Il y a de longues années de cela, un marchand ambulant de Chitagong laissa par mégarde tomber un miroir de son sac. Il traversait alors une rizière du Bengale et, tout occupé à regarder les beaux et lourds épis de riz se balancer dans le vent, il ne s'en aperçut pas.
Le lendemain le propriétaire du champ commençait la récolte du riz. Vers le milieu de la journée, alors qu'il avait déjà lié plusieurs bottes, il aperçut par terre un curieux objet rond et brillant.
Ce n'était autre que le miroir perdu par le marchand ambulant. Cependant Ibrahim, le propriétaire du champ, s'en approcha avec défiance et curiosité. Le village était fort éloigné de la ville et personne n'avait encore vu de miroir - d'où la méfiance du laboureur. Il ramassa le miroir et qu'elle ne fut pas sa surprise d'y voir le visage d'un homme.
"Ceci est le visage de mon père !" se dit-il avec émerveillement.
Ibrahim était très jeune à la mort de son père et, en grandissant, il avait pris de plus en plus de ressemblance avec son défunt père.
Le fermier n'osait croire ce qu'il voyait. Pourtant son âme naïve et innocente fut vite convaincue. Il se prosterna devant le miroir et le salua comme un fils obéissant qui accueille son père. Ensuite, il porta respectueusement le miroir à ses lèvres et l'embrassa :
- Ô mon père, mon cher père, vous êtes descendu des cieux pour venir me visiter. Vous vous cachiez dans mes champs peut-être depuis des jours et des jours et c'est seulement maintenant que je vous vois !
Ibrahim chantait et dansait de joie. De temps en temps, il regardait le miroir avec tendresse et était heureux de voir que le regard de son père était lui aussi plein de tendresse et de joie.
Puis, le premier moment de joie passée, il se mit à marcher de long en large dans la rizière. Il tenait le miroir à la main et s'adressait à son "père" en ces mots :
- Reconnais-tu notre champ de riz ? L'année dernière la récolte a été abondant, et les profits réalisés m'ont permis d'acheter le champ de notre voisin Ahmad, ce qui a agrandi notre propriété. Cette année, j'ai semé du bon riz et vois, j'ai déjà commencé la moisson qui s'annonce belle. Regarde comme les épis d'or brillent au soleil. Nous aurons bientôt beaucoup de roupies quand j'aurai vendu la récolte au marché.
Tout en parlant, le laboureur s'était dirigé vers sa maison :
- Voici notre maison, mon cher père. Vous la trouverez plus grande qu'auparavant. Je viens d'achever la construction de deux nouvelles pièces. Je vais vous montrer tout ce que j'ai fait pour améliorer l'héritage que vous m'avez laissé. Puisse mon travail vous plaire !
Et le fermier montra avec fierté les trois pièces, le toit de paille tout neuf et les belles couvertures tissées par sa femme. Celle-ci était au marché et Ibrahim, pensant qu'il valait mieux se méfier de la langue bien pendue de sa femme, chercha un endroit pour cacher le miroir avant son retour.
Comme il était assez pauvre, il n'avait pas de coffre dans sa maison. Enfin, il résolut de placer son précieux trésor dans un vase d'argile vide.
Le lendemain Ibrahim alla travailler à son champ comme d'habitude. Mais il revint chez lui souvent pour voir ce qu'il croyait être l'esprit de son père.
Alors après s'être assuré d'être seul, il retirait le miroir, le tenait devant lui et lui parlait tendrement comme il l'aurait fait pour son père. Puis il remettait le miroir dans le vase en disant : "Je dois vous quitte, mon cher père, et vous laisser seul ; n'en soyez pas fâché car je dois travailler et terminer la moisson."
La femme d'Ibrahim, pendant ce temps, commença à être fort intrigué des allées et venues de son mari. Elle le surveilla et le vit retirer un objet rond et brillant du vase.
Fort curieuse, elle y courut dès son départ. Quel ne fut pas son étonnement de voir le visage d'une jeune et jolie femme dans la glace blanche !
Ce n'était qu'un miroir et ce qu'elle voyait n'était autre que son propre visage, mais n'ayant jamais vu de miroir, elle pensa :
- Ainsi mon mari a pris une nouvelle épouse ! Il la tient cachée dans ce vase d'argile pour que je ne la voie pas ! C'est pour cela qu'il est devenu si bizarre, qu'il parle tout seul et ne fait plus attention à moi ! Oh ! mais je lui apprendrai ce qu'il en coûte de me faire un tel affront !
Elle prit long bâton et attendit le retour de son mari avec la ferme intention de lui infliger une bonne punition. Le fermier rentra tard ce soir-là. Plus sa femme attendait et plus sa colère grandissait. Le fermier, lui, ne se doutait de rien. Il rentrait tout content d'avoir bien travaillé toute la journée, si bien même qu'il avait terminé sa récolte. Il rentrait donc heureux à la pensée de retrouver sa maison et de pouvoir annoncer le résultat de la récolte.
Dès qu'il ouvrit la porte cependant, sa femme se précipité sur lui, brandissant son bâton et criant :
- Méchant homme ! Ingrat ! Qu'as-tu fait ? Quelle est cette nouvelle femme qui habite la maison ? Quelle est cette nouvelle épouse ?
Comme Ibrahim protestait, ne comprenant rien aux hurlements de sa femme, celle-ci, de plus en plus hors d'elle, courut au vase et prenant le miroir le lui lance à la tête.
Heureusement il le rattrapa :
- Mais que signifie cela ? Ne vois-tu pas que c'est seulement l'esprit de mon père qui est descendu des cieux pour nous visiter ? Et voilà comment tu traites mon père !
C'était au tour du fermier d'être en colère. Mais la femme lui reprit le miroir des mains.
- Est-ce donc là ton père ? Depuis quant ton père a-t-il les traits d'une femme, et les cheveux longs et depuis quand porte-t-il des colliers et des boucles d'oreilles ?
- Es-tu folle ? répondit Ibrahim, c'est là l'esprit de mon père. Je n'ai jamais eu d'autre femme que toi.
Ibrahim et sa femme poussaient de tels cris que leur voisin vint voir ce qui se passait :
- Que vous arrive-t-il ? Pourquoi cette dispute ? Que vous reprochez-vous ? Jamais encore nous ne vous avions entendu vous disputer et c'est la première fois que j'entends des cris dans votre maison.
La femme lui tendit le miroir :
- Regardez ! Mon mari a pris une nouvelle épouse et la tient cachée dans ce vase d'argile. Regardez cette belle femme et dites-moi ensuite si mon mari n'est pas un homme cruel qui mérite une bonne punition.
La voisin s'approcha du miroir. Comme la femme le tenait toujours, il y vit deux visages :
- Je ne vois pas seulement une femme mais aussi un homme. Et la femme vous ressemble...
- Que racontez-vous là ! C'est seulement le visage de mon cher père, riposta Ibrahim.
Intrigué cependant, Ibrahim se pencha par-dessus leurs épaules. Maintenant trois visages se reflétaient dans le miroir !
- Quelle étrange chose ! La femme ressemble à ma femme et l'homme à mon voisin !
Très excités maintenant, ils poussaient de telles exclamations que bientôt tout le village fut averti que quelque chose d'inhabituel. Tous, les uns après les autres, vinrent voir de près cet objet mystérieux et chacun était émerveillé de voir son propre visage dans le miroir.
Les sages furent consultés, et, après beaucoup de délibérations sur la grande place du village, ils comprirent enfin le rôle du miroir. La nouvelle se répandit alentours et  nombreux furent les curieux qui vinrent à la pauvre maison du laboureur admirer l'objet magique.
C'est ainsi que le miroir, qui avait failli semer la discorde entre Ibrahim et sa femme, les rendit célèbres à dix lieues à la ronde.

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