N'osant point retourner vers son boeuf, le loup, plein de chagrin, s'en alla par la forêt. Il erra longtemps sans trouver de proie et il se rendit enfin dans un village voisin où il comptait s'offrir un porc ou une poule. Hélas ! porcs et poules étaient enfermés, et il ne vit qu'un vieux chien décrépit qui dormait sur un tas de gravois. Le loup le saisit et voulut l'emporter dans la forêt, mais le chien se mit à le supplier :
- Laisse-moi, le gris, ayant tous les deux même long museau. De plus, regarde-moi, suis-je bon à manger ? Il ne me reste plus que la peau et les os. Faisons la paix ! Laisse-moi, et je te donnerai de l'eau-de-vie !
- Soit, mais où et quand m'en donneras-tu ? demanda le loup.
- Viens chez nous, dans la cour, la nuit, je te ferai entrer dans la maison, répondit le chien.
Le loup accepta. La nuit, il vint et se mit à hurler doucement sous la porte.
Le chien comprit qu'il venait chercher l'eau-de-vie promise et fit entrer prudemment le visiteur.
- Eh bien, et l'eau-de-vie ? demanda le loup.
- Attends un peu, tu l'auras tout à l'heure, dit le chien. Il faut que je la cherche, mon maître la cache sous le banc, là.
Le chien sortit avec précaution la bouteille et la tendit à son hôte.
- Tu es le maître de céans, bois donc le premier, dit le loup.
Le chien but une gorgée et tendit de nouveau la bouteille à son hôte. Le loup avala alors un bon coup et devint plus aimable envers le chien.
Et ainsi, tous les deux, ils burent amicalement, en causant à voix basse.
- Si je chantais un peu, cher ami ? proposa enfin le loup.
- N'en fais rien, cher ami, répondit le chien, qui craignait que ses maîtres se réveillassent.
Le loup se laissa persuader.
Il prit une nouvelle bonne gorgée, et l'envie de chanter le reprit.
- Si j'attaquais une chanson maintenant ? demanda-t-il au chien.
- Mais non, garde-t'en bien, cher ami, ta voix est connue de tous, et si mes maîtres se réveillaient, tu passerais un mauvais moment.
Le loup trouva la réponse fort sage et décida de se taire.
Pour le consoler, le chien lui offrit à boire un nouveau coup. Le loup prit encore une bonne gorgée et devint tout à fait ivre.
- Cette fois, que tu le veuilles ou non, dit-il au chien, je vais chanter.
Et il hurla à tue-tête : "Ou nouure- !"
Tout le monde, dans la maison, fut effaré en entendant les hurlements du loup.
- Qui est-ce qui a fait entrer un loup ici ? crièrent les maîtres.
Et chacun de saisir ce qu'il avait sous la main : tisonnier, rouleau à pâtisserie et même une cuiller à pot, et de frapper de toutes ses forces sur le loup ivre.
Enfin terriblement rossé, à moitié mort, il put s'échapper de la maison.

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