Des contes et légendes

Mais aussi des histoires pour apprendre la morale de façon ludique.

04 juin 2009

Le ruban de la fée Ginette

fille088Lucette avait les yeux bleus, les cheveux dorés, et elle était toute mignonne, malgré ses pauvres habits étriqués et usés. Tout le jour, bien qu'elle n'eût que dix ans, elle travaillait avec son père dans la forêt, ramassant du bois mort, faisant de petits tas de branchettes menues ; puis, le soir, quand on rentrait dans la cabane, elle faisait cuire les légumes du maigre repas, rangeait les outils du bûcheron, et s'endormait sur sa couchette, si peu douce et si peu moelleuse, un sourire aux lèvres.
Lucette chantait dès son réveil, et pourtant sa vie était dure. Elle était la sixième enfant d'une famille de pauvres bûcherons. L'hiver, le froid entrait dans la hutte mal close, et jamais on n'eût connu là une heure joyeuse sans la bonne fée Ginette.
Ginette aimait ces malheureux ; souvent, elle s'arrêtait chez eux, laissait une pièce d'argent, guérissait un des petits malades, donnait quelque chaud vêtement.
"Je veillerai sur cette petite, avait dit la bonne fée, lorsque la sixième enfant était née. Appelez-la Lucette ; ce sera ma protégée, j'en prendrai soin."
Et la petite avait grandi, gaie et mignonne.
Mais, un jour, Lucette suivit son père en ville. Là, elle rencontra des enfants mieux vêtus ; elle aperçut mille merveilles ignorées, de beaux jouets qu'elle n'aurait jamais, des friandises auxquelles elle ne pourrait jamais goûter ; elle revint toute songeuse.
Le lendemain, en faisant ses fagots, elle pensait à ce qu'elle avait entrevu un instant. Elle s'assit, découragée ; ses mains étaient bleuies de froid, et elle sentait aussi comme une sensation de froid dans son petit coeur.
Une grosse larme roula sur sa joue.fee021
Ginette arriva.
"Qu'as-tu ?
- J'ai froid ; mes mains sont tout engourdies.
- Console-toi. Je vais faire lever, pour te réchauffer, un doux rayon de soleil.
- J'ai faim...
- Regarde, tout près, sur le buisson, ce fruit doré. Prends, c'est pour toi..."
Lucette remercia, mais ses larmes coulaient toujours.
"Pourquoi as-tu tant de chagrin, ce matin ?
- Je pense aux enfants que j'ai rencontrés hier à la ville. Ils ont de beaux habits, ils mangent des friandises. Ils sont heureux parce qu'ils ont tout ce qu'ils veulent.
- Mais, Lucette, je ne te laisse pas souffrir. Je viens dès que tu m'appelles, je te donne des fruits savoureux, des vêtements pour te préserver du froid. Regarde ces fleurs, écoute ces oiseaux, n'est-ce pas mieux que les jouets des enfants riches ?"
Lucette n'étaient pas convaincue.
"Tu n'es plus content de ton humble sort, tu voudrais plus de fortune, plus de plaisirs ?..."
Ginette coupa un bout du ruban bleu de sa baguette et le noua autour du cou de la petite fille.
"Tiens, Lucette, garde ce taliman. Désormais, tous tes désirs seront sur-le-champ réalisés, tu auras des richesses et des joies tant que tu en voudras. Mais prends garde ! Sois prudente en te faisant ta part de bonheur, n'épuise pas trop vite la mesure qui t'est destinée. Quand tu voudras quelque chose, aussiôt tu l'auras, mais en même temps, le ruban bleu s'usera, diminuera petit à petit, et un jour pourrait venir où tu ne l'aurais plus. Ton privilège, alors, serait fini.
- Mais, douce fée, ne vous verrai-je plus ?
- Une seule fois, quand ton ruban sera petit, petit, à peine perceptible, quand il sera si usé qu'il ne restera 003plus qu'un souhait à faire, je viendrai te donner un dernier conseil. Adieu, petite Lucette..."
Lucette voulut remercier, Ginette avait disparu.
Ravie, n'osant croire à son bonheur, la fillette s'en retourna vers sa cabane, et, vit, elle désira une belle robe.
"Qui est cette belle demoiselle ?" demandaient ses petits frères en la voyant venir dans le chemin.
Et, tandis qu'ils reconnaissaient Lucette, eux aussi se trouvèrent vêtus d'habits somptueux, et aussi le père, et aussi la mère. Lucette ne se possédait pas de joie, surtout quand un beau château remplaça la misérable hutte, que des laquais chamarrés l'entourèrent, et que tous se trouvèrent réunis autour d'une table chargée de mets recherchés, de bonbons, de crèmes et de sucreries.
Lucette, cependant, se lassa de jouer sans fin et de croquer sans cesse des friandise ; ayant vu passer, dans un beau carosse, une belle jeune fille et un jeune prince son fiancé :
"Je voudrais, pensa-t-elle, grandir vite, épouser un beau seigneur..."
Lucette eut aussitôt vingt ans, un riche marquis voisin la demanda en mariage. Ce furent des fêtes magnifiques. Elles finirent dans les larmes : le jeune seigneur dut partir pour guerroyer en lointain pays.
Lucette se désola pendant de longs mois d'être sans nouvelles ; puis, désespérée :
"Faisons le sacrifice d'un peu de notre vie, dit-elle. Peu importe si nous vieillissons, si j'use le temps, mais que cette affreuse guerre finisse, pour que mon époux revienne !"
Et voici que la guerre fut finie, mais le seigneur ne revint pas.
Il était mort là-bas, loin de sa patrie.
Alors, dans son noir chagrin, la princesse désolée, ne tenant plus à la vie, pensa qu'il vaudrait mieux être plus près de mourir ; elle était lasse de vivre, et aurait voulu que le temps courût, rapide, pour abréger ses jours.moyen_age6
Et son souhait se réalisa.
Ses cheveux sont blancs maintenant, sa tête tremble, et elle s'aperçoit que le petit ruban est si court, si ténu qu'elle ne peut plus le saisir de ses doigts tremblants ; ses yeux affaiblis distinguent à peine le mince fil azuré, et c'est tout de suite un regret qui monte à son coeur, un effroi vague qui l'étreint, et un appel suppliant vers sa douce protectrice.
Ginette est devant elle.
"Que désires-tu, Lucette ? Veux-tu d'autre or, d'autres châteaux somptueux, quelques années encore de 024fêtes, de richesses ?... Veux-tu mourir, si tu souffres trop ?... Veux-tu..."?
Et, penchée vers elle, la fée, doucement, tout bas, tout bas, avec un bon sourire, murmure un conseil :
"Veux-tu retourner dans ta forêt ? Veux-tu redevenir la petite Lucette ?"
Un instant après, Lucette, revenue de son rêve d'opulence, courait encore, gaie et joyeuse, dans les sentiers fleuris.
Son rêve n'avait duré que quelques minutes ; les années de jeunesse, les années d'âge mûr, les années de vieillesse, elle les avaient vécues en quelques instants, et cela lui avait suffi pour comprendre qu'il ne faut pas envier le bonheur d'autrui, et que la vraie sagesse consiste à savoir toujours se contenter de la vie telle qu'elle se présente et de ce que l'on a.010

M. REMOND

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12 mai 2009

Le Rossignol et la Belle-de-Nuit

Quel délicieux pays que le royaumes des Emeraudes ! Que de curieux voudraient le visiter ! Malheureusement le Temps, impitoyable destructeur, n'a pas plus respecté ses palais d'or et de pierres précieuses que la gloire et la prospérité d'empires plus vastes, dont les écoliers les moins sensibles au charme des études historiques connaissent tout au moins les noms.
Vers l'an 642 après NostamaldaNostamalda, législateur des Emeraudiens, une petite princesse naissait dans le palais royal. Les fées, pressées autour du berceau capitonné de satin, lui avaient prodigué tour à tour la bonté, l'esprit, la grâce, la beauté, quand la fée des Neiges, pâle et triste dans sa parure hivernale, déclara que la mignonne fillette mourrait si elle voyait une seule fois la lumière du soleil.
Désespérés, le roi et la rein voulurent éviter pour toujours à l'enfant la vu du beau ciel de son pays. Ils firent construire pour elle un palais immense, qui, d'après les documents relatant l'histoire de la princesse Zella (c'était son nom) fut considéré comme la 142e merveille du royaume des Emeraudes. Il n'avait pas de fenêtres, une porte d'or couverte de diamants permettait seule aux visiteurs et aux serviteurs l'accès de cette demeure étrange et féerique. Les salles étaient capitonnées de satin bleu, blanc ou rose semé de pierres précieuses aux feux changeants. Cent mille bougies, placées dans des candélabres d'or, y entretenaient constamment une brillante lumière. Toutes les ressources de l'industrie et de l'art avaient été employées pour distraire et charmer la royale recluse.
Amenée dans ce palais d'or sans que ses jolis yeux bleus aient vu l'azur du ciel ou suivi un blond rayon de soleil, Zella s'y trouvait heureuse. Elle y grandit, persuadée que les plafonds aux peintures délicates, les tentures aux couleurs riantes, devaient nécessairement borner ses regards, que la lumière factice illuminant sa demeure était seule qui existât.
Quand la jeune fille atteignit sa dix-huitième année une grande fête réunit dans l'immense salon blanc aux meubles d'émeraude, les rois les plus puissants, les princesses les plus belles et les plus élégantes, les seigneurs les plus aimables de son pays et des royaumes environnants.
La fée des Neiges avait présidé à la toilette de Zella et quand celle-ci parut, vêtue d'une robe bleue pâle pailletée d'aiguilles de givre brillantes comme des diamants finement taillés, un murmure d'admiration l'accueillit et un courtisan empressé la surnomma Belle-de-Nuit.
Un prince étranger nommé Rossignol, le seul sans doute à qui le seul sans doute à qui l'on eût négligé de raconter l'histoire mystérieuse de la jolie princesse, crut que le palais sans fenêtres était né d'un de ces caprices, et en dansant avec elle il dit en souriant :
- Gracieuse Zella, vous avez eu une heureuse idée en faisant construire cette demeure sans ouvertures, car, lorsqu'on peut contempler vos yeux, le ciel le plus bleu semblerait sombre, lorsqu'on peut admirer votre blonde et vaporeuse chevelure, les rayons du soleil ne sauraient charmer les regards.f_e_des_neiges
Ces compliments laissèrent la jeune fille songeuse tout le reste du jour. Le ciel, le soleil étaient des choses inconnues pour elle et après avoir rêvé bien longtemps elle décida à tout tenter pour les voir.
Le lendemain, tout le monde reposait encore au palais d'Or quand Zella, trompant la vigilance de ses femmes, traversa les salles brillamment illuminées, ouvrit la porte et sorti. Les gardes, profondément endormis, n'avaient pas entendu ses pas légers et ele se trouvait dans les rues pavées de marbre, sans que personne soupçonnât cette promenade mortelle.
Habituée à la lumière éblouissante qui inondait ses appartements, la clarté indécise qui enveloppait la ville  cette heure matinale l'étourdit d'abord, mais elle se remit bientôt et marcha à l'aventure. Elle était arrivée prés d'un petit bois, quand le voile, qui semblait couvrir tout d'une lueur bleuâtre, se déchira : dans le ciel azuré, le soleil, rouge comme un globe de feu, darda ses rayons brûlants. La jeune princesse, frappée à mort par cette chaleur ennemie, tomba sous les ombrages puissants, à la protéger. Une exclamation de douleur retenti près d'elle à ce moment. Le prince Rossignol venait d'apprendre la valeur de ses imprudentes paroles, quand, en se promenant dans la ville, il avait aperçut la jeune fille. Affolé de désespoir, il venait seulement de la rejoindre et ne savait comment réparer le malheur qu'il avait causé inconsciemment.
Soudain, la fée des Neiges, plus pâle que jamais, apparut devant lui. De sa baguette froide et brillante elle toucha Zella inanimée et les yeux bleus, les cheveux dorés, la longue robe blanche disparurent. La princesse des Emeraudes n'était plus qu'une jolie fleurette qui ferma aussitôt sa corolle. L'infortunée jeune fille n'était plus qu'une mignonne belle-de-nuit.
Le prince pleurait en appelant Zella. La fée comprit ses regards suppliants, elle eut pitié de sa douleur et, frappant son vêtement avec la baguette de glace, elle le transforma en un petit oiseau gris, au plumage bien humble, mais elle lui donna ce qui charme le plus dans l'oiseau et  il devint le chantre mélodieux des belles nuits de printemps.
Aujourd'hui, les princesses les plus délicates peuvent supporter l'éclat des rayons du soleil, le royaume des Emeraudes n'est plus qu'un souvenir, la baguette des fées est brisée, mais le chant du rossignol n'a rien perdu de sa poésie et la belle-de-nuit est toujours fraîche et gracieuse.
Quand la nuit est venue, quand la nature s'est doucement endormie, que les étoiles d'or se sont allumées, une à une dans le ciel d'un bleu laiteux, que la lune verse sa lumière argentée sur les gazons de velours vert, un chant étrange, aux roulades tour à tour lentes, joyeuses ou tristes s'élève vers le ciel, troublant seul le silence mystérieux. Promeneur solitaire, tu supposes que ces notes sublimes où l'invisible musicien met toute son âme et tout son talent bercent seulement les rêves. Il n'en est rien. Regarde au pied de l'arbre où se tient le roi incontesté de ces nuits si calmes : une mignonne fleurette vient de s'ouvrir, la brise parfumée glisse plus légère, le chanteur ailé commence l'histoire de la malheureuse Zella et la belle-de-nuit écoute !

SAUVAGE

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13 octobre 2008

PICCOLO

image6A la ferme du Chêne-Vert, Jean gardait les chevaux, Pierre gardait les vaches, Louis gardait les moutons, Jacques gardait les dindons, les chiens gardaient les poules contre les renards et rôdeurs, la vieille maman gardait la maison, soignait la laiterie, faisait les repas. Seul, Piccolo ne gardait rien.
Et de cette inutilité, Piccolo souffrait : il eût voulu garder quelque chose. Il était rêveur, il chantait des chansons jolies, il était adroit de ses doigts, seulement, il était si distrait qu'on ne lui voulait confier quoi que ce fût pour y veiller.
Cependant Piccolo dit un jour :
"Je garderai bien quelque chose."
Il coupa une branche à la haie voisine, arracha les feuilles, sauf les deux petites vertes à la pointe, et cette houlette à la main, il s'en alla par le chemin, cherchant moutons, oies, ou que sais-je, mais quelque chose qu'il pût garder.
Sur le vieux mur de terre battue coiffée de chaume, grimpait un escargot. Sa coque couleur de pierre était si grosse, que l'escargot allait tout doux comme un bon vieux, laissant pourtant derrière lui un chemin blanc et plus luisant que l'argent.
Piccolo prit entre ses doigts cet escargot qui se blottit en sa coquille.
Et sur la haie, face au vieux mur, au bord du champ, il aperçut encore un escargot, tout blanc celui-là ; puis plus bas sur l'herbe verte, il vit une troisième bestiole à la coquille jaune.
Il les ramassa tous les deux aussi :
"Ça, se dit-il, avec ces trois animaux-là, je vais me faire un troupeau." Il les plaça tous trois à terre, non dans la poussière du chemin, mais sur l'herbe ras qui encadre le ruban de la route.
Les trois escargots, comme quelqu'un qui s'éveille et s'étire, risquèrent peu à peu leurs corps hors de la coquille, et se remirent à glisser lentement, mais sûrement, marchant à leur manière, marchant fort bien sans pieds ni jambes.
Et Piccolo, sa baguette à la main, se mit à les regarder et à les garder, par malice ou par naïveté, pour garder, lui enfin, quelque chose à son tour.image
Du reste il les garda fort mal, non qu'il laissât s'échapper une des trois coquilles, la marche lente des escargots les privant de la fuite, mais parce qu'il savait qu'il pouvait les rattraper d'un pas ou deux facilement ; il s'assit sur un tas de pierres, se mit à siffloter un air, regarda une voiture qui se montrait au loin, si bien qu'un gros corbeau - croa, croa - s'abattit sur le sol, et de trois coups de son gros bec - croa, croa -eut vite gobé les escargots, tout le troupeau de Piccolo.
Mais le corbeau avait fait sottement croa, croa ; Piccolo le regarda, comprit la chose, et saisissant un gros caillou, crac, d'un seul coup, adroit ma foi, frappa l'oiseau qui tomba et trépassa. Piccolo le saisit ; d'un coup net de son couteau, il lui ouvrit le ventre : les trois escargots gobé tout crus et d'un seul coup étaiten encore vivants, blottis au fond de leurs coquilles.
Piccolo les retira, les rinça au ruisseau, et les reposa sur l'herbe, reprenant sa baguette, retrouvant son troupeau qu'il n'avait même pas pu garder une heure.
Les trois escargots à nouveau se détendirent, sortirent doucement de leurs coquilles leurs corps souple ; mais Piccolo se mit à ouvrir grands les yeux quand, sous sa vue, les escargots grossis, enflés, devenus femmes, se dressèrent tout droits avec trois sourires et trois "merci".
image4Le gros gris était devenu une grande et belle fées, vêtue de gris avec des pavots dans sa chevelure sombre, d'où un léger crêpe de deuil tombait vers le sol ; le blanc était maintenant une adorable fée, blonde et rose et jolie ; et la troisième coquille zébrée était aussi une exquise fée dont la robe d'or et d'argent traînait somptueuse sur le sol, dont les doigts lourds de bagues éblouissaient les yeux de Piccolo, silencieux.
La première dit :
"Bonjour, Piccolo ; je suis la fée Dictame et je suis prête à te servir."
La seconde ajouta :
"Bonjour, Piccolo ; je suis la fée Splendide, ta servante à ton gré."
Et la troisième conclut :
"Bonjour, Piccolo ; je suis la fée Aurale, prête à exaucer tes souhaits."
Elles lui racontèrent que, vaincues par le génie des gouffres, elles avaient vu leurs palais changés en ces coquilles, grise, blanche et striée, tandis qu'elles-mêmes étaient métamorphosées en escargot, et que le génie leur faisait porter sur leur dos leurs demeures d'autrefois.
Aujourd'hui le charme était rompu, Piccolo les avait sauvées toutes trois, les avait arrachées au sorcier à jamais vaincu, et toute leur puissance était reconquise, grâce au bon berger d'un nouveau genre, à ce gardien ne gardant rien.
Piccolo les remercia chaleureusement, il ne se sentait pas de joie d'une aussi douce aubaine, et se promit, dès qu'il pourrait, bon coeur au fond, de faire profiter les siens du pouvoir de ses nouvelles amies.
Alors, les trois fées, Dictame, Splendide et Aurale, prirent leurs trois coquilles, vides maintenant, et les donnèrent à Piccolo pour talisman.
"Quand tu auras besoin de l'une d'entre nous, porte la coquille à ton oreille, parle, et écoute ce que tu entendras : ce sera notre réponse ; compte sur nous. Adieu, l'ami."
Et Piccolo ne vit plus rien que trois petits tourbillons de poussière, qui s'en allaient en tournant et s'éparpillèrent dans l'air.
Il resta là un bon moment, puis, réfléchissant, mit ses coquilles en poche, sa langue aussi, et son mouchoir à grands carreaux par-dessus, et en garçon prudent, se garda bien de raconte son aventure.
Un matin, Piccolo dit aux siens :
"Puisque je n'ai rien à garder ici, que chaque rôle est distribué, je veux aller chercher fortune à la ville prochaine, et j'ai bon espoir de revenir bientôt parmi vous, pour vous donner à tous ce que je désire."
Tous lui répondirent :image7
"Piccolo, nous te souhaitons bon voyage, bonne santé, bon retour ; à bientôt, n'est-ce-pas ? car en ton absence, nous ne t'oublierons pas et t'aimerons comme autrefois."
Les ayant donc embrassés à tour de rôle, de tout son coeur, Piccolo, ses trois coquilles dans sa poche, s'en alla tout droit, sans regarder en arrière, à la ville, qu'il supposait être au bout du chemin.
Il marcha trois jours, se reposant dans les chaumières hospitalières qu'il rencontra, et arriva enfin devant deux tours gardant l'entrée de la ville forte. On le laissa passer sans le fouiller et sans l'interroger : il avait si bonne mine ; et Piccolo se mit aussitôt à regarder autour de lui, cherchant s'il ne voyait pas quelque marchand ou quelque industriel à qui il pourrait offrir ses services.
Il fut frappé de suite de la grande tristesse qui avait envahi tous les visages. Les gens, sur le pas de leur porte, au seuil des boutiques, avaient des airs lugubres ; les rues étaient silencieuses, les bambins eux-mêmes ne jouaient pas, ne riaient pas, ne couraient pas, ne se battaient pas.
Piccolo sentit son coeur se serrer, mais voulant savoir ce que cette tristesse voulait dire, il s'approcha, son bonnet à la main, d'une brave femme qui tricotait silencieusement, et lui parla :
"Oh là, bonne mère, quel chagrin vous mine et vous absorbe ? Ne pourrais-je pas vous consoler ou vous guérir ? J'ai, Dieu merci, quelque savoir et quelque force, avec aussi quelque pouvoir."
La bonne femme répondit :
"Oh ! mon ami, se pourrait-il, vous ignorez notre misère, vous arrivez de loin, sans doute ?
- Trois jours de route, lui répondit le bon Piccolo.
- Ah ! mon garçon, apprenez donc que la méchante fée Maligne a ravi la santé de notre chère princesse Cyclamen, que la fée Hideuse a volé sa beauté, et que la fée Rapace a dérobé sa dot, la veille même de ses noces ; que le prince, son futur époux, épouvanté, s'est sauvé ; que notre roi se meurt de peur, et que la reine en fait autant, et que la princesse ne survivra jamais à ses parents."
Et la bonne femme pleurait à chaudes larmes, et Piccolo sentit qu'il s'attendrissait à son tour, qu'il allait en faire autant.
Il remercia la bonne femme, remit sa toque, et se fit indiquer le chemin du palais. Il frappa trois coups avec le lourd marteau de fer, toc, toc, toc. Un hallebardier vint lui ouvrir.
"Mène-moi à ton roi," dit Piccolo d'un ton assuré.
Le hallebardier fit bonne mine à Piccolo ; il le mena au sire qui pleurait en un coin. Piccolo mit genou à terre, baisa le manteau du roi et lui dit :
"Sire, je sais votre peine et viens vous consoler : foi de Piccolo, dans trois jours, trois mois ou trois ans, votre fille épousera le prince son fiancé, elle aura retrouvé sa santé, sa beauté, sa fortune."
image9Le roi du coup s'était dressé.
"Ah ! mon ami, si tu fais cela, ce sera toi qu'elle épousera. Serment de roi."
Et dans sa joie, faite d'espoir, tant Piccolo avait d'assurance, il appela à grands cris : "Cyclamen, Cyclamen, Cyclamen !"
La triste princesse, appuyée sur le bras de sa mère, arriva.
"Cyclamen, ma fille, nous sommes sauvés."
Piccolo à nouveau avait mis un genou en terre, il baisai la main des deux femmes, et sans rien dire, les regardant de son oeil doux, leur fit un signe de patience et d'espérance et s'en alla.
Piccolo appela, suivant ce qui avait été convenu avec les fées : "Dictame, Dictame !" et portant à son oreille la coquille grise de l'escargo, il entendit d'abord comme un bruissement de mer lointaine, puis, parmi ce houhou très doux, la voix caressante de Dictame répondit :
"Piccolo, que faut-il, que veux-tu ? Me voici."
Piccolo répondit :
"Ma bonne fée, venez, venez."
Dictame était déjà devant lui.
En quelques mots, il lui conta la misère de Cyclamen et la pria de l'aider à sauver la princesse.
"La fée Maligne, répondit Dictame, est méchante et habile, il te faut grand courage et grande présence d'esprit pour l'affronter et pour la vaincre. N'oublie pas que si tu es le plus faible, tu souffriras à ton tour, comme Cyclamen, de ses sortilèges et de ses poisons."
Piccolo n'avait pas peur, il le montra en redressant sa tête assurée.image8
"Eh bien, soit ! reprit la fée, va et tâche de ceuillir au jardin de Maligne une pêche rose que tu verras pendue à un arbre rabougrie et désséché, au milieu de son parc, elle a ravi à Cyclamen le duvet rose de ses joues pour en parer ce fruit maudit ; prends cette pêche et rapporte-la à la princesse : avec elle la santé lui sera rendue.
"Mais songe que, partout, derrière les arbres, les buissons, dans tous les coins, Maligne cache des lutins, des poudres mystérieuses, et à chaque objet elle lui donnait un avis, un conseil.
Impatient, Piccolo voulut partir.
Il arriva à la porte de Maligne, que deux cyprès bordaient tristement ; il entra dans le jardin toujours ouvert et aperçut, au milieu de la pelouse, l'arbre sec, et à la branche la pêche convoitée.
Il s'avançait la main tendue, quand un lutin saisit son bras de ses griffes et de ses dents. Piccola faillit crier, mais dans sa poche il prit un talisman de Dictame, frotta doucement le lutin qui s'endormit, et lâcha prise. Il fit un pas, mais un autre à sa jambe s'accrocha bientôt, et fu vaincu de même.
Il fit un pas, et se sentit saisi à la gorge : vite une gorgée du liquide de sa gourde, et la poigne qui l'étouffait lâcha prise. Il fit un pas, une nuée de génies se mirent à le secouer de toutes parts, il grelottait comme une feuille au vent d'automne : il prit ses petits grains de plomb, et les lutins s'enfuirent épouvantés. Il fit un pas, il prit la pêche et la plaça dans sa poitrine.
pixcoeurIl fallait repartir. Il fit un pas, un lutin d'un coup de poignard lui perça la veine du poignet, mais Piccolo étendit sur la plaie un voile rose, et le sang s'arrêta. Il fit un pa et fut dehors.
Il  n'avait pas eu peur, il n'avait pas crié.
Il se rendit au palais, fit prier Cyclamen de bien vouloir le recevoir. Il prit alors la pêche et, avec un couteau d'or, la partagea en trois parts, en donna une à Cyclamen, une à son père, une à sa mère, et conserva précieusement le noyau pour le planter en son jardin. Et cela fait, sans attendre ni merci, ni repos, il repartit en son logis.
Alors il appela, selon la convention :
"Splendide, Splendide !"en portant à son oreille la coquille blanche de l'escargot.
Et il entendit une voix caressante qui répondait :
"Piccolo, que faut-il ? Que veux-tu ? Me voici."
Piccolo répliqua :
"Ma bonne fée, j'ai besoin de vous, venez."
Or, Splendide était là, radieuse, éblouissante.
En quelques mots il lui conta la douloureuse aventure de Cyclamen, la priant de l'aider à rendre à la princesse sa beauté disparue.
"La fée Hideuse, reprit Splendide, est puissante et astucieuse ; ne sens-tu nulle peur ? Ne sens-tu aucune faiblesse ? Songe que si elle était la plus forte, tu serais à ton tour à jamais répugnant et laid."
Piccolo la regarda d'un oeil clair et hardi.
"C'est bon, dit Splendide ; va droit à la demeure de Hideus, entre par la porte ouverte qu'encadrent deux affreux arbres foudroyés, son jardin est accessible à tous ; au milieu de la pelouse, tu verras un rosier, ou plutôt un buisson affreux, où seule un rose exquise fleurite et embaume l'air. Hideuse à volé la beauté de Cyclamen pour en parer cette rose : cueille-la et la princesse est sauvée. Mais songe que de tous les coins, sur la tête, à droite, a gauche, en arrière, des démons au service de Hideuse te guettent et te harcèleront. Pour te défendre, voici quelques talismans."
En les lui confiant, elle lui apprenait le pouvoir de chacun.
Pressé d'accomplir son devoir, Piccola remercia la féee et prit le chemin indiqué. Il franchit le seuil, et aperçut aussitôt la rose resplendissante en cette terre déserte. Il fit un pas, et soudain mille lutins avec leurs lances lui piquèrent les joues. Il s'arrêta, prit dans sa poche un talisman de poudre blanche, et les lutins s'envolèrent aussitôt. Il fit un pas, une vieille horrible se dressa devant lui ; la figure de Piccolo n'eut pas un pli de peur ni de dégoût.
Il fit un pas : un diablotin lui lança dans les yeux une poignée de graviers pour l'aveugler, mais Piccolo ouvrit un talisman en forme de feuille de palmier, qui le garantit des projectiles et aussi de mille flèches que cent démons décochaient sur ses joues.
Il fit un pas vers la rose.
Il n'avait eu ni peur, ni recul, ni dégoût, ni défaillance.
Il sortit du jardin et se rendit au palais. Il pria Cyclamen de bien vouloir le recevoir et remit à la princesse la belle fleur, et aussitôt que Cyclamen eut senti le parfum enivrant, ses yeux s'ouvrirent limpides et bleus, ses cheveux se déroulèrent d'or et de soie ; elle était belle comme autrefois.
Et ses deux vieux parents, le roi et la reine, dont les narines respirèrent un peu du parfum puissant, reprirent un peu de jeunesse et de beauté ; peut-être était-ce aussi de joies, en voyant leur fille sauvée à nouveau.
Piccolo était reparti, discret et prompt.
Il appelait déjà la troisième fée, son amie " "Aurale ! Aurale !" et dans la coquille striée une voix d'or répondit : "Piccolo, me voici !" tandis qu'Aurale apparaissait, resplendissante.
"Il faut, lui dit-elle, quand elle eut écouté sa plainte, aller ravir à la fée Rapace le lingot d'or qu'elle a chaché en son taudis.image3
"Tu entreras par la porte close, mais que ceci saura faire ouvrir (elle lui remit une clé d'or), tu verras en face de toi, dans une pièce nue et sordide, une caisse en fer ; là est caché le lingot d'or. Pour ouvrir cette caisse, voici un mot, retiens-le bien, et songe que mille démons sont au service de la fée Rapace. Sois le plus fort et le plus fin, sinon tu deviendras à jamais l'être le plus méprisable de ce monde."
Piccolo n'avait pas peur ; il dit merci et s'élança.
Quand il présenta la clé d'or, la porte s'ouvrit toute grande. Rapace obséquieusement le salua. Il fit un pas vers le coffret de fer, et trois lutins, avec des cartes à la main, lui proposèrent de jouer avec lui, pour gagner de l'argent.
Piccolo toucha le talisman que la fée lui avait remis, et les trois gnomes disparurent. Il fit un pas et, à ses côtés il aperçut, presque à ses pieds, une parure précieus, un diamant merveilleux : du pied Piccolo le repoussa avec mépris. Il fit un pas, et trois démons sautèrent à ses poches, cherchant à le dévaliser. Piccolo les laissa faire, faisant toujours un pas, un pas.
Il  n'aimait  ni les bijoux, ni le jeu, ni le gain. Il s'empressa de toucher le coffret de fer, écrivit le mot secret du bout du doigt, sur la porte lourde, et le coffret s'ouvrit. Piccolo prit le lingot d'or.
Il se rendit au palais et remit à Cyclamen sa fortune ravie, si bien que cette fois, comme avant, Cyclamen, était bien portante, belle, riche.
Le roi retint Piccolo ; lui, du reste, ayant accompli sa tâche jusqu'au bout ne songeait plus qu'à s'éloigner.
"Tu as ma parole, dit-il, voici la princesse, ton épouse.
-Princesse, avant tout, répondit Piccolo, en s'inclinant, dites-moi si votre coeur approuve la promesse de votre père, je lui rends sa parole si votre réponse ne m'est pas favorable."
Sans dire un mot, Cyclamen lui tendit la main et le front, et ce furent là leurs fiançailles.
Devenu roi à son tour, Piccolo fit venir ses parents : il donna à Jean qui gardait les chevaux, le commandement des troupes ; à Pierre qui gardait les vaches, la haute main sur l'agriculture ; à Louis qui gardait les moutons, la garde des enfants et la direction des écoles ; à Jacques qui gardait les dindons, il donna la police de la ville, et la vieille maman, avec le vieux roi et la vieille reine, gardèrent tous trois le logis.
Et Piccolo garda le pouvoir ; il devenait du coup gardien de tous les autes, lui qui avait toujours rêvé de garder quelque chose.

Jérôme DOUCET

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25 février 2007

La belle rendormie

Nouveau conte de fées et suite de la "Belle au bois dormant" par André Lichtenbergerlabelleauroid

Quand le jeune roi Charmant fut rentré de la guerre, il apprit avec horreur les mauvais traitements que sa mère l'Ogresse avait fait subir à sa femme, l'ex-Princesse au Bois-Dormant, à son fils, le petit Prince Jour, et à sa fille, la petite Princesse Aurore.
Toutefois, comme elle était sa mère; il garda un souvenir pénible de sa fin atroce dans la cuve pleine de vipères et de crapauds où elle s'était précipitée. Et l'homme étant fait comme il est, nous ne devons pas être surpris que, de cette impression, les sentiments qu'il nourrissait pour son épouse n'aient, eux-mêmes, subi un changement fâcheux.
Non seulement le roi ne pouvait oublier qu'elle était l'occasion de la mort de sa mère, mais c'étaient leurs démêlés qui l'avaient forcé de s'apercevoir que sa mère était ogresse, ce qui l'humiliait, et l'avaient appris au monde entier, ce qui l'humiliait davantage.
Si la jeune reine se fût comportée avec un peu plus d'adresse, n'eût-on pu éviter cette scandaleuse et lamentable histoire ? Le Roi était d'autant plus porté à le croire que sa femme n'était pas sans lui donner personnellement quelques sujets d'impatience.
Quoique l'on en puisse penser, ce n'est pas impunément que l'on reste endormie pendant cent ans. Si, quand la jeune princesse se réveilla, elle semblait toujours âgée de quinze ans, elle en avait tout de même cent quinze bien comptés, soit environ quatre-vingt-quinze de plus que son mari. Il est toujours dangereux qu'il y ait entre deux époux une trop grande différence d'âge.
Non seulement, devenue reine, la Belle au Bois-Dormant gardait pour les modes du temps jadis, pour les usages d'antan, une tendresse qui n'était pas sans faire sourire son entourage, ou sans l'agacer quand elle prétendait les imposer, mais, ayant un long silence à rattraper, elle était devenue terriblement bavarde et rabâcheuse. En outre, on se figure si une femme qui a quatre-vingt-seize ans de plus que son mari est disposée, fût-il roi, à le traiter en petit garçon.
zee5z0xmQuand à ses autres sujets de pérorer, elle eut à ajouter les mauvais traitements qu'elle avait soufferts de sa belle-mère, je vous laisse à penser si elle s'en donna. Et quand il lui fallut s'apercevoir que, tout bon époux qu'il fût, son mari semblait garder du chagrin de la mort de sa mère et laissait échapper parfois quelques signes d'impatience, ce fut encore bien autre chose.
Tous les jours, c'étaient des soupirs, des hochements de tête, des allusions, des larmes, des scènes de reproche, des crises de nerfs. Et cela se terminait par des réconciliations où le monarque serrait dans ses bras sa femme âgée maintenant de près d'un siècle et quart et épuisait à la consoler les trésors de son bon coeur, et de sa patience.
Naturellement, la reine était soutenue par tous les serviteurs qui s'étaient endormis et réveillés en même temps qu'elle, tandis que les autres étaient pour le roi. On imagine combien la vie devint intolérable à la cour, et pour le pauvre souverain en particulier. Tant et si bien qu'il en arriva à part lui à être bien près de maudire amèrement la mauvaise fortune qui l'avait conduit dans le château enchanté, et l'avait fait se laisser prendre aux charmes de cette dormeuse.
Toutefois, quoique fils d'ogresse, il était très bon homme et ne disait rien.
Un matin, venant à déjeuner, il remarqua que la place de la reine demeurait vide, et s'informa si elle était souffrante. On lui répondit qu'elle dormait. Mais s'il le désirait, on allait sur-le-champ la réveiller. Il défendit vivement qu'on en fît rien, et avec le petit Jour et la petite Aurore, eut le plus gai repas qu'on eût mangé depuis longtemps. Car d'habitude, grondés et tancés sans relâche par leur mère sur leurs façons de parler, leur tenue et leurs manières, si peu conformes aux usages bienheureux de jadis, ils étaient quasi paralysés et imbéciles en sa présence.
Sortant de table, il leur recommanda d'être bien sages avec leur maman quand elle se réveillerait et vaqua aux affaires du royaume avec une bonne humeur inaccoutumée.
Après cette journée de repos, il se sentait au dîner en état de faire aimable figure. Aussi fut-il un peu saisi quand on lui dit que sa femme dormait encore.
Sur le tapis, à côté du fauteuil où elle se tenait d'habitude, il avisa un fuseau,  le ramassa, et l'examina. Son front s'éclaircit.
- Sire, dit-il, c'est bien ça. La reine a été reprise de la fantaisie de filer une quenouille. Elle s'est piquée de nouveau...
- Et ?... dit le roi d'une voix tremblante...
Comme il y avait du monde, il ne laissa rien paraître de son émoi, excusa l'absence de la reine sur une légère indisposition, et le festin officiel se passa avec un tel entrain qu'il n'y avait jamais eu rien de pareil.
Toutefois, quand le monde fut parti, le monarque alla voir sa femme. Elle dormait paisiblement. On ne put donner à son époux d'autres détails, sinon qu'elle avait été trouvée ainsi endormie dans son boudoir, et qu'on l'avait déshabillée et mise au lit sans qu'elle se réveillât. Le roi commanda que le lendemain, si rien n'avait changé, on fît venir les médecins, et il passa, de son côté, une excellente nuit.
Au matin suivant, à cela près qu'elle ronflait un peu, la reine était dans le même état. Cinq médecins, les plus diplômés du royaume, accoururent, auscultèrent, discutèrent, et quatre d'entre eux y perdirent leur latin.
Mais le cinquième, ayant remarqué à la main de la reine une petite écorchure, demanda qu'on le conduisît dans la pièce où, tout d'abord, elle s'était assoupie.
- Et la voilà rendormie pour cent ans.
Il y eut un silence de stupeur.
- Heureusement, ajouta le docteur, que le science moderne connaît certains remèdes contre ce genre de léthargie. Et pour peu que Votre Majesté me permette...
Mais le roi fronça les sourcils, protesta que la santé de la reine était trop précieuse pour rien hasarder, et, un doigt sur les lèvres, marchant sur la pointe des pieds, se retira en recommandant qu'on fermât toutes les persiennes et qu'on la laissât dormir.

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26 décembre 2006

Les fées

Il était une fois une veuve qui avait deux filles ; l'aînée lui ressemblait si fort et d'humeur et de visage, que qui la voyait, voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son père pour la douceur et pour l'honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.
Il fallait entre autres choses que cette pauvre enfant allât deux fois le jour puiser de l'eau à une grande demi lieue (2 kms) du logis, et qu'elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire. "Oui-dà, ma bonne mère", dit cette belle fille ; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme ayant bu, lui dit : "Vous êtes si belle, si bonne, et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous faire don (car c'était une Fée qui avait pris la forme d'une pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la Fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une Fleur, ou une Pierre précieuse." Lorsque la belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. "Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si longtemps" ; et en disant ces mots, il lui sortit de la bouches deux Roses, deux Perles et deux gros Diamants. "Que vois-je là ! dit sa mère tout étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche  des Perles et des Diamants ; d'où vient cela, ma fille ?" (ce fut la première fois qu'elle l'appela sa fille). La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de Diamants. "Vraiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille ; tenez, Fanchon, voyez ce qui sorte de la bouche de votre soeur quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demander à boire lui en donner bien honnêtement. - Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine. - Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l'heure." Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine qu'elle vit sortir du bois une Dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander à boire : c'était la même fée qui avait apparu à sa soeur, mais qui avait pris l'air et les habits d'une Princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette fille. "Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ? Justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame : J'en suis d'avis, buvez à même si vous voulez. - Vous n'êtes guére honnête, reprit la Fée, sans se mettre en colère ; hé bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche, ou un serpent ou un crapaud."
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria : "Hé bien, ma fille ! - Hé bien, ma mère ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds. - O Ciel ! s'écria la mère, que vois-je là ? C'est sa soeur qui en est cause, elle me le paiera" ; et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils du Roi, qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer. "Hélas ! Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis." Le fils du Roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six Perles et autres Diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du Roi en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à un autre, l'emmena au palais du Roi son père, où il l'épousa. Pour sa soeur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.

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11 décembre 2006

La ronde des fées (suite et fin)

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C'est pourtant un être vivant, une personne en chair et en os, ainsi que l'indiquent les soupirs qui s'échappent de sa poitrine et les larmes qui coulent à flots de ses yeux. Et pour dire tout de suite le fait, c'est la malheureuse Titine Rossignol qui, se flattant de réparer encore le mal qu'elle doit à son étourderie, vient trouver les fées pour faire un suprême appel à leur compassion. De compassion, elle en paraît bien digne, la chère enfant. Quelle différence entre ce qu'elle est maintenant, et la gentille et heureuse fille qu'elle était lorsqu'elle passait pour la première fois par ce chemin ! A la considérer d'assez près, on la prendrait pour une sexagénaire, et il ne lui manque qu'un bâton pour soutenir sa taille voûtée et ses jambes chancelantes. La tête complètement chauve, les yeux renfoncés, le visage maigre et émacié par la perte de ses dents, la peau brunie et criblée de trous comme par une décharge de grains de plomb, elle faisait réellement pitié, et, à son aspect, un sincère attendrissement eût ému des coeurs d'airain.
Quand elle fut auprès des enchanteresses, elle ouvrit la bouche pour se plaindre, mais les mots expirèrent sur ses lèvres, et ses sanglots et ses pleurs parlèrent éloquemment pour elle.
- Que nous veux-tu, jeune fille ? lui dit la maîtresse fée.
- Ah ! mesdames, pouvez-vous me le demander à la vue de l'état où vous m'avez mise ?
- Eh ! ma mignonne, à qui fais-tu ce reproche ? Sache bien que ce n'est pas à nous qu'il faut t'en prendre de ton infortune, mais à ta vanité folle, à ton sot orgueil, à la jalousie condamnable dans laquelle tu portais tant de haine à celles que tu ne pouvais égaler. Mais console-toi, mon enfant, tu n'es pas la seule qui soit victime de ses penchants aveugles et de ses passions immodérées ; autour de toi tu trouveras une foule de gens qui n'ont aucun droit de te jeter la pierre. Vois cette jeune pimbêche qui, brûlant du désir de se marier, prend pour époux le premier fanfaron qui lui promet la lune et les étoiles en se tordant la moustache, et en qui bientôt elle ne découvrira qu'un chenapan criblé de dettes, et une âme glaciale, égoïste et corrompue ; vois ces beaux godelureaux qui, prenant la vie pour une fête, la jeunesse pour un long éclat de rire, et la bourse de leurs parents pour le lit du Pactole, se jettent tête baissée dans les plaisirs, ou s'endorment dans la fainéantise pour se réveiller un jour sur le grabat d'un hôpital ou sur la paille d'une prison ; vois ce ménage imprévoyant qui, prenant en pitié la prudence et narguant l'économie, mène une vie à larges guides, jette son avoir à tous les vents et qui, un beau matin, se voit sans ressources, sans crédit, sans confieance, et ne trouve plus que le diable au fond de son escarcelle ; vois enfin ces hommes qui, poursuivant la popularité, la réputation, la gloire avec l'acharnement d'un enfant courant après les papillons, sacrifient à ces fantômes fortune, honneur, conscience, vertu, tout, excepté leur orgueil, dont ils obtiendront bientôt le salaire dans un mépris universel, et leur folie, dans laquelle ils mourront en maudissant les hommes et les choses humaines.
Tous ceux-là, ma fille, sont venus à la foire aux fées, ont fait leurs emplettes au marché des sorcières et ont troqué des biens réels et précieux contre les vils oripeaux de la vanité, contre les sordides guenilles d'une convoitise satisfaite !

Jules DENYS

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