18 avril 2008
Les deux avares
Vous saurez que l'Araca, un vieux "brûle-sardines" qui aurait, pour épargner, partagé un poil par le milieu, ouït dire un jour, qu'au village voisin, un certain Pied-de-Lampe était le roi des épargneurs.
Il est toujours bon d'apprendre. L'Araca, le lendemain matin, vint donc trouver le fameux Pied-de-Lampe pour le questionner un peu sur l'épargne.
Pied-de-Lampe, justement, venait de se lever, et de ses doigts crochus, pour débrouiller ses cheveux, il se peignait avec les ongles.
- Bonjour !
- Bonjour.
- Vous ne me connaissez peut-être pas, lui dit l'Araca, je suis l'Araca.
- L'Araca ! diable, si ! lui fit Pied-de-Lampe, j'ai entendu parler de vous, qui, paraît-il, êtes un maître pour faire courir la brouette. (Pratiquant l'usure)
- Tout à votre service, reprit l'Araca. Voici donc pourquoi je venais. On m'a appris l'autre jour que, vous non plus, compère, vous ne gaspillez point le vivre, et - vous savez que la Vieille ne voulait jamais mourir, parce que toujours elle apprenait, - je suis ici pour l'honneur, l'avantage en même temps, de faire votre connaissance et pour m'instruire dans cette grande science qui s'appelle l'épargne.
- Tout à votre service ! répliqua Pied-de-Lampe, en lui touchant la main ; vous n'avez pas déjeuné ?
- Non.
- Eh, bien, compère, vous déjeunerez avec moi ; et, si vous le permettez, je vais sortit un moment pour acheter quelque pitance.
- Je vous accompagnerait, lui dit l'Araca, car, si cela ne vous fait rien, j'apprendrai ainsi à marchander.
- Allons.
- Allons.
Et nos deux grigous, traînassant la savate, partent pour le marché. En passant devant le fournier : (boulanger)
- Il est bon aujourd'hui, votre pain ?
- Ah ! dit Gâte-Pâte, aujourd'hui nous avons bien pétri : quand vous goûterez le pain, voyez-vous, c'est un beurre...
Et, se tournant vers son compagnon :
- Qu'en dites-vous ? fit Pied-de-Lampe, tout en ricanant de côté, puisque le beurre est meilleur que le pain, si donc nous allions acheter du beurre ?
- Allons acheter du beurre.
Et, zou ! patin, patan, ils vont chez dame Greset, la marchande de beurre :
- Bonjour, dame Greset, nous voudrions un peu de beurre... Il est bon, aujourd'hui, votre beurre ?
- Mon beurre ? Voyez, tâtez-le ; c'est fin comme de l'huile !
- Qu'en pensez-vous ? fit ce finaud de Pied-de-Lampe à son collègue l'Araca, puisqu'il paraît que l'huile est plus fine que le beurre, si nous allions acheter de l'huile ?
- Sus ! Allons acheter de l'huile !
Et ils entrent chez tante Bougnette :
- Bonjour, tante Bougnette, nous voudrions un peu d'huile... Votre huile est bonne au moins ?
- Mon huile ? Regardez-là : c'est limpide, c'est clair comme de l'eau de roche.
- Tiens ! dit Pied-de-Lampe, sommes-nous pas des nigauds ? Puisque la bonne eau est plus claire que l'huile, eh ! allons déjeuner à la fontaine !
Et, cela dit, tous deux allèrent, de ce pas, boire à la grande fontaine ; et il déjeunèrent de cette façon.
Conte Provençal par Frédéric MISTRAL
16 avril 2008
L'histoire du sufficit
Ce devait être peu avant le jour de l'orage sous le moulin, Monseigneur faisait sa tournée pastorale. Il allait à Ambert où tous les curés des environs l'attendaient pour la confirmation, quand ; sur le grand chemin, au lieudit Chez-Servy, une roue de son carrosse se rompit. Les chemins d'alors n'étaient pas ferrés et unis comme ceux de maintenant : des bourbiers où l'on enfonçait jusqu'au moyeu et des pointes de rochers à s'y rompre le col.
On alla quérir le charron du Monestier. Le temps passa, midi approchait ; il fallut que Monseigneur montât pour y aller dîner au village qui dominait sur la butte.
M. le curé se trouvait à Ambert pour la cérémonie, Monseigneur arrivant ainsi, c'était pour la servante le feu à la cure. Elle court tout effarée chercher le magister. Mon Barthélemy vint dans un grand trouble, toucha la main que le prélat lui présentait, ignorant, bonnes gens, qu'il lui fallait baiser l'anneau - "Il ne voit pas souvent des évêques, le bonhomme", fit Monseigneur à son grand vicaire - mais tourna son compliment de si naïve façon qu'il lui fut souri très indulgemment.
- Ne soyez point en soin. Je suis plus que satisfait d'un si bon accueil. Pourriez-vous seulement nous faire préparer un frugal repas ?
Barthélemy salue, s'en va conférer avec la gouvernante plus effarée que jamais à l'idée de préparer le dîner de Monseigneur. On décide de faire appel aux talents de Poule-Courte, qui demeurait porte à porte.
Elle arrive, pointant au bout de nez fouineur au mitan de sa face de pleine lune et, prenant de l'importance, calcule toutes choses. Finalement, elle propose de faire sauter une omelette, de rôtir un poulet, d'ajouter à cela un fromage de chèvre, et pour le fruit, des poires tapées et des noix sèches. Barthélemy va en porter les paroles au prélat.
- Mais cela va, cela va très bien. Une omelette, un poulet, du fromage, des noix et sufficit. (Cela suffit en latin)
- Eh ? Monseigneur, plaît-il ?
- Et sufficit répète Monseigneur avec un sourire.
Le magister de faire un salut bien profond et de retourner à la cuisine.
- Quoi ? qu'est-ce qu'il y a ? Monseigneur n'est peut-être pas content ?
- Il est content, pauvre Dorothée, seulement il demande encore du sufficit.
- C'est plus d'une fois que j'ai préparé des dîners d'évêques, de marquis et même de maréchaux des logis chef, dans de grandes maisons où je faisais une telle cuisine que les voisins se nourrissaient en léchant les murs. Jamais, au grand jamais, personne ne m'a demandé du sufficit. Au demeurant, c'est du latin, cela : les femmes n'ont pas à mordre au latin. Ca vous regarde, Barthaut : allez me quérir ce sufficit ; je l'accommoderai, en sauce ou autrement, si bien que rien plus.
Barthélemy ne savait déguiser nulle chose, même quand il y allait de son intérêt. Il confessa ignorer tout du latin, ce qui le fit mépriser de la Poule-Courte. Celle-ci le poussa hors de "sa" cuisine, lui répétant qu'il eût à satisfaire Monseigneur.
Le pauvre maître d'école sortit sur le coudert (la place) en se vouant à tous les saints du paradis. Enfin, il eut une inspiration : "Gaspard sait le latin comme celui qui l'a fait. Il me tirera de peine !" Un des gamins qui jouaient au saute-l'âne sur la place part tout courant pour le bourg de Saint-Amand, lequel n'est pas à trois quarts de lieue du Monestier par la traverse.
Gaspard arrivé, le magister lui déduit la chose sur le coudert même, le regardant avec les yeux qu'on fait à un homme qui tient votre salut dans sa manche.
- Quoi, c'est là que le bât vous blesse ? C'est pour ça que vous me faites venir si grand train de chez moi où j'ai laissé des pois au lard sur la table ? Un sufficit ? Sachez que c'est une queue d'âne, et ne me tarabustez plus la cervelle.
- Une queue d'âne, mon enfant ? Monseigneur peut-il avoir affaire d'une queue d'âne ? Comment veux-tu ?...
- Que vous êtes bon ! Est-ce à vous de savoir le pourquoi de la chose ? Il doit vous suffire que Monseigneur l'ai demandé. La soumission, l'obéissance ne sont-elles pas de toutes les vertus les plus recommandables ? Je m'en doute qu'il veut justement voir si vous lui obéirez sans réflexion.
Sur ce chapitre il prêcha si bien que, bientôt, le magister s'inquiéta seulement de se procurer la queue requise.
- Hé, n'y a-t-il pas là l'anichon gris de la Poule-Courte ? Tandis qu'elle fricote, je m'occupe de la bourrique. Puis vous mettez le sufficit dans un grand plat de faïence à fleurs, le plus beau que vous puissiez trouver, vous l'apportez vous-même sur la fin du repas, couvert d'une serviette blanche, et voilà Monseigneur content de son bedeau !
Tout alla de la sorte. On dressa le couvert fort proprement dans la salle à manger dont les fenêtres donnaient sur la verte allée d'Ambert, pays d'agréable représentation où la Dore fait cent tours parmi les prairies et les bocages au pied des belles montagnes. L'omelette était dure comme une couverture doublée ; le poulet, un coq d'assez mauvaise vie, pour avoir trop couru sur la place, coriace comme un vieux corbeau. Monseigneur achevait de casser quelques noix poudreuses quand Barthélemy apporta le plat qu'il découvrit avec révérence.
- Qu'est-ce là ? demanda Monseigneur en considérant la queue d'âne.
- C'est le sufficit, Monseigneur. Votre Grandeur me pardonnera si la queue n'est pas plus grosse ; il n'y a pas beaucoup d'ânes en nos petits pays.
Ce disant le pauvre regardait humblement du côté du grand vicaire, lequel sautait tout cramoisi sur sa chaise ; sans doute parce que le sufficit n'était pas de ces beaux, de ces grands... Mais Monseigneur, devinant la simplicité du bonhomme, apaisa d'un geste son compagnon. Il fit asseoir le Barthaut près de lui et le confessa si finement que le pauvre déballa tout le paquet. Et quand Monseigneur se leva pour partir, il se dit charmé de ce naïf entretien.
- Vous ne savez pas le latin, mais ne regrettez pas de n'avoir point cette science. Je vous donne ma bénédiction de grand coeur, et, de retour à Clermont, je vous enverrai un petit souvenir.
De fait, un mois après, Barthélemy reçut un ballot par le roulage. Et quand l'ayant ouvert, il y trouva des livres, - il avait dit à Monseigneur sont goût pour la lecture,- il fut le plus surpris et le plus ravi des hommes.
Henri POURRAT - "Gaspard des Montagnes"
14 avril 2008
Les Korrigans d'Irlande
Dans un district éloigné d'Irlande, mais où ? je ne m'en souviens plus, était un village appelé Knockgrafton, et
près du village se trouvaient les ruines d'un vieux château entouré d'un fossé, connu depuis les temps les plus reculés pour être hanté par les fées et les sylphes.
Dans le village de Knockgrafton vivait un bon petit bossu qui s'appelait Lusmore. Tout le monde l'aimait pour son humeur aimable et joyeuse ; puis la nature l'avait doué de bons poumons et de goût pour la musique.
Un certain jour tout ensoleillé Lusmore était étendu sur le bord du fossé, faisant un somme. Bientôt de douces voix l'éveillèrent, ces voix semblaient venir du fond de l'eau. Il se dit que c'était là le chant des fées, et ce chant était bien simple, rien de plus que "lundi, mardi, lundi, mardi," et toujours ainsi, à l'infini. Lusmore écouta quelques instants, puis il se fatigua de ce refrain, et, saisissant une courte pause, il se mit à chanter lui-même aussi haut qu'il put, mais d'un ton mélodieux : "et mercredi aussi." A peine eut-il chanté qu'ils se sentit emporté en tournoyant au fond du fossé où il vit une grande salle pleine de lutins qui dansaient et chantaient.
Ils répétèrent les mots de Lusmore et vigoureusement chantèrent : "lundi, mardi, et mercredi aussi." Puis, ils conduisirent Lusmore à une place d'honneur et deux des plus forts lutins s'approchèrent, et, avec une scie faite de beurre, ils coupèrent sa bosse, et alors ils chantèrent tous :
Lusmore, Lusmore,
Ne pleure ni ne déplore
La bosse que tu eus,
Sur ton dos elle n'est plus.
A terre voilà qu'elle dort.
Lusmore, Lusmore.
Le petit Lusmore s'aperçut alors avec étonnement qu'il n'était plus courbé en deux comme auparavant, mais qu'il se tenait bien droit et était très grand en se redressant il frappa presque sa tête contre le plafond.
Après beaucoup de réjouissances et de festins, les sylphes se reposèrent de leurs fêtes. Lusmore s'endormit ; et, lorsqu'il se réveilla, il se retrouva sur le bord du fossé. Il se leva, frotta ses yeux, tâta son dos et vit que, bien vrai, il n'avait plus sa bosse. Tout réjoui, il s'en retourna et raconta à tous ses voisins comment il avait dansé et chanté avec les lutins, et comment ils lui avaient enlevé sa bosse.
L'histoire se répandit vite et tout le voisinage vint voir Lusmore et le féliciter de sa bonne fortune.
Maintenant, il y avait un autre bossu de Knockgrafton connu sous le nom de Jack Madden un chenapan de mauvaise mine que personne n'aimait. Sa mère était une vieille sorcière envieuse, qui ne faisait que gémir parce que la bosse de son fils n'avait pas été enlevée comme celle de Lusmore. Elle conseilla à son fils d'aller s'asseoir sur le bord du fossé, et là, bien sûr, il entendit les fées chanter leur refrain avec l'élégante addition de Lusmore : "lundi, mardi, et mercredi aussi."
Alors Jack, qui était aussi dépourvu de goût que de voix, pensa que si Lusmore avait plu aux fées en ajoutant un jour à leur chanson, il pourrait, lui, ajouter tous ceux de la semaine, et, sans attendre une pause, sans s'inquiéter d'aller en mesure, il commence à entonner d'une voix rauque et forte : "Jeudi, vendredi, samedi, dimanche."
Or les fées n'ont pas seulement l'oreille très juste et un goût exquis pour le rythme et la mesure, mais aussi elles ont une aversion particulière du nom du jour du Seigneur. A peine Jack Madden eût-il commencé son insipide vacarme qu'il se trouva emporté et roulant dans le fossé entouré de fées furieuses. Deux des plus fortes, d'après les ordres du chef, prirent la bosse de Lusmore qui était encore par terre, l'appliquèrent sur le dos de Jack Madden, où elle se colla instantanément comme si elle était de cire. Et alors elles chantèrent toutes :
Jack Madden, Jack Madden,
Tes mots sont très mal venus
Et ton chant bien mal rendu.
Ce château où tu es venu
Attristera ta vie mondaine.
Voilà deux bosses pour Jack Madden.
Aussitôt, elles le repoussèrent à coup de pieds et on le trouva le lendemain matin sur la terre, près du fossé, avec deux bosses au lieu d'une. Telle fut la récompense de l'envie et du mauvais goût.
12 avril 2008
Histoire de l'éléphant blanc
Dans une très vieille ville de l'Inde au joli nom de Patalipoutra, vivait, il y a bien longtemps, un blanchisseur. C'était un homme riche, car il avait une foule de clients qui lui apportaient régulièrement leur linge et tous leurs habits à nettoyer. Dans l'Inde, le soleil est si chaud que l'on est tout vêtu de blanc, ou du moins de couleurs claires, et la fine poussière qui monte du sol desséché salit si fort les vêtements qu'il faut les changer bien souvent ; et cela faisait au blanchisseur beaucoup de travail !
Chaque jour on le voyait, lavant, avec ses aides, dans l'eau du Gange, le fleuve sacré, les beaux saries des dames. Ces saries aux soies si douces, bleus, verts et or, longs de six mètres - les femmes s'y drapent puis s'en recouvrent la tête comme d'un voile - étincelaient en séchant au soleil. Il y avait bien aussi des pièces de cotonnades, mais les couleurs en étaient si fraîches qu'elles mettaient de la gaîté sur le sable où elles s'étalaient.
Et les dhôties, sorte de pagnes blancs que les hommes enroulent autour de leurs hanches, illuminaient la terre de leur clarté.
Quand les clients étaient pressés, le blanchisseur tendait lui-même le tissu, le tenant par une extrémité alors que son fils aîné tirait sur l'autre. Ils l'agitaient doucement de bas en haut, de haut en bas. En un quart d'heure, le vêtement était sec et les clients étaient si satisfaits qu'ils se pressaient de plus en plus nombreux chez le courageux blanchisseur.
Sa maison basse, avec ses colonnes supportant une terrasse, était d'un goût parfait. Il y avait étendu de beaux tapis et mis de longs coussins confortables, sur lesquels on se reposait, le travail terminé, en bavardant avec des amis, les yeux fixés sur le Gange si large, si imposant en cet endroit.
Mais, comme il s'était enrichi par son travail, il était jalousé par un potier, son voisin. Celui-ci trouvait la maison du blanchisseur trop luxueuse, ses clients trop nombreux. Il s'employait à attirer les passants, installant devant sa porte les objets usuels qu'il confectionnait avec l'argile : des vases où l'eau se tient si fraîche, des assiettes pour recevoir le riz, des gobelets où l'on verse la boisson teintée de plantes aromatiques, de petites veilleuses où dansent les lueurs clignotantes qui éclairent les maisons et ornent les autels des dieux aux jours de fête. Tous ces objets étaient tentants. Et le potier avait, tout comme le blanchisseur gagné la confiance su roi dont il était le fournisseur.
Mais il récoltait moins d'argent que son voisin. Aussi résolut-il de lui jouer un vilain tour afin de le ruiner.
Un jour, il alla donc trouver le roi et lui tint ce langage : "Votre Majesté sait combien il serait glorieux pour Elle d'être le possesseur d'un éléphant blanc. Eh bien, je sais que le blanchisseur mon voisin a un procédé mystérieux qui ferait de votre éléphant royal, d'un gris presque noir aujourd'hui, un éléphant éclatant de blancheur. Votre Majesté serait ainsi le souverain le plus célèbre et le plus envié de l'Inde entière."
Le roi se mit d'abord à sourire, pensant que pareille transformation était chose impossible. Mais le potier avait l'air si sûr d'avoir surpris le secret du blanchisseur qu'il commença à croire pour de bon qu'il pourrait posséder bientôt un éléphant blanc.
Ce pauvre roi, qui n'était pas fort intelligent, désirait d'autant plus vivement être célèbre et admiré de tous !
Il convoqua donc le blanchisseur, et, pour rendre ses ordres plus solennels, il le reçut assis sur son trône, entouré de ses courtisans. Tous attendaient avec la plus grande curiosité la réponse du blanchisseur à la demande extravagante de leur maître.
Quand il se vit enjoindre de blanchir aussitôt l'éléphant royal, le blanchisseur, plein de bon sens, fut très tenté de faire résonner les voûtes du palais d'un énorme éclat de rire. Mais il savait le roi têtu et cruel. Il comprit bien vite qu'il fallait accepter, mais en rendant au potier le méchant tour que celui-ci lui avait préparé.
- Sir, dit-il, c'est chose facile pour moi, ce que Vous me demandez là. Cependant, il me faudrait faire tremper votre éléphant dans une très grande cuve emplie d'eau bien savonneuse. Or, je ne possède, malheureusement, pas de récipient assez vaste pour contenir un aussi gigantesque animal que celui de Votre Majesté. Mon voisin le potier pourra certainement, sur votre ordre, me le construire.
Le roi fit alors revenir en hâte le potier et lui ordonna de fabriquer un vase aux dimensions telles que l'éléphant pût y tenir à l'aise.
Le potier compris qu'à son tour il avait été joué et que le blanchisseur se vengeait cruellement de lui. Il savait, d'ailleurs, qu'il le méritait, et il essaya de sortir avec avantage du cas difficile où il s'était mis.
Il réunit en hâte ses parents et ses amis, les chargeant de lui apporter une énorme quantité d'argile. Ils en recueillirent de leur mieux, partout où ils en trouvèrent, la rapportant dans de larges corbeilles plates qu'ils plaçaient sur leurs têtes. Chaque fois qu'ils arrivaient dans le jardin du potier, ils déversaient leurs charges qui, s'ajoutant l'une à l'autre, formèrent bientôt une petite colline d'argile.
Alors on se mit au travail. Il fallut des jours et des jours pour confectionner une cuve immense, autour de laquelle, quand elle fut terminée, on se mit à danser de joie. Le blanchisseur allait enfin être ruiné !
Sur de longs bâtons que soutenaient leurs solides épaules, cinquante hommes portèrent en triomphe le long et large bassin jusqu'au palais du roi. Le potier avait fait appel, pour cette besogne, aux porteurs qui, dans les temples, soulevaient à la force de leurs bras les colossales statues des dieux, car seul ils lui semblaient assez robustes et assez exercés.
Ils furent accueillis par les félicitations du roi, qui du haut de sa terrasse, les avait regardés venir.
Le blanchisseur fut aussitôt convoquée. Il fit allumer un grand feu au milieu des jardins du palais. La baignoire de l'éléphant fut placée sur les bûches ; les servantes drapées dans leurs saries verts ou rouges, l'emplirent à l'aide de cruches d'eau puisées dans le Gange. La longue procession des femmes allant et venant, du fleuve au palais, dura une journée entière. Enfin la cuve fut pleine et, l'eau commençant à chauffer, on jeta dedans de grandes quantités de savon.
Le lendemain, l'eau était si mousseuse qu'elle ressemblait aux vagues de la mer, frangées d'écume. On laissa le feu s'éteindre, et les serviteurs qui, pour l'entretenir avaient abattu des arbres massifs, prirent leur repos. Au bout de trois jours, l'eau s'étant refroidie suffisamment pour ne pas brûler l'éléphant royal, il arriva conduit par son cornac.
Un peu surpris, car il n'avait jamais connu de bain en dehors des rivières où il aimait se rafraîchir, il consentit tout de même à pénétrer dans cette eau inaccoutumée. Mais en s'asseyant il fit éclater en mille morceaux la cuve d'argile, dont l'épaisseur était trop faible pour supporter un poids aussi considérable. L'eau se mit à couler en longs ruisseaux mousseux, et l'éléphant furieux, tapant de ses énormes pattes, faisait s'envoler par centaines les bulles de savon qui scintillaient comme des miroirs sous le soleil.
Et le potier dut recommencer son oeuvre. Il rassembla de nouveau tous ceux qu'il connaissait, les suppliant de l'aider.
Ils répondirent à son appel, et la cuve qu'ils édifièrent fut cette fois si lourde que deux cents hommes ne purent la porter.
On recommença encore et, en la soulevant les porteurs la brisèrent.
On réussit à en construire une autre, mais l'épaisseur des parois était telle que la chaleur de la flamme ne jamais réchauffer l'eau.
Les tentatives continuèrent ainsi pendant des années. Le potier perdit peu à peu tous ses amis, toute sa fortune. Il fut obligé enfin de renoncer à son entreprise et alla s'humilier devant le roi.
Celui-ci, furieux, le chassa : il ne pouvait lui pardonner de lui avoir fait espérer l'impossible. Ne s'était-il pas, lui, le prince de ce merveilleux pays, rendu ridicule dans l'attente vaine de cet éléphant blanc ?
Seul le blanchisseur avait été assez habile pour imaginer ce moyen vraiment ingénieux de se défendre du potier, en exigeant de lui une chose irréalisable.
Mais, comme il était bon, il eut pitié de la détresse de son méchant voisin ; il le sauva de la misère.
Et le blanchisseur vécut de longues années très heureux, car le roi avait compris la leçon et l'avait choisi pour son conseiller.
Conte Hindou par Marie-Simone RENOU
09 avril 2008
MATAU
Il y avait une fois à Couflens de Salau un homme qui s'appelait Matau, grand chasseur et grand pêcheur et grand fainéant comme tout pêcheur et tout chasseur. Pour tout bien il ne lui restait de son père qu'un vieux fusil sans poudre, et cela pour nourrir six enfants, une femme et une marâtre. Quand notre homme s'en revenait de la pêche sans poisson ou de la chasse sans gibier, il ne faisait pas bon pour lui rentrer en la maison : femme, enfants, marâtre, tous en avaient contre lui ; cris, reproches, coups, tout y passait :
"Fainéant ! ivrogne ! vaurien !..."
Dieu sait les litanies qu'il lui fallait alors écouter !
Un jour il en voit tant que désespéré il va emprunter une corde à un voisin et va se pendre. Il attache sa corde à la branche d'un pommier et se la passe autour du cou.
"Que fais-tu là ? méchant chrétien, lui crie alors une sorte de singe qui était tapi entre les branches d'un noyer.
- Tu le vois, je suis si malheureux que je veux en finir.
- Tu veux faire comme Judas ? Sors de là va, prends cette bourse et tes affaires s'arrangeront."
Matau prend la bourse, compte les écus : un, deux, trois, cinq, dix, vingt, trente, cinquante... et il y en avait toujours ; plus d'écus que ce que l'on trouverait de grains de millet dans le ventre d'un âne !
Il serre la bourse et prend le chemin de la maison. En route, il trouve une auberge, y entre et demande à souper. Il mange tant de tripes, tant d'oeufs, tand de viandes et de gourmandises qu'il lui faut boire comme un trou et qu'il s'endort.
Pendant qu'il dormait, l'aubergiste, qui s'était avisé que la bourse de Matau produisait de l'argent comme un puits de l'eau, la tire de sa poche et à la place tout doucement en met une autre.
Quand Matau a assez dormi, il se lève et s'en va.
Il arrive chez lui tout joyeux et fier comme s'il portait tout Paris dans sa poche :
"Hé ! toute la marmaille, et toi démon de femme, c'est fini pour vous de crier et de souffrir, vous avez ici une bourse qui vous donnera plus de deniers que vous n'en voudrez !"
""C'est ça la fameuse bourse ?... Plate comme une feuille de noyer !
- Ca la bourse que tu es allé chercher, fripon !
- Tu veux encore te moquer de nous ? Attends un peu !... Attends !..."
Et pim et pam, à force de coups et de claques ils le laissent pour mort.
Matau se relève tout meurtri, va emprunter la corde à un voisn, désespéré, pour aller se pendre. Il attache la corde à la branche d'un pommier et se la passe autour du cou.
"Que fais-tu ici ? méchant chrétien, lui crie alors le singe qui était tapi sur une branche de noyer.
- Tu le vois, je suis si malheureux que je veux en finir.
- Tu veux faire comme Judas alors ? Sors de là, prends ce manteau et tant que tu l'auras, toi et ta famille aurez de quoi manger. Tu n'auras qu'à dire : "Manteau, couvre-toi de tout ce qui est bon à manger." Et le singe lui donne le manteau.
Matau déplie le manteau et lui dit :
"Manteau couvre-toi de tout ce qui est bon à manger."
Aussitôt le manteau se couvre de toute sorte de bonnes choses : des poulets, des gigots, des coques, du vin de Bordeaux, du café et un cochon gras digne d'une noce. Même le cousin du roi n'aurait jamais servi un aussi bon repas !
Quand il a soupé, Matau s'en revient chez lui. Il s'arrête à l'auberge où il avait coucheé la fois précédente et l'aubergiste lui porte à manger :
"Non, non, merci bien, je viens de souper comme un prince."
Et Matau raconte tout ce qui vient de lui arriver, puis il s'en va dormir. Pendant qu'il dort, l'aubergiste lui change le manteau.
D'aussi loin que Matau aperçoit sa femme et ses enfants, il leur crie :
"Maintenant, vous avez fini d'avoir faim et de souffrir, venez, approchez-vous !"
Matau étend son manteau comme le lui avait dit le singe et s'écrie :
"Manteau, couvre-toi de tout ce qui est bon à manger !"
Mais le manteau plein de trous et pièces reste sourd.
"Manteau, couvre-toi de tout ce qui est bon à manger !"
Trois fois Matau répète la même chose et le manteau ne bouge pas ; seuls se voient les trous et les pièces.
"Eh bien ! est-ce là le fameux manteau que tu as porté ? Canaille, tu n'as pas fini de te moquer de nous ! Attends un peu !..."
Et pim et pam, frappe que tu frapperas, ils le laissent pour mort.
Matau pourtant se relève quoique tout estropié et, cahin caha, s'en va emprunter une corde à un voisin pous aller se pendre. Il attache sa corde à la branche du même pommier et se la passe autour du cou.
"Que fais-tu ici ? méchant chrétien, lui crie alors le singe qui était tapi entre les branches du noyer.
- Hé ! Tu le vois bien ! Je suis malheureux que je veux me pendre, et je veux en finir cette fois-ci.
- Et alors, tu n'as pas honte de vouloir faire comme Judas ? Sors de là et prends cette baguette.
- Qu'est-ce que j'en ferai de cette baguette, tout se retourne contre moi ; je suis plus malheureux que les pierres du chemin.
- Quand quelqu'un voudra te toucher, tu n'auras qu'à dire : "Baguette marche !" et tu les verras tous fuir comme des lièvres."
Matau prend la baguette et s'en va. Il arrive à l'auberg, soupe comme un roi et s'en va dormir. Le lendemain matin l'aubergiste lui demande de lui payer le souper et le coucher :
"Baguette, marche !" s'écrie Matau.
Et la baguette saute au visage de l'aubergiste - flip, flap -, elle le frappe aux oreilles, au nez, aux yeux, tant et si bien qu'il en meurt.
Il arrive chez lui. Aussitôt, tous, femme, marâtre et marmaille se mettent à crier car il n'apporte ni viande, ni vin, ni pain :
"Vaurien, chien, va te faire pendre, débarrasse-nous de toi une fois pour toutes, sale pouilleux...
- Baguette, marche !" crie Matau
Et la baguette frappe les jambes des enfants, frappe les oreilles des femmes, - flip, flap -, elle tape sur les caboches, sur les reins, sur les museaux et cela jusqu'à ce qu'ils soient tous morts.
Quand le roi apprit cela, il fit arrêter Matau. Il ordonna qu'il dorme en prison, qu'on lui prenne sa baguette et qu'on le décapite. Et c'est la justice du roi qui l'a fait enterrer dans une terre qui n'est pas sainte, dans une terre en haut de ces montagnes de Couflens de Salau et que l'on appelle "le Pré Matau".
Si vous ne me croyez pas............ Allez voir là-bas !
06 avril 2008
Quitte pour la peur
J'étais dans mon lit occupé de rêveries. J'entends ouvrir la porte, je vois entrer un inconnu à grande figure blanche. Il m'appelle familièrement par mon nom et me dit de me lever promptement. Je prend ma robe de chambre en tremblant ; il s'approche de moi, m'invite par ses gestes pressants à me mettre sur un siège auprès de ma fenêtre. Dès que je suis assis, je sens qu'il me prend brusquement par le cou et il me le serre fortement ; il me couvre la joue avec la main gauche, d'un boulet capable de me briser les dents. Une sueur abondante se répand sur tout mon visage ; je sens les gouttes en tomber de tous les côtés. Cet accident me saisit au point que j'en perds la respiration et je suis couvert d'écume, sans pouvoir proférer une seule parole ; l'inconnu m'a défendu de parler ou de crier. Au bout de quelques instants, je le vois se saisir d'une arme blanche, dont la lame est très reluisante ; il me la porte sur la gorge en sorte que je ne suis qu'à un demi-doigt de la mort. Je sens couler mon sang et, en bon chrétien, je recommande tout bas mon âme à Dieu. Ma frayeur fait apparemment impression sur ce mortel flegmatique ; il prend de l'eau et du vinaigre, dont il m'arrose le visage ; la cuisson que je sens me fait ouvrir les yeux ; alors mon homme me saisit par les cheveux et il me lie. Je le vois aussi s'emparer d'une autre arme dont je crois qu'il veut me brûler la cervelle, mais le feu ne fait que m'effleurer les oreilles. Il m'empaquette les mais sur une espèce de linceul pour que je ne puisse pas les remuer. Voyant que je respire toujours, il m'arrache bien des cheveux et paraît vouloir m'étouffer dans un tourbillon de poussière. J'avais déjà fermé les paupières, mais pour consommer son ouvrage, il prend de nouvelles armes qui lui restaient encore, et qu'il tire de sa poche : "C'est, me dis-je, le ciseau de la Parque avec lequel il veut essayer, mais en vain, de couper le fil de mes jours !" J'étais tout tremblant et immobile d'effroi comme un homme qui n'attend que sa dernière heure. Mon bourreau aperçoit une bourse qui était sur ma commode, il s'en saisit et me reprend au collet et par les cheveux. A ce dernier trait, j'ouvre les yeux pour la seconde fois et je m'empare brusquement d'un couteau que je trouve sous ma main. Cet acte d'énergie lui fait prendre la fuite. Je m'essuie le visage devant le miroir. Peu à peu je me reprends et je m'aperçois (Eclatant de rire) que mes cheveux étaient frisés, coiffés, pommadés, ma barbe faite. Mon assassin était un nouveau garçon coiffeur que son maître m'avait envoyé et qui était muet. Jugez de ma stupéfaction et de ma satisfaction. J'en étais quitte pour la peur, mais entre nous, c'était une peur bleue.
François HESNAULT
04 avril 2008
L'oiseau-mouche
Il y avait une fois, dans la vieille Bretagne, un pays appelé Minor dont les habitants étaient si petits que jamais âme qui vive ne les avaient remarqué.
Minor était gouverné par une fée grande comme le pouce d'un enfant, c'était la plus grande personne du royaume.
La race animale était dignement représentée par des chevaux gros comme des petites souris, des boeufs encore plus petits et des oiseaux comme des moucherons.
Mais, hélas ! Minor avait un fléau, et ce fléau était une race d'oiseaux d'une taille extraordinaire.
Chaque année les récoltes étaient ravagées et dans les vergers les cerises des Minoriens disparaissaient comme par enchantement.
La pauvre reine-fée n'avait pas le pouvoir de détruire elle-même la race des Ravageurs, - comme on l'appelait, - mais elle ordonna une chasse active, et quiconque lui apportait un de ces oiseaux recevait une prime considérable.
Grâce à la prime la race disparut, seul un couple de Ravageurs échappa au massacre en s'enfuyant dans un pays alors inconnu, en Amérique.
Là, il s'est multiplié tout à son aise et nous pouvons admirer aujourd'hui l'oiseau maudit du royaume de Minor : c'est le bijou de la nature, c'est l'oiseau-mouche.
Albert BARRE
02 avril 2008
La préparation de la révolte
La scène se passe dans l'un des cantons les pus âpres du Périgord, où une famille de petits seigneurs, les Nansac, ajoute depuis longtemps, par sa cruauté, aux malheurs des pauvres gens. Mais leur tyrannie est devenue insupportable. Un jeune homme, Jacquou, va, à la tête des paysans, et avec Jean son vieil ami, donner le signal de la révolte et préparer l'incendie du château.
L'endroit était un petit plateau entouré de bois et loin de tout chemin... C'est là que la vieille Huguette, la sorcière du Cros-de-Mortier se rendaient à cet endroit portant, selon le cas, un coq ou une poule que la vieille saignait après un tas de simagrées. Ensuite, ayant aspergé les pierres de sang de la bête, elle lui ouvrait le ventre d'un coup de couteau et farfouillait dedans au clair de lune, afin de tirer au vu du coeur et du foie, des pronostics sur l'affaire pour laquelle on la consultait.
La sorcière est morte maintenant et les sacrifices de poulaille ont cessé, mais il y a encore des vieux qui en ont été témoins.
A mesure que les gens sortaient du bois, ils venaient se grouper autour de la Peyre-Male et attendaient, appuyés sur leurs lourds bâtons. Lorsque je vis que tout le monde était arrivé, je me levai, et, m'adressant aux femmes, je leur demandai ce qu'elles venaient faire là.
"Et penses-tu, dit une ancienne de Prisse, que nous n'ayons rien à venger ?
- Nous crois-tu plus couardes que les hommes ? ajouta une autre.
- A la bonne heure, donc, puisqu'il en est ainsi !"
Et alors, monté sur une des ces grosses pierres, je refis amplement mes premières prêches des villages, et je montrai très clairement la triste situation où nous étions. Tandis que je parlais, récapitulant longuement les griefs de tout le pays contre le Comte de Nansac, mes paroles ravivaient les blessures de tous ces pauvres gens et je voyais dans l'ombre reluire leurs yeux. C'était une chose curieuse que ces paysans assemblé la nuit dans cet endroit sauvage. Ils étaient vêtus misérablement, tous, de vestes en droguet, blanchies par l'usure, de vieilles blouses décolorées, salies par le travail, de culottes de grosse toile ou d'étoffe burelle, pétassées de morceaux disparates. Quelques vieux comme Jean avaient de mauvaises limousines effilochées par le bas, et d'autres pauvres diables loqueteux étaient à demis couverts de haillons n'ayant plus ni forme ni couleur. La plupart étaient coiffés de bonnets de coton, bleus, blancs, avec un petit floquet, sales, troués souvent, qui laissaient échapper d'épaisses mèches de cheveux. D'autres avaient de grands chapeaux périgordins ronds aux bords flasques, déformés par le temps et roussis par le soleil et les pluies. Point de souliers, tous pieds nus dans leurs sabots garnis de paille ou de foin. Les femmes abritaient leurs brassières d'indienne et leurs cotillons de droguet sous de mauvaises capuce de bure, ou se couvraient les épaules d'un de ces fichus grossiers qu'on appelait en patois les coullets.
C'était bien là la représentation du pauvre paysan périgordin d'autrefois, tenu soigneusement dans l'ignorance, mal nourri, mal vêtu, toujours suant, toujours ahanant, comptant pour rien, et méprisé par la gent riche.
Quand j'eus fin mon oraison, je demandai :
"Maintenant, parlez. Votre sort est entre vos mains, il ne faut que vouloir. Êtes-vous bien décidés à vous venger du brigand de Nansac ? à jeter à bas sa malfaisante puissance ? à vous débarrasser pour toujours de cette famille de loups ?
- Oui ! Oui ! dirent-ils tous d'une voix sourde.
- C'est très bien !"
Et alors, les faisant tourner tous vers le château de l'Herm, je les fis jurer à l'antique manière de nos ancêtres, comme ma mère m'avait fait jurer jadis. Tous comme moi crachèrent dans leur main droite et, après y avoir tracé un croix avec le premier doigt de la main gauche, la tendirent ouverte en disant à mi-voix après moi !
"A bas les Nansac!
-C'est bien, mes amis ; et maintenant que chacun se tienne prêt. Une de ces nuits, quand le moment sera bon, lorsque vous entendrez trois coups de corne secs et espacés, suivis d'un autre coup prolongé arrivez tous vivement ici : la vengeance sera proche et notre délivrance sera dans notre main !"
Là-dessus, la foule se dispersa dans les bois et chacun s'en revint au village.
Eugène le ROY - Jacquou le Croquant
L'attaque du château eut lieu, l'une des nuits suivantes. On ne fit de mal à personne, mais les bâtiments furent incendiés. Jacquou fut acquitté par les juges de Périgueux.

