Des contes et légendes

Mais aussi des histoires pour apprendre la morale de façon ludique.

27 janvier 2009

Mauvais camarade

Tout le monde était d'accord pour profiter de la gelée et faire une bonne partie de glissade. Seul SaturninNum_riser0003 n'était pas de l'avis général, ce qui n'avait rien de surprenant, car Saturnin n'était jamais de l'avis de personne.
"Alors que veux-tu faire ? lui demanda-t-on ; as-tu une autre idée ?
- Non, répondit-il, mais les glissades, je ne trouve pas cela drôle.
- Eh bien ! fais ce que tu voudras, mais, nous les glissades nous amusent."
Toute la bande d'enfants s'éloigna pour chercher un emplacement favorable. Une petite colline se trouva là fort à propos. Les plus grands se lancèrent du haut en bas, frayant ainsi le chemin aux plus jeunes. On alla chercher un traîneau fait avec quelques planches ; une petite fille s'installa  dedans, pas très rassurée d'abord :
"Pas si vite ! criait-elle. Oh ! je penche ! je vais tomber !
- Mais non, répondit celui qui la poussait, il n'y a pas de danger !... Ohé ! Hop ! Hop ! là-bas !"
Il n'était que temps, le traîneau arrivait à toute vitesse sur un patineur qui avait déjà beaucoup de mal à
Num_riser0002garder son équilibre. Il se gara rapidement, si rapidement même qu'il tomba sur le dos et fit ainsi une glissade de quelques mètres, à la grande joie des autres. Il n'eut pas le temps de se fâcher de l'hilarité qu'avait provoquée se chute, car, au même moment, deux de ses camarades qui avaient le plus ri en le voyant tomber, tombaient à leur tour. Et les éclats de rire de reprendre de plus belle !
"Et Saturnin qui prétend que ce n'est pas amusant de glisser !
- Ne nous occupons pas de lui, et continuons."
Au fait, où était-il donc Saturnin ? Il était entrain de mettre à exécution une de ces méchantes plaisanteries auxquelles son mauvais caractère le poussait toujours. Il avait vivement fait le tour de la colline, et, arrivé au bas, il avait tendu en travers une corde.
Puis, caché, il attendait, en tirant sur la corde pour en augmenter la résistance.
Cinq minutes plus tard, les patineurs apparurent lancés à toute vitesse.
"Oh ! une corde ! s'écria le premier en tête. Arrêtez ! Une corde ! Une corde !"
Il essaya de se retenir, mais en vain ! Le deuxième de la file arrivait sur lui, le troisième sur le deuxième, et ainsi de suite jusqu'au septième qui était le dernier.
Ce qu'il en résulta, on le devine : le septième tomba sur le sixième qui était tombé sur le cinquième qui était tombé sur le quatrième, et, ainsi de suite, en sens inverse cette fois, jusqu'au premier qui était sous tous les autres. Et de ce monceau de corps enchevêtrés sortaient des exclamation diverses :
"J'étouffe ! J'étouffe !
- Oh ! ma jambe qui est prise ! Je ne peux pas me relever.
- On me marche sur la main !
- J'ai de la neige plein le nez et les yeux."
Seul Saturnin, le mauvais camarade, cause de la catastrophe, ne se plaignait pas. Il assistait à l'effet de sa plaisanterie et se frottait les mains, enchanté, en répétant :
Num_riser0005
"Oh ! que c'est drôle ! que c'est drôle !"
Malheureusement pour lui il ne devait pas trouver cela drôle bien longtemps. Les patineurs finirent par se remettre sur pied peu à peu. Personne n'avait de mal, et l'on mit tout de suite Saturnin en accusation.
C'est toi qui as tendu cette corde ? lui cria toute la bande.
- Oui, dit l'un, il était caché derrière ce tronc d'arbre ; voici la place de ses deux pieds dans la neige.
- Il tenait la corde, ajouta un autre, regardez, la voici à ses pieds.
- Et c'était pour nous préparer ce tour-là qu'il a refusé de jouer avec nous.
- C'est un mauvais camarade !
- Il faut le punir !... Tiens donc !"
Et une boule de neige vint s'écraser sur la poitrine de Saturnin. Ce fut le signal d'un bombardement général. Tous se baissent, ramassent de la neige, la pétrissent vivement, et les boules s'ébattent sur le mauvais farceur. Il en reçoit sur la tête, dans le dos, sur le nez, dans l'oreille, partout, partout.
Num_riser0004"Assez ! assez ! gémissait-il ; je ne le ferai plus !
Lorque la punition leur parut suffisante, nos patineurs allèrent se réchauffer les mains à un grand braséro plein de charbon bien rouge.
Saturnin, absolument gelé, voulut se réchauffer, lui aussi, mais tout le monde s'y opposa avec énergie :
"Il n'y a pas de place, lui dit-on, pour les mauvais camarades."
Il fut obligé de se réchauffer tout seul, à l'écart, en battant la semelle et en réfléchissant sur les inconvénients qu'il y a toujours à faire de mauvaises farces.

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20 janvier 2009

Le Vieux Livre

Le_scribeIl y avait une fois un pauvre diable d'étudiant qui habitait une mansarde et ne possédait pas un rouge liard au monde. Il y avait aussi un fruitier qui demeurait au rez-de-chaussée de la même maison, mais celui-là n'était pas à plaindre, car il était riche, et toute la maison lui appartenait. Il y avait enfin un tout petit lutin ressemblant trait pour trait à un enfant de huit à dix ans, qui s'abritait plus volontiers chez le fruitier que chez l'étudiant, parce que dans la mansarde une souris eût crevé de faim, tandis qu'au rez-de-chaussée, à la veille de Noël, on trouvait toujours un grand plat creux plein de bouillie fumante avec un gros morceau de beurre au milieu. Et le lutin, qui était friand, s'en régalait de grand coeur, en prenant de temps à autre une lampée de la bonne bière contenue dans un broc posé sur la table à côté du plat.
Or, un soir, l'étudiant entra chez le fruitier pour lui demander, contre argent, une chandelle et du fromage, car ce soir-là, par hasard, le pauvre diable avait, Dieu sait comment, quelque monnaie dans sa poche. Il paya donc et s'en alla. Le fruitier et sa femme lui envoyèrent gracieusement le bonsoir, et l'étudiant répondit à leur politesse par un petit salut amical. Mais tout à coup il s'arrêta. Ses yeux venaient de se fixer sur le papier qui enveloppait le fromage. C'était une feuille arrachée d'un vieux livre que l'on n'aurait pas dû déchirer, parce qu'il contenait des poésies.
- J'en ai un tas de pareils, dit le fruitier ; je les ai achetés à une vieille pour quelques grains de café ; si vous voulez me donner deux sous, je vous laisse tout le paquet.
- Très volontiers, dit l'étudiant, mais je n'ai plus d'argent. Cependant, nous pouvons faire un marché qui vous plaira peut-être. Reprenez votre fromage, je mangerai mon pain sec, et cédez-moicédez-moi le livre. Ce serait un crime de le laisser détruire. Vous êtes un homme pratique, mais je gage que vous ne vous entendez pas plus aux rimes que le tonneau que voilà.
L'étudiant avait tort évidemment, car un tonneau quand il est ceux, et celui-ci l'était quelquefois, a un son plus harmonieux que bien des vers ; mais l'étudiant n'y mettait point de malice, et il le premier à rire de sa comparaison. Seulement le lutin qui était blotti dans un coin, s'indignait d'entendre traiter avec si peu d'égards un fruitier qui était riche et avait d'aussi bonne bouillie et d'aussi bon beurre.
Quand la nuit fut venue et que tout le monde dans la maison dormait profondément, sauf l'étudiant, le lutin sortit de sa cachette, et entrant dans la chambre à coucher de la fruitière, ouvrit doucement la bouche à celle-ci et lui enleva son râtelier. Elle n'en avait nul besoin pendant son sommeil, mais chose curieuse, à peine le petit homme eut-il posé, sur un meuble, le râtelier, que celui-ci se mit à parler et à exprimer des pensées tout aussi bien que l'eût fait la femme. Le lutin plaça le râtelier sur le tonneau dans lequel on avait jeté de vieux journaux.
- Est-il vrai, demanda-t-il, que tu n'entends rien à la poésie ?
- Je m'y entends, au contraire, fort bien, répondit le tonneau. La poésie est ce que l'on met d'ordinaire en feuilleton ou dans une colonne spéciale des journaux, et aussi ce qu'on découpe quelquefois pour le garder, tandis qu'on jette le reste. Je suis sûr que j'ai là, moi, plus de poésies que n'en peut citer l'étudiant, et pourtant je ne se suis qu'un humble tonneau.
Le lutin alla mettre enfin le râtelier sur le moulin à café, puis sur le barillet au beurre, puis sur la cassette, et tous furent du même avis que le tonneau.
C'était donc l'opinion de la majorité, et de cette opinion, quelle qu'elle soit, il faut tenir compte.
-J'irai dire cela à l'étudiant, pensa le lutin.
Et il grimpa à pas de loup jusqu'à la mansarde du pauvre diable.
L'étudiant n'avait pas soufflé sa chandelle. Le lutin regarda par le trou de la serrure et vit le jeune homme attentivement absorbé dans la lecture des feuillets d'un vieux livre.
Et il vit aussi que la mansarde rayonnait  d'un éclat extraordinaire. Il y avait sur le livre un faisceau lumineux qui prenait les proportions d'un arbre dont les rameaux s'étendaient au-dessus de l'étudiant. Chaque feuille de l'arbre était d'une entière fraîcheur et chaque fleur ressemblait à une tête de belle jeune fille, aux yeux brillants et bleus ; chaque fruit avait l'aspect d'une étoile et dans la mansarde il y avait un concert harmonieux.
Jamais le lutin n'avait eu idée, ni ouï parler de semblables merveilles. Il se dressait sur la pointe des pieds, regardant, regardant toujours, jusqu'à ce que la lumière de la mansarde s'éteignit. C'était peut-être l'étudiant qui l'avait soufflée pour se mettre au lit, mais le lutin ne quitta pas sa place, car le concert n'avait pas cessé et de doux accents berçaient le jeune homme.
- C'est admirable, se dit le lutin, et c'est si beau que je voudrais rester ici auprès de cet étudiant si... si...
Le petit homme réfléchit et finit par dire :
- L'étudiant n'a pas eu de bouillie.
Et il redescendit chez le fruitier.
Le râtelier de la fruitière était à la place où il l'avait laissé ; il le reprit et alla le replacer dans la bouche de la fruitière. Et, chose curieuse, lorsque celle-ci se réveilla elle récita d'un trait tout ce qui se trouvait dans les vieux journaux, si bien que le fruitier ne revint point de son étonnement.lutin
Cependant le lutin était sans dessus dessous. A peine la nuit fut-elle revenue qu'il se sentit attiré vers la mansarde pour regarder par le trou de la serrure. Et chaque fois qu'il y revenait il était émerveillé de ce rayonnement répandu dans toute la pièce. Son émotion était telle q'uil se mit à pleurer sans savoir pourquoi. Ah ! qu'il aurait voulu en ce moment entrer dans la mansarde et partager le bonheur de l'étudiant, s'asseoir comme lui, avec lui sous l'arbre au vaste ombrage ! Mais cela était impossible. La porte était fermée, le verrou poussé. Le lutin devait se contenter de voir par le trou de la serrure.
La bise d'automne soufflait avec force. Le carreau était glacé, il faisait froid, affreusement froid, mais le lutin ne le sentit que lorsque la lumière s'éteignit. Alors il redescendit au rez-de-chaussée et il mangea de la bouillie tant qu'il put. Décidemment le fruitier valait mieux que l'étudiant.
Tout à coup au milieu de la nuit un grand vacarme réveilla le lutin, on frappait à la porte et aux fenêtres. Les veilleurs criaient qu'un incendie venait d'éclater. Toute la ville était en flammes. Etait-ce dans la maison ou chez les voisins que le feu avait pris ? Il y eut une panique. La fruitière était si épouvantée qu'elle ôta ses boucles d'oreilles et les mit dans sa poche pour les garder plus sûrement. Le fruitier courut à sa caisse pour sauver ses billets de banque. La bonne ne s'occupa que de sa robe de soie noire. Chacun voulait emporter ce qu'il avait de plus précieux.
Le lutin s'élança dans l'escalier et grimpa quatre à quatre jusqu'à la mansarde dont la porte était ouverte. Il vit l'étudiant debout devant la fenêtre contemplant l'incendie.
Alors, sans être aperçu, le petit homme prit le vieux livre sur la table et le cacha dans son bonnet rouge qu'il ferma soigneusement. Puis il escalada le toit et alla se percher sur la cheminée. Là il ouvrit le livre et le lut, et à chaque phrase il se sentait rempli d'une émotion indicible. Mais quand l'incendit fut éteint, il dit après avoir beaucoup réfléchi :
- Je me partagerai entre les deux ; le livre de l'étudiant est admirable, mais la bouillie du fruitier est délicieuse.
Et dans ce monde, il faut faire la part de l'esprit, mais aussi celle de l'estomac.
Que d'hommes raisonnent de même !

ANDERSEN

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07 janvier 2009

Le traîneau d'argent

Sur les pentes d'une colline doucement inclinée, au pied des montagnes blanches de Suède, s'élève un village habité par de pauvres paysans. Le vent a balayé la neige des toits, qui, selon l'usage du pays, sont couverts de gazon, et cette tendre verdure donne un air de gaîté aux maisons peintes en rouge.
Nils et sa soeur Elfride sont assis dans la maisonnette de leurs parents près du poêle de briques qui répand une douce chaleur.
"Ah ! soupire le jeune garçon en secouant sa tête brune, pourquoi mon père n'a-t-il pas voulu m'emmener avec Johan ?... Deux jours de chasse, cela doit être si beau !
- Tu n'as que douze ans, mon Nils, et Johan en a vingt...Num_riser0002
- Mais je suis brave, Elfride, aussi brave que notre frère ! Deux ours ne me feraient pas peur, et je sais manier l'épieu, le fusil, le couteau !... Quand donc serai-je assez grand pour montrer mon courage ?... N'as-tu pas aussi envie d'être grande, Elfride ?
- Cela ne me servira pas beaucoup, puisque je ne serai jamais un beau chasseur comme toi ! Si l'Ange de Noël me demandait ce que je désire... Nils, as-tu vu quelquefois passer près du torrent le traîneau bleu et argent ?
- Celui de la comtesse qui habite le beau château voisin ?
- C'est cela ; l'autre jour il y avait dans le traîneau, près de la dame, une petite fille comme moi,... je veux dire de mon âge, et si jolie avec ses fourrures blanches et ses riches vêtements !... Ah ! continua Elfride, en laissant tomber les aiguilles de son tricot pour joindre ses petites mains avec enthousiasme, que ce doit être agréable de voyager dans ce beau traîneau, d'avoir des robes de soie, une maison pleine de lumières comme le château et tant de domestiques !... Si l'Ange de Noël me demandait..."
Nils ne l'écoutait plus ; lui aussi poursuivait son rêve !
Déjà il avait revêtu une veste de peau de daim trop large pour ses épaules, ses petites jambes disparaissaient dans de vastes bottes de feutre, chaussure légère et commode pour courir sur la neige glacée. Un bonnet de fourrure compléta l'équipement ; mais, quand Elfride vit Nils s'emparer d'un fusil et du plus beau couteau de chasse, arme merveilleuse suspendue par leur père à la place d'honneur, elle voulut se récrier. Peine inutile, Nils était déjà loin ; elle l'aperçut à travers les vitres, fier comme un jeune héros qui court à la victoire.
Alors la bonne petite fille s'inquiéta pour lui : leur mère, occupée chez une voisine malade à qui elle donnait des soins, pouvait rentrer d'un moment à l'autre et demander maître Nils... Comment faire pour cacher son escapade ? Elfride alla se blottir près du poêle et attendit tristement.
Au bout d'une heure, la porte fut ouverte avec fracas ; ce n'était pas la mère, c'était Nils, pâle, frissonnant, l'air craintif.
"Soeur, Soeur, si tu savais le danger que j'ai couru près de la forêt !... Une grande ombre s'est dressée tout à coup devant moi ; ça devait être un ours... gros, énorme ! ou bien encore un Troll(1) qui voulait m'enlever !"
Elfride, moins effrayée que notre chasseur, lui retira son fusil.
"Ne crains rien ! dit-elle ; notre père assure que les ours ne viennent pas jusqu'ici ; et pour le Troll, on ne l'a jamais vu près du village. Si maman rentrait, tu serais sans doute grondé d'avoir pris la veste et les bottes de Johan ; ôte-les vite..."
Maître Nils, toujours tremblant, obéit sans oser maintenant vanter son grand courage.
"Hélas ! s'écria-t-il tout à coup, le beau couteau de chasse n'est plus à ma ceinture !... perdu, perdu par ma faute !... Que vais-je devenir quand le père rentrera demain avec Johan ?...
- Retourne vite le chercher !
- Et les ours ? Et le Troll ? Tu n'y songes pas, Elfride ! objecta Nils en tremblant plus fort.
- J'irai moi-même, alors, repartit la bonne petite soeur, car si le couteau est perdu, tu seras puni sévèrement, mon pauvre Nils !"
L'enfant après s'être enveloppée d'une chaude pelisse, sort résolument.
Elle a pris la précaution de fixer solidement sous ses pieds de longs patins de bois recourbés à l'extrémité, et maintenant elle glisse rapidement sur l'épaisse couche blanche, solide et brillante.
Num_riser0004Arrivée près des sombres sapins de la forêt, Elfride cherche des yeux le précieux couteau, lorsqu'un joli bruit de grelots lui fait tourner la tête : c'est le traîneau de la comtesse, le beau traîneau bleu et argent qu'Elfride aime tant à voir passer. Un magnifique cheval blanc conduit par un cocher barbu emporte l'élégant véhicule ; c'est merveille de le voir sillonner la glace d'une traînée lumineuse ! Muette d'admiration, immobile, la petite paysanne ouvre de grands yeux, lorsque le cocher, ralentissant la course de son cheval, saute lestement à terre pour ramasser un objet luisant. Qu'est-ce donc ?... - Le couteau qu'Elfride n'avait pas encore aperçu ! Elle pousse un cri, étend les mains, mais le cocher a repris sa place et le traîneau glisse de nouveau avec une rapidité vertigineuse. Légère et hardie, l'enfant se met à sa poursuite. Longtemps elle glissa ainsi sans quitter des yeux le traîneau qui brillait comme une pierre précieuse. Le véhicule arriva enfin dans la cour du château, dont les fenêtres étaient illuminées. Elfride ne craignit pas de venir se placer près du char argenté d'où descendaient la comtesse et sa fille, la petite Miekke, si bien enveloppée dans sa fourrure d'hermine qu'on eût dit un flocon de neige.
"Maman ! s'écria-t-elle aussitôt, voyez cette petite fille, là, debout ! Oh ! je vous en prie, faites-là entrer, pour qu'elle se réchauffe et mange quelques gâteaux avec moi !"
Sur l'ordre de la comtesse, un domestique enleva à Elfride ses patins et déposa la fillette dans un salon où de grosses lampes répandaient une lumière à flots. La jeune paysanne n'avait jamais imaginé rien d'aussi merveilleux : le luxe des tentures, des meubles et les tapis l'éblouissait.Num_riser0001
"Réchauffe-toi ! disait la gentille Miekke qui l'avait entraînée près de la table ; mange des gâteaux et prends ce que tu veux dans mes joujoux... Choisis, choisis,... je t'en prie !"
La comtesse interrogea Elfride, qui se mit à raconter simplement la désobéissance du pauvre Nils et le danger qu'il courait d'une terrible punition si on ne lui rendait pas le couteau de chasse ramassé par le cocher. Ce dernier rendit l'arme de bonne grâce dès que sa maîtresse la lui eut fait réclamer et Elfride la reçut avec joie.
"Tu pars déjà ? dit Miekke, les larmes aux yeux lorsqu'elle vit la jeune paysanne saluer respectueusement la comtesse ; mais moi, je commençais à t'aimer beaucoup... ! Ecoute, si tu veux rester avec moi, nous jouerons ensemble et tu seras bien heureuse ; ma chère maman ne te refusera rien."
Elfride demeura un instant pensive :
"Bonne Miekke, répondit-elle, les belles choses que vous m'offrez ne valent pas mon père qui m'aime tant, ma mère qui donne de si bons baisers, le petits Nils et le grand Johan, mes frères chéris !... Adieu, je cours les retrouver !"
Miekke sécha ses larmes et réfléchit :
"Tu as raison, dit-elle enfin : il n'y a rien de si bon qu'une maman !"
Et elle vint appuyer sa joue sur l'épaule de la comtesse.
Num_riser0003La nuit était arrivée, une belle nuit éclairée par la lune brillante ; mais la comtesse ne voulut pas qu'Elfride retournât seule au village. A la grande joie de l'enfant, on la fit monter dans le traîneau argenté, qui partit comme une flèche. En la voyant arriver, Nils, qui avait tout avoué à sa mère, s'élança au-devant d'elle et tous trois s'embrassèrent tendrement.
Ce soir-là, Elfride trouva le gruau et la bière meilleurs cent fois que les gâteaux de la petite comtesse ; sa robe lui parut chaude et agréable à porter  ; elle pensa même que leur maisonnette était plus riante que le château, et, lorsque avant de se coucher elle passa ses petits bras autour du cou de sa mère pour le dernier baiser, elle dit bien bas à son oreille :
"J'ai appris aujourd'hui à être heureuse auprès de vous ; je souhaite seulement y rester longtemps !"

Anne MOUANS
(1) Troll, génie malfaisant dont la superstition scandinave peuple les forêts et les lacs.

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