Des contes et légendes

Rien que des contes et des légendes

29 novembre 2007

Petit Pierre

Num_riser0096Petit Pierre avait douze ans. Il était orphelin, et n'avait jamais connu ses parents. A la ferme, où il était domestique, il voyait maître François et sa femme choyer leur garçon, un mauvais garnement, sournois et menteur ; mais lui, personne ne l'embrassait, personne ne l'aimait. Levé avec le soleil, il travaillait toute la journée, et on lui donnait un peu de soupe à manger, une botte de paille pour se coucher ; jamais un regard affectueux, jamais une parole douce. La nuit, bien souvent, au lieu de s'endormir, petit Pierre pleurait. Alors Médor, le bon chien de la ferme, s'approchait doucement et se couchait près de lui, et Pierre l'embrassait éperdument. Ils étaient malheureux tous les deux : tous deux s'aimaient...
Voici qu'un soir, tandis qu'il revenait de la prairie, Pierre entendit des éclats de voix dans la maison. Il entra, étonné. Au moment où il franchissait la porte, son maître se précipita sur lui, et, le saisissant au collet, lui demanda brutalement :
"Qu'as-tu fait de l'argent que tu m'as volé, chenapan ?
- Moi ! s'écria Pierre indigné. Mais je n'ai pas volé, je ne suis pas un voleur ! Je ne vous ai rien pris !
- Tu m'as pris une pièce d'or, un louis tout neuf, vaurien ! Qu'en as-tu fait ?
- Je vous jure, dit petit Pierre d'une voix ferme, que je ne vous ai rien pris !"
Le fermier était pâle de rage ; il secoua brutalement l'enfant.
- On t'a vu ! cria-t-il. Mon fils t'a vu ! Tu entends !
- Oh ! murmura Pierre en se tournant vers celui qui l'accusait ainsi, comment pouvez-vous dire cela ? Vous savez pourtant bien que ce n'est pas vrai !
- Oui, répondit le mauvais garçon, d'une voix sourde, avec un regard méchant, c'est lui qui l'a pris !"
Petit Pierre, sans répondre, se mit à pleurer.
"C'est bon ! s'écria alors le fermier. Tu ne veux pas avouer ! Je te chasse. Va où tu voudras ; je te chasse ! Tu entends ?"
Et il eut un geste de menace terrible. Pierre, éperdu, s'enfuit, sanglotant, la tête dans ses mains. Le voleur, il le connaissait bien : c'était celui-là même qui le calomniait et le faisait chasser, c'était le fils de maître François ; mais dénoncer au fermier le coupable, il n'y fallait pas songer : il se serait trop cruellement vengé. Et Pierre s'en allait par la campagne silencieuse sur laquelle la nuit tombait peu à peu. Le pauvre enfant pleurait.
Il arriva à la forêt. Exténué et frissonnant, il se laissa tomber au pied d'un arbre. De sombres pensées l'assaillaient.
"Oh ! songeait-il, si je pouvais mourir ! Au moins, je ne souffrirais plus ! Au ciel, je reverrais peut-être mes parents ; ils m'aimeraient, eux ! Ici, personne ne m'aime."
Au même instant, Pierre se sentit effleuré par un souffle tiède et haletant ; il étendit la main : Médor était là. Le bon chien avait suivi son jeune maître, et, maintenant il essayait de le consoler et de le réchauffer.
"Ah ! s'écria Pierre avec effusion, viens, mon bon Médor ! Oui, oui, tu m'aimes, toi ! Et tu ne m'appelles pas "voleur". Viens ! Nous allons nous reposer tous les deux."
Et le petit garçon attira vers lui le gros chien qu'il caressa longtemps. A force de pleurer, petit Pierre enfin s'endormit.
Lorsqu'il se réveilla, il était au moins neuf heures du matin, à en juger par la position du soleil. Dans la forêt, au loin, il entendit d'allègres sonneries de cor ; Médor prêtait l'oreille. "Ce sont les habitants du château, lui dit Pierre, comme s'il avait parlé à une personne, ce sont les habitants du château qui chasse le sanglier."
Les sonneries se rapprochaient, de plus en plus éclatantes. Bientôt Pierre vit à travers les arbres des chasseurs à cheval, qui passaient au galop, le cor en bandoulière, le fusil à la main ; il remarqua avec étonnement qu'il y avait parmi eux autant de femmes que d'hommes, et, curieux - insouciant comme tous les enfants qui oublient leurs tristesses pour courir après un papillon, - il appela Médor, et suivit la chasse.
Tandis qu'il arrivait près d'une clairière, il entendit tout à coup un bruit violent et un cri : "Au secours !" Il se précipita à travers les arbres ; il aperçut un cheval emporté qui galopait à toute vitesse ; une jeune fille le montait ; éperdue, meurtrie, elle ne se tenait plus qu'à peine ; bientôt elle allait tomber, se briser contre un rocher, se tuer... Elle était pâle, défaillante, et l'animal bondissait, fuyant toujours.
"Va, Médor ! s'écria l'enfant. Mords-le ! Mords-le ! Le chien se jeta sur le cheval et le mordit au jarret. En même temps, Pierre se précipitait à la tête de l'animal qui s'arrêta une seconde et repartit avec impétuosité dans une direction nouvelle. Mais cet arrêt si court avait permis à la jeune fille de sauter à terre : elle était saine et sauve. Quant à Pierre, n'écoutant que son courage, il avait trop présumé de ses forces ; la secousse terrible qu'il avait reçue l'avait jeté contre un arbre, et il était maintenant étendu sur la mousse, sans connaissance.
Quand petit Pierre revint à lui, il fut tout étonné de se voir couché dans un beau lit, au milieu d'une grande pièce somptueuse, et entouré par plusieurs personnes qu'il ne connaissait pas.
"Il ouvre les yeux !" s'écria une voix douce.
L'enfant se retourna, et reconnut la jeune fille qu'il avait sauvée ; un homme, âgé déjà, mais encore droit, s'approcha et lui sourit avec bonté.
"Comment vous sentez-vous, mon enfant ? demanda-t-il.
- Bien, murmura Pierre faiblement. Mais où suis-je, Monsieur ?
- Chez le comte de Villiers, mon enfant, - chez moi, - répondit son interlocuteur. Vous avez sauvé la vie de ma fille, et je ne l'oublierai jamais. Quoi que vous me demandiez, votre prière sera exaucée.
- Oh ! alors, s'écria Pierre en joignant les mains, alors, Monsieur le comte, gardez-moi comme domestique, et... et aimez-moi un peu, je vous en supplie ! Je serai si heureux !"
Et l'enfant raconta son histoire, ses tristesses, les mauvais traitements que lui faisaient subir ses anciens maîtres ; à maintes reprises, le comte laissa échapper des exclamations indignées, tandis que des larmes perlaient aux yeux de la jeune fille.
"Pauvre enfant ! murmura le comte de Villiers quand Pierre eut fini son récit. Soyez tranquille, vous ne nous quitterez plus, et nous vous aimerons, nous ! Ici on sera bon pour vous, mon enfant, et aussi pour votre brave Médor, qui vous a suivi. Vous avez sauvé ma fille : vous serez de la famille, désormais."
L'enfant ne put répondre qu'en couvrant de baisers et de larmes la main que lui tendait son bienfaiteur.
... Et les années passèrent ; le comte avait élevé Pierre, l'avait fait instruire comme son fils, et le pauvre orphelin était devenu un médecin distingué. Il s'installa alors dans un village, et se mit à soigner les pauvres. A ceux qui l'interrogeaient et qui lui demandait pourquoi, étant assez riche pour vivre à sa guis, il avait choisi de métier pénible, il répondait :
"C'est parce que je puis ainsi apaiser bien des souffrances, et rendre la joie à ceux qui pleurent. J'ai été malheureux, moi aussi : il est juste que j'adoucisse aujourd'hui le sort de ceux qui le sont encore."
Et petit Pierre est devenu plus encore qu'un grand homme : il est devenu un homme de bien.

Auguste BAILLY

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16 novembre 2007

L'Eté de la Saint-Martin

DSC00014Dès les premiers jours de novembre, la bise avait soufflé, et les montagnes s'étaient couronnées de neige. Aux rameaux dépouillés des arbres s'accrochaient déjà de petits glaçons, miroitant comme de beaux diamants, sous le pâle soleil, un soleil froid d'hiver.
Le manoir, placé sur un coteau, faisait une tache sombre dans la campagne enveloppée de son linceul d'hermine. Des corbeaux, par bandes, croassaient en traversant le ciel, au-dessus des toits d'où montait une fumée bleue.
Seules, les cheminées des pauvres gens restaient sans feu.
Or un matin, le pont-levis s'abattit et livra passage à un petit garçon, qui se dirigea vers un village dont on apercevait au loin les maisons. Il était emmitouflé dans un manteau de fourrure ; sa coiffure était rabattue sur les oreilles, et ses mains glissaient frileusement dans les manches pour fuir la froidure.
Il portait au bras un panier.
Parfois il s'arrêtait sur le chemin, balayait la neige de son pied, et émiettait du pain.
"C'est la part des oiseaux, murmurait-il. Comme ces petites bêtes doivent souffrir ! Ah ! s'ils osaient venir me trouver au château, comme je leur ouvrirais bien ma fenêtre : il flambe un si bon feu dans ma chambre !"
Puis il allait plus loin et s'arrêtait encore pour jeter la pâture aux rouges-gorges et aux pinsons, qui pépiaient mélancoliquement sur les branches.
Tout à coup, une plainte frappa son oreille... Il courut vite,... vite... et aperçut... Ah ! quel triste spectacle !
Une fillette de son âge était étendue sur un tas de pierres, au bord du chemin. Elle était vêtue d'une chemisette en lambeaux, à travers laquelle on voyait sa chair bleuie par le vent glacé... Ses dents claquaient... et comme elle pleurait, la pauvre !
"Quel malheur ! s'écria le jeune garçon qui lui prenait les mains pour les réchauffer dans les siennes. Pourquoi es-tu dehors par ce temps-là, et presque  nue ? N'as-tu point de robe ?
- Hélas ! murmura l'enfant... Nous sommes si malheureux, chez nous ! Ma mère est au lit, malade...  Nous sommes sans feu ni pain. Comme je sais que la dame du château est bonne, j'allais la supplier de nous secourir ; mais, j'ai les pieds meurtris, et je suis glacée... Je ne puis plus marcher..."
Le petit châtelain n'hésita pas.
"Ecoute-moi, dit-il. Je courais les champs pour donner à manger aux oiseaux. J'avais mis quelques friandises pour moi dans le panier. Prends tout, et porte-le chez toi. Attends encore... Couvre-toi avec ceci."
Et, tout en parlant, il quittait son beau manteau, et le jetait sur les épaules de la fillette.
"Je ne veux pas ! répondait celle-ci. Vous auriez froid.
- Prends ; je marcherai vite pour me réchauffer... Attends ! ajouta-t-il en retirant son bonnet de fourrure, mets encore ceci sur ta tête...
- Je ne veux pas ! Je ne veux pas !"
Mais le petit garçon s'était enfui en disant :
"J'irai te voir."
Alors, la fillette émerveillée s'en fut vers le village.Num_riser0031
Et c'était maintenant le petit châtelain qui semblait l'enfant pauvre, car il allait, la tête et les bras nus, entre les haies couvertes de givre et de frimas.
Mais, ô prodige ! pour l'enfant, soudain la brise devint plus tiède, et le ciel s'éclaircit ; comme par enchantement la neige disparut de la terre, et se changea sur les branches en fleurettes blanches ; le printemps semblait renaître...
L'air se parfuma de roses, les bourgeons étaient près d'éclore.
Une fauvette chantait sur un églantier dont les boutons s'ouvraient ; l'herbe s'étoilait des corolles dentelées des marguerites.
Et le gentil garçon revint au château par un sentier de fleurs, sous un soleil rayonnant.
Le petit châtelain s'appelait Martin.
Il fut plus tard évêque de Tours, et son inépuisable charité l'a rendu populaire.
Chaque année, en souvenir de sa bonne action, le miracle se renouvelle, et vers le milieu de novembre, la nature se pare comme au renouveau.
C'est ce que l'on appelle l'Eté de la Saint-Martin.

J. JACQUIN

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13 novembre 2007

Le grand savant

Il y avait une fois un petit garçon qui était toujours le premier à l'école. Prix de grammaire, prix d'arithmétique, prix d'histoire, prix de géographie, il les avait tous.
Et cela, il faut le dire, enflait bien un peu le pauvre petit et il s'habituait tout doucement à se prendre pour un savant.
Il avait pour voisine une petite fille qui venait souvent jouer avec lui. Elle n'avait pas autant de facilité pour apprendre, mais c'était une bien gentille enfant, aimable et douce avec tout le monde, obéissante avec ses parents.
Notre grand savant s'avisa un beau jour qu'il était nécessaire de s'assurer si cette petite ignorante était digne de sa compagnie, et il voulut se rendre compte de ce qu'elle savait.
La chère enfant étant donc venue le chercher pour lui montrer un beau livre d'images qu'elle avait reçu de sa marraine, il l'accueillit avec un petit air digne et froid.
"Mademoiselle, lui dit-il, je ne demande pas mieux que d'aller jouer avec vous, mais auparavant, je désirerais savoir si vous êtes en état de convertir une fraction ordinaire en fraction décimale."
Elle se met à rire.
"Oh ! je n'en suis pas encore là. Je vais bientôt commencer la division.
- Fort bien ! Vous me direz au moins la différence qui existe entre une proposition principale et une proposition absolue ?
- On nous l'a dit l'autre jour en classe, mais je ne me rappelle plus...
- De mieux en mieux. Je parierais presque que vous ne sauriez pas même me nommer les départements du bassin de la Loire."
Elle demeura muette ; ses connaissances géographiques s'étendaient pas encore au bassin de la Loire.

untitledAprès cet examen, le jeune savant estima que son savoir ne lui permettait plus de jouer avec une petite fille aussi ignorante.
"D'ailleurs, ajouta-t-il, les contes et les images ne m'intéressent plus."
La pauvre petite, se mit à pleurer, car il lui semblait bien dur de perdre son compagnon de jeu à cause du bassin de la Loire et de la proposition absolue.
La marraine de la fillette entra à ce moment. Touchée du chagrin de sa chère filleule, elle désira corriger le petit orgueilleux.

"Tu ne sais donc rien, ma chère enfant ? dit-elle à la petite fille. Eh bien ! sauras-tu me dire ce qu'il faut faire pour bien vivre ?
- Oh ! Marraine, cela n'est pas difficile. Il faut être bon avec tout le monde.
- Bien, dit Marraine ; maintenant venez avec moi, mon ami, continua-t-elle en se tournant vers le petit garçon. Vous en savez trop long, c'est vrai, pour fréquenter les petites filles. Ce qui vous convient, c'est la société des savants."

Disant cela, elle le prit par la main et le conduisit dans une des salles de l'Observatoire où se trouvait un grand savant qui étudiait le mouvement des astres.

"Bonjour, maître, dit Marraine ; voici un jeune savant que je vous amène pour faire conversation avec vous."
Le grand homme tendit la main au petit garçon :
"Je vous fais mon compliment, dit-il. Savant, à votre âge ! C'est très beau. Voulez-vous m'aider à trouver une comète que nous attendons depuis un mois ? Je cherche en ce moment ce qui a pu la retarder en route. Nous chercherons ensemble."
Chercher les comètes, c'était un peut trop fort pour notre écolier qui n'était pas allé plus loin que la règle d'intérêt. Il se contenta de rougir.
"Eh bien ! nous traiterons une question d'optique ou d'acoustique, à votre choix."
Le pauvre enfant, tout épouvanté, ne savait plus où se cacher.
"Vous connaissez au moins les logarithmes ?"
Il répondit, en retenant une envie de pleurer, qu'il ne connaissait pas ces bêtes-là, mais qu'il pourrait bien convertir une fraction ordinaire en fraction décimale.
Le vrai savant ne parut pas surpris du tout.
Marraine prit la parole.
"Maître, dit-elle, il y a une petite fille qui dit que pour bien vivre, il faut être bon avec tout le monde. En savez-vous plus long qu'elle là-dessus ?
- A Dieu ne plaise que j'aille m'en vanter ! Elle a dit tout ce qu'il y avait à dire, la chère petite !
- Allons nous-en d'ici, dit Marraine à son compagnon, il n'y fait pas bon pour vous."

Le jeune savant fut ensuite conduit chez un grand historien où il ne tarda pas à comprendre une nouvelle fois qu'il n'était qu'un ignorant.pers420

"Maître, dit encore Marraine, il y a une petite fille qui dit que pour bien vivre, il faut être bon avec tout le monde. Doutez-vous de ce qu'elle dit là ?
- Le ciel m'en préserve !... Il n'a pas à douter de ce qu'elle dit, la chère enfant !"
Et Marraine, après avoir remercié l'historien, ramena à la maison le petit garçon qui avait un peu de mauvaise humeur.
"Et maintenant, dit la bonne Marraine, embrassez ma filleule et allez voir ses images, vous l'avez bien gagné."
Le petit garçon embrassa la petite fille et il alla voir les images qui lui plurent infiniment.

Les vrais savants sont modestes, les ignorants croient tout savoir.

Jean MACE  (Contes du petit Château)

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08 novembre 2007

La souris blanche

elfchampComment la fée des Pleurs fut changée en blanche sourette.

Un jour de printemps et de nouvelle lune, il se fit un grand mouvement dans le royaume des fées. Toutes étaient conviées à une grande fête que donnait, le soir même, la reine des fées à son peuple.
A l'heure convenue, comme vous le pensez bien, ces dames arrivèrent en foule, exactes et empressées, chacune voyageant à sa manière, les unes dans une conque de saphir attelée de papillons, les autres dans une feuille de rose emportée par le vent.
Une fée manquait au rendez-vous. Dès le matin, l'une des suivantes de la reine, Angelina, surnommée la fée des Pleurs, à cause de sa pitié pour toutes les infortunes, était sortie furtivement du palais.
Des cris plaintifs, des cris d'enfant l'avaient éveillée en sursaut, et soudain elle s'était dirigée vers l'endroit d'où venait le bruit ; les cheveux au vent, vêtue d'une robe flottante, or et azur, tenant à la main la baguette d'ivoire, marque de sa puissance...
Après avoir marché longtemps, elle s'arrêta enfin devant une petite cabane, sur la lisière d'une forêt. Il serait inutile de vous en faire la description, car je soupçonne fort que vous croyez la reconnaître, et vous ne vous trompez pas : cette cabane de bûcheron est bien celle de Petit Poucet.
C'était lui, c'étaient ses frères dont les plaintes avaient éveillé Angelina : leurs parents, occupés au loin dans la forêt, y avaient passé la nuit pour être prêts au travail dès l'aurore, et ne les voyant pas revenir à l'heure accoutumée, la jeune famille avait eu grand'peur.
La visite de la fée, que les pauvres enfants connaissaient déjà, ramena pour quelques temps la paix et la joie dans la cabane.
A la chute du jour, Angélina se souvint que la fête allait commencer et voulut partir ; mais tous, la rappelaient et la retenaient par le pan de sa robe, et la bonne fée souriait et cédait.
Cependant, un grillon, venu on ne sait comment du palais des fées, se mit à crier dans l'âtre : "A table, Angelina ! on n'attend plus personne, et le banquet solennel commence. A table ! à table ! car, de mémoire de grillon, jamais on ne vit plus beau festin.
Puis voilà qu'un papillon du soir vint danser autour de la lampe en répétant : "Au bal, Angelina ! la salle est déjà pleine d'harmonie et de lumière. Au bal ! au bal ! car, de mémoire de papillon, jamais on ne vit plus brillante soirée."
Et Angélina voulait partir ; mais les enfants la retenaient avec des cris et des pleurs. "Oh ! ne nous quittez pas encore, disaient-ils ; que deviendrons-nous, bon Dieu ! seuls, la nuit, quand la lampe s'éteindra, quand le loup montrera ses grands yeux à travers les fentes de la porte, et que nous entendrons dans la clairière siffler les vents et les voleurs ?"
Et la bonne fée souriait et cédait toujours. Mais on entendit tout à coup une voix terrible crier : "Angélina ! Angélina !" C'était la reine des fées qui l'appelait, irritée d'une si longue absence.
Épouvantée, Angelina se débarrassa des petites mains qui l'empêchaient de sortir trop vite. Trop vite, hélas ! car, dans son trouble, elle oublia sa baguette, dont le plus jeune des enfants s'était fait, un hochet dans son berceau.
Or, vous saurez qu'une fée qui égare sa baguette est une fée perdue. La pauvre Angélina ne s'aperçut de son malheur qu'à l'explosion de murmures indignés qui salua son retour au palais. Ce fut un grand scandale pour toutes les fées...
La coupable fut traduite devant un tribunal présidé par la reine, et fut condamnée à courir le monde pendant un siècle, sous la forme d'une souris blanche...
Et voilà comme quoi la fée des Pleurs fut changée en blanche sourette.

Hégésippe MOREAU

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05 novembre 2007

Tirer le diable par la queue

Dans le pays albigeois, il existait autrefois une abbaye de l'ordre de Saint-Bernard, l'abbaye de Bellecelle. Aux premiers temps de sa fondation, ce monastère était aussi pauvre qu'honnête ; or, il était excessivement honnête ; devinez s'il était pauvre.
La cuisine des frères se ressentait de cette pénurie apostolique. Les repas étaient toujours maigres, alors même qu'ils étaient gras, et la portion congrue de chaque moine était fort incongrue. Or l'établissement comptait vingt-quatre moines. Il en serait venu un vingt-cinquième qu'il eût été une bouche inutile et qu'il eût déploré à jeun l'allusion mensongère du proverbe : Quand il y en a pour deux, il y en a pour trois.
La distribution de la part qui revenait à chaque Bernardin s'opérait d'une manière bizarre. Dans un coin du réfectoire, au rez-de-chaussée, s'ouvrait un guichet à hauteur d'appui. A ce guichet se tenait attaché un cordon qui recevait une sonnette posée dans la cuisine du premier étage. A chaque appel le frère servant déposait une portion dans un tour, qui, au moyen d'une manivelle assez semblable à celle de la Bibliothèque Royale, le descendait sans encombre au réfectoire.
Selon la mode de cette époque, où les queues des bêtes servaient de poignée à frapper les portes, sous la qualification de tiroir à huis, une queue de mouton était fichée au guichet par où sortait en fractions la subsistance quotidienne des moines.
La vérité de cette histoire nous autorise à trahir le méfait d'un gros chien noir de berger qui vagabondait dans le voisinage. Ce chien, fort éclairé, mal blanchi et pas du tout nourri chez son maître, courait le monde pour étudier les moeurs et les cuisines des environs. Un certain soir il se glissa dans notre abbaye et avisa le stratagème au moyen duquel les frères du couvent se procuraient leur subsistance. Le chien croisa les pattes et réfléchit.
Il réfléchit en tapinois tout le temps que les moines dînèrent ; puis quand tout le monde fut parti, le chien, guidé par son flair encore plus que par son raisonnement, se dirigea vers la corne d'abondance d'où il avait vu sortir tant de choses. Plus rien : la porte était close. Le pauvre animal lécha les abords intérieurs et même, tant il était affamé, il s'accrocha à la poignée du vasistas, c'est-à-dire à la queue de mouton.
Miracle ! la porte cède, le guichet s'ouvre, la sonnette babille et aussitôt un dîner, fumant encore, tombe du ciel. Le chien s'en empare, fait franche lippée, et s'en retourne chez lui.
Qui fut bien penaud ? Certes ce fut le frère Pacôme, le jardinier, quand il arriva un instant après réclamer sa pitance : drelin, drelin, pas de réponse ; din, din, drin ! Maudit cuisinier, je briserai ta sonnette !
Rien ne descendait. Ce que voyant, Pacôme monta.
- Frère Arsène, dit-il, voilà dix minutes que je sonne !
- Et dix minutes que je demande pourquoi.
- Pourquoi ?
- Oui, pourquoi ? repris sans se déranger de son repas le frère cuisinier.
- Par Saint-Bernard ! mais pour obtenir mon dîner.
- Juste Dieu ! Combien vous en faut-il donc ? interrompit l'autre en se levant. Mon frère, réprimez votre voracité antichrétienne et rappelez-vous que parmi les péchés capitaux on compte la gourmandise.
- Vous en parlez fort à votre aise devant cette morue à la bénédictine.
- De l'envie ! Autre péché capital, ajouta le dîneur entre deux coups de dent.
- Frère cuisinier, je vous ordonne de me servir sur l'heure.
- Ah ! de l'orgueil, maintenant. C'est le premier de tous, poursuivit frère Arsène avec un flegme inébranlable.
- Faudra-t-il vous y contraindre ? continua Pacôme de plus en plus exaspéré.
- Mon ami, vous tombez dans la colère, observa doucement le cuisinier.
- Puisqu'il en est ainsi, travaille qui voudra le jardin.
- Bon, la paresse, il ne manquait plus que celui-là.
"Pourquoi vous échauffez ainsi ? Après tout cela ne me regarde point. Réclamez à la communauté et le prieur décidera s'il faut vous donner double ration.
- Comment, double ration ! lorsque vous m'en refusez une seule, la mienne ?
- La vôtre ; mais il y a une heure que je vous l'ai servie sur votre demande. J'y ai même ajouté un plat de pruneaux bouillis, pro regulae indulgentia.
- Faites-moi grâce de votre latin de cuisine.
- C'est tout ce qu'il me reste à vous offrir pour le moment.
- Nous verrons, je vais me plaindre à l'abbé.
- Allez en paix, mon frère, ainsi soit-il.
L'abbé, saisit de la question, ordonna une enquête, fit comparaître le portier, et condamna frère Pacôme à une semonce en quatre points, le prévenant que son juge serait beaucoup plus sévère en cas de récidive.
Le lendemain, le jardinier s'attarda de nouveau pour cause d'un sarclage pressant, et notre chien usurpa la place de son dîner.
Frère Pacôme sonna derechef, sans le moindre résultat, et se résigna, crainte de pire aventure. Son ventre serré jetait les hauts cris. Le surlendemain, même désappointement.
Ma foi, pour le coup, le jardinier n'y tint plus. Après un mûr exament, il se jugea victime de quelque sortilège et augura que l'esprit malin était seul capable de lui jouer des tours de cette nature. Donc, après le repas de la communauté, frère Pâcome, armé d'une faucille, se blottit sous la longue table du réfectoir pour surveiller la disparition subreptice de sa collation.
Les ténèbres grandissaient déjà et peuplaient la solitude de cette vaste salle, quand le guetteur entendit un bruit de pattes derrière lui. Pacôme se sentit saisir par le frisson de la peur, qu'il surmonta d'un signe de croix, divinement bien tracé. Un instant après, il vit se glisser une forme noire dans la direction du guichet. La frayeur est la mère la plus créatrice dont s'inspire l'imagination, et celle-ci, multipliée par celle-là, fit clairement voir à Pacôme des cornes au front, du feu dans les yeux et des ongles ardents aux pattes innocentes de l'animal.
Plus de doute, c'est Lucifer, pensa Pacôme, et s'armant d'un courage que la faim seule pouvait suggérer, le jardinier s'élança sur l'animal en criant : - Vade retro Satanas ! et il donné au hasard un grand coup de sa faucille.
Le monstre poussa un cri de rage, d'effroi, de douleur et disparut ; mais sa queuex était demeurée à la bataille, il avait mangé l'autre. Cet esclandre mit toute la communauté en émoi ; de toutes parts on accourait au réfectoire, et Pacôme triomphant, montra cette infernale queue comme pièce justificative de sa victoire et de son abstinence, et sur l'heure, en présence de l'assemblée, il la cloua en guise de trophée au milieu du guichet, sous le nom de Queue du diable.
L'abbaye de Bellecelle devint riche par la suite, et fit beaucoup d'aumônes en nature ; tous les jours ce guichet livrait passage à la nourriture d'un certain nombre de mendiants ; mais comme ce régal était loin d'être exquis, les pauvres n'y revenaient qu'à la dernière extrémité ; c'est pourquoi ils appelaient l'exercice de cette ressource suprême : Tirer le diable par la queue.

THOMAS

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