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Auprès du joli bourg de Belleville-sur-Saône, qu'habitent un grand nombre de familles enrichies par les vignobles du Beaujolais, un homme étendu sur le bord de la route semblait dormir.
Près de lui, un âne broutait l'herbe maigre. Tout à coup des grelots s'agitèrent au loin ; un bruit de roues se fit entendre ; l'âne dressa les oreilles.
C'était une voiture pleine d'enfants joyeux, conduite par un papa heureux, et qui rentrait au logis. A la vue de l'homme couché près du fossé, le papa, mettant son cheval au pas, car on montait une côte, s'écria soudain :
"Bon ! encore un qui aura bu plus qu'il ne convient, même en ces temps de vendanges ! Heureusement, il a eu l'esprit de ne pas s'allonger en travers du chemin."
A la vive surprise de tous, l'âne releva la tête, regarda sévèrement celui qui venait de parler ainsi, agita les oreilles, et l'on entendit ces mots sortir, un peu confus, de ses longues dents :
"Ami, pourquoi juger témérairement ? Mon maître est un honnête homme qui ne s'enivre jamais. En ce moment, il se repose..."
Mais Aliboron n'en put dire davantage, car les enfants, effrayés, suppliaient leur père :
"Partons ! Oh !... partons, papa !..."
La place fut nette en un instant.
Peu après, trois cyclistes passèrent ; la montée ralentir leur allure ; ils avaient chaud.
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"Prière de ne pas écraser mon bon maître qui dort là, tout près," supplia l'âne.
Ma foi !... les cyclistes ne se montrèrent pas plus braves et filèrent vivement sur leur coursier de fer. Puis, ce furent des pensionnaire guidées par une maîtresse d'école, et qui, aux premiers mots prononcés par l'âne, s'enfuirent comme une volée d'oiselets.
Quand l'âne eut arrêté, puis fait repartir ainsi une douzaine de groupes ou de piétons isolés, son maître le rappela :
"Assez, mon ami, cela suffit ; tu as bien travaillé ; j'espère que nous en aurons un bon résultat."
Or, à Belleville, tout le bourg est en émoi. Le bruit se répendait qu'un âne se trouvait proche, lequel parlait comme vous et moi, chose qu'on n'a jamais vue ; n'est-ce-pas ? ou du moins pas depuis cette époque lointaine où La Fontaine fait vivre ses héros.
On se demandait si l'on allait point pourchasser l'animal étrange, et emprisonner l'homme qui intriguait si fort les passants sur la route de Mâcon. Car, sûrement, il y avait du sortilège dans l'affaire...
Bref, le maire s'en mêla.
Il s'apprêtait à sortir, ceint de son écharpe, quand l'objet de tant de rumeurs parut, suivi de l'homme, qui se tenait très ferme sur ses deux jambes.
Les moins braves reculèrent ; les plus courageux formèrent à M. le maire un rempart de leurs corps.
"Que craignez-vous donc, messieurs ? demanda l'inconnu, étonné. Je n'ai pas l'intention de vous faire du mal, mais bien plutôt celle de vous amuser.
- Par quels moyens ?
- Si vous m'y autorisez, monsieur le maire, dès ce soir, sur la place de la Croisée, je donnerai une représentation.
- Avec cet animal ?
- Avec cet animal, qui est mon ami.
- Oui, mais il a effrayé les populations ici présentes, répliqua le maire.
L'homme se mit à rire.
"Parce qu'elles sont trop faciles à effrayer, tout simplement. Mais je peux bien vous jurer, monsieur le maire, que ni cette intelligente bête ni moi, nous n'avons jamais fait de mal, même à une mouche.
- Alors, expliquez-moi par quel prodige votre âne parle, et parle distinctement, quand tous les nôtres sont muets. Un âne qui parle, c'est terrifiant !
- Je veux bien révéler le secret de mon compagnon, s'il le permet, toutefois."
Ici, le forain regarda son âne qui avait compris la question, sans doute, car il inclina la tête et agita les oreilles en signe d'assentiment.
"Il permet, continua l'homme. Je révélerai donc le secret de ce cher ami, mais à vous seul, monsieur le maire, et à la condition que vous ne nous trahirez pas."
Le maire, qui ne se possédait pas de curiosité, jura qu'il serait muet comme un poisson.
Num_riser0006Alors, l'entraînant à l'écart, le maître de l'âne parlant lui fit une courte confidence.
Le maire se mit à rire de bon coeur ; ce que voyant, de loin, les bons villageois de Belleville se dirent les uns aux autres :
"Décidément il n'y a pas de danger à recevoir ce brave homme dans nos murs ; nous assisterons à la représentation. Du moment que notre maire est mis en gaîté, cela promet d'être amusant."
La nouvelle du spectacle, laquelle avait déjà fait le tour du bourg, courut jusque dans la campagne avoisinante, et, à part de trop petits enfants et quelques vieillards qui se souciaient peu d'aller voir un âne savant, tout le monde se promit d'y aller assister.
Une bruyante fanfare appela les Bellevillois à la représentation, dès l'heure dit ; cette fanfare, c'était la chanson de maître Aliboron, qui savait braire aussi bien que parler.
On se pressa sur les gradins dressés à la hâte, on s'étouffa preque ; on brûlait d'entendre l'âne merveilleux tenir encore des discours.
Il en tint, mais il ne se borna pas là : son maître lui fit faire mille toures plus étonnants les uns que les autres.
On applaudissait, on criait, on trépignait.
Tout à coup, la grosse voix de l'animal prodigieux s'éleva de nouveau, et, d'un accent ému :
"Merci, mes amis, merci, dit l'âne. Je me souviendrai de Belleville-sur-Saône, charmante petite ville où j'ai reçu le meilleur des accueils. Vous êtes tous des gens intelligents."
Vous devinez qu'on faillit porter en triomphe maître Aliboron et son propriétaire.
Mais tous deux avaient besoin de repos ; ils firent un dîner succulent, l'un à l'écurie, l'autre à l'hôtel de l'Ange Couronné ; et, le lendemain, ils partirent la poche bien garnie, celle de l'homme du moins, prêts à recommencer leurs tours à la station suivante.
Ce n'est seulement qu'après le départ des "artistes" que M. le maire divulgua le mystère : l'homme était un habile ventriloque, tout simplement, qui savait donner l'illusion que son âne parlait.
Mais, comme vous, certainement, déjà les gens de Belleville avaient deviné. Et l'on rit encore, dans le pays, de la naïveté de ceux qui s'y étaient laissé prendre.

Michel ANTARNum_riser0005