28 octobre 2007
Le pain des mécontents
Il était une fois un boulanger qui avait, comme on dit, un caractère du diable. Pour peu que son pain ne fût pas assez cuit ou le fût trop, il entrait dans une colère d'âne rouge, et alors sa femme et sa fille étaient obligée de prendre la fuite.
Un jour qu'il frappait du pied, jurait, tempêtait, il vit apparaître à l'ouverture du four un petit homme noir, fluet, avec des cornes et une longue queue.
- Monsieur le boulanger, dit le diablotin, pourquoi faites-vous tout ce tintamarre ? Parce que votre pain est brûlé et votre fournée perdue ! La belle affaire ! Si vous voulez, nous allons nous arranger et désormais cela
n'aura plus lieu.
Le boulanger vit tout de suite que c'était le diable.
- Ah ! vraiment, dit-il, vous croyez ? et que me demanderez-vous pour cela ?
- Peu de chose. Vous me bâtirez une petite niche dans votre four, je surveillerai la cuisson du pain.
- Voilà un singulier mitron, pensa le boulanger, et il ajouta en ricanant : Il aura un singulier goût, ce pain-là, si je vous fais cuire du même coup.
Mais le diable ricana plus fort.
- Apprenez que votre four ne sera jamais qu'une glacière pour moi. Je disais donc que je surveillerais la cuisson de votre pain : il sera si bon qu'on n'en voudra plus manger d'autre. Vous serez le fournisseur de toute la ville, et vous deviendrez en peu temps plus riche que le plus gros richard. Seulement, je vous préviens que...
- Ah ! il y a une condition. Voyons. Vous voulez que je vous vende mon âme ?
- Votre âme, mon brave homme, vous savez bien qu'elle ne vaut pas cher et que je n'aurais qu'à me baisser pour la ramasser dans la boue, quand elle quittera votre corps où elle est si mal logée. Soyez tranquille, et ne me questionnez pas sur mes projets. Cela ne vous regarde pas. Le pain que vous cuirez sera excellent au goût, il fera fureur et, par ricochet, il mettra en fureur ceux qui en mangeront. Or, quand on est en fureur on est bien près de se donner au diable. Vous voyez où je veux en venir.
- Parfaitement. Moi, tout ce que je demande, c'est qu'on m'achète mon pain en le payant plus cher que d'habitude. Le reste m'est bien égal.
Et l'affreux boulanger eut un sourire encore plus diabolique que celui de son interlocuteur.
- Si vous n'avez pas d'autre objection, reprit-il, tope-là, le marché est dans le sac. Justement, voici une nouvelle fournée. Installez-vous à votre aise.
Le diable se fourra dans un coin où il manquait une brique. Il se ramassa sur lui-même, se ratatina, se fit tout petit. Le boulanger enfourna, puis ferma la porte du four et s'en alla à ses affaires qui étaient, suivant sa coutume, de se chamailler avec sa femme et sa fille. Cela lui fit passer le temps jusqu'à l'heure de défourner.
Aussitôt la porte du four rouverte, le petit homme noir se présenta tout guilleret.
- Voilà votre pain cuit comme il ne l'a jamais été. Regardez-moi cette croûte luisante, dorée.
Le pain était si beau, en effet, que tout le monde en voulait. Tout le monde en eut et tout le monde en ressentit les effets.
Non loin de la boulangerie, demeurait dans une cabane Pierre le sabotier. Il était veuf, mais il avait deux amours d'enfants, sages comme des images, deux jumeaux qui s'aimaient tendrement. Quand leur père apporta le beau pain de chez le boulanger, Christophe en coupa une tranche sur laquelle il étendit du beurre, puis il la donna à son frère Jean. Il se fit ensuite une tartine toute pareille et s'assit dans les copeaux, juste en face de Christophe ; après quoi, il mordit dans son pain à belles dents. Son frère en fit autant, car, étant jumeaux, ils réglaient leurs mouvements l'un sur l'autre. Le pain des mécontents dérangea soudain ce bel accord.
- Tu me regardes comme si j'étais une bête curieuse, dit Christophe, je n'aime pas ça.
- Je ne te regarde pas, et, d'ailleurs, si je te regarde, ça ne te regarde pas, répliqua Jean.
- Mon pauvre Jeannot, si tu crois que ça te donne l'air intelligent de me dévisager, tu te trompes. Tu as la mine de ce que tu es.
- Et qu'est-ce que je suis, dis-le voir ?
- Un Jeannot, tiens !
Les deux jumeaux s'empoignèrent aux cheveux.
- Polissons ! s'écria le sabotier qui jusqu'alors n'aurait pu travailler à son aise, s'il n'avait entendu gazouiller ses deux chers bébés ; mauvais drôles, allez vous asseoir chacun dans votre coin et tournez-vous le dos, sinon, j'appelle l'ogre de la cheminée.
Il se remit à la besogne en mangeant son pain, mais il était contrarié, faisait ses sabots de travers et était obligé de les jeter au feu. Plus il en manquait, plus il était furieux ; et plus il était furieux, plus il en manquait. A la fin, il y renonça, alla au cabaret, chercha querelle à tout le monde, fut rossé et rentra chez lui un oeil poché.
Partout où l'on mangea de ce beau pain à la mie si légère, à la croûte si attirante, il n'y avait que disputes, coups de langue et coups de main.
Le boulanger, qui comptait ses écus sur le seuil de sa porte, ne put s'empêcher de rire.
Un de ceux qui avait mangé de son pain l'aperçut. Aussitôt la nouvelle se répandit de tous côtés. Il y eut un rassemblement de mécontents devant la boulangerie.
- A bas le sorcier ! criait-on.
On accourut avec des triques, des pelles, des fourches.
Bref, on traîna le boulanger devant le bailli.
- Hein ! qu'est-ce que vous voulez ? Que l'on pende cet homme ? Volontiers. Branchez-le et qu'il n'en soit plus question.
Il fit appliquer au vendeur de pain vingt coups de bâton entre les épaules ; cet endroit est très sensible.
Le boulanger protesta, mais on ne le tint pas quitte d'un seul vingtième de sa ration.
Quand la sentence fut exécutée, il accourut, le dos tout en sang, conter sa mésaventure à sa femme. La boulangère se moqua de lui.
Alors il démolit son four et en rebâtit un autre où le diable ne logea plus. Il fit bien. Son pain fut moins bon, mais les fronts se rassérénèrent dans le village.
MORGAN (Le monde de la jeunesse - Novembre 1890)
18 octobre 2007
Le Grand Duc
Quand mon grand-père était jeune, -il y a plus de cent ans de cela,- on croyait encore aux sorciers, aux loups-garous, aux revenants. C'était le temps où l'on n'aurait pu, au dire des paysans, traverser à minuit un cimetière et passer devant un ossuaire sans entendre une tête de mort interpeller le téméraire, où l'on ne pouvait rentrer chez soi, au clair de lune, par une route déserte, sans avoir à porter pendant deux lieues, au bout d'un baguette de coudrier, un diable pesant comme du plomb qui s'y tenait en équilibre sur un pied fourchu.
Les gens les plus sérieux n'étaient pas affranchis de ces superstitions et les plus braves ne se seraient certainement pas aventurés la nuit dans une maison hantée.
Mon grand-père me racontait souvent des histoires vraies qui témoignaient de ces craintes populaires. Il m'en revient une à la mémoire et je vais vous la dire : mon grand-père m'a affirmé que les faits s'étaient passés sous ses yeux.
Il habitait un château entouré d'un grand bois peuplé de hiboux, de chouettes, de hulottes, de chauves-souris. Un soir, un grand-duc entra dans la grange, et quand vint le jour ; lorsque le garçon d'écurie vint chercher de la paille, la bête regarda l'homme d'un air si terrible, que, poussant un cri, le palefrenier jeta ce qu'il avait dans les mains et s'enfuit, comme s'il avait vu Lucifer en personne. Aussitôt il courut prévenir son maître.
- Il y a dans la grange un monstre d'enfer : les yeux lui tournent dans la tête comme des roues de fer ; si je m'en étais approché, il m'aurait dévoré.
- Imbécile, dit mon grand-père, quand tu dois prendre une fourmi, tu bois d'abord un verre d'eau-de-vie pour te donner du courage, mais si tu trouves une poule morte, tu retournes vite à la maison et prends un bâton pour te défendre. J'irai voir moi-même ce que c'est que ce monstre.
Et mon grand-père y alla en effet, mais il faut croire que, lui aussi, n'avait pas encore dépouillé toute peur du malin, car lorsqu'il eut vu les yeux affreux de la bête énorme, il eut, m'avoua-t-il, la chair de poule comme le palefrenier et s'empressa de battre en retraite. Puis il alla quérir des voisins pour lui prêter main-forte contre un animal dangereux qui s'était introduit dans sa grange, et qu'il fallait mettre à mort pour éviter quelque malheur.
Il y eut alors une panique. Mais on finit, sur la prière de mon grand-père, par s'armer de fourches, de faux et de cognées pour marcher contre le redoutable ennemi. Le bailli, homme prudent, venait derrière à cent pas de distance.
Quand la troupe se fut disposée, sur le marché, en ordre de bataille, elle se dirigea vers la grange, qu'elle cerna.
Alors l'un des plus braves - il avait un sabre - pénétra à l'intérieur, mais revint presque aussitôt, pâle comme la mort : il ne pouvait articuler une seule parole. Deux autres voulurent faire preuve d'audace : ils ne restèrent qu'une seconde dans la grange.
A la fin, un vieux soldat qui avait fait la guerre de Sept ans et pouvait montre quatre blessures, dit :
- Ce n'est pas en allant regarder le monstre que vous le tuerez. Il faut se mesurer à lui. Qu'on aille me chercher ma cuirasse et mon épée.
On les lui apporta en admirant sa vaillance, mais tous lui disaient qu'il risquait sa vie.
Le palefrenier ouvrit, tremblant comme une feuille, les deux portes de la grange, et le guerrier entra.
Il vit le grand-duc qui était allé se percher sur une poutre. Il fit apporter une échelle, et, quand il l'eut dressée et appuyée, on lui cria :
- Courage ! courage !
Plusieurs rappelèrent, à ce moment, les exploits de saint Georges, qui avait tué le dragon, et de saint Michel, qui avait terrassé et écrasé le démon.
Quand le hibou vit que l'homme monté sur l'échelle lui en voulait, ahuri par toute cette foule attroupée hors de la grange, et par l'éclat de la lumière, il ouvrit ses ailes d'une puissante envergure, les battit avec violence, allongea son bec pour se défendre et poussa un cri retentissant.
- Sus ! sus au diable ! criaient les assistants pour stimuler le héros.
- Je voudrais vous voir à ma place, répondit le crâne soldat d'une voix tressaillante.
Il gravit encore deux échelons, puis tout son corps frissonna, il retomba en arrière comme une masse.
Alors il n'y eut plus personne qui parlât de prendre sa place.
- Le monstre, disait-on, a repoussé et peut-être fait périr le plus courageux d'entre nous.
Cependant on ne pouvait laisser toute la région à la merci de cet ennemi. On délibéra longtemps sur ce qu'il y avait à faire. A la fin, le bailli trouva une solution suprême.
- Monsieur le châtelain, dit-il à mon grand-père, vous devez vous dévouer pour la cause commune. Estimez ce qui est dans votre grange, paille, foin, fourrage, blé, en y ajoutant la valeur de la grange elle-même, tout le monde se cotisera pour vous indemniser, mais il n'y a pas d'autre moyen de nous délivrer de ce monstre que de mettre le feu aux quatre coins du bâtiment.
- Je protestai d'abord, dit mon grand-père, mais tous ceux qui étaient là étaient tellement affolés que, si je n'avais consenti, je crois que l'on m'aurait massacré. Je dis ce que ce bâtiment m'avait coûté et ce qu'il contenait. Le bailli en fit le calcul. Tous les assistants s'engagèrent à me rembourser et un acte en règle en fut dressé.
Puis le bailli ordonna de faire flamber la grange.
Il n'en resta pas un éclat de bois, pas un fétu de paille, et le grand-duc fut brûlé avec tout le reste.
- Allez, dans l'endroit, ajouta mon grand-père en concluant, vous y trouverez encore des gens qui vous diront comment le village fut sauvé du démon par le bailli.
M. BERTHAULT
05 octobre 2007
Pierre le Crédule
Pierre s'ennuyait : il rêvait d'être riche et la fortune ne venait pas à lui.
- J'irai à elle, se dit-il, et le voilà parti.
Tout de suite il eut la chance d'entrer chez un bon maître qui le garda sept ans. Pierre rassembla alors ses économies et témoigna le désir d'aller revoir sa mère et son pays.
- Cela prouve ton bon coeur, lui dit son maître, je veux bien t'en récompenser, prends ce lingot d'or.
Le lingot était aussi gros que la tête de Pierre... Le soleil était brûlant : Pierre fut bientôt las. Il vit passer un beau cavalier bien campé en selle sur sa jument.
Où vas-tu de la sorte, l'homme au lingot ? cria le cavalier.
- Je suis fatigué à mourir, gémit Pierre. Ce poids m'écrase. Ah ! vous êtes bien heureux.
- Il ne tient qu'à toi d'en faire autant, dit l'autre.
"Donne-moi ton lingot et prend mon cheval.
- Soit, dit Pierre.
L'homme mit pied à terre. Pierre sauta en selle.
Mais au premier détour du sentier, la bête sentant qui elle avait sur le dos, se cabre, jette son malhabile conducteur dans le fossé. Heureusement un paysan passait par là, menant sa vache en laisse au marché. Il arrête la jument et veut aider ce piteux cavalier à se remettre à califourchon.
- Ah ! dit Pierre, si ma jument était douce comme votre vache !
- Eh ! repartit le paysan, aimerais-tu mieux ma vache que ta monture ?
- Sans doute, dit Pierre.
- Eh bien ! mon fils, prends-la. Tope, voici la longe.
Le marché fait, chacun s'en va de son côté, Pierre traînant la vache derrière lui, mais au bout d'une demi-heure, il a soif et se dit :
- Je vais traire la bête.
Il tend son bonnet de cuir sous le pis et se met en besogne de presser les mamelles. Point de lait.
La vache s'impatiente et lui décoche de son pied de derrière un coup furieux au visage.
Passe un boucher avec un petit cochon de lait. Il a pitié de Pierre et le ramasse.
- Ah ! dit Pierre, vous êtes bien heureux, d'avoir un cochon au lieu d'une vache.
- Il ne tient qu'à toi d'être heureux de même, dit le boucher. Faisons un échange.
Pierre donne la vache au boucher et s'en va en chantant avec le cochon. Cent pas plus loin il rencontre un grand gaillard qui portait une oie grasse sous le bras.
- Quelle belle bête ! s'écria Pierre, tu as de la chance de la posséder.
- Eh ! dit l'autre, je n'y tiens pas autant que tu le penses. Donne-moi ton cochon et je te la laisse emporter.
Pierre ne se fait pas prier. Il s'enfuit avec l'oie comme un voleur. Il approche enfin de son village et son coeur bat de joie.
A ce moment, il voit venir au-devant de lui un gagne-petit :
- Tiens ! le frère qui porte la soeur ! s'écria le gamin. Et qui t'a donné cette bête-là ?
- Je l'ai eue en échange d'un cochon.
- Et le cochon ?
- Je l'ai eu pour une vache.
- Et la vache ?
- Je l'ai eue pour un cheval.
- Et le cheval ?
- Je l'ai eu pour un lingot d'or.
- Et le lingot ?
- Je l'ai eu pour avoir travaillé sept ans.
- Si tu avais la pierre que voici, dit le gagne-petit, tu n'aurais plus besoin de travailler.
- Comment cela ?
- C'est une pierre magique. Elle exauce tous les souhaits. On n'a qu'à la lancer en l'air.
- Oh ! donne-la moi.
- Que me donneras-tu en échange ?
- Cette oie.
- Affaire faite.
Et le gagne-petit de filer, ne laissant aux mains du crédule qu'une vieille pierre à repasser toute usée.
Pierre lui, au comble de la joie, lance la pierre en l'air. Il était, en cet instant près d'un puits. La pierre y tombe et voilà Pierre privé de son talisman, sans sou ni maille.
Il n'en pleura point, car sa mère, qui l'avait aperçu, s'était élancée vers lui et le serrait contre son coeur.
Et il conta à la bonne femme, en coupant son récit de grands éclats de rire, tout le bonheur qu'il avait eu en une même journée.
M.GOSSELINE

