19 juin 2008
Coyote et le soleil
C'était au temps où il se passait sur terre des choses que nous avons peine à comprendre aujourd'hui.
Dans ce temps-là, le pays de l'Ouest, que traverse la Sierra Nevada, était plongé dans une obscurité profonde. Le soleil n'y brillait jamais, et, parce qu'il n'y avait pas de soleil, on n'y trouvait ni fleurs, ni fruits, ni chansons, ni gaieté : tout y était triste, morne et lent.
C'est là que vivait un grand chasseur. Il s'appelait Coyote. Entraîné par la chasse, il s'aventura un jour loin, très loin, et arriva dans une région qui lui sembla merveilleuse. Là, le soleil éclairait la terre pendant le jour, la lune brillait pendant la nuit. Il y avait des fruits et des fleurs sur les arbres, dans les buissons, et jusque sur le bord des rivières et des étangs ; les plumes des oiseaux étaient de couleurs éclatantes : bleu, jaune, rouge, Ceux-ci chantaient dès l'aube jusqu'au crépuscule, et les enfants et les femmes chantaient aussi.
Revenu chez lui, Coyote raconta au vieux chef ce qu'il avait vu, mais le vieux chef, qui ne pouvait s'imaginer de telles chose, ne le crut pas ; aussi Coyote, dont le cerveau se trouvait de nouveau peu à peu engourdi par l'obscurité, Coyote en vint à douter lui-même de ce qui était arrivé.
Voulant toutefois en avoir le coeur net, il décida, un beau matin, d'essayer de retourner vers ce pays enchanteur, pour s'assure que ce qu'il avait raconté de si bonne foi existait vraiment.
Il reprit don le même chemin, traversa les montagnes, les forêts, la grande prairie. Il revit les fleurs, les fruits, les oiseaux, les enfants heureux et le soleil qui semblait présider une fête continuelle. Plus de doute. Tout cela était réel. Ce n'était ni un rêve, ni une invention.
Revenu dans ses montagnes obscures, il raconta donc, de nouveau, son histoire.
Il la raconta à tous ceux qui voulaient l'entendre, mais nul ne pouvait comprendre. On le croyait un peu fou et on commençait à le tourner en ridicule.
Coyote, lui, ne pouvait oublier. Le souvenir de cette lumière brillante, de cette douce chaleur et de la gaieté devenait une obsession. Non seulement il pensait au soleil pendant le jour, mais il croyait le voir même pendant la nuit.
N'y tenant plus il partit de nouveau, résolu à rapporter chez lui cet astre merveilleux, capable de faire de si belles chose. Pour la troisième fois, il quitta ses montagnes.
Arrivé au bout de son voyage, il se cacha dans un buisson et, de là, pendant plusieurs jours, épia soigneusement ce qui se passait.
Il découvrit que, pendant la nuit, le chef du village gardait le soleil chez lui. C'est d'ailleurs chez qu'il gardait aussi la lune.
Un soir donc, Coyote, voyant revenir la femme du chef, se transforma en branche d'arbre bien sèche, après s'être placé au beau milieu du chemin, à quelques pas de la demeure.
La squaw se baissa, ramassa la branche et l'emporta.
"Voilà, pensa-t-elle, de quoi allumer mon feu."
C'était exactement ce que souhaitait Coyote.
Une fois dans la place, il se tint bien tranquille, mêlé au bois qui devait servir le lendemain à l'aube. Il vit entrer le chef. Celui-ci tenait à la main le soleil qu'il posa près de lui, à la place de la lune que sa femme emporta pour l'accrocher dans le ciel, comme elle le faisait chaque soir.
Tout était tranquille. Bientôt le chef, fatigué par une journée de chasse, s'endormit. Sa femme rentra, se coucha à côté de lui et s'endormit à son tour.
Lorsqu'il fut certain que tous deux étaient plongés dans un profond sommeil et ne pouvaient pas l'entendre, Coyote reprit sa forme primitive, saisit le soleil, sortit de la hutte le plus doucement possible et, une fois dehors, se sauva à toutes jambes.
Malgré ces précautions, il avait dû faire un peu de bruit en partant, car le chef se réveilla. Il s'aperçut immédiatement du vol, sortit en hâte, appela ses hommes, qui tous se mirent à la poursuite du voleur. Mais Coyote courait si vite que l'on finit par perdre sa trace.
Revenu dans ses montagnes, il montra le soleil à ses amis et au chef de la tribu. Ni celui-ci, ni aucun autre d'ailleurs, n'avait jamais rien vu de semblable. Le chef toucha du pied la boule éblouissante et demanda :
- A quoi cela peut-il servir ?
- Cela va servir à nous donner de la chaleur et de la lumière, répondit Coyote. Nous allons le faire marcher haut dans le ciel, afin que toute la terre puisse en profiter.
Et Coyote monta sur la plus haute des montagnes. Il lança le soleil au-dessus des nuages et lui ordonna de traverser le soleil de l'Est à l'Ouest pendant le jour.
C'est depuis ce temps-là que le soleil nous prodigue à tous ses rayons, sa chaleur et sa lumière.
16 juin 2008
Pour douze oranges
Le 1er novembre 1755, Dona Maria Corazon, la veuve d'un opulent armateur de Lisbonne, assistait, dans les arènes de cette ville, à des courses de taureaux. Assise à l'une des meilleures places, elle suivait avec une attention passionnée les péripéties du dramatique combat. Mais juste au moment où le matador allait enfoncer son épée entre les cornes de la bête - moment solennel et que l'assistance entière attend en frémissant - voilà qu'une petite marchande d'oranges, fillette de treize ans qui se nommait Juana, descendit les gradins d'un pas agile, et, s'approchant de Dona Maria, lui dit : "Voulez-vous des fruits, belle dame ?" La veuve repoussa doucement l'enfant, et, les regards fixés sur l'arène, elle murmura : "Non, non, tout à l'heure !". Puis, comme Juana insistait, la spectatrice perdit patience, et, se retournant brusquement, fit rouler d'un coup d'éventail les oranges de la vendeuse. Cette action ne dura qu'une seconde, mais il n'avait pas fallu plus de temps au matador pour abattre le taureau. L'animal gisait privé de vie, et le cirque retentissait d'applaudissements frénétiques. La course était finie ; le public quittait l'enceinte.
Dona Maria, personne vive mais bonne, chercha Juana, qu'elle connaissait bien, car souvent, par charité, elle lui achetait ses denrées. Déjà elle se sentait triste et honteuse de s'être montée violente, et elle avait hâte de réparer ses torts. "Où donc, pensait-elle, est la pauvrette ?" La pauvrette avait disparu. A son tour, la riche dame s'éloigna,et, montant dans son carrosse, elle rejoignit le superbe hôtel qu'elle habitait sur les bords du Tage.
Dès qu'elle fut rentrée, elle appela son intendant.
"Eh bien ! Pérez, toujours pas de nouvelles ?
- Pas de nouvelles.
- Depuis combien de temps le San Salvador est-il en route ?
- Voilà vingt-huit mois que notre navire est parti.
- Faut-il vingt-huit mois pour aller aux Indes et revenir ?
- Assurément non.
- Alors ?...
- Alors, Madame, le doute n'est plus possible. Un naufrage...
- Douce Vierge, combien je plains les matelots !... De si braves gens !
- Et un si beau vaisseau tout neuf ! Une cargaison pareille ! Vous aviez ordonné au capitaine de rapporter des épices, des cuirs, des étoffes orientales, de bois précieux, de la poudre d'or... Que sais-je ?
- Fi ! ne parlez pas de cela, Pérez ! Je ne regrette, moi, que mes courageux marins ; je pleure sur eux, sur leurs femmes, leurs enfants...
- Oui, oui, cela est triste. Mais comment oublierai-je, moi votre intendant, que, si le San Salvador avait eu une heureuse traversée, votre fortune était presque doublée ?
- Ah ! j'ai bien assez d'argent !... Vous me donnerez la liste de tous ceux qui se trouvaient à bord du navire, et j'indemniserai les familles des victimes. Maintenant, donnez des ordres pour que ma voiture se tienne à la porte. Je sors. Je vais dîner chez Sa Seigneurie le Gouverneur."
Tandis que l'on causait ainsi dans l'hôtel de Dona Maria, la petite Juana parcourait les quais de la ville, et, tout en offrant des oranges aux gens qui flânaient le long du fleuve, elle se demandait intérieurement : "Pourquoi cette dame, d'ordinaire si affable, a-t-elle renversé mon panier ? Lui aurai-je déplu sans m'en douter ? J'en serai fâchée, car je l'aime bien."
Des larmes mouillaient les yeux de l'enfant, mais elle les refoulait vite pour sourire aux chalands, qu'elle abordait avec beaucoup de grâce et de politesse.
Elle papillonnait ainsi d'un groupe à l'autre, lorsque tout à coup - oh ! ce fut une stupeur que les mot sont impuissants à exprimer ! - le sol trembla, craqua, se fendit. Une formidable secousse agita la cité entière ; de profondes crevasses s'entr'ouvrirent sous les pieds des promeneurs, et beaucoup y furent engloutis... Le Tage soulevé lança contre son rivage des vagues énormes et furieuse. Alors les vaisseaux, dont les chaînes se brisent, tourbillonnent, se heurtent et sombrent. Des milliers de maisons croulent à la fois. Les clochers vacillent, penchent et s'abattent ; les frontons des édifices, entraînés par la chute des colonnes, sont précipités à terre.
Un fracas prodigieux accompagne cette ruine soudaine. La poussière des décombres obscurcit l'air. On entend des cris déchirants, des appels, des lamentations. Ceux qui sont sains et saufs, pétrifiés par l'épouvante demeurent à la même place, haletants, demi-morts.
Cette horrible tremblement de terre qui détruisit plus de la moitié de Lisbonne, et qui coûta la vie à 30 000 personnes, avait épargné Juana, qui, le premier instant de terreur et d'égarement passé, se dirigea vers son logis. Elle avançait, glissant entre les pierres éboulées, les poutres tombées des toits, les arbres déracinés. Quel spectacle !... Aux débrit des murailles étaient mêlés des meubles ou plutôt des fragments de meubles. Le feu qui brûlait dans les âtres avant la catastrophe, commençait, en maints endroits, à se communiquer aux boiseries et aux chevrons qui jonchaient les rues, et les flammes rougissaient le nuage que formait la poussière.
Pourtant la marchande d'oranges continuait son chemin : elle était brave et résolue !
Mais la voilà qui s'arrête, palpitante... Devant un hôtel effondré, près d'une voiture aplatie sous le poids d'un chapiteau de marbre, elle aperçoit une femme gisante. "Dona Maria" s'écria-t-elle. Elle approche. Dieu soit loué ! la bonne dame respire encore et ne semble même pas blessée. La fillette devine que le cataclysme s'est produit juste au moment où Dona Maria entrait dans son carosse, et qu'elle s'est évanouie de peur. La marchande d'oranges cherche de l'eau ; elle finit par en trouver ; elle baigne le visage de la veuve, et lui prodigue des soins si dévoués, si actifs que bientôt elle ouvre les paupière. "Où suis-je ?" bégaye-t-elle. Peu à peu elle se souvient de ce qui est arrivé, elle comprend qu'un désastre inouï, une convulsion du sol a bouleversé Lisbonne, elle reconnaît Juana.
"Suis-je donc sauvée ? demande-t-elle faiblement.
- Oui, oui, vous l'êtes.
- Par toi, mon enfant. Mais où irai-je à présent ? Mon logis, hélas ! n'est plus que cendres...
- Le mien est à deux pas d'ici, et sûrement il n'est point démoli. Pouvez-vous marcher, Madame ?
- Essayons."
Elle se lève péniblement.
"Appuyez-vous sur moi, dit la fillette. Je suis très forte, vous verrez."
Lentement et après beaucoup de pauses, on atteint une humble cabane en planches construite au centre d'un terrain vague. La chaumière était nue, mais propre. Elle ne renfermait qu'un seul meuble : un lit, ou plutôt une paillasse sur un cadre en bois. Dona Maria s'y étendit, et sa gentille compagne dormit à ses pieds, enveloppée dans une vieille natte.
Durant trois jours, la veuve n'eut pas assez de forces pour sortir. Dès qu'elle se sentit remise de ses émotions :
"Adieu, dit-elle à sa jeune hôtesse en l'embrassant avec tendresse. Je me rends chez mon banquier qui garde chez lui toutes mes valeurs, tout mon argent... Fasse le ciel qu'il vive encore, et qu'il me soit possible de te récompenser !..."
Une semaine s'écoula sans que la fillette entendit parler de Dona Maria ; elle ne s'expiquait pas ce silence qui tourmentait beaucoup son âme tendre. Un matin, on frappa enfin à la porte de la hutte, et une femme âgée, voûtée, misérablement vêtue, dit :
"Venez avec moi, ma belle, chez une personne qui vous attend.
- Oh ! volontiers. Laissez-moi seulement prendre ma corbeille et mes oranges, car je tâcherai d'en vendre en rentrant. Partons !"
Conduite par l'inconnue, Juana traverse la ville en deuil, longe des rues dévastées et fumantes encore, et de tous côtés l''image de la désolation et de la mort s'offre à ses regards ; elle pénètre après son guide dans une demeure d'apparence modeste située sur une place étroite encombrée de ruines.
"C'est ici, au troisième. Montez, mon enfant."
L'esclier était raide et noir. Juana dut franchir les degrés à tâtons, et finit, tout en haut, par distinguer une porte. Elle la poussa. "Ah ! Dona Maria, je vous revois !" Elle s'élance, joyeuse ; elle embrasse son amie qui sanglote et se tait.
Alors la petite marchande jette les yeux autour d'elle ; elle remarque l'exiguïté de la chambre, la simplicité du mobilier.
"Eh quoi, Madame, vous si riche, vous qui possédiez un hôtel et des chevaux, vous vous êtes logée ainsi ?
- Hélas ! le sort m'a réduite à cela. Ma maison n'existe plus.
- Mais votre banquier, chez qui vos valeurs étaient en dépôt ?...
- Il a été écrasé par la chute de son toit, et les murs de l'édifice qu'il habitait jonchent la terre.
- On pratiquera des fouilles, et l'on découvrira peut-être...
- Un incendie s'est élevé parmi les décombres, et à tout consumé.
- Alors... alors... vous êtes complètement ruinée ? s'écria Juana.
- Je suis ruinée !
- Mais j'ai entendu dire que vous aviez envoyé un navire aux Indes...
- Il est perdu.
- Qu'allez-vous faire ?
- Je l'ignore."
La fillette réfléchit une minute, puis, naïvement, elle demanda :
"Si vous veniez avec moi, Madame ?
- Où ?
- Vendre des oranges ! Voyez, j'en ai vingt-quatre. En voici douze pour vous : acceptez-les avec ma corbeille. Moi, je trouverai bien un autre panier. Nous nous associerons ; les bénéfices seront commun, et ma cabane en planches nous abritera toutes deux."
Et la fillette choisissait déjà les fruits les plus beaux et les plaçait sur les genoux de la veuve. Cette preuve d'affection, d'exquise bonté toucha tellement Dona Maria qu'elle se leva, entoura l'enfant de ses bras et la couvrit de caresses. Elle lui expliqua ensuite qu'elle ne voulait point accepter son offre ; qu'elle chercherait un moyen de subsister, mais que celui-ci ne s'accordait ni avec ses goûts, ni avec son âge.
Triste et désappointée, Juana la quitte. Elle erre sur les promenades ravagées, tâche de débiter sa marchandise, mais personne n'écoute ses invitations ni ses prières. Vraiment il s'agissait bien d'oranges !
"On ne m'achètera rien aujourd'hui !" murmure-t-elle, et elle s'engage sur les quais pour regagner sa hutte.
Bientôt elle fut obligée de ralentir sa marche. Un groupe de curieux était réuni devant un gros vaisseau que l'on amarrait à la berge. Les assistants s'émerveillaient, et l'on entendait mille exclamations de joie et d'étonnement : "Le San Salvador ! Le San Salvador ! - Est-ce croyable ! - On le prétendait naufragé ! Le voilà ! - C'est lui ! Sa cargaison vaut un million au moins. - Pourquoi a-t-il subi tant de retard ?"
On interrogeait les gens de l'équipage, et ils fournissaient des renseignements. "Nous avons séjourné trois mois au Cap, à cause d'une sérieuse avarie... Les tempêtes nous ont lancés hors de notre route... Les
calmes plats nous ont beaucoup nui... Qu'importe, à cette heure ! Nous somme de retour, et le chargement est intact..." Oh ! que le coeur de Juana battait vite ! Elle s'approcha d'un spectateur, et, timidement :
"Monsieur, fit-elle, à qui appartient le San Salvador ?
- A Dona Maria Corazon.
- Est-elle avertie de l'entrée au port de son navire ?
- Oui, oui. Pérez, qui était son intendant avant le tremblemetn de terre et qui connaît son domicile actuel, a couru lui annoncer la chose."
La petite fille bondit de joie.
L'enfant oubliait sa propre misère ; elle soupa gaîment d'un morceau de pain, et s'endormit tranquille en répétant : "Ses larmes sont séchées... Tant mieux ! Tant mieux !"
Le lendemain, dès les premières lueurs du soleil, elle arrangea sa corbeille, et, comptant avoir meilleure chance que la veille, elle se disposa à sortir. Mais à peine eut-elle franchi le seuil; qu'elle recula fort étonnée. Dona Maria était devant elle.
"Ah ! ma chérie, ma chérie, si tu savais !...
- Je sais tout. Le San Salvador est à Lisbonne.
- Tu te figures mon bonheur, n'est-ce pas ?
- Je me le figure et le partage.
- Je reconnais là ta tendresse... Mais, dis-moi, lorque tu m'as offert douze oranges, combien en avais-tu ?
- Vingt-quatre.
- Et si, au lieu d'avoir vingt-quatre oranges, tu avais possédé d'immenses trésors, n'aurais-tu pas voulu m'en céder la moitié, ne m'aurais-tu pas engagée quand même à m'associer avec toi ?
- Bien sûr !
- Alors, mon enfant, je prétends imiter ton exemple. Tu t'es dépouillée à mon profit : je ne serai pas moins généreuse que toi, et ma richesse deviendra la tienne. Suis-moi ! Je suis veuve, sans famille, sans héritier. Suis-moi ! Je t'aime et je t'adopte. Tu ne me quitteras plus, désormais, et tu m'appelleras ta mère. Suis-moi, ma fille !"
Et Dona Maria emmena l'enfant, à la fois confuse et ravie ; elle la fit soigneusement instruire et la rendit la plus heureuse des créatures. Souvent, lorsque Mlle Juana Corazon passait en calèche, vêtue d'une robe élégante, les badauds de Lisbonne se poussaient du coude et chuchotaient :
"Vous voyez cette belle personne dans cette voiture ? Elle est millionnaire, et ce luxe qui l'environne, cette opulence princière, devinez un peu pour combien elle se l'est procurée ?... Vous ne devinez pas, hein ? - Pour douze oranges, Monsieur, pour douze, parole d'honneur !"
H. GUY
08 juin 2008
Histoire de sorcier - Hier... en 1892
Une riche marchande, nommée Gertrude, était veuve et se trouvait à la tête d'une maison importante et d'une nombreuse famille ; mais, depuis la mort de son mari, qui avait été un homme actif et laborieux, elle voyait chaque jour augmenter ses dépenses et diminuer ses revenus ; enfin, les choses allaient de telle sorte, que tout à coup, elle fut prise de la terreur de voir le bien de ses enfants fondre dans ses mains.
Dame Gertrude était d'un esprit simple et craignant Dieu, mais sans haute portée dans les idées ; aussi, ne sachant comment faire pour sortir de ce mauvais pas, elle se résolut à aller consulter un sage ermite qui était retiré sur le versant d'une montagne située tout à côté du pays qu'elle habitait. Elle le trouva se chauffant au soleil et plongé dans une méditation profonde.
Notre marchande le salua respectueusement, lui demanda pardon de venir l'importuner, et lui exposa le but intéressé de sa visite.
- Qui est-ce qui veille sur votre maison ? lui demanda le sage après avoir écoutée avec une grande attention.
- C'est une brave et honnête femme, qui a toute autorité sur mes commis, mes servantes et mes valets, répondit dame Gertrude.
- Et qui tient votre caisse ? enfin, qui balance vos recettes et vos dépenses ? demanda encore l'ermite du même ton.
- Depuis la mort de mon mari, c'est un caissier que j'ai pris pour cela, mon père, fit la riche marchande, fort surprise de devoir subir cet interrogatoire.
- Attendez un peu, dit alors l'ermite en se levant et sans paraître remarquer la surprise de sa visiteuse, je vais aller vous chercher un remède souverain contre les maux qui vous affligent.
Il revint quelques instants après avec une petite baguette de coudrier entre les mains, et, la donnant à dame Gertrude :
- Tenez, lui dit-il, prenez ceci, et, pendant un an, vous porterez trois fois dans la journée, de plus, une fois de très grand matin et une autre fois le soir très tard, cette baguette de coudrier dans la cave, dans la cuisine, dans les celliers, dans les greniers, dans les écuries, enfin dans tous les endroits de votre maison qui contiennent une part de vos richesses, car vous savez que le coudrier a le dont de faire découvrir les trésors ; il vous aidera donc à conserver les vôtres. De plus, il faudra que vous restiez avec elle durant une heure, chaque après-midi, dans le bureau où travaille l'homme chargé de vos dépenses et de vos recettes : et je suis convaincu qu'avant peu vous m'apporterez des remerciements pour l'infaillible recette que je viens de vous donner, car cela n'a jamais manqué son effet.
Dame Gertrude qui connaissait la sagesse de l'ermite et qui savait fort bien qu'il n'eût pas commis l'inconvenance de s'amuser à ses dépens, partit triomphante avec sa baguette dont elle fit usage sur-le-champ, et dont elle se trouva très contente, car ce talisman lui fit découvrir tout d'abord, dans la cave, l'improbité d'un valet qui lui volait son vin ; puis, dans l'écurie, la paresse des palefreniers, qui laissaient les chevaux sans être étrillés jusqu'au milieu du jour ; et enfin, continuant la promenade ordonnée, la négligence de sa fille de basse-cour qui avait oublié de traire les vaches.
- Ouais ; se dit-elle, le bon ermite a bien raison, sa baguette est vraiment merveilleuse, et je veux continuer à m'en servir comme il me l'a ordonné. Ce qu'elle fit résolument ; et, dès le lendemain elle chassa plusieurs servantes qu'elle avait surprises faisant bombance au lieu de travailler ; aussi le travail n'en alla-t-il pas plus et sa maison fut-elle soulagée d'autant. Ce jour-là aussi elle songea, en allant dans le bureau pour y faire sa station ordonnée, qu'elle s'ennuierait beaucoup moins en employant l'heure qu'elle devait y rester à examiner les comptes de la maison que si elle la passait inoccupée. C'était une chose qu'elle avait toujours négligé de faire jusque-là ; aussi le caissier fut-il saisi non seulement de stupeur, mais encore de frayeur, quand elle lui demanda de lui montrer ses livres, car il s'y trouvait de nombreuses erreurs tout à fait au désavantage de la riche marchande.
Dame Gertrude s'en aperçut aussitôt, et, entrant dans une violente colère, elle chassa le caissier sur l'heure ; force lui fut donc de prendre sa place provisoirement d'abord ; mais remarquant que ce travail lui causait peu de peine et lui rapportait de grands profits, elle se décida à le remplir toujours ; de même, elle congédia la surveillante de la maison, dont la baguette de coudrier remplissait si bien l'office.
Un an se passa ainsi, et quand Dame Gertrude fit le bilan de sa caisse, elle s'aperçut que cette fois, c'étaient ses dépenses qui étaient moindres et ses recettes beaucoup plus considérables. Enchantée de cette découverte, la bonne femme reconnaissante s'en alla remercier l'ermite du miracle qu'il avait opéré chez elle.
Celui-ci la reçut souriant affectueusement, car on s'attache toujours aux gens que l'on oblige.
- Et faites-vous sans la moindre peine les visites que je vous ai commandé de faire ? lui demanda-t-il avec bonté.
- Oui, certes, mon père, et je n'y trouve pas le plus léger ennui, au contraire ! répondit avec empressement dame Gertrude ; car, même quand je suis souffrante, je ne manque pas un seul jour de promener de la cave que grenier la baguette magique que je dois à votre générosité, et ma santé elle-même s'en est trouvée fort bien, je vous assure !...
L'ermite se prit à sourire de plus belle en entendant la riche marchande parler ainsi.
- Laissons-là cette plaisanterie, ma fille, lui dit-il enfin en lui pressant les mains avec une gravité affectueuse, car cette baguette n'est rien par elle-même et je vous ai fait croire à sa fausse vertu que pour vous décider, en frappant vivement votre imagination à surveiller vos affaires au lieu de vous en rapporter à autrui ; car ce qui ruinait votre maison, c'était le désordre, et ce qui l'enrichira et la rendra prospère à jamais, ce seront l'ordre et la vigilance dont vous avez pris l'habitude, grâce à ma baguette de coudrier.
Adieu, ma chère enfant, n'oubliez pas mes avis, ni la baguette de l'ermite.
Comtesse DE BASSANVILLE
05 juin 2008
Pour la fête de Papa
Voici quinze jours que la maison a pris des airs mystérieux. On y complote et cachotte dans tous les coins. A chaque instant, on est arrêté par une porte close, et l'on trouve fermés des tiroirs qui d'habitude ne le sont jamais. Que se passe-t-il donc ? - C'est bien simple, la fête de papa n'est pas loin, et les enfants préparent leurs surprises. Dans un vieux tiroirs se dissimule un paquet soigneusement ficelé, et, derrière cette porte qui ne veut pas s'ouvrir, quelqu'un s'est mis en cellule pour achever une superbe carte géographique.
Voyant tous ses frères et soeurs affairés, Bébé n'a pas voulu demeurer en reste. Depuis plusieurs jours, il disparaît à ses heures, et personne n'a jamais pu savoir où il se cache. Il a trouvé dans le grenier, derrière le pigeonnier, un petit réduit où il va, lui aussi, travailler pour papa. Que peut-il bien avoir sur le chantier ? C'est son secret à lui...
Mais la veille du grand jour est arrivée. Les enfants sont allés dormir en recommandant à la vieille Lisette de les réveiller de très bonne heure pour surprendre papa dès son réveil. Quant à Bébé, il a grimpé sur les genoux de Lisette, lui a donné deux gros baisers, et lui a dit à l'oreille : "Moi, tu me réveilleras de très bonne heure... mois un quart."
Le lendemain, au petit jour, tout ce jeune monde s'habille en hâte, s'agite et se presse à la porte de papa, prêt à entrer au premier signe. Enfin, une petite oreille collée à la serrure croit avoir entendu du bruit dans la chambre. C'est le moment : et tous, chargés de bouquets, de boîtes, de travaux d'art, font irruption dans la pièce. On couvre de fleurs le lit paternel et l'on y entasse les présents. Puis, au déballage de ces précieux objets, ce sont des embrassades, des exclamations sans cesse renouvelées.
Jusqu'ici Bébé n'a pas encore donné. Il se tient à l'écart et, les mains derrière le dos, il observe ce qui se passe. Une fois le mouvement apaisé, il s'avance un peu timide et, sous l'oeil étonné de ses aînés, présente un rouleau de papier gris passablement chiffonné... et une lettre.
En dépliant le papier, papa y trouve une tapisserie multicolore, sans forme précise, ni dessin, d'un effet inénarrable.
Quant à la lettre, elle porte comme adresse des pattes de mouches, et, à l'intérieur, quatre pages pleines des mêmes signes, ainsi que plusieurs pâtés. Bébé, soit dit tout bas, est absolument illettré. A la vue de ces cadeaux, les grands frères rient aux éclats, et l'enfant, interloqué, fond en larmes.
Mais papa, très ému, soulève entre ses bras, le pauvre petit, l'embrasse tendrement et lui dit : "Merci, cher Bébé, console-toi, ne pleure pas, ton cadeau me fait un plaisir immense ; je ferai faire des pantoufles avec ta jolie tapisserie, et, je garderai ta lettre dans mon portefeuille ; car je sais lire cette écriture-là. Tu as voulu m'écrire que tu m'aimais ; et c'est là aussi ce que tu as cousu dans ta tapisserie, avec de la laine rouge, bleue, verte et jaune. Cela suffit. Plus tard, tu m'offriras, comme tes frères, des ouvrages plus parfaits et des voeux écrits en style soigné. Puisses-tu y dire toujours avec le même coeur : "J'aime mon papa !"
Charles WAGNER
