Il y avait une fois un petit garçon qui était toujours le premier à l'école. Prix de grammaire, prix d'arithmétique, prix d'histoire, prix de géographie, il les avait tous.
Et cela, il faut le dire, enflait bien un peu le pauvre petit et il s'habituait tout doucement à se prendre pour un savant.
Il avait pour voisine une petite fille qui venait souvent jouer avec lui. Elle n'avait pas autant de facilité pour apprendre, mais c'était une bien gentille enfant, aimable et douce avec tout le monde, obéissante avec ses parents.
Notre grand savant s'avisa un beau jour qu'il était nécessaire de s'assurer si cette petite ignorante était digne de sa compagnie, et il voulut se rendre compte de ce qu'elle savait.
La chère enfant étant donc venue le chercher pour lui montrer un beau livre d'images qu'elle avait reçu de sa marraine, il l'accueillit avec un petit air digne et froid.
"Mademoiselle, lui dit-il, je ne demande pas mieux que d'aller jouer avec vous, mais auparavant, je désirerais savoir si vous êtes en état de convertir une fraction ordinaire en fraction décimale."
Elle se met à rire.
"Oh ! je n'en suis pas encore là. Je vais bientôt commencer la division.
- Fort bien ! Vous me direz au moins la différence qui existe entre une proposition principale et une proposition absolue ?
- On nous l'a dit l'autre jour en classe, mais je ne me rappelle plus...
- De mieux en mieux. Je parierais presque que vous ne sauriez pas même me nommer les départements du bassin de la Loire."
Elle demeura muette ; ses connaissances géographiques s'étendaient pas encore au bassin de la Loire.

untitledAprès cet examen, le jeune savant estima que son savoir ne lui permettait plus de jouer avec une petite fille aussi ignorante.
"D'ailleurs, ajouta-t-il, les contes et les images ne m'intéressent plus."
La pauvre petite, se mit à pleurer, car il lui semblait bien dur de perdre son compagnon de jeu à cause du bassin de la Loire et de la proposition absolue.
La marraine de la fillette entra à ce moment. Touchée du chagrin de sa chère filleule, elle désira corriger le petit orgueilleux.

"Tu ne sais donc rien, ma chère enfant ? dit-elle à la petite fille. Eh bien ! sauras-tu me dire ce qu'il faut faire pour bien vivre ?
- Oh ! Marraine, cela n'est pas difficile. Il faut être bon avec tout le monde.
- Bien, dit Marraine ; maintenant venez avec moi, mon ami, continua-t-elle en se tournant vers le petit garçon. Vous en savez trop long, c'est vrai, pour fréquenter les petites filles. Ce qui vous convient, c'est la société des savants."

Disant cela, elle le prit par la main et le conduisit dans une des salles de l'Observatoire où se trouvait un grand savant qui étudiait le mouvement des astres.

"Bonjour, maître, dit Marraine ; voici un jeune savant que je vous amène pour faire conversation avec vous."
Le grand homme tendit la main au petit garçon :
"Je vous fais mon compliment, dit-il. Savant, à votre âge ! C'est très beau. Voulez-vous m'aider à trouver une comète que nous attendons depuis un mois ? Je cherche en ce moment ce qui a pu la retarder en route. Nous chercherons ensemble."
Chercher les comètes, c'était un peut trop fort pour notre écolier qui n'était pas allé plus loin que la règle d'intérêt. Il se contenta de rougir.
"Eh bien ! nous traiterons une question d'optique ou d'acoustique, à votre choix."
Le pauvre enfant, tout épouvanté, ne savait plus où se cacher.
"Vous connaissez au moins les logarithmes ?"
Il répondit, en retenant une envie de pleurer, qu'il ne connaissait pas ces bêtes-là, mais qu'il pourrait bien convertir une fraction ordinaire en fraction décimale.
Le vrai savant ne parut pas surpris du tout.
Marraine prit la parole.
"Maître, dit-elle, il y a une petite fille qui dit que pour bien vivre, il faut être bon avec tout le monde. En savez-vous plus long qu'elle là-dessus ?
- A Dieu ne plaise que j'aille m'en vanter ! Elle a dit tout ce qu'il y avait à dire, la chère petite !
- Allons nous-en d'ici, dit Marraine à son compagnon, il n'y fait pas bon pour vous."

Le jeune savant fut ensuite conduit chez un grand historien où il ne tarda pas à comprendre une nouvelle fois qu'il n'était qu'un ignorant.pers420

"Maître, dit encore Marraine, il y a une petite fille qui dit que pour bien vivre, il faut être bon avec tout le monde. Doutez-vous de ce qu'elle dit là ?
- Le ciel m'en préserve !... Il n'a pas à douter de ce qu'elle dit, la chère enfant !"
Et Marraine, après avoir remercié l'historien, ramena à la maison le petit garçon qui avait un peu de mauvaise humeur.
"Et maintenant, dit la bonne Marraine, embrassez ma filleule et allez voir ses images, vous l'avez bien gagné."
Le petit garçon embrassa la petite fille et il alla voir les images qui lui plurent infiniment.

Les vrais savants sont modestes, les ignorants croient tout savoir.

Jean MACE  (Contes du petit Château)