Num_riser0027Le plus grand calme règne dans la salle d'études ; aussi le jeune Fernand, sur le seuil de la porte, contemple-t-il ses cousins d'un air stupéfait.
En effet, Georges et André sont très occupés à confectionner et à peindre un décor, qui représente la maison de la mère Michel et l'enseigne de l'auberge du père Lustucru. Leur application est si grande, ils sont tellement absorbés dans leur travail, qu'ils ne voient pas Fernand s'approcher à pas de loup de sa petite amie Suzanne. La fillette, assise près de la fenêtre, coud avec ardeur, et ses petits doigts agiles fabriquent un jupon.
"Coucou ! Qui est là ?" crie Fernand en appliquant brusquement ses deux mains sur les yeux de Suzette.
Suzanne - Ah ! que c'est nigaud de nous faire peur comme cela !
Georges - J'en ai le coeur tout chaviré !
Fernand - A quoi travaillez-vous donc si sagement ?
Georges - C'est une surprise pour la Saint-Michel. Regarde mon enseigne ; elle est superbe, pas vrai ?
Fernand, regardant attentivement - C'est un rébus ?
Georges - Oui.
Fernand - Je ne comprends pas !
Georges - Tu n'es pas malin !... Qu'ai-je mis entre la note et la lettre T ?
Fernand - Sans blague, ça a l'air d'être un pinceau ?
Georges - Tu brûles.
Fernand - Je donne ma langue au chat !
André - Bravo ! Celui de la mère Michel n'en fera qu'une bouchée !
Georges - Tu brûles ! Mon enseigne, qui est celle du restaurateur Lustucru, signifie : OBON - LA - PINCEAU - T (Au bon lapin sauté).
Fernand - C'est génial.
André - A mon tour ! Regarde la maison de la mère Michel, car notre surprise, c'est une pantomime sur l'histoire de chat de la mère Michel.
Fernand - De mieux en mieux !
André - La maison est simplement un vieux paravent hors d'usage que grand-père m'a abandonné. Et repliant les feuilles de côté, ça me fait comme une petite maison ; j'ai peint des briques entourées de feuilles de lierre, j'ai troué le panneau du milieu pour en faire une fenêtre, et c'est par cette ouverture que se montrera la figure larmoyante de la mère Michel.
Suzanne - je vais te faire voir nos costumes. Moi, je ferai la mère Michel ; admire mon jupon. J'aurai un bonnet de lingerie, une tignasse de cheveux faite avec du chanvre, un caraco vert-bouteille et un tablier de soie mauve.
Georges - Mon costume de Lustucru aussi sera amusant ; veux-tu le voir ? Bas blancs zébrés bleu, culotte courte pain brûlé, veste noisette, un bonnet de coton sur l'oreille, et, dans ma ceinture, un énorme couteau !
Fernand - Brrr !
Georges - Ne bronche pas ; il est en carton peint.
Fernand - Et toi, André, que fais-tu dans la pantomime ?
André - Je chanterai ! Mlle Janegille dit que j'ai la voix juste, tandis que Georges et Suzanne n'ont pas d'oreilles.
Fernand - Malheureux, qu'en avez-vous fait ? Mais alors, si Georges et Suzanne font les gestes, si André chante, que ferai-je ? Je me tournerai les pouces ?
Georges - Tu feras le chat ; tu miauleras au bon moment.
André - Du reste, tu n'as qu'à lire la pantomime, tu seras renseigné et tu verras qu'on ne t'a pas oublié.
"Mais, au fait, si nous la répétions, la pantomime ? Toi, Fernand, tu suivras ton rôle sur la copie. Nous, nous savons les nôtres.
Fernand - C'est entendu. En place, Messieurs les acteurs !

PANTOMIMENum_riser0029

Fernand, lisant - Décor : à gauche, la maison de la mère Michel ; à droite, l'auberge du père Lustucru, l'enseigne est pendue à l'entrée.
Une table, le long du mur, avec des accessoires de cuisine, casserole, panier contenant des légumes : oignon, carottes, persil, une branche de laurier-sauce, sel, poivre, litre de vin blanc. Des ciseaux, un morceau de drap rouge qui sera une imitation d'un morceau de mou, pour attirer le chat dans un guet-apens.
Il est huit heures du matin. Lustrucru sort de sa maison, il baîlle, il s'étire, il ajuste son bonnet de coton, il désigne du poing la maison de la mère Michel, et fait comprendre sa rancune, car il n'a pu dormir de la nuit, à cause du chat qui a miaulé une sérénade à Mme la Lune. Lustucru prend un torchon, ile essuie et astique sa casserole.

Fernand, caché derrière le paravent - Miaou ! Miaou ! Miaou !
Lustucru se retourne, il se frappe le front, regarde le public et fait pressentir qu'une idée a jailli de son cerveau.
Il court à la table, y prend les ciseaux, il fait signe que le bruit de fermer et d'ouvrir l'instrument est familier au chat ; il montre le morceau de mou et fait comprendre que Mistigri, en entendant sonner l'heure du repas par le grincement des lames, ne tardera pas à montrer le bout de son oreille.
Après les gestes explicatifs, il découpes les morceaux qu'il laisse exprès tomber par terre.
Dans la demeure du père Lustucru, une personne invisible attirera le chat au moyen d'une ficelle qu'elle aura eu le soin d'attacher au minet (empaillé naturellement). La ficelle traînant sur le parquet ne sera pas vue du public. Facilement le chat sortira du paravent de la mère Michel, il s'arrêtera à l'endroit où Lustucru a découpé le mou et... le mangera. Après l'avoir contemplé, Lustucru, les poings sur les hanches, touchera le chat du bout du pied.
"Miaou ! Miaou !" fera Fernand. La personne invisible tirera sur la ficelle ; le chat aura l'air de fuir. Lustucru se jettera à plat ventre pour le saisir au vol ; il cassera la ficelle, que l'on retirera vivement. Lustucru fera des jeux de physionomie en regardant Minet, en touchant son couteau ; il fera quelques caresses menteuses au chat, puis, n'y tenant plus, il lui appliquera quelques taloches sur les reins.
Fernand poussera des "miaou" plaintifs.
Lustucru entre chez lui ; on entendra le bruit du coutelas.
Fernand, à chaque coup, miaulera, et sur le dernier il poussera le "couic" final : le fil des jours de l'infortuné chat est tranché !
Lustucru sort de sa maison, il montre un air de grande satisfaction en tenant un saladier. Il va à la table, fait semblant de verser le contenu du saladier dans la casserole, il découpe l'oignon, la carotte, verse du vin blanc et tourne et retourne le tout, au moyen d'une cuillère à pot. Il y goûte, il se passe la langue sur les lèvres.
A ce moment, Fernand imitera le chien. Ouah ! Ouah ! Ouah !
Num_riser0028Lustucru épouvanté fuira lestement, peu rassuré pour ses gros mollets.
La mère Michel passe la tête à le fenêtre du paravent.
Elle explore les environs, et fait des "psst, psst, psst" pour appeler son chat ; finalement, elle se met à pleurer dans un grand mouchoir, puis elle sanglote.
Pendant qu'elle se lamente, André, côté gauche de la scène chantera :

                    C'est la mèr' Michel, qui a perdu son chat.
                    Qui cri' par la fenêtre à qui le lui rendra.

Lustucru, à cet instant, entendant gémir la mère Michel, sortira de sa demeure, se croisera les bras, rira, secouera la tête pendant qu'André continuera :

                    Et l'Compèr' Lustucru, qui lui a répondu :
                    "Allez, la mèr' Michel, vot' chat n'est pas perdu."

Pendant le deuxième couplet, Lustucru fera de grands gestes, en montrant le grenier de sa maison, faisant semblant de tirer des coups de fusil (pif ! paf ! pouf !) après des rats imaginaires.  Au mot sabre de bois, la mère Michel sortira de chez elle et arrivera vers Lustucru qui se tordra de rire. André chante :

                    "Il est dans l'grenier, qui fait la chasse aux rats,
                    Avec un fusil d'paille et un sabre de gois."
                    Lustucru, la r'gardant, riait comme un bossu,
                    En disant : "Pour attendre, elle n'aura rien perdu."

                                           TROISIEME COUPLET

La mère Michel considère Lustucru avec stupéfaction ; pourtant, elle n'a aucun soupçon, elle le touchera au bras pour attirer son attention, car il est à peine remis de son accès d'hilarité. Lustrucru étendra la main gauche, comme pour recevoir de l'argent.

                    C'est la mèr' Michel, qui lui a demandé :Num_riser0030
                    "Mon chat n'est pas perdu ! Vous l'avez donc trouvé ?"
                    Et l'compèr' Lustucru, qui lui a répondu :
                    "Donnez un' récompense, il vous sera rendu."

Dans l'intervalle du troisième et du quatrième couplet, la mère Michel fera comprendre à Lustucru que son ouïe est dure et qu'elle n'a pas bien compris. Lustucru metta ses mains derrière le dos, s'approchera d'elle, et lui parlera dans le creux de l'oreille.

                                        QUATRIEME COUPLET

Pendant le quatrième couplet, la mère Michel fera de petits yeux clignotants de malice, offrira une prise de tabac à Lustucru qui repoussra la tabatière ; alors la mère Michel se penche vers lui et veut l'embrasser, mais Lustucru lève les bras au ciel.

                    Et la mèr' Michel lui dit : "C'est décidé,
                    Si vous rendez mon chat, vous aurez un baiser."
                    Le compèr' Lustucru, qui n'en a pas voulu,
                    Lui dit : "Pour un lapin, votre chat est vendu."

A la fin du couplet, la mère Michel regarde Lustucru d'un oeil vague, elle ne comprend pas, mais elle sent une odeur de gibelotte qui lui ouvre les narines ; elle renifle, et, prenant Lustucru au collet, elle lui fait faire volte-fac pour l'empêcher de rentrer chez lui où elle-même se précipite.
La mère Michel reparaît sans son bonnet de lingerie, les cheveux épars ; elle tient la casserole d'une main, la cuillère à pot de l'autre ; elle s'enfuit en courant dans sa maison.
Lustucru veut sauver sa gibelotte, mais, au moment de pénétrer dans la demeure de son ennemie, il reçoit un grand coup de cuillère à pot sur le nez qui l'étend raide par terre.
Fernand hurle.

Rose DELAUNAY

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