21 décembre 2007
Conte de Noël - Vision de Jésus
Voici ce qu'en Bretagne, à Noël, dans les landes,
On conte au coin de l'âtre où brûle un feu de brandes.
Un soir, Jésus, quittant le temple, s'égara,
Et, perdu dans la nuit, il eut peur et pleura.
Il était tout petit, ayant sept ans à peine ;
Mais c'est l'âge où déjà l'enfant connaît la peine.
Il songeait à sa mère, au chagrin qu'elle aurait,
Quand, inquiète et triste, en vain elle attendrait.
Sa tendresse infinie augmentait ses alarmes
Et de ses yeux si doux coulaient d'ardentes larmes.
Autour de lui régnait, morne, silencieux,
Enveloppant la terre et la mer et les cieux,
L'isolement lugubre et le désert livide.
Son esprit s'effarait à cet aspect du vide.
D'affreux pressentiments s'emparaient de son coeur.
Il lui semblait entendre, en un rire moqueur,
Se marier les voix de l'ombre et de l'abîme :
"C'est l'instant, pensait-il, où l'essaim noir du crime
"S'abat, mystérieux, sur l'immense univers,
"Où le mal, se cachant sous les masques divers,
"Rôde, monstre sinistre, en quête d'une proie,
"Où l'enfer déchaîné fait éclater sa joie."
Puis il s'agenouilla, priant avec ferveur :
"O mon Père du Ciel, j' implore ta faveur :
"C'est aujourd'hui Noël, la nuit de ma naissance,
"La nuit où s'accomplit l'oeuvre de ta clémence,
"Quand ton regard plongea dans les obscurités,
"Où, loin de leur vrai Dieu, les mortels emportés,
"Comme le flot tarit séparé de sa source,
"Descendaient au néant sans espoir, sans ressource ;
"Quand, infaillible et bon, pardonnant, tu voulus
"Les sauver et tu dis : ils ne souffriront plus.
"Tu m'envoyas vers eux sur leur glèbe fragile ;
"Tu donnas à mon âme une prison d'argile ;
"Et, messager divin de tes desseins secrets,
"Je viens leur apporter tes éternels secrets."
16 décembre 2007
Le joueur de flûte
Il y a au moins cinq cents ans, la ville de Hameln fut envahie par une multitude de rats. Les rats luttaient contre les chiens, tuaient les chats, mordaient les bébés dans leurs berceaux, léchaient la soupe dans la louche même du cuisinier et défonçaient les barils de poissons séchés, avec des cris perçants et aigus. Tout, absolument tout, était dévoré !
Les habitants de la ville, tremblants de peur, n'osaient plus dormir et craignaient de mourir de faim.
Afin d'aviser aux mesures à prendre, le bourgmestre réunit les échevins à l'hôtel de ville. On chercha longtemps le moyen de se débarrasser de ce fléau, mais on ne trouvait rien de satisfaisant.
On entendit alors frapper à la porte de la salle tout doucement. Et voici qu'entre un personnage étrange au teint basané, aux yeux bleus perçants comme des aiguilles, la bouche immense où passaient quand ils parlait d'effrayants sourires. Il était vêtu selon l'ancienne mode d'un habit singulier, mi-jaune, mi-rouge.
"Excusez mes seigneurs ! dit-il en s'avançant, je puis débarrasser votre ville des rats qui l'infestent si vous voulez promettre de me donner mille florins ?
- Mille florins ? Non, cinquante mille !" tel fut le cri unanime du conseil des échevins.
L'homme descendit alors sur la place, et, tirant une flûte de roseau d'un petit sac en cuir qui pendait à sa ceinture, il la porta à ses lèvres. A peine avait-il commencé à jouer un air aux sons bizarres qu'on vit sortir de toutes les maisons, de toutes les caves, de tous les greniers, de tous les trous, des rats à flots, qui débouchaient de toutes les rues et qui formèrent en un instant, un immense troupeau grouillant.
De rue en rue, le joueur de flûte allait, jouant, et les rats, pas à pas, le suivaient en se pressant et se bousculant. Il les conduisit au fleuve Weser où tous plongèrent et périrent noyés. Il n'en restait plus un seul dans le ville de Hameln.
L'homme se présenta alors à l'hôtel de ville pour toucher la récompense promise. Les échevins qui n'avaient plus rien à craindre ni des rats, ni du joueur de flûte, refusèrent de payer, et même se moquèrent de lui.
L'étranger insista pour que la promesse qui lui avait été faite fût honnêtement tenue. On le mit à la porte en l'appelant le beau preneur de rats. Il descendit de nouveau sur la place et de nouveau il porta à ses lèvres sa flûte de roseau. A peine avait-il joué trois notes si douces que jamais musicien n'en avait fait entendre d'aussi suaves, que tous les enfants de la ville arrivèrent en courant avec des cris et des rires joyeux derrière le mystérieux personnage.
Le bourgmestre et son conseil se portèrent aussitôt sur la grand'rue qui mène au Weser, mais le joueur de flûte tourna brusquement vers la montagne.
Quand il fut au pied des grands rochers, on vit s'ouvrir devant lui, un portail merveilleux comme si une caverne se creusait soudain. Le flûtiste y pénétra, les enfants suivirent. On entendit encore quelque temps le son de la flûte, mais il diminua peu à peu et bientôt on n'entendit plus rien.
Et quand tous les enfants furent entrés, la porte de la montagne se ferma pour toujours.
Robert BROWNING
04 décembre 2007
Le singe
Un vieux singe malin était mort, son ombre descendit dans la sombre demeure de Pluton, où elle demanda à retourner parmi les vivants.
Pluton voulait la renvoyer dans le corps d'un âne pesant et stupide, pour lui ôter sa souplesse, sa vivacité et sa malice ; mais elle fit tant de tours plaisants et badins, que l'inflexible roi des Enfers ne put s'empêcher de rire, et lui laissa le choix d'une condition. Elle demanda à entrer dans le corps d'un perroquet. "Au moins, disait-elle, je conserverai par là quelque ressemblance avec les hommes, que j'ai si longtemps imités. Étant singe, je faisais des gestes comme eux ; et étant perroquet, je parlerai avec eux dans les plus agréables conversations.
A peine l'âme du singe fut introduite dans ce nouveau métier, qu'une vieille femme causeuse l'acheta. Il fit ses délices ; elle le mit dans une belle cage. Il faisait bonne chère, et discourait toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parlait pas plus sensément que lui. Il joignait à son nouveau talent d'étourdir tout le monde je ne sais quoi de son ancienne profession : il remuait la tête ridiculement ; il faisait craquer son bec ; il agitait les ailes de cent façons, et faisait de ses pattes plusieurs tours qui sentaient encore les grimaces de Fagotin. La vieille prenait à toute heure ses lunettes pour l'admirer.
Elle était bien fâchée d'être un peu sourde, et de perdre quelquefois des paroles de son perroquet, à qui elle trouvait plus d'esprit qu'à personne. Le perroquet gâté devint bavard, importun et fou. Il se tourmenta si fort dans sa cage, et but tant de vin avec la vieille, qu'il en mourut.
Le voilà revenu devant Pluton, qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d'un poisson, pour le rendre muet ; mais il fit encore une farce devant le roi des ombres, et les princes ne résistent guère aux demandes de mauvais plaisants qui les flattent. Pluton accorda donc à celui-ci qu'il irait dans le corps d'un homme. Mais, comme le dieu eut honte de l'envoyer dans le corps d'un homme sage et vertueux, il le destina au corps d'un harangueur ennuyeux et importun, qui mentait, qui se vantait sans cesse, qui faisait des gestes ridicules, qui se moquait de tout le monde, qui interrompait toutes les conversations les plus polies et les plus solides, pour des riens et les sottises les plus grossières.
Mercure, qui le reconnut dans ce nouvel état, lui dit en riant : "Ho ! ho ! je te reconnais ; tu n'es qu'un composé du singe et du perroquet que j'ai vus autrefois. Qui t'ôterait tes gestes et tes paroles apprises par coeur sans jugement, ne laisserait rien de toi. D'un joli singe et d'un bon perroquet, on n'en fait qu'un sot homme."
O combien d'hommes dans ce monde, avec des gestes façonnés, un petit caquet et air capable, n'ont ni sens ni conduite !
FENELON
