21 août 2009
Rosette - Souvenir d'école
Elle avait six ans à peine ; elle était si gentille, et si fraîche, et si gracieuse, que nous l'avions nommé Rosette. Tous les jours, en sortant de l'école, vers l'heure de midi, nous la rencontrions allant chercher son lait chez la voisine, pour le petit frère je pense. Il me semble encore la voir, avec ses cheveux blonds bouclés et ses joues roses, avec son petit tablier bleu, toujours propre et bien ajusté, et ses petits sabots.
Elle ne s'arrêtait point à nous parler ; elle nous regardait, en passant, avec ses grands yeux clairs, curieuse, un peu effarouchée peut-être de nos poussées bruyantes ; elle souriait à ceux qu'elle connaissait. Mais au retour, elle passait, toute sérieuse, sans lever seulement les yeux, tenant à deux mains sa jolie petite cruche de faïence blanche à fleurs bleues, pleine de lait ; elle marchait lentement, regardant à ses pieds, avec mille précautions. Or, un jour, - je ne sais comment cela arriva, - le pied lui glissa, elle chancela, heurta contre l'angle de la muraille, et la jolie cruche fut brisée en mille morceaux. Le lait se répandit sur sa robe.
Elle restait là, la pauvre petite, tremblante et comme ahurie un instant ; puis elle éclata en sanglots. Nous l'entourâmes, nous voulûmes la consoler, rien n'y faisait.
Une idée vint à l'un de nous.
"Il faut vite acheter une autre petite cruche pareille, dit-il. Cotisons-nous.
- Oui, oui ! s'écrièrent les compagnons, tous d'un élan ; une plus belle, même !
- Non : vous ne savez pas, vous autres. Il faut l'avoir toute pareille ; qu'il lui semble que c'est la même..."
Chacun fouille à sa poche ; en un instant la cueillette est faite, la somme est trouvée. Puis le plus grand court chez le marchand, demande une petite cruche à lait, blanche, à fleurs bleues, pareille... dame ! à peu près.
Cependant la mère de la mignonne, ne la voyant pas revenir, inquiète, était sortie à sa rencontre. Elle trouva Rosette debout au milieu de nous, toute inondée de pleurs, qui essuyait ses yeux du coin de son tablier ; juste au même instant notre camarade arrivait, apportant la cruche neuve, pleine de lait. Il resta interdit, rougit... On n'avait pas prévu cela.
"Qu'est-ce que ceci, enfants ? demanda la mère.
- C'est un cadeau que nous avons voulu faire à notre petite voisine, pour la consoler de son accident, se hâta de dire mon compagnon. Vous voulez bien, n'est-ce pas ?"
Il fallut accepter.
Et la petite s'en retourna, tenant la main de sa mère, consolée, souriante déjà...
Or, cependant que cette gentille scène se passait, savez-vous où j'étais moi, moi qui vous parle ? Il faut bien vous le dire, car vous ne le devineriez pas. J'étais caché dans un coin, derrière un gros arbre. Dès que j'avais entendu parler d'argent à donner, je m'étais reculé, rouge de honte, je m'étais enfui loin de mes camarades.
Ah ! c'est que le matin même, étourdi que j'étais, j'avais dépensé pour des jouets, pour je ne sais quelle inutile fantaisie, tous les petits sous de ma semaine, dès le premier jour. Alors - vous comprenez le reste, et ma honte, et mes regrets, quand, de derrière mon arbre, je la vis passer, la petite, heureuse, avec sa cruche neuve ; quand je pensai que, moi seul, je n'avais pas ma part dans sa joie... J'éclatai en pleurs à mon tour. Que de reproches je me fis ! La résolution qui fut prise en moi, je n'ai pas besoin de la dire. - Je ne savais pas, jusqu'alors, que l'argent, utile à tant de choses, peut aussi, pour qui l'épargne, donner les joies du coeur... Je le sais, à présent. Et c'est pour vous l'apprendre, à vous enfants, que j'ai voulu vous conter mon histoire.
C. DELON
17 août 2009
L'Etoile et le Bouleau
Je vais vous raconter l'histoire de deux enfants qui traversèrent la vie, n'ayant qu'un but dans la vie. C'était il y a environ cent cinquante ans. Une grande famine régnait en Finlande. La guerre étendait ses ravages partout. Les villes étaient incendiées, les moissons détruites. Beaucoup de malheureux émigraient.
Des membres d'une même famille furent partout dispersés ; les uns furent emmenés prisonniers par l'ennemi, les autres se cachèrent dans les forêts ou gagnèrent la Suède. Souvent la femme ignorait le sort de son mari, le frère celui de sa soeur, le père celui de ces enfants. Aussi, la paix une fois conclue, lorsque chacun rejoignit son foyer, il était rare qu'on n'eût pas à pleurer l'absence ou la mort d'un des siens.
Parmi ceux qui avaient été emmenés dans un autre pays, se trouvaient deux jeunes enfants, le frère et la soeur. Ils furent recueillis par de braves gens qui prirent d'eux le plus grand soin.
Les années passèrent. Les enfants grandirent entourés d'affection ; mais, malgré leur vie heureuse, ils ne pouvaient oublier ni leurs parents, ni leur patrie.
Lorsque les enfants apprirent que la paix était rétablie en Finlande, et que ceux qui le désiraient pouvaient y rentrer, leur éloignement leur devint si insupportable, qu'ils demandèrent la permission de retourner chez eux.
Leurs amis se mirent à rire en disant :
"Rentrer chez vous ! Enfants, vous n'y pensez pas ! Vous auriez plus de cent lieues à marcher !
- Cela ne fait rien ! répondirent les enfants, pourvu que nous arrivions à la maison.
- Mais n'avez-vous pas trouvé un bon foyer chez nous ? Vous avez tout en abondance, des fruits et du laitage exquis, une jolie demeure et des amis qui vous chérissent ! Que voulez-vous de plus ?
- C'est vrai, répondirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.
- Dans votre patrie vous trouverez une grande misère ; les forêts de sapins seront votre abri, la mousse vous servira de lit ; le froid et la neige seront votre lot, un pain grossier sera votre nourriture. Depuis longtemps vos parents et vous amis sont morts, et quand vous les chercherez, vous ne trouverez que la trace des loups qui rôdent autour des ruines de vos chaumières.
- C'est vrai, dirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.
- Mais il y a dix ans que vous êtes arrivés ici. Vous étiez tout petits ; vous n'aviez que quatre et cinq ans et vous ne pouviez vous souvenir de grand'chose. Maintenant, vous avez quatorze et quinze ans, mais vous connaissez peu la vie : vous avez oublié la maison paternelle et le chemin qui y mène. Vous avez oublié vos parents et ils vous ont oubliés.
- Oui, dirent les enfants, mais nous voulons retourner chez nous.
- Qui vous indiquera le chemin ?
- Je me souviens qu'il y a devant notre maison un grand bouleau où les oiseaux chantent à l'aurore.
- Et moi, dit la soeur, je me souviens que, le soir, une étoile luit à travers le feuillage du bouleau."
On leur défendit de penser davantage à leur départ. Mais plus on leur défendait, plus les enfants y pensaient.
Une nuit, le jeune garçon, qui ne pouvait fermer les yeux, dit à sa soeur :
"Dors-tu ?
- Non, répondit-elle, je ne puis dormir, car je pense à la maison.
- Moi aussi, dit son frère. Faisons un paquet de nos vêtements, et partons.
Et tous deux partirent sans bruit.
La lune brillait sur les sentiers. La nuit était splendide. Quand ils eurent marché un moment, la jeune fille dit :
"Mon frère, j'ai peur que nous nous égarions !"
Le jeune homme répondit :
"Allons toujours du côté de l'ouest, là où le soleil se couche tous les soirs pendant l'été. Notre pays est de ce côté. Quand nous verrons le bouleau devant la maison et l'étoile qui brille dans le feuillage, nous saurons que nous avons retrouvé notre foyer."
Le jeune garçon s'arma d'un solide bâton, pour le cas où ils seraient attaqués.
Cependant il ne leur arriva aucun mal.
Un jour, ils de trouvèrent à un carrefour et ils ne surent quelle route prendre.
Tout à coup, deux petits oiseaux se mirent à chanter sur la route de gauche.
"C'est par ici, dit le jeune garçon ; ce sont les oiseaux qui le disent."
Ils poursuivirent leur route, guidés par les oiseaux qui voletaient devant eux de branche en branche. Ils se nourrissaient de baies sauvages ; s'abreuvaient aux sources fraîches et reposaient la nuit sur un lit de mousse ; chose merveilleuse, ni les fruits, ni le refuge pour la nuit ne leur manquèrent jamais.
A la fin, la soeur se sentit lasse et dit :
"Ne crois-tu pas que nous devrions nous mettre à la recherche du bouleau ?
- Non, dit le frère, pas avant d'entendre parler la langue que parlaient notre père et notre mère."
Un soir, après avoir marché sans interruption toute la journée, ils furent très las. Au crépuscule, ils atteignirent une ferme isolée. Dans la cour, une petite fille était occupée à éplucher des navets.
"Voudrais-tu nous donner un de tes navets ? demandèrent les enfants.
- Bien volontiers, répondit la petite. Mais, entrez chez nous, maman y est, elle vous donnera à manger."
A ces mots, le jeune garçon battit des mains et se jeta au cou de la petite fille en l'embrassant et en pleurant de joie.
"Pourquoi es-tu si content ? lui demanda sa soeur.
- Comment ne le serais-je pas ? Cet enfant parle la même langue que parlaient nos parents : maintenant, nous pouvons nous mettre à la recherche du bouleau et de l'étoile."
Ils entrèrent dans la maison où ils furent bien reçus. On leur demanda d'où ils venaient. Le jeune garçon prit la parole.
"Nous venons de très loin, et nous voulons retrouver notre foyer. Mais nous ne savons qu'une chose, c'est que, devant notre maison, il y a un bouleau où les oiseaux chantent à l'aurore et où une étoile brille le soir, à travers le feuillage.
- Pauvres enfants ! fut la réponse. Il y a sur la terre des centaines de bouleaux et au ciel des milliers d'étoiles ! Comment vous serait-il possible de ne pas vous tromper !"
Les deux enfants répondirent :
"Dieu nous aidera !
Les enfants remercièrent alors ceux qui les avaient reçus et reprirent leur chemin. Cependant, à partir de ce moment, ils n'eurent plus besoin de dormir dans les bois et purent demander l'hospitalité de maison en maison ; quoique le pays fût dévasté et la misère générale, ils trouvèrent toujours du pain et un gîte, car chacun avait compassion d'eux. Mais l'étoile et le bouleau restaient introuvables. Il y avait bien des bouleaux et des étoiles devant les maisons, mais ce n'étaient jamais ceux qu'ils cherchaient.
"Ah ! soupirait la soeur, la Finlande est si grande et nous sommes si petits ! Jamais nous ne retrouverons la maison !"
Il y avait deux ans qu'ils étaient en route. C'était le soir de la Pentecôte, à la fin mai, et les arbres commençaient à se couvrir de leur première verdure. En entrant dans la cour d'une ferme où ils espéraient se reposer, ils virent un grand bouleau orné de sa parure printanière, et à travers son feuillage d'un vert tendre, brillait dans la nuit naissante l'étoile du soir. Le crépuscule était si clair qu'on ne distinguait que cette seule étoile dans tout le firmament.
"Voilà notre bouleau ! s'écria le jeune garçon, sans hésiter.
- Voilà notre étoile !" s'écria sa soeur, en même temps.
Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en répandant des larmes de joie.
"Voici l'écurie où notre père mettait ses chevaux ! dit le frère.
- Voici le puits où notre mère venait abreuver le troupeau, dit la soeur.
- Il y a deux petites croix au pied du bouleau, dit le frère. Qu'est-ce que cela peut signifier ?
- J'ai peur d'entrer dans la maison, dit la soeur. S'ils ne nous reconnaissaient pas ! Entre le premier, mon frère..
- Restons un moment derrière la porte !" dit le jeune garçon, dont le coeur battait à grands coups.
Un homme et une femme étaient assis dans une chaumière. Ils n'étaient très âgés ni l'un ni l'autre, mais les soucis et la misère avaient prématurément ridé leurs fronts.
"Pour nous, disait l'home, il n'y a plus de consolation ; nos quatre enfants sont partis, deux dorment sous le bouleau, deux ont été emmenés en pays ennemi. Ceux-ci ne reviendront sans doute jamais."
Ils parlaient encore, lorsque les enfants entrèrent. Ils dirent qu'ils venaient de loin et qu'ils avaient faim.
"Approchez-vous, dit le père ; vous passerez la nuit avec nous et vous aurez à manger. Si nos enfants avaient vécu, ils seraient aussi grands que vous.
- Quels gentils enfants ! dit la femme. Les nôtres seraient aussi gentils qu'eux, s'ils avaient vécu !"
Et le père et la mère se mirent à pleurer. Alors les enfants, n'y tenant plus, se jetèrent au cou de leurs parents.
"Ne nous reconnaissez-vous pas ? s'écrièrent-ils ! Nous sommes vos enfants !"
Les parents, débordants de reconnaissance, pressèrent leurs enfants sur leur coeur. Ils se racontèrent tout ce qui leur était arrivé. Mais tout était oublié, la joie inondaient leurs coeurs.
Le père se réjouissait de retrouver son fils grand et fort. La mère caressait les cheveux noirs de sa fille et couvrait de baisers ses joues fraîches.
"Je pensais bien, dit-elle, qu'il arriverait quelque chose d'heureux aujourd'hui. Deux oiseaux inconnus sont venus ce matin chanter de joyeuses chansons dans notre bouleau.
- Je les connais, dit la petite ; ce sont les deux oiseaux qui nous ont conduits jusqu'ici, et ils se réjouissent avec nous.
- Ma soeur, dit le jeune garçon, allons saluer encore ce l'étoile et le bouleau. C'est là que reposent nos petits frères. Je le comprends maintenant.
"Ces oiseaux qui nous ont guidés dans notre voyage, les oiseaux qui ont chanté dans le bouleau, ce sont leurs petites âmes blanches. Ce sonte eux qui nous ont répété : "Retournez à la maison, retournez à la maison, pour consoler "notre père et notre mère". Ce sont eux qui, dans les plaines désertes, ont pris soin d'apaiser notre faim et nous ont protégés pendant notre sommeil. Ils ont aplani toutes les difficultés devant nous, jusqu'à ce qu'ils nous aient dit :
"Voici votre bouleau et voici votre étoile."
Légende finlandais de Zacharias Topélius.
12 août 2009
L'homme de fumée
De fumée ! Oh non ! Il était parfaitement en chair et en os, et il le prouvait de toutes façons. On l’appelait « l’homme de fumée » parce qu’il jouissait du don de produire en parlant une sorte de fumée qui prêtait à sa personne un charme irrésistible. Et ce don, qu’il tenait d’une fée, produisait son effet chaque fois que l’homme parlait de lui-même ou qu’il se trouvait en cause d’une façon ou d’une autre.. Dans ces deux cas, il mettait un tel feu dans sa parole que la fumée ne tardait pas à poindre. Elle venait l’envelopper d’un voile protecteur et couvrir ses faiblesses, au point qu’elles paraissaient autant de qualités agréables. On le voyait alors si gai de tout son effort, si aimable, que son meilleur ami risquait d’être sacrifié pour amuser l’auditoire un instant, si rempli d’esprit qu’il trouvait dans son imagination les argument du fait : - toutes choses qui le faisaient rechercher comme convive. Son écot ainsi que les notes de son tailleur se payaient en fumée.
Comme l’homme pouvait, malgré tout, sembler quelque peu vaporeux, il connaissait le secret de faire grand bruit aux moindres entreprises de la vie.
Longtemps, grâce à ces dons, il réussit et à se tenir en dehors des vicissitudes de l’existence et à s’en moquer, tant en planant au-dessus des peines trop souvent communes. Trop souvent aussi l’homme céda au plaisir d’exhaler sa fumée en bavardant, lorsqu’il eût été mieux inspiré de témoigner d’un peu de charité envers son prochain. Mais il s’aveuglait et s’étourdissait de parti pris, et les envieux purent parler de sa vanité et de son égoïsme sans l’effrayer. Il vit de même les années peser sur lui, et le forcer à produire nuages de fumée pour maintenir sa réputation du plus aimable des garçons. Tout changeait autour de lui : - il restait immuable, satisfait de lui comme au temps de ses premiers succès.
Un jour pourtant il remarqua qu’il était négligé. Le monde se lassait donc de ses charmes avant qu’il n’eût envie de cesser de briller et de consacrer sa vie aux agréments sans fin ? Il se trouvait seul alors que d’autres se recueillaient dans la famille qu’ils avaient fondée, et il payait, aux jours de vieillesse, cette liberté qu’il montrait autrefois, dans un glorieux défi, à ceux qui peinaient pour élever leurs enfants.
Et lorsque la maladie vint : « Ah ! se dit-il, mes amis n’abandonneront pas celui qui leur a fait passer tant d’heures agréables ! » Vite il les appela : l’un lui fit répondre qu’il partait en voyage avec son enfant, l’autre qu’il veillait sur sa femme malade, celui-ci qu’il allait être grand-père, celui-là qu’il mariait sa fille : - toutes raisons suffisantes pour laisser à lui-même l’homme de fumée.
Le délaissé eut tout à coup comme une vision de la vérité. Il vit que non seulement, dans sa vanité égoïste, il n’avait vécu que pour lui ; mais il s’aperçut encore que le gaspillage d’une existence de fumée et de bruit n’avait attaché à lui aucun de ceux qu’il connaissait autrefois. Pas un ! A cette pensée son cœur se serra. « Ah ! s’écria-t-il, qui viendra verser sur moi une larme de regret sincère ? Qui viendra réchauffer ma main dans la sienne, pour me sauver du désespoir ? » Il attendit vainement. Tout à coup, une terrible angoisse saisit tout son être, une angoisse qui sécha instantanément sa peau sur les os !
On conserva longtemps l’homme ainsi desséché ; mais un jour une vieille femme qui ne savait que parler de son prochain voulut le voir, et s’approcha si près avec la lumière qu’elle mit le feu à l’homme qui avait constamment parlé de lui-même et qui disparut, une dernière fois, en fumée !
CH. SCHIFFER - 1880
09 août 2009
La Sirène
Jadis, avant la création des chemins de fer, on entendait parfois dans la nuit la voix incomparable de la Sirène du Rhin. Elle chantait quand les roseaux frissonnaient sur le fleuve, quand la lune argentait le brouillard sous les feuilles, quand le ciel étincelait d'étoiles. Tous, du voyageur cheminant dans le sentier aux sentinelles veillant sur la plate-forme des tours, écoutaient, et craignaient, et fuyaient ces accents tantôt tristes et éplorés, tantôt pleins d'appels séduisants. Les mères et les fiancées haïssaient la perfide créature et l'accusait de perdre les malheureux qui, touchés par ses chants irrésistibles, se laissaient attirer au bord du fleuve, et on assurait qu'elle avait enlevé à leurs châteaux plus de chevaliers que les croisades.
Pourtant la pauvre Sirène ne tuait jamais personne, et lorsqu'un imprudent se laissait surprendre et saisir, il revenait à lui, après un court voyage sous les flots, dans une belle et grande salle où les précédentes victimes accueillaient le nouveau venu et lui offraient une place à leurs festins. Désormais rien ne manquait à ses plaisirs aquatiques. Le palais, vaste et spacieux, s'étendait sous le Rhin et montrait ses voûtes de cristal reposant sur des murs de marbre, ses grottes, ses cascades ruisselant dans des bassins de corail.
Un soir, deux voyageurs, un vieillard et un jeune homme, vinrent s'asseoir sur la berge. En courant le monde, ils s'étaient donné tant de preuves de leur amitié, qu'ils avaient résolu d'en éprouver la force en résistant à l'enchanteresse. "Quand elle paraîtra, dit le plus âgé, je placerai ma main sur ton coeur et tu te sentiras le courage d'obéir à ce que je demanderai."
Bientôt, glissant sur l'eau, la Sirène s'avança tendant vers le jeune homme ses bras suppliants ; mais celui-ci fasciné, recula vers son ami. Déjà le feu de l'amitié s'éteignait ; il tremblait lorsque le vieillard lui passa son épée : "Frappe, lui cria celui-ci, frappe, ou tu es perdu !"
Déjà aussi la Sirène le touchait : "Oui, dit-elle, tue moi," d'une voix si douce qu'il n'eut pas le courage de lever le bras. Le vieillard alors lui couvrit les yeux de sa main : aussitôt le jeune homme avança son arme et transperça l'enchanteresse. Aussitôt des chevaliers, des bourgeois, des paysans, sortirent en foule d'entre les roseaux, trempés et se secouant comme des caniches. C'étaient les captifs délivrés qui, des profondeurs du Rhin, remontaient au jour.
Mais; ô surprise ! Une belle jeune fille apparut à son tour et vint se jeter dans les bras du vieillard en l'appelant "Mon père !" Celui-ci, transporté de joie, l'embrassa, et ne l'interrompit que pour la regarder avec tendresse :"Oui, dit enfin le vieillard aux assistants, je retouve ma fille qu'une fée avait changée en Sirène. Vous la connaissez tous, mes amis, cette Sirène, vous qu'elle a attirés et retenus jusqu'à ce qu'il se trouvât un homme assez fort pour résister à ses chants. Et moi, pour délivrer ma fille, j'ai dû chercher cet homme en lui laissant ignorer quel prix était attaché à son exploit. Votre sauveur a puisé dans notre amitité le courage de tenter l'épreuve ; maintenant, mon ami d'hier veut-il être mon fils ?"
L'histoire raconte que bientôt après il y eut une noce magnifique dans un des châteaux du Rhin, et que quelques-uns des seigneurs invités crurent reconnaître dans le chant de la mariée certains accents de la Sirène du fleuve.
CH. SCHIFFER
