30 novembre 2008
Conte Oriental
Il y avait en Orient un roi réputé par sa sagesse ; il se nommait Cyrus. Ayant un fils inique, qui devait lui succéder, il voulut le faire instruire dans toutes les sciences. Pour cela il rassembla dans un grand festin tous les sages de l'Inde et leur donna de beaux présents. Lorsqu'ils voulurent s'en aller, le roi leur dit :
- Choisissez parmi vous mille sages.
Ils en choisirent mille.
Le roi dit encore :
- Choisissez encore cent sages parmi ces mille.
Et ils les choisirent. Le roi leur dit encore :
- Parmi les cent, choisissez-en sept.
Ils les choisirent. Voici quels étaient leurs noms : Sendabar, Hippocrate, Apollonius, Lokman, Aristote, Biber et Oman. Et Sendabar fut choisi dans ces sept-là.
Sendabar était le plus savant de tous, et les autres éprouvaient de la jalousie à son égard. Ils cherchaient à le perdre ; ils dirent au roi que son fils n'apprendrait de Sendabar qu'à se taire et à méditer. "Son instruction, disaient-ils, est comme le brouillard, le tonnerre et les éclairs sans pluies ; cela réjouit d'abord le laboureur, mais sa terre reste stérile."
Sendabar répondit :
- Ne savez-vous pas que la sagesse dans l'homme est comme le musc et l'ambre ! Sitôt que l'on fait couler goutte à goutte de l'eau sur ces parfums, leur odeur se manifeste ; c'est ainsi que l'occasion prouvera que j'ai bien agi.
Aristote(1) répliqua :
- Il y a trois choses auxquelles on ne peut se fier avant que l'évènement ne les ait rendues certaines : c'est la navigation avant de rentrer au port, la guerre avant de conclure la paix, la maladie avant de renvoyer le médecin. De même il nous est impossible de louer Sendabar avant d'avoir vu son ouvrage.
A ces mots d'Aristoste, Sendabar s'irrita et dit au roi :
- Si j'instruis ton fils de manière qu'il surpasse en sagesse mes six compagnons, tu m'accorderas la demande que je ferai alors, et si cela n'est pas, tu prendras mes biens et ma vie.
Et Sendabar instruisit le jeune homme pendant sept ans.
Les sages eurent peur alors, et se dirent entre eux : "Nous devons convenir que Sendabar est sage, et qu'il a tenu parole", mais l'un deux suborna une esclave du roi. Elle prétendit que le prince conspirait contre son père pour le détrôner et le mettre en prison. Aussitôt le roi commanda de couper la tête au jeune homme e de la lui apporter. Sendabar parut devant le roi et lui dit :
- Seigneur, qui peut résister à l'astuce des trompeurs et à l'esprit d'une femme ? Vous aussi vous y avez succombé. Permettez que je vous raconte un des traits de leurs inventions.
- Parle, lui dit Cyrus.
Sendabar dit :
- Dans le pays des Maures, il y avait un marchand extrêmement riche, qui envoya son fils sur mer pour aller acheter du bois d'aloès. Le jeune homme arriva au pays de cet arbre. Comme il parcourait le marché, il rencontra un fripon qui lui dit :
"- Je connais beacoup ton père, nous sommes de grands amis, tu ne logeras pas ailleurs que chez moi.
"Le jeune homme accepta sans méfiance. Après cela l'homme sortit et alla trouver d'autres fripons :
"- Apprenez, leur dit-il, que j'ai dans ma maison un négociant. Venez et voyons ce que nous pourron tirer de lui.
"Deux d'entre eux achetèrent du bois d'aloès pour une pièce d'or, puis ils firent du feu avec ce bois, dont l'odeur se répandit dans toute la maison ; ensuite ils dirent au jeune homme :
"- Vois-tu, nous avons tant de ce bois que non en faisons du feu toute l'année.
"Le jeune homme fut fort content d'apprendre cela. L'homme qui l'avait emmené lui dit :
"- Avec ton argent, j'achèterai du bois d'aloès et plusieurs charges d'autres marchandises ; donne-moi cette somme, et comme je connais le pays, j'aurai tout cela à bon compte. Attends-moi devant la mosquée.
"Le jeune homme, par précaution, lui demanda un reçu et lui remit tout son argent. Puis tous deux partirent. Quelques temps après, il trouva son homme sur la place, et celui-ci feignit de ne pas le reconnaître.
"- Je n'ai jamais vu ni ton père ni toi.
"Comme le jeune homme se désolait de sa perte, une vieille femme le tira par la manche et lui dit :
"- Raconte-moi la cause de ton chagrin. Peut-être pourrai-je te venir en aide.
"Quand elle eut tout appris, elle l'emmena chez elle, et lui donna à manger ; puis elle appela son fils, et lui dit :
"- Prends ce jeune homme et conduis-le dans la demeure du vieillard chez lequel ces fripons vont pour le consulter. Ils lui apportèrent du vin et des légumes et lui racontent ce qu'ils on fait dans le jour, et lui leur donne des instructions.
"Le jeune homme fit ce que la vieille lui disait, et ayant été introduit secrètement par le fils de la vieille, il écouta attentivement les fripons.
"Le principal d'entre eux dit au vieillard :
"- Mon maître, j'ai rencontré un Maure. A peine l'ai-je vu, que je lui ai enlevé tout son argant contre un reçu où je lui promets de lui acheter du bois d'aloès et d'autres marchandise. Ne pourrai-je pas acheter de tout cela seulement de quoi remplir un sac ?
"Le vieillard répondit :
"- Tu as mal fait. Que feras-tu s'il te dit : Remplis-moi mon sac de puces, de manière qu'il y en ait juste la moitié de mâles et la moitié de femelles ?
"Le filou répondit :
"- Cela ne lui viendra jamais à l'idée.
"Le jeune Maure entendit ces propos et sortit. Aussitôt il amena son homme devant le cadi, et celui-ci condamna l'homme à remplir le sac de ce que le jeune marchand demanderait :
"- Que te faut-il ? demanda le filou.
"Le Maure répondit :
"- Je viens du pays de Sedjilmessa, où il n'y a plus une seule puce, c'est pourquoi je veux que tu remplisses mon sac de puces, moitié mâles, moitié femelles.
"L'autre dit :
"- Je remplirai plutôt ton sac de dattes.
"- Non, je veux des puces, dit le jeune homme.
"Et comme l'autre ne put tenir son marché, il fut condamné à payer au jeune homme une somme double de celle qu'il lui avait volée. Et en plus il reçut quarante coups de bâton sur la plante des pieds."
Sendabar, ayant terminé cette histoire, dit au roi Cyrus :
- Tu vois bien que c'est par le conseil d'une femme que le jeune homme reprit son argent. Et si elles savent faire le bien, pourquoi ne feraient-elles pas le mal ?
Le roi dit alors aux sages :
- Quel parti faut-il prendre à l'égard de cette femme ?
Les uns dirent :
- Il faut lui couper les mains.
Les autres :
- Il faut lui crever les yeux.
Et Aristote dit :
- Il faut la mettre à mort.
Alors la femme se leva et dit :
- Je ressemble à ce renard qui vint dans une ville pour voir des poulets ; des habitants le virent et lui firent la chassse. Il s'enfuit, mais il ne put sortir, car la porte de la ville était fermée. Alors il pensa : - Si les chiens m'aperçoivent, ils me mettront en pièces. C'est pourquoi il faut que j'aille me placer devant la porte de la ville comme si j'étais mort, et aussitôt que cette porte s'ouvrira devant quelqu'un je m'enfuirait.
"Il alla donc se placer devant la porte et fit le mort. Un homme le vit et dit :
"- Ce serait une bonne affaire que de rentrer chez moi avec l'oreille gauche de ce renard : les sorcières ne pourront entrer chez moi.
"Il tira son couteau et coupa l'oreille gauche. Quant au renard il supporta cela sans bouger.
"Vint un autre homme qui dit :
"- C'est une bonne chose qu'une dent de renard pour pendre au cou d'un enfant.
"Il arracha dont une dent au renard qui supporta ce nouveau mal sans donner signe de vie.
"Survint encore un autre homme qui dit :
"- C'est un excellent remède contre la peste, que le coeur du renard.
"Lorsque le renard entendit ces derniers mots, il se leva et s'enfuit, car il pensa qu'il ne pouvait souffrir ce dernier accident.
"Moi aussi je suis dans la position du renard. Quand vous avez dit : Il faut lui couper les mains, il faut lui percer les yeux, j'ai souffert tout cela, mais lorsque vous avez dit : elle doit mourir, alors j'ai raconté ma parabole en votre présence, pour que vous preniez conseil de votre miséricorde."
Et le roi lui pardonna, puis il dit à Sendabar :
- Demande-moi tout ce que tu voudras, car tu as rempli le devoir dont tu t'étais chargé.
Sendabar répondit :
- Je ne demande qu'une chose : c'est que tu ne fasses pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît, et que tu aimes ton peuple comme toi-même.
Parabole de Sendabar.
14 novembre 2008
Les chats de Whittington
Dick Whittington était un pauvre petit orphelin, qu'une vieille cuisinière avait recueilli pour en faire son domestique et son souffre-douleur. C'était lui qui allumait le feu, lavait la vaisselle et tournait la broche des rôtis. En échange, il recevait une maigre nourriture, quantité de surnoms, tel que vaurien, paresseux, fainéant, et un nombre encore plus considérable de horions et de taloches.
L'unique consolation et le seul bonheur de Dicks, c'était de jouer avec un chat qu'on lui avait donné, un gentil petit chat qu'il élevait et nourrissait de son mieux. Ce chat, la vieille cuisinière ne pouvait le souffrir, et elle parlait à tout moment de le jeter à l'eau.
Un soir que la vie du pauvre animal était plus menacée que de coutume, Dick s'enfuit de la maison, avec, bien entendu, son cher compagnon douillettement abrité dans ses bras.
Un passant eut pitié de lui, lui donna l'hospitalité, à lui et à son chat, et, le lendemain, lui proposa d'embarquer sur un vaisseau à destination de l'Afrique.
Dick Whittington, qui avait toujours eut de l'ambition, et qui, paraît-il, avait même entrevu dans ses rêves les plus hautes destinées, accepta l'offre avec empressement.
"Mais il te faut une pacotille, mon garçon, lui dit ce bienfaiteur. Qu'apporteras-tu et qu'auras-tu à échanger chez les Africains.
- Hélas ! je ne possède rien... Je n'ai que mon chat...
- Eh bien, emmène-le, ton chat ! Il te portera peut-être bonheur !"
Ce personnage ne croyait pas si bien dire.
On était en mer, on naviguait depuis plusieurs semaines, quand une tempête s'éleva et fit échouer le vaisseau contre une île, dont l'histoire n'a pas conservé le nom. Cette île était infesté de rats, au point que le blé n'y pourrait pousser ; ces animaux le mangeait en herbe, dès que la tige était hors de terre.
Il était difficile à Dick Whittington de trouver meilleure occasion pour vanter les talents de son chat et demander qu'on le mît à l'épreuve. C'est ce qui eut lieu, et le chat fit un si grand massacre de rats, que le roi de l'île, enthousiasmé, voulut à tout prix garder dans son palais ce précieux quadrupède.
Dick lui fit comprendre qu'un seul chat contre tant de rats était insuffisant, et il s'offrit d'en aller chercher d'autres en Angleterre.
"Bien volontiers ! dit le roi ; mais, en attendant, je garde toujours celui-ci, et je te l'achète son pesant d'or.
- Et les autres ?
- Les autres te seront payés le même prix !" répliqua le souverain de cette île que les rongeurs rendaient inhabitable.
Dick tint parole au roi, et le roi ne manqua pas non plus à ses engagements.
Les chats que Dick alla chercher et qu'il introduisit dans l'île, en quantités innombrables, lui furent payés tous au poids de l'or, ce qui permit à notre héros de revenir s'établir à Londres et de prendre place parmi les plus riches négociants de la Cité. Le lord-maire étant venu à mourir, en 1397, on élut Dick Whittington pour le remplacer, et cette élection se renouvela à trois reprises.
Albert CIM
08 novembre 2008
Le Loup - Fable pour les tout petits
Il était une fois un loup
Maigre comme un clou,
On sait qu'un loup
Mange beaucoup,
Beaucoup !
Or, depuis trois longues journées
Qui lui semblèrent trois années,
(Oui, trois années !)
Dans les bois il allait rôdant,
Et n'avait rien mis sous sa dent
Qu'une vieille carcasse
De bécasse.
C'est que l'hiver était venu,
L'hiver avait mis au sol nu
Un grand manteau de neige blanche ;
Les oiseaux perchaient sur la branche,
Et les petits lapins peureux,
Cachés dans leurs terriers bien creux,
Restaient blottis sous terre,
Près de leur mère.
"Eh bien ! se dit le loup tout bas,
Ce soir je ne jeûnerai pas,
Je connais là-bas,
Au bord d'un village,
Derrière un grillage,
Des poules que je veux manger.
Foin du danger !"
Le soir venu, tout d'une haleine,
Le bandit traverse la plaine.
Tout dort au village :
Voilà le grillage ;
Voilà les poulets
Grassouillets.
Entre les barreaux peu d'espace...
Mais il passe
Notre loup
Maigre comme un clou.
Il est dans la place.
Vite en chasse !
Ah ! pauvres petits poulets
Grassouillets !
Pauvre, pauvre maman poule,
Toute en boule,
Qui dort avec ses tout petits...
Tous engloutis !!!
Il mange, remange encore.
Sa faim d'ogre carnivore
S'adoucit.
Nom d'un loup ! Oh ! quelle fête !
Mais la vengeance s'apprête...
Il grossit !
Il se lèche les babines.
Il savoure les chairs fines,
Et croque tout jusqu'aux os.
Mais, perdu par sa folie,
Ivre de joie, il oublie
Les barreaux.
Si bien que, quand, repu de sang et de chair fraîche,
Il s'efforce à sortir par le même chemin,
Il ne peut passer par la brèche,
Il faut attendre au lendemain.
Le matin les gens s'éveillèrent,
Tous les chiens aboyèrent,
L'odeur du loup flottant dans l'air.
Des fagots l'enfumèrent,
Des bâtons l'assommèrent,
Et les chiens en hurlant dévorèrent sa chair.
Quant à son âme, c'est le diable qui l'emporte !
Diable de sort !!!
MORALITÉ
Gardez-vous, jeunes gens, d'entrer par une porte,
Sans savoir comment on en sort.
Paul LEHUGEUR
05 novembre 2008
Le Lys d'Argent
Ceci se passait il y a bien longtemps, - si longtemps que les hommes en ont perdu le souvenir, - dans des régions très lointaines, - si lointaines que jamais les savants n'en ont parlé dans leurs livres.
Dans ce pays était venu s'établir un vieillard de moeurs singulières ; maigre, vêtu d'une longue houppelande grise, il se promenait parfois dans la campagne sans prendre garde aux villageois. Tout en marchant, il se parlait à lui-même, et gesticulait, hochant la tête, remuant les bras. Il passait presque toutes ses journées enfermé dans sa bibliothèque ; assis dans une chaise de bois sculpté, il s'entourait de vieux livres poussiéreux qu'il lisait avec avidité ; il avait des livres partout, sur tous les meubles, dans tous les coins, jusqu'au plafond, et certains d'entre eux étaient si grands, si lourds, que deux hommes n'auraient pas pu les soulever. Pendant la nuit, le vieux Tridoctus (c'était son nom), montait sur le toit de la maison. Et de là, il regardait le ciel à travers une immense lunette, à la grande stupéfaction de ses voisins.
Tridoctus ne parlait à presque à personne, sauf à un petit enfant de dix ans, nommé Simplex. Ce garçonnet était fils d'un brave bûcheron. Mais, au lieu d'aller au bois avec son père, au lieu d'aider sa mère au jardin, au lieu de jouer avec les camarades de son âge, il s'asseyait sur le pas de la porte, et regardait dans le vague pendant des heures entières, sans proférer une parole.
"C'est un innocent !" disaient les villageois.
Et ils le plaignaient, le méprisant un peu. Tridoctus le prit en amitié.
"Heureux, cet enfant ! disait-il. Si son esprit est fermé aux choses qui l'entourent, il voit ce que nous ne voyons pas. Et sans doute il parle avec les anges !"
C'est ainsi que le vieux savant devint l'ami du petit enfant : celui-ci, toujours rudoyé par ses parents qui se croyaient déshonorés d'avoir un tel fils, aimait beaucoup le vieillard, et écoutait avec joie les contes qu'il lui faisait.
Un soir, assis sous un grand chêne, Tridoctus lui contait une merveilleuse histoire. Symplex suivait avec un ravissement naïf, le récit du vieux savant. Celui-ci, tout entier à ce qu'il disait, ne s'aperçut pas qu'il avait d'autres auditeurs. Le bûcheron et sa femme, beaucoup de marmots, une grande partie des gens du village, s'étaient doucement approchés, curieux d'entendre ce que pouvait bien dire à l'innocent le singulier personnage. Or, voici ce que contait Tridoctus :
"Tout là-bas, vers le Nord, dans la direction qu'indique l'étoile polaire, il est un pays étrange que les hommes ne connaissent pas. Les fleurs y sont plus belles qu'ici, les nuits plus étoilées, les printemps plus tièdes ;
dans les buissons toujours verts, les oiseaux gazouillent sans fin, et les ruisseaux chantent sous les grands arbres, contre les rochers et leurs rives, des chansons cristallines. En ce pays est une fleur que nul vivant n'a vue encore, le Lis d'Argent. Celui qui le cueillera sera pour toujours riche et heureux. Mais la fleur est réservée à quiconque n'a jamais menti, à quiconque n'a jamais péché, à celui dont l'âme ignore le vice, dont l'esprit ignore le mal. Pour tout autre, la fleur qui donne bonheur et richesse demeure à jamais introuvable."
Comme le vieillard achevait ces mots, il entendit derrière lui des murmures et des exclamations. Il se retourna brusquement, et se leva, courroucé.
"Ah ! vous m'écoutiez ! s'écria-t-il. Faites votre profit de ce que vous avez entendu, si vous voulez. Mais soyez sûrs que nul parmi vous ne découvrira le Lis merveilleux !"
Et, lançant un regard de défi aux villageois, Tridoctus s'éloigna majestueusement, et remonta sur le toit de sa demeure, pour considérer les étoiles.
Les paroles qu'il avait prononcées firent une impression profonde sur les cerveaux campagnards. Tout d'abord, une incrédulité générale les avait acceuillies. Mais peu à peu, à force d'y penser, les paysans finirent par se dire qu'il n'en coûtait pas bien cher de tenter l'aventure, et, qu'après tout, un homme qui passait ses journées à lire dans les vieux livres et ses nuits à contempler la lune, devait savoir des choses ignorées des autres humains.
Tant et si bien qu'un beau jour l'aubergiste du village, un rusé compère, se mit en route vers le nord.
"J'ai bien quelques péchés sur la conscience, se disait-il, mais, bast ! ce n'est pas cela qui mempêchera de trouver la fleur merveilleuse, si vraiment elle existe !"
Durant trois jours et trois nuits l'aubergiste marcha allègrement. Il arriva enfin dans un pays magnifique, qui répondait entièrement à la description qu'avait faite Tridoctus. Il marcha encore, la joie au coeur, croyant tenir déjà le Lis tant désiré. Et, tout à coup, il aperçut devant lui la fleur d'argent, qui se dressait, fine et brillante, à l'entrée d'une grotte.
"Le voilà ! s'écria-t-il. Le voilà !"
Et, la main tendue, il se précipita... Hélas ! Lorsqu'il arriva près de la grotte, le Lis avait disparu. Il eut beau chercher, il ne le retrouva pas, et du s'en retourner comme il était venu.
"Ce n'est pas étonnant, dirent les paysans, à qui il raconta piteusement son aventure, ce n'est pas étonnant que tu n'aies pas pu cueillir la fleur : voilà quarante ans que tu nous voles tous. Mais nous !... Tu verras !"
Et, l'un après l'autre, tous les villageois partirent. Tous ils traversèrent ces contrées souriantes où les oiseaux chantaient des chansons douces. Tous, ils aperçurent la fleur, et voulurent l'arracher. Mais toujours le Lis d'Argent disparaissait devant eux, car tous, durant leur vie, avaient commis des fautes : pour obtenir la fleur, il fallait avoir, sinon l'âme d'un ange, au moins l'âme d'un saint.
Simplex songeait, lui aussi, à ces pays étranges.
"J'irai ! se dit-il enfin. J'irai, moi aussi, dans la direction qu'indique l'étoile ; je chercherai le Lis d'Argent, et, si je peux le cueillir, je serai bien heureux de l'admirer."
Ses parents se moquèrent de lui lorsqu'il leur annonça sa résolution.
"L'innocent, qui voulait réussir là où des hommes avaient échoué ! Quelle sottise !"
Mais Tridoctus hocha la tête avec satisfaction.
"Va ! lui dit-il. Car celui-là n'a point fait le mal qui rêve toujours à des choses lointaines. Va avec confiance, enfant... Qui sait ?"
Simplex partit. Il marchait joyeusement sous le soleil ; il ne sentait pas la fatigue, car l'espèrance le soutenait. La route lui sembla courte et belle, si courte qu'il fut tout étonné lorsqu'il se trouva en présence de la fleur cherchée,
"Le Lis !" murmura-t-il à voix basse.
Au même instant, une mélodie lente et grave s'éleva dans l'air pur. Qui chantait ainsi ? Peut-être les oiseaux, peut-être les ondes claires du ruisselet, peut-être le vent dans les grands arbres. Le Lis d'Argent rayonnait d'une lumière surnaturelle ; des rayons semblaient sortir de ses pétales blancs, et son coeur d'or brillait comme une pierre précieuse.
Simplex s'agenouilla, et pria. Il pria et écouta longtemps la musique, et longtemps regarda la fleur. Lorsque le chant se fit plus vague et plus lointain, il s'approcha lentement, se pencha vers le Lis, et, doucement le cueillit. De nouveau la mystérieuse mélodie s'éleva vers le ciel bleu.
Eperdu de joie, l'enfant s'éloigna, tenant contre son coeur le Lis merveilleux, et refit en sens contraire la route parcourue. Lorsqu'il arriva dans son village natal, il éleva la fleur au-dessus de sa tête, tout en marchant. Des campagnards qui passèrent l'aperçurent ; stupéfaits, ils s'arrêtèrent, puis se mirent à pousser de grands cris.
"L'innocent qui l'a cueilli ! L'innocent qui l'a cueilli !"
Bientôt tous les habitants du hameau furent rassemblés autour de l'enfant.
"Mais comment as-tu pu l'arracher ? demandait l'aubergiste avec aigreur et dépit.
- Je ne sais pas, répondit Simplex. J'ai vu le Lis, qui resplendissait comme resplendissent les auréoles des saints ; j'ai entendu les anges qui chantaient, et j'ai pleuré en priant Dieu. Puis je me suis approché, et j'ai étendu la main. Et, de nouveau, j'ai entendu chanter les anges du ciel. Jamais je n'oublierai ce que j'ai vu et entendu.
- Tout de même, disaient les villageois, tout de même, qui aurait pu penser que ce serait l'innocent qui cueillerait le Lis d'Argent, la fleur qui donne bonheur et richesse ?
- Les sages devaient le penser !" répondit une voix grave.
Les paysans se retournèrent : c'était Tridoctus qui venait d'arriver et qui avait parlé.
"Ah ! continua-t-il, vous êtes fiers de la petite flamme de votre intelligence ; vous jugez tout, vous pesez tout, vous voyez tout, et vous méprisez l'innocent ! Mais faites taire votre orgueil : car sa part peut-être est plus belle que la vôtre.
"Il comprend mal les hommes, mais il comprend Dieu ; et, s'il ne peut s'occuper des choses humaines, c'est que son âme tout entière contemple les choses célestes. C'est pourquoi le Seigneur lui accorde parfois ce qu'il refuse à ses autres créatures : il lui fait entendre la musique des anges, il lui montre la lumière des cieux. Inclinez-vous donc devant lui, car il est sans tache, sans mensonge et sans vice, et rappelez-vous, pour ne l'oublier jamais, cette parole du Christ :
"Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume du ciel leur appartient !"
Auguste BAILLY - Novembre 1897
