Num_riser0096Petit Pierre avait douze ans. Il était orphelin, et n'avait jamais connu ses parents. A la ferme, où il était domestique, il voyait maître François et sa femme choyer leur garçon, un mauvais garnement, sournois et menteur ; mais lui, personne ne l'embrassait, personne ne l'aimait. Levé avec le soleil, il travaillait toute la journée, et on lui donnait un peu de soupe à manger, une botte de paille pour se coucher ; jamais un regard affectueux, jamais une parole douce. La nuit, bien souvent, au lieu de s'endormir, petit Pierre pleurait. Alors Médor, le bon chien de la ferme, s'approchait doucement et se couchait près de lui, et Pierre l'embrassait éperdument. Ils étaient malheureux tous les deux : tous deux s'aimaient...
Voici qu'un soir, tandis qu'il revenait de la prairie, Pierre entendit des éclats de voix dans la maison. Il entra, étonné. Au moment où il franchissait la porte, son maître se précipita sur lui, et, le saisissant au collet, lui demanda brutalement :
"Qu'as-tu fait de l'argent que tu m'as volé, chenapan ?
- Moi ! s'écria Pierre indigné. Mais je n'ai pas volé, je ne suis pas un voleur ! Je ne vous ai rien pris !
- Tu m'as pris une pièce d'or, un louis tout neuf, vaurien ! Qu'en as-tu fait ?
- Je vous jure, dit petit Pierre d'une voix ferme, que je ne vous ai rien pris !"
Le fermier était pâle de rage ; il secoua brutalement l'enfant.
- On t'a vu ! cria-t-il. Mon fils t'a vu ! Tu entends !
- Oh ! murmura Pierre en se tournant vers celui qui l'accusait ainsi, comment pouvez-vous dire cela ? Vous savez pourtant bien que ce n'est pas vrai !
- Oui, répondit le mauvais garçon, d'une voix sourde, avec un regard méchant, c'est lui qui l'a pris !"
Petit Pierre, sans répondre, se mit à pleurer.
"C'est bon ! s'écria alors le fermier. Tu ne veux pas avouer ! Je te chasse. Va où tu voudras ; je te chasse ! Tu entends ?"
Et il eut un geste de menace terrible. Pierre, éperdu, s'enfuit, sanglotant, la tête dans ses mains. Le voleur, il le connaissait bien : c'était celui-là même qui le calomniait et le faisait chasser, c'était le fils de maître François ; mais dénoncer au fermier le coupable, il n'y fallait pas songer : il se serait trop cruellement vengé. Et Pierre s'en allait par la campagne silencieuse sur laquelle la nuit tombait peu à peu. Le pauvre enfant pleurait.
Il arriva à la forêt. Exténué et frissonnant, il se laissa tomber au pied d'un arbre. De sombres pensées l'assaillaient.
"Oh ! songeait-il, si je pouvais mourir ! Au moins, je ne souffrirais plus ! Au ciel, je reverrais peut-être mes parents ; ils m'aimeraient, eux ! Ici, personne ne m'aime."
Au même instant, Pierre se sentit effleuré par un souffle tiède et haletant ; il étendit la main : Médor était là. Le bon chien avait suivi son jeune maître, et, maintenant il essayait de le consoler et de le réchauffer.
"Ah ! s'écria Pierre avec effusion, viens, mon bon Médor ! Oui, oui, tu m'aimes, toi ! Et tu ne m'appelles pas "voleur". Viens ! Nous allons nous reposer tous les deux."
Et le petit garçon attira vers lui le gros chien qu'il caressa longtemps. A force de pleurer, petit Pierre enfin s'endormit.
Lorsqu'il se réveilla, il était au moins neuf heures du matin, à en juger par la position du soleil. Dans la forêt, au loin, il entendit d'allègres sonneries de cor ; Médor prêtait l'oreille. "Ce sont les habitants du château, lui dit Pierre, comme s'il avait parlé à une personne, ce sont les habitants du château qui chasse le sanglier."
Les sonneries se rapprochaient, de plus en plus éclatantes. Bientôt Pierre vit à travers les arbres des chasseurs à cheval, qui passaient au galop, le cor en bandoulière, le fusil à la main ; il remarqua avec étonnement qu'il y avait parmi eux autant de femmes que d'hommes, et, curieux - insouciant comme tous les enfants qui oublient leurs tristesses pour courir après un papillon, - il appela Médor, et suivit la chasse.
Tandis qu'il arrivait près d'une clairière, il entendit tout à coup un bruit violent et un cri : "Au secours !" Il se précipita à travers les arbres ; il aperçut un cheval emporté qui galopait à toute vitesse ; une jeune fille le montait ; éperdue, meurtrie, elle ne se tenait plus qu'à peine ; bientôt elle allait tomber, se briser contre un rocher, se tuer... Elle était pâle, défaillante, et l'animal bondissait, fuyant toujours.
"Va, Médor ! s'écria l'enfant. Mords-le ! Mords-le ! Le chien se jeta sur le cheval et le mordit au jarret. En même temps, Pierre se précipitait à la tête de l'animal qui s'arrêta une seconde et repartit avec impétuosité dans une direction nouvelle. Mais cet arrêt si court avait permis à la jeune fille de sauter à terre : elle était saine et sauve. Quant à Pierre, n'écoutant que son courage, il avait trop présumé de ses forces ; la secousse terrible qu'il avait reçue l'avait jeté contre un arbre, et il était maintenant étendu sur la mousse, sans connaissance.
Quand petit Pierre revint à lui, il fut tout étonné de se voir couché dans un beau lit, au milieu d'une grande pièce somptueuse, et entouré par plusieurs personnes qu'il ne connaissait pas.
"Il ouvre les yeux !" s'écria une voix douce.
L'enfant se retourna, et reconnut la jeune fille qu'il avait sauvée ; un homme, âgé déjà, mais encore droit, s'approcha et lui sourit avec bonté.
"Comment vous sentez-vous, mon enfant ? demanda-t-il.
- Bien, murmura Pierre faiblement. Mais où suis-je, Monsieur ?
- Chez le comte de Villiers, mon enfant, - chez moi, - répondit son interlocuteur. Vous avez sauvé la vie de ma fille, et je ne l'oublierai jamais. Quoi que vous me demandiez, votre prière sera exaucée.
- Oh ! alors, s'écria Pierre en joignant les mains, alors, Monsieur le comte, gardez-moi comme domestique, et... et aimez-moi un peu, je vous en supplie ! Je serai si heureux !"
Et l'enfant raconta son histoire, ses tristesses, les mauvais traitements que lui faisaient subir ses anciens maîtres ; à maintes reprises, le comte laissa échapper des exclamations indignées, tandis que des larmes perlaient aux yeux de la jeune fille.
"Pauvre enfant ! murmura le comte de Villiers quand Pierre eut fini son récit. Soyez tranquille, vous ne nous quitterez plus, et nous vous aimerons, nous ! Ici on sera bon pour vous, mon enfant, et aussi pour votre brave Médor, qui vous a suivi. Vous avez sauvé ma fille : vous serez de la famille, désormais."
L'enfant ne put répondre qu'en couvrant de baisers et de larmes la main que lui tendait son bienfaiteur.
... Et les années passèrent ; le comte avait élevé Pierre, l'avait fait instruire comme son fils, et le pauvre orphelin était devenu un médecin distingué. Il s'installa alors dans un village, et se mit à soigner les pauvres. A ceux qui l'interrogeaient et qui lui demandait pourquoi, étant assez riche pour vivre à sa guis, il avait choisi de métier pénible, il répondait :
"C'est parce que je puis ainsi apaiser bien des souffrances, et rendre la joie à ceux qui pleurent. J'ai été malheureux, moi aussi : il est juste que j'adoucisse aujourd'hui le sort de ceux qui le sont encore."
Et petit Pierre est devenu plus encore qu'un grand homme : il est devenu un homme de bien.

Auguste BAILLY