charmant fut rentré de la guerre, il apprit avec horreur les mauvais traitements que sa mère l'Ogresse avait fait subir à sa femme, l'ex-Princesse au Bois-Dormant, à son fils, le petit Prince Jour, et à sa fille, la petite Princesse Aurore.
Toutefois, comme elle était sa mère; il garda un souvenir pénible de sa fin atroce dans la cuve pleine de vipères et de crapauds où elle s'était précipitée. Et l'homme étant fait comme il est, nous ne devons pas être surpris que, de cette impression, les sentiments qu'il nourrissait pour son épouse n'aient, eux-mêmes, subi un changement fâcheux.
Non seulement le roi ne pouvait oublier qu'elle était l'occasion de la mort de sa mère, mais c'étaient leurs démêlés qui l'avaient forcé de s'apercevoir que sa mère était ogresse, ce qui l'humiliait, et l'avaient appris au monde entier, ce qui l'humiliait davantage.
Si la jeune reine se fût comportée avec un peu plus d'adresse, n'eût-on pu éviter cette scandaleuse et lamentable histoire ? Le Roi était d'autant plus porté à le croire que sa femme n'était pas sans lui donner personnellement quelques sujets d'impatience.
Quoique l'on en puisse penser, ce n'est pas impunément que l'on reste endormie pendant cent ans. Si, quand la jeune princesse se réveilla, elle semblait toujours âgée de quinze ans, elle en avait tout de même cent quinze bien comptés, soit environ quatre-vingt-quinze de plus que son mari. Il est toujours dangereux qu'il y ait entre deux époux une trop grande différence d'âge.
Non seulement, devenue reine, la Belle au Bois-Dormant gardait pour les modes du temps jadis, pour les usages d'antan, une tendresse qui n'était pas sans faire sourire son entourage, ou sans l'agacer quand elle prétendait les imposer, mais, ayant un long silence à rattraper, elle était devenue terriblement bavarde et rabâcheuse. En outre, on se figure si une femme qui a quatre-vingt-seize ans de plus que son mari est disposée, fût-il roi, à le traiter en petit garçon.
zee5z0xmQuand à ses autres sujets de pérorer, elle eut à ajouter les mauvais traitements qu'elle avait soufferts de sa belle-mère, je vous laisse à penser si elle s'en donna. Et quand il lui fallut s'apercevoir que, tout bon époux qu'il fût, son mari semblait garder du chagrin de la mort de sa mère et laissait échapper parfois quelques signes d'impatience, ce fut encore bien autre chose.
Tous les jours, c'étaient des soupirs, des hochements de tête, des allusions, des larmes, des scènes de reproche, des crises de nerfs. Et cela se terminait par des réconciliations où le monarque serrait dans ses bras sa femme âgée maintenant de près d'un siècle et quart et épuisait à la consoler les trésors de son bon coeur, et de sa patience.
Naturellement, la reine était soutenue par tous les serviteurs qui s'étaient endormis et réveillés en même temps qu'elle, tandis que les autres étaient pour le roi. On imagine combien la vie devint intolérable à la cour, et pour le pauvre souverain en particulier. Tant et si bien qu'il en arriva à part lui à être bien près de maudire amèrement la mauvaise fortune qui l'avait conduit dans le château enchanté, et l'avait fait se laisser prendre aux charmes de cette dormeuse.
Toutefois, quoique fils d'ogresse, il était très bon homme et ne disait rien.
Un matin, venant à déjeuner, il remarqua que la place de la reine demeurait vide, et s'informa si elle était souffrante. On lui répondit qu'elle dormait. Mais s'il le désirait, on allait sur-le-champ la réveiller. Il défendit vivement qu'on en fît rien, et avec le petit Jour et la petite Aurore, eut le plus gai repas qu'on eût mangé depuis longtemps. Car d'habitude, grondés et tancés sans relâche par leur mère sur leurs façons de parler, leur tenue et leurs manières, si peu conformes aux usages bienheureux de jadis, ils étaient quasi paralysés et imbéciles en sa présence.
Sortant de table, il leur recommanda d'être bien sages avec leur maman quand elle se réveillerait et vaqua aux affaires du royaume avec une bonne humeur inaccoutumée.
Après cette journée de repos, il se sentait au dîner en état de faire aimable figure. Aussi fut-il un peu saisi quand on lui dit que sa femme dormait encore.
Sur le tapis, à côté du fauteuil où elle se tenait d'habitude, il avisa un fuseau,  le ramassa, et l'examina. Son front s'éclaircit.
- Sire, dit-il, c'est bien ça. La reine a été reprise de la fantaisie de filer une quenouille. Elle s'est piquée de nouveau...
- Et ?... dit le roi d'une voix tremblante...
Comme il y avait du monde, il ne laissa rien paraître de son émoi, excusa l'absence de la reine sur une légère indisposition, et le festin officiel se passa avec un tel entrain qu'il n'y avait jamais eu rien de pareil.
Toutefois, quand le monde fut parti, le monarque alla voir sa femme. Elle dormait paisiblement. On ne put donner à son époux d'autres détails, sinon qu'elle avait été trouvée ainsi endormie dans son boudoir, et qu'on l'avait déshabillée et mise au lit sans qu'elle se réveillât. Le roi commanda que le lendemain, si rien n'avait changé, on fît venir les médecins, et il passa, de son côté, une excellente nuit.
Au matin suivant, à cela près qu'elle ronflait un peu, la reine était dans le même état. Cinq médecins, les plus diplômés du royaume, accoururent, auscultèrent, discutèrent, et quatre d'entre eux y perdirent leur latin.
Mais le cinquième, ayant remarqué à la main de la reine une petite écorchure, demanda qu'on le conduisît dans la pièce où, tout d'abord, elle s'était assoupie.
- Et la voilà rendormie pour cent ans.
Il y eut un silence de stupeur.
- Heureusement, ajouta le docteur, que le science moderne connaît certains remèdes contre ce genre de léthargie. Et pour peu que Votre Majesté me permette...
Mais le roi fronça les sourcils, protesta que la santé de la reine était trop précieuse pour rien hasarder, et, un doigt sur les lèvres, marchant sur la pointe des pieds, se retira en recommandant qu'on fermât toutes les persiennes et qu'on la laissât dormir.

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26 décembre 2006

Les fées

Il était une fois une veuve qui avait deux filles ; l'aînée lui ressemblait si fort et d'humeur et de visage, que qui la voyait, voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son père pour la douceur et pour l'honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.
Il fallait entre autres choses que cette pauvre enfant allât deux fois le jour puiser de l'eau à une grande demi lieue (2 kms) du logis, et qu'elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire. "Oui-dà, ma bonne mère", dit cette belle fille ; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme ayant bu, lui dit : "Vous êtes si belle, si bonne, et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous faire don (car c'était une Fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse." Lorsque la belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. "Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si longtemps" ; et en disant ces mots, il lui sortit de la bouches deux Roses, deux Perles et deux gros Diamants. "Que vois-je là ! dit sa mère tout étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche  des Perles et des Diamants ; d'où vient cela, ma fille ?" (ce fut la première fois qu'elle l'appela sa fille). La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de Diamants. "Vraiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille ; tenez, Fanchon, voyez ce qui sorte de la bouche de votre soeur quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demander à boire lui en donner bien honnêtement. - Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine. - Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l'heure." Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander à boire : c'était la même fée qui avait apparu à sa soeur, mais qui avait pris l'air et les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette fille. "Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ? Justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame : J'en suis d'avis, buvez à même si vous voulez. - Vous n'êtes guére honnête, reprit la Fée, sans se mettre en colère ; hé bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche, ou un serpent ou un crapaud."
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria : "Hé bien, ma fille ! - Hé bien, ma mère ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds. - O Ciel ! s'écria la mère, que vois-je là ? C'est sa soeur qui en est cause, elle me le paiera" ; et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils du Roi, qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer. "Hélas ! Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis." Le fils du Roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles et autres Diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du Roi en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à un autre, l'emmena au palais du Roi son père, où il l'épousa. Pour sa soeur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.

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11 décembre 2006

La ronde des fées (suite et fin)

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C'est pourtant un être vivant, une personne en chair et en os, ainsi que l'indiquent les soupirs qui s'échappent de sa poitrine et les larmes qui coulent à flots de ses yeux. Et pour dire tout de suite le fait, c'est la malheureuse Titine Rossignol qui, se flattant de réparer encore le mal qu'elle doit à son étourderie, vient trouver les fées pour faire un suprême appel à leur compassion. De compassion, elle en paraît bien digne, la chère enfant. Quelle différence entre ce qu'elle est maintenant, et la gentille et heureuse fille qu'elle était lorsqu'elle passait pour la première fois par ce chemin ! A la considérer d'assez près, on la prendrait pour une sexagénaire, et il ne lui manque qu'un bâton pour soutenir sa taille voûtée et ses jambes chancelantes. La tête complètement chauve, les yeux renfoncés, le visage maigre et émacié par la perte de ses dents, la peau brunie et criblée de trous comme par une décharge de grains de plomb, elle faisait réellement pitié, et, à son aspect, un sincère attendrissement eût ému des coeurs d'airain.
Quand elle fut auprès des enchanteresses, elle ouvrit la bouche pour se plaindre, mais les mots expirèrent sur ses lèvres, et ses sanglots et ses pleurs parlèrent éloquemment pour elle.
- Que nous veux-tu, jeune fille ? lui dit la maîtresse fée.
- Ah ! mesdames, pouvez-vous me le demander à la vue de l'état où vous m'avez mise ?
- Eh ! ma mignonne, à qui fais-tu ce reproche ? Sache bien que ce n'est pas à nous qu'il faut t'en prendre de ton infortune, mais à ta vanité folle, à ton sot orgueil, à la jalousie condamnable dans laquelle tu portais tant de haine à celles que tu ne pouvais égaler. Mais console-toi, mon enfant, tu n'es pas la seule qui soit victime de ses penchants aveugles et de ses passions immodérées ; autour de toi tu trouveras une foule de gens qui n'ont aucun droit de te jeter la pierre. Vois cette jeune pimbêche qui, brûlant du désir de se marier, prend pour époux le premier fanfaron qui lui promet la lune et les étoiles en se tordant la moustache, et en qui bientôt elle ne découvrira qu'un chenapan criblé de dettes, et une âme glaciale, égoïste et corrompue ; vois ces beaux godelureaux qui, prenant la vie pour une fête, la jeunesse pour un long éclat de rire, et la bourse de leurs parents pour le lit du Pactole, se jettent tête baissée dans les plaisirs, ou s'endorment dans la fainéantise pour se réveiller un jour sur le grabat d'un hôpital ou sur la paille d'une prison ; vois ce ménage imprévoyant qui, prenant en pitié la prudence et narguant l'économie, mène une vie à larges guides, jette son avoir à tous les vents et qui, un beau matin, se voit sans ressources, sans crédit, sans confieance, et ne trouve plus que le diable au fond de son escarcelle ; vois enfin ces hommes qui, poursuivant la popularité, la réputation, la gloire avec l'acharnement d'un enfant courant après les papillons, sacrifient à ces fantômes fortune, honneur, conscience, vertu, tout, excepté leur orgueil, dont ils obtiendront bientôt le salaire dans un mépris universel, et leur folie, dans laquelle ils mourront en maudissant les hommes et les choses humaines.
Tous ceux-là, ma fille, sont venus à la foire aux fées, ont fait leurs emplettes au marché des sorcières et ont troqué des biens réels et précieux contre les vils oripeaux de la vanité, contre les sordides guenilles d'une convoitise satisfaite !

Jules DENYS

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