25 mai 2009
Haute comme trois pommes
Dans la jolie petite localité de Fouillis-les-RosesFouillis-les-Roses, habitait une petite fille qui avait un gros chagrin. Avait-elle perdu son papa ou sa maman ? Non, heureusement, tous deux vivaient et l'aimaient bien.
Etait-elle souvent grondée, punie ? Non plus, car elle était bonne, sage et appliquée. Avait-elle ce qu'on appelle un caractère malheureux, éloignant ses compagnes ? Pas du tout : douce comme un agneau. Elle était malade, infirme ? Allons donc ! Vive comme un oiseau, saine comme une fleur des champs !
Si étrange que cela puisse sembler, le grand chagrin de Colette Lebrun, consistait à être... haute comme trois pommes !
La première fois que la grande Léonie lui avait lancé cette parole méprisante, elle était devenue toute rouge. Des larmes étaient montées à ses yeux ; mais, si peu haute qu'on soit, on a son amour-propre, et Colette s'était mordu les lèvres très fort pour ne pas pleurer.
Voici comment la chose était venue : elles étaient cinq ou six petites filles dehors. Chacune disait son âge.
"Moi, j'ai sept ans et demi.
- Moi, huit.
- Moi, neuf ans et quatre mois, fit la grande Léonie, du haut de ses jambes d'échassier ; mais tout le monde me donne douze ans !
- Je suis plus vieille que toi, dit Colette en se redressant ; j'ai neuf ans et demi.
- Oh ! toi... tu ne comptes pas : tu es haute comme trois pommes."
Le mot fatal était lâché. Léonie ne l'avait pas inventé ; mais Colette l'entendait pour la première fois. L'impression fut frappante. Elle se senti blessé au vif, d'autant plus que toutes les autres se mettaient à rire bruyamment.
Cependant, il n'y avait rien de plus gentil que Colette, dans sa petite taille bien proportionnée, avec son doux et frais visage encadré de bouclette brunes et emmitouflé d'une capeline rouge.
Si Colette avait été impolie, elle aurait répondu à cette perche de Léonie : La mauvais herbe croît toujours !... Si elle avait été prétentieuse, elle aurait pu répliquer : Dans les petites boîtes, les bons onguents. Si, seulement, elle avait gardé un peu de présence d'esprit, elle aurait cité quelques exemples fameux, tels que le Petit Poucet, Tom Pouce, et autres personnages exigus et débrouillards qui viennent toujours à bout de berner les grands et les gros. Eh bien, Colette ne trouva rien... ou plutôt, comme cela arrive souvent, elle découvrit une foule de bonnes ripostes... le lendemain.
Cette Léonie Pitel, si fière de ses pattes de cigogne, n'était pas méchante, mais brouillonne, taquine, et elle avait la langue prompte, comme vous voyez. Puis il existait une certaine rivalité entre sa famille et celle de Colette : les Pitel étaient merciers-papetiersmerciers-papetiers ; les Lebrun, papetiers-mercierspapetiers-merciers ; ça ne faisait pas assez de différence.
Les Lebrun étaient les premiers en date dans la localité ; mais les Pitel leur en voulaient, précisément pour cela. Les deux boutiques, situées dans la même rue, à vingt mètres l'une de l'autre, se ressemblaient comme deux aiguilles à tricoter. Seulement, les parents de Léonie, qui étaient entreprenants, venaient d'ouvrir un "rayon de confiserie" sous les espèces de cigares de chocolat à un sou et de sucres d'orge aux couleurs excentriques ; c'était une provocation à laquelle les Lebrun avaient répondu en se livrant à la vente de timbres-poste pour collectionneurs !...
... Ce jour-là, juchée sur un tabouret, et toute à la joie de cette grandeur éphémère, Colette est en train de
préparer l'étalage ; elle s'en acquitte avec beaucoup de soin, dispose au milieu la grosse tête de marotte coiffée d'un bonnet de dentelle qui en est le plus bel ornement, et autour de cette figure rubiconde, toutes les fournitures justifiant ce double titre : "Papeterie-mercerie". Sur une ficelle, contre la porte vitrée, elle accroche des chansons vieilles et jaunes, les fameux petits cahiers enluminés qui annonce l'Histoire du Petit Chaperon Rouge ou les Mésaventures d'un Petit Curieux.
Puis, comme c'est jeudi, jour de congé, prenant son canevas, elle s'installe gravement derrière le comptoir, les pieds pendant très loin au-dessus de sol.
"Tu ne vas pas jouer, Colette ? demande sa mère qui vaque aux soins du ménage dans l'arrière-boutique.
- Non, maman ; j'aime mieux t'aider à recevoir les clients.
- Il en vient si peu ! Et puis je ne veux pas que tu restes ici. Ca n'est pas sain. Va t'amuser avec tes camarades."
Colette obéit sans répliquer. Elle n'a point parlé à sa mère de l'affront qu'elle a reçu, de peur de lui faire de la peine. C'est dommage ; Mme Lebrun l'aurait consolée, en lui montrant la vérité que son esprit d'enfant ne voit pas : à savoir que, petite ou grande, peu importe, et que c'est mal placer l'amour-propre que de le jucher sur des échasses !
Donc, Colette sort de la boutique, le coeur gros. Elle sait trop ce qui l'attend : du plus loin qu'elles l'aperçoivent, les mauvaises langues ont l'habitude de s'écrier :
"Tiens ! Voilà Trois-Pommes.
- A quoi jouons-nous ?
- A cache-cache.
- Qui va y être ?
- Ce sera Trois-Pommes, chuchote Léonie ; on la fera courir tant qu'on voudra, avec ses petites jambes !"
Pour la forme, elle compte vivement, effleurant la poitrine de ses compagnes et chantant d'une voix pointue :
"J'ai vu dans la lune
Trois petits lapins,
Qui mangeaient des prunes
Comme des p'tits coquins..."
Et elle triche pour que le sort désigne Colette. Celle-ci s'essouffle à leur poursuite, sans parvenir à les attraper...
La sueur perle à son front, les larmes à ses yeux... car elle entend leurs éclats de rire moqueurs. Il semble que sa petite taille rende tout permis envers elle.
Mais aujourd'hui, elle aperçoit, de loin, près du tablier noir et des longues jambes maigres de Léonie Pitel, un petit tablier bleu, deux petites jambes, allant à pas de caneton. Le coeur de Colette s'intéresse ; elle aime tout ce qui est plus faible qu'elle. Elle en oublie ses griefs.
"C'est son petit frèrre ?
- Oui, c'est Charlot ; on l'a ramené de nourrice, hier.
- Tu as de la chance !...
- Oh ! il m'adore !... C'est que je le gâte !... n'est-ce pas, mon chou ?"
En effet, Charlot ne quitte pas sa soeur ; il s'accroche à sa jupe. C'est flatteur, mais un peu gênant pour courir. Aussi ne tarde-t-elle pas à le laisser, en l'asseyant sur un tas de cailloux, et en l'informant que, s'il pleure, un homme tout noir viendra le chercher. Cela ne sert qu'à lui arracher des cris perçants.
"Qu'il est ennuyeux ! gémit Léonie. Dis-donc, Trois-pommes, garde-le un peu. Ca te va mieux qu'à moi !..."
Colette est tout heureuse de tenir dans la sienne cette menotte douce, d'être obligée de rapetisser encore ses pas menus pour les mesure à ceux de Charlot, de se sentir protectrice, maternelle... grande à son tour !... Si elle est "haute comme trois pommes", lui, alors, n'est haut que comme une petite pomme d'api !...
... Colette a dès lors trouvée sa voie : c'est à qui lui confiera le petit frère ou la soeurette aux jambes trop courtes ; toute l'école maternelle est sous sa garde, aux jours de congé ; elle domine de la tête sa troupe de poussins, comme une poulette de petite race. Bonté, douceur, ingénieuse gaieté, elle n'épargne rien pour se faire aimer... et tous ces petis l'adorent, la réclament, la suivent.
Or, par un joli jeudi de printemps, elle avait organisé, avec ses bébés, une ronde au beau milieu de la route ; c'était plaisir de voir toutes ces menottes liées les unes aux autres, tous ces tabliers bleus, blancs, roses, toutes ces petites têtes brunes ou blonde tournant dans le soleil d'avril.
Soudain la voix de Colette s'arrête brusquement... et la ronde se défait, la bande se disperse, comme une volée d'oisillons.
Quel monstre effrayant s'avance ? Les plus jeunes n'ont rien vu, même dans leurs cauchemars, qui ressemble à cette voiture fantastique. Comment va-t-elle si vite sans chevaux, dans un tourbillon de poussière !... Trois êtres extraordinaires, avec des yeux énormes, des habits velus - gens ou bêtes, on ne sait trop - sont assis sur le devant de cette voiture.
Mais voilà que des cris perçants s'élèvent... Le clan des grandes soeurs, parmi lesquelles est Léonie, et qui jouaient au Chat perché sur le bord du chemin, s'arrête glacé de frayeur.
Dans sa précipitation à protéger la retraite de tous ces petits, Colette en a laissé échapper un : Charlot, le plus insouciant, est resté au milieu de la route, bouche bée, regardant venir cette chose extraordinaire !...
Frrr !... Frrr !... Plus qu'une seconde... Charlot va être broyé sous les yeux des enfants immobiles, terrifiés.
Non !... une petite fille s'élance, le saisit par le bras, le repousse sur le bord du chemin. Il est temps : la voiture est sur elle !
Alors les petits voeint les bêtes étranges faire des efforts désespérés pour arrêter leur machine, et l'une d'elles - la plus mince - sautant à terre arrachant la gaze épaisse et les horribles lunettes qui la masquaient, se changer, comme dans un conte de fées, en une belle jeune fille.
"Oh ! la pauvre migonne ! la pauvre courageuse mignonne !" répète-t-elle en serrant dans ses bras le petit corps inanimé de Colette relevé sur la route.
Les enfants et, en tête, Léonie s'approchent tremblants. Colette ne bouge pas... Elle est pâle... pâle... et... chose horrible ! il y a du sang sur ses vêtements...
"Est-ce que... est-ce qu'elle est... morte ?... balbutie Léonie qui tremble de tous ces membres.
- Non... Je l'espère !... Non... son coeur bat... Je respire !... Tenez, reprend la demoiselle en se tournant vers ses frères, cela suffira pour me faire prendre l'automobile en aversion..."
Car les deux autres bêtes étranges se sont, elle aussi, transformées, non en Princes Charmants, mais en deux grands jeunes gens.
"Conduisez-nous chez elle, reprend la jeune fille ; nous n'allons pas l'abandonner ainsi ! Pauvre petite !... Elle est haute comme trois pommes, et elle vient de montrer le courage d'une vraie femme... Quel bonheur !... Elle ouvre les yeux !..."
En effet, Colette rouvre les paupières... juste pour entendre, une fois de plus, son sobriquet. Est-ce son état de faiblesse ? Est-ce la douce voix qui prononce ces mots avec émotion ?... Cette fois-là, ils ne lui causent pas de peine.
"C'est son frère, ce petit ? demande l'un des jeunes gens en montrant Charlot.
- Non... c'est le mien," murmure la grande Léonie, baissant la tête très bas !
La blessure de Colette n'était, heureusement, pas très grave.
Melle Germaine de Beauval, dont le père venait d'acheter une jolie propriété dans le pays, se fit un devoir de visiter et de soigner Colette jusqu'à son complet rétablissement ; elle tâcha, en la comblant de cadeaux, de la dédommager, ainsi que ses parents, du mal qu'elle avait causé involontairement, et resta toujours sa grande amie.
Le dévouement de la petite fille eut encore pour résultat de réconcilier les Lebrun, papetiers-merciers, avec les Pitel, merciers-papetiers. Ces derniers n'oublieront jamais qu'elle a sauvé la vie à Charlot. Quant à Léonie ; vous n'avez rencontré nulle part asperge montée plus humble devant trois pommes... ni fille plus attentive, plus douce, plus tendre qu'elle ne l'est devenue envers Colette !... Elle sait, maintenant, qu'un grand coeur peut loger dans un tout petit corps.
E. BEZANCON
21 mai 2009
Monsieur le Vent
Dès qu'il voit poindre aux branches les premiers bourgeons, et qu'apparaissent les premières fleurs blanches et roses des pommiers et des pêchers, M. le Vent se frotte les mains et prépare en cachette ses giboulées. Mars arrive, les giboulées sont prêtes... M. le Vent va s'amuser.
Il vient d'abord en sourdine étudier le terrain. A pas menus, il trottine par les carrefours et les ruelles. Les bonnes gens qui se sentent frôlés murmurent : "Il fait frisquet ce matin !" Les nez rougissent, les petites mains se fourrent dans les manchons, et M. le Vent sourit dans sa barbe et s'amuse à produire de petits tourbillons qui courent, alertes, sur le trottoir.
Mais soudain, vlin ! vlan ! les volets claquent contre les murs. Un gros monsieur s'affermit sur ses jambes et dit : "Bon ! voilà l'ouragan !" Et toutes les mains se cramponnent à tous les chapeaux.
Près d'un passant maigre, sur lequel glisse l'air, en sifflant, une dame énorme attaquée de tous les côtés voudrait bien retenir sa capote qui flotte, son boa qui s'envole, sa levrette que la tempête balance au bout d'une corde ! - Vlin ! vlan ! vlin !
Et M. Bob qui a justement choisi ce beau temps pour faire une promenade sur le boulevard avec son précepteur !
"C'est ça qui est une riche idée, n'est-ce pas, Monsieur ? Vous allez sûrement en profiter pour m'expliquer la fable du Chêne et du Roseau... Oh ! là là ! mon chapeau ! Monsieur ! Monsieur ! mon chapeau !... Le voilà dans l'égout !"
Vlan ! vlin ! Vlan ! Aux étalages c'est un cliquetis de vitres brisées.
"Mauvais temps pour monter la garde !" dit un fantassin qui rentre au quartier.
Le père Guépin, commis d'assurance, qui a promis d'aller dîner ce soir avec sa fille chez une vieille tant de Montrouge, s'est mis en route.
Ils se sont revêtus, lui de sa redingote neuve, elle de sa plus belle robe.
"Oh ! Papa, pourvu qu'il ne pleuve pas ! dit Mademoiselle.
- Je crois que j'ai bien fait tout de même, répond le père Guépin, de ne pas mettre mon chapeau haut de forme !
- Prends toujours ce "tuyau de poêle, en attendant !" gronde en passant M. le Vent qui lui fait descendre une cheminée sur la tête...
Vlan ! vlin ! vlan !
Un pot de fleurs dégringole du cinquième étage d'une maison.
Seul M. Loustic éprouve du plaisir à ces mésaventures. Il a enfoncé son chapeau jusqu'aux oreilles, boutonné son pardessus, relevé son col ; les mains dans ses poches, la canne au port d'armes, il se promène et rit en faisant des "mots".
La corbeille d'un patronnet bascule, son contenu tombe à terre, et le gamin crie à tous les échos :
"Mon gâteau ! mon gâteau qui est perdu !
- Aussi, remarque M. Loustic, quelle idée de sortir par ce temps-là avec un... vol-au-vent !"
Vlin ! vlan ! vlin !
Encore un couvre-chef qui s'enfuit !
"Cours donc après !" murmure M. le Vent, en envoyant le bonhomme décoiffé rouler dans le ruisseau.
Et tout cela se rencontre, se heurte, s'entrechoque, le passant maigre et la grosse dame, la levrette et le bouledogue, le fantassin, la famille Guépin, M. Loustic et le vol-au-vent, pendant que dans les serrures on entend comme un rire aigu et railleur !
M. le Vent s'amuse.
J. JACQUIN
12 mai 2009
Le Rossignol et la Belle-de-Nuit
Quel délicieux pays que le royaumes des Emeraudes ! Que de curieux voudraient le visiter ! Malheureusement le Temps, impitoyable destructeur, n'a pas plus respecté ses palais d'or et de pierres précieuses que la gloire et la prospérité d'empires plus vastes, dont les écoliers les moins sensibles au charme des études historiques connaissent tout au moins les noms.
Vers l'an 642 après NostamaldaNostamalda, législateur des Emeraudiens, une petite princesse naissait dans le palais royal. Les fées, pressées autour du berceau capitonné de satin, lui avaient prodigué tour à tour la bonté, l'esprit, la grâce, la beauté, quand la fée des Neiges, pâle et triste dans sa parure hivernale, déclara que la mignonne fillette mourrait si elle voyait une seule fois la lumière du soleil.
Désespérés, le roi et la rein voulurent éviter pour toujours à l'enfant la vu du beau ciel de son pays. Ils firent construire pour elle un palais immense, qui, d'après les documents relatant l'histoire de la princesse Zella (c'était son nom) fut considéré comme la 142e merveille du royaume des Emeraudes. Il n'avait pas de fenêtres, une porte d'or couverte de diamants permettait seule aux visiteurs et aux serviteurs l'accès de cette demeure étrange et féerique. Les salles étaient capitonnées de satin bleu, blanc ou rose semé de pierres précieuses aux feux changeants. Cent mille bougies, placées dans des candélabres d'or, y entretenaient constamment une brillante lumière. Toutes les ressources de l'industrie et de l'art avaient été employées pour distraire et charmer la royale recluse.
Amenée dans ce palais d'or sans que ses jolis yeux bleus aient vu l'azur du ciel ou suivi un blond rayon de soleil, Zella s'y trouvait heureuse. Elle y grandit, persuadée que les plafonds aux peintures délicates, les tentures aux couleurs riantes, devaient nécessairement borner ses regards, que la lumière factice illuminant sa demeure était seule qui existât.
Quand la jeune fille atteignit sa dix-huitième année une grande fête réunit dans l'immense salon blanc aux meubles d'émeraude, les rois les plus puissants, les princesses les plus belles et les plus élégantes, les seigneurs les plus aimables de son pays et des royaumes environnants.
La fée des Neiges avait présidé à la toilette de Zella et quand celle-ci parut, vêtue d'une robe bleue pâle pailletée d'aiguilles de givre brillantes comme des diamants finement taillés, un murmure d'admiration l'accueillit et un courtisan empressé la surnomma Belle-de-Nuit.
Un prince étranger nommé Rossignol, le seul sans doute à qui le seul sans doute à qui l'on eût négligé de raconter l'histoire mystérieuse de la jolie princesse, crut que le palais sans fenêtres était né d'un de ces caprices, et en dansant avec elle il dit en souriant :
- Gracieuse Zella, vous avez eu une heureuse idée en faisant construire cette demeure sans ouvertures, car, lorsqu'on peut contempler vos yeux, le ciel le plus bleu semblerait sombre, lorsqu'on peut admirer votre blonde et vaporeuse chevelure, les rayons du soleil ne sauraient charmer les regards.
Ces compliments laissèrent la jeune fille songeuse tout le reste du jour. Le ciel, le soleil étaient des choses inconnues pour elle et après avoir rêvé bien longtemps elle décida à tout tenter pour les voir.
Le lendemain, tout le monde reposait encore au palais d'Or quand Zella, trompant la vigilance de ses femmes, traversa les salles brillamment illuminées, ouvrit la porte et sorti. Les gardes, profondément endormis, n'avaient pas entendu ses pas légers et ele se trouvait dans les rues pavées de marbre, sans que personne soupçonnât cette promenade mortelle.
Habituée à la lumière éblouissante qui inondait ses appartements, la clarté indécise qui enveloppait la ville cette heure matinale l'étourdit d'abord, mais elle se remit bientôt et marcha à l'aventure. Elle était arrivée prés d'un petit bois, quand le voile, qui semblait couvrir tout d'une lueur bleuâtre, se déchira : dans le ciel azuré, le soleil, rouge comme un globe de feu, darda ses rayons brûlants. La jeune princesse, frappée à mort par cette chaleur ennemie, tomba sous les ombrages puissants, à la protéger. Une exclamation de douleur retenti près d'elle à ce moment. Le prince Rossignol venait d'apprendre la valeur de ses imprudentes paroles, quand, en se promenant dans la ville, il avait aperçut la jeune fille. Affolé de désespoir, il venait seulement de la rejoindre et ne savait comment réparer le malheur qu'il avait causé inconsciemment.
Soudain, la fée des Neiges, plus pâle que jamais, apparut devant lui. De sa baguette froide et brillante elle toucha Zella inanimée et les yeux bleus, les cheveux dorés, la longue robe blanche disparurent. La princesse des Emeraudes n'était plus qu'une jolie fleurette qui ferma aussitôt sa corolle. L'infortunée jeune fille n'était plus qu'une mignonne belle-de-nuit.
Le prince pleurait en appelant Zella. La fée comprit ses regards suppliants, elle eut pitié de sa douleur et, frappant son vêtement avec la baguette de glace, elle le transforma en un petit oiseau gris, au plumage bien humble, mais elle lui donna ce qui charme le plus dans l'oiseau et il devint le chantre mélodieux des belles nuits de printemps.
Aujourd'hui, les princesses les plus délicates peuvent supporter l'éclat des rayons du soleil, le royaume des Emeraudes n'est plus qu'un souvenir, la baguette des fées est brisée, mais le chant du rossignol n'a rien perdu de sa poésie et la belle-de-nuit est toujours fraîche et gracieuse.
Quand la nuit est venue, quand la nature s'est doucement endormie, que les étoiles d'or se sont allumées, une à une dans le ciel d'un bleu laiteux, que la lune verse sa lumière argentée sur les gazons de velours vert, un chant étrange, aux roulades tour à tour lentes, joyeuses ou tristes s'élève vers le ciel, troublant seul le silence mystérieux. Promeneur solitaire, tu supposes que ces notes sublimes où l'invisible musicien met toute son âme et tout son talent bercent seulement les rêves. Il n'en est rien. Regarde au pied de l'arbre où se tient le roi incontesté de ces nuits si calmes : une mignonne fleurette vient de s'ouvrir, la brise parfumée glisse plus légère, le chanteur ailé commence l'histoire de la malheureuse Zella et la belle-de-nuit écoute !
SAUVAGE
08 mai 2009
Histoire Merveilleuse de Gonfalindor et de Mirobolus
Le petit prince Chéri, après avoir essayé tous ses jouets sans parvenir à s'amuser, s'assit sur l'herbe et se mit à pleurer en s'écriant qu'il n'y avait pas sur la terre un enfant aussi malheureux que lui.
A quelques pas coulait la jolie petite rivière l'Eauclaire qui traversait le magnifique parc du château.
Contre la rive était attaché le petit bateau du prince Chéri. Tout à coup, celui-ci cessa de se lamenter ; il se redressa et se mit à transporter ses jouets, l'un après l'autre, dans le bateau qu'il détacha.
"Allez, dit-il, puisque vous ne savez pas m'amuser ; partez, je n'ai pas besoin de vous," et du pied il poussa le bateau, qui suivit le courant.
La petit prince Chéri ne quitta pas le bateau des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu à un détour de la rivière. Alors, quand il vit que c'était fini, qu'il ne reverrait plus ni son bateau, ni ses deux chevaux mécaniques si rapides, ni ses polichinelles qui remuaient les yeux et avaient leurs bosses pleines de jouets, ni son cor de chasse qui faisait retentir le part et dont les notes éveillaient les échos, le capricieux enfant, se jetant à plat ventre sur l'herbe de la rive, se prit à pleurer amèrement.
En vérité, si le roi son père avait été témoin de cette scène, il aurait pensé qu'un pareil fou ne serait jamais capable de lui succéder et de gouverner sagement un grand royaume.
Lorsque Chéri releva la tête, il vit un petit homme tout habillé de vert pomme avec une petite épée aux côtés ; ce petit homme le regardait d'un air à la foi bon et malicieux.
Quand Chéri se fut relevé, le petit homme vert lui demanda pourquoi il avait pleuré. Chéri, au lieu de répondre : "Cela ne vous regarde pas", comme il avait l'habitude de le faire quand il était de méchante humeur, raconta tout ce qu'il avait fait, sans rien omettre, car le petit homme vert exerçait une véritable influence sur Chéri.
Le petit homme vert écouta avec attention. Quand Chéri eut fini : "Vous avez eu raison d'avoir confiance en moi, lui dit-il, et, pour vous récompenser, je vais vous faire présent de deux jouets comme vous n'en avez jamais vu."
En disant ces mots, il battit le briquet et mit le feu à deux petites boulettes qu'il avait tirées de sa poche ; il en sortit deux jets de fumée qui répandirent une odeur délicieuse dans le parc. Bientôt, on vit deux petites silhouettes apparaître au milieu des deux colonnes de fumée ; ces silhouettes grandirent, grandirent et formèrent deux pantins admirablement modelés, qui marchaient et parlaient comme des personnes.
Chéri était si content qu'il embrassa les deux joujoux ; ceux-ci l'embrassèrent à leur tour, et Chéri ne se tint pas de joie d'avoir deux pantins aussi bien élevés.
"Maintenant, dit le petit homme vert, il faut que vous sachiez leurs noms : celui-ci (et il désigna le plus grand) s'appelle Gonfalindor, et celui-là, qui a un air mélancolique, se nomme Mirobolus."
Chéri voulut remercier le petit homme vert, mais celui-ci avait disparu. Il resta seul avec ses deux pantins et, comme la nuit tombait, il rentra avec eux pour souper.
Après le souper, on mena le jeune prince dans sa chambre ; il prit ses deux pantins et les coucha au pied de son lit. Tous trois s'endormirent les meilleurs amis du monde, après s'être souhaité mutuellement une bonne nuit.
Le lendemain matin, la première pensée de Chéri fut pour ses deux pantins ; quand il fut levé et habillé, son gouverneur le fit appeler pour prendre sa leçon d'orthographe ; mais Chéri fit répondre qu'il ne voulait pas travailler, que cela l'ennuyait.
Il descendit dans le parc avec ses deux amis et leur proposa une partie de cache-cache ; Gonfalindor lui répondit :
"Je ne veux pas, cela m'ennuie.
- Mais moi, reprit le prince, je veux que vous jouiez.
- Vous n'obéissez pas à votre gouverneur, riposta Gonfalindor, pourquoi vous obéirais-je ?"
Chéri ne trouva rien à répondre à cela ; il s'adressa à Mirobolus, mais, de ce côté, il essuya encore un refus.
Cependant on avait transmis au gouverneur la réponse de Chéri ; il descendit lui-même dans le parc, et, avec tout le respect dû à sont titre de prince, mais en même temps avec beaucoup de fermeté, il obligea son élève à le suivre.
Chéri était furieux d'obéir. Il prit ses deux pantins et suivit son gouverneur dans la salle détude, en se promettant bien de prendre sa leçon tout de travers.
Le gouverneur commença par lui donner une page à copier. Il lui présenta un superbe livre recouvert de véin et doré sur tranches.
"Ayez-en le plus grand soin, lui dit-il, car c'est un livre qui me vient de feu mon père ; de plus la reliure et le texte en sont très précieux."
Aussitôt que le gouverneur eut le dos tourné, Chéri se mit à mouiller ses doigts pour feuilleter le livre, à plier les coins du volume, et il termina en faisant sur une des pages deux énormes pâtés. De plus, il accomplit sa tâche tout de travers, en sorte que son gouverneur fut très mécontent de lui.
Quand Chéri put quitter la salle d'étude, il prit Gonfalindor sous un bras, Mirobolus sous l'autre et les mena dans un joli petit salon attenant à sa chambre à coucher. Tous les sièges étaient dorés et recouverts de tapisseries à personnages ; ces personnages étaient tous des enfants richement habillés et gracieux de figure. Les meubles étaient en bois de rose et tous proportionnés à la taille de Chéri. Il y avait sur une console à dessus de marbre un joli petit orchestre en porcelaine de Saxe, et chaque musicien était représenté par un animal.
Chéri était si heureux de montrer toutes ces belles chose à ses nouveaux amis, qu'il ne s'aperçut pas que les deux pantins avaient un air maussade et ennuyé.
Il tira d'un joli petit meuble à tiroirs un superbe album à coins d'or avec son chiffre surmonté de sa couronne de prince ; il le posa sur une petite table placée près de la fenêtre et, appelant Gonfalindor :
"Tu vois cet album, lui dit-il, c'est la reine ma mère qui me l'a donné, il n'y en a pas de plus beau, de plus riche dant tout le royaume ; quant aux gravures, aux aquarelles, aux dessins qu'il renferme, ils sont dus aux meilleurs artistes de tous les pays ; regarde tout cela, mais surtout n'abîme pas mon album."
Après cette recommandation, Chéri appela Mirobolus pour lui montrer d'autres belles choses.
Quand il revint près de Gonfalindor, Chéri resta muet de surprise et de chagrin : le méchant pantin avait déchiré une partie des pages du merveilleux album, en les feuilletant trop brusquement ; il avait renversé de l'encre sur les plus jolies aquarelles, enfin l'album était tout abîmé. Chéri avait les larmes aux yeux ; la parole lui revint et il dit à Gonfalindor :
"Ce que tu as fait là est très mal ; ne t'avais-je pas dit que je tenais beaucoup à cet album parce qu'il est très beau et surtout parce que c'est un prèsent de ma mère ? Je vois que tu es un pantin sans coeur."
Gonfalindor répondit :
"Ma foi, prince, je trouve votre colère bien surprenante ; vous avez gâché ce matin le beau livre de monsieur votre gouverneur qui vous avait recommnadé d'en avoir bien soin, en ajoutant que c'était un souvenir de feu son pèr ; vous me traitez de pantin sans coeur pour avoir abîmé votre album, je peux dire à mon tour que vous êtes un enfant sans coeur et avec beaucoup de raison, car vous devez de la reconnaissance à votre gouverneur pour les soins qu'il prend de vous, tandis que, moi, je ne vous dois rien."
Le raisonnement de Gonfalindo frappait si juste, que Chéri ne trouva rien à répliquer. Il se mit à penser à ses anciens jouets, à son joli bateau et trouva que tout cela était bien plus agréable que ses pantins animés. Cette idée ne le rendit que plus grognon.
La fin de cette mauvaise journée arriva cependant, et tous trois allèrent se coucher comme la veille dans le lit du prince ; mais, à peine le valet de chambre de Chéri fut-il parti, qu'on entendi un léger bruit ; c'était Mirobolus qui se levait. Il alluma une petite lampe qui répandit une vive clarté dans la chambre, et Chéri le vit avec stupeur tirer de sa poche une petite écritoire et s'installer pour écrire.
Chéri, qui était extrêmement curieux, voulut savoir ce que Mirobolus écrivait : il se leva à son tour doucement et marcha sur la pointe des pieds pour ne pas éveiller l'attention de Mirobolus. Quand il fut derrière la chaise, il vit une toute petite écriture fine et serrée, mais parfaitement claire, et il se mit à lire.
Quelle ne fut pas la surprise de Chéri quand il vit que Mirobolus racontait en détail tous ce qui s'était passé dans la journée : sa mauvaise conduite avec son gouverneur, et tout ce qu'il avait dit et fait de déraisonnable. Chéri, furieux, arracha le papier des mains de Mirobolus et voulut le déchirer , mais ce papier était si résistant que jamais Chéri ne put y arriver ; il voulut alors le brûler à la flamme de la lampe, mais voilà qu'au lieu de se consumer, le papier grandit démesurément, les mots grandirent aussi et parurent tout rouges ; bientôt le papiet atteignit le plafond, les lettres étaient devenues énormes.
Chéri, effrayé, rentra dans son lit et cacha sa tête sous les couvertures ; quand il l'en retira, il revit l'affreux papier et le relut à plusieurs reprises. Il se mit alors à réfléchir qu'après tout ce papier ne racontait que des choses vraies. A force de réfléchir, Chéri finit par s'endormir.
Le lendemain Chéri, en se réveillant, ne vit plus la fameuse pancarte, elle avait disparu ; mais il avait été tellement ému par les évènements de la veille qu'il se sentait très fatigué, et qu'il avait un grand mal de tête. Son valet de chambre s'en aperçut et prévit le gouverneur, qui descendit aussitôt dans l'appartement du prince.
Chéri voulait se lever, mais le gouverneur s'y opposa en disant qu'il avait besoin de repos.
"Et mes devoirs, monsieur le gouverneur ? demanda Chéri.
- Pour cette fois, je vous en dispense ; vous êtes trop souffrant pour travailler.
- Vraiment, monsieur le gouverneur, vous êtes trop bon de vous intéresser à ma santé ; vous ne me faites que du bien et moi je ne vous fais que du mal ; hier encore, j'ai gâté votre beau livre auquel vous teniez tant ; j'en suis bien fâché et vous demande bien pardon. Quand j'irai mieux, je travaillerai davantage pour vous satisfaire."
Le gouverneur, très surpris de cette nouvelle conduite, félicita Chéri de ses bons sentiments. Chéri jeta un coup d'oeil à ses pantins et vit avec plaisir que Mirobolus était moins mélancolique que la veille.
Dès que le gouverneur fut parti, Gonfalindor et Mirobolus se mirent en quatre pour soigner et distraire Chéri. Le soir, Mirobolus consigna ce qui s'était passé dans la journée et le montra à Chéri. Le prince aurait bien voulu que sa bonne conduite fût écrite avec des lettres aussi grosses que celles de la veille, mais il n'osa pas en parler à Mirobolus.
Le lendemain, Chéri, put se lever : il alla de lui-même trouver son gouverneur dans la salle d'étude, il fit ses devoirs avec soin et reçut des compliments. Les pantins, ravis de sa bonne conduit, jouèrent avec lui tout le reste du jour, et il ne s'ennuya pas un seul instant.
Peu à peu Chéri se débarrassa de tous ses défauts, et il devint aussi appliqué, aussi poli, aussi affable qu'il était naguère paresseux, insolent et grognon.
Un jour qu'il se promenait accompagné de Gonfalindor et de Mirobolus, il pensait aux beaux jouets qu'il avait perdus par sa faute. Tout à coup, il entendit un grand bruit de rames et il aperçut son bateau qui remontait le cours de l'Eauclaire ; bientôt il reconnut ses jouets, puis le petit homme vert qui faisait force de rames.
Le petit homme vert sauta sur le rivage et, après avoir attaché le bateau, il s'approcha de Chéri, lui tendit la main et lui dit :
"J'ai sur par les rapports du fidèle Mirobolus que vous êtes devenu un excellent petit garçon et que vous vous êtes corrigé de tous vos défauts : je vous en félicit de tout mon coeur et je vous ramène vos jouets et votre bateau pour vous témoigner ma satisfaction ; par exemple, je vais emmener Gonfalindor et Mirobolus, car j'ai besoin d'eux pour corriger d'autres petits garçons.
Chéri se sentit un peu triste de quitter ses amis les pantins, mais ils promirent de revenir le voir ; d'ailleurs, comme il avait plus de devoirs à faire et moins de temps pour s'amuser, Gonfalindor et Mirobolus lui étaient moins nécessaires.
Cependant une idée lui vint, et il crut devoir en faire part au petit homme vert.
"Si je n'ai plus Mirobolus pour m'avertir de mes fautes, comment saurai-je que j'ai mal fait ?
- Oh ! répondit le petit homme vert, maintenant que vous voilà plus grand et plus raisonnable, vous avez quelque chose en vous qui saura très bien remplir l'office de Mirobolus ; ce quelque chose, c'est votre conscience, et, si vous la consultez tous les soirs, elle vous montrera clairement ce que vous aurez fait de bien et ce que vous aurez fait de mal."
Là-dessus, le petit homme vert embrassa Chéri ; Gonfalindor et Mirobolus en firent autant, et tous trois repartirent pour aller offrir leurs services à d'autres petits garçons.
Léon d'AVEZAN

