Dès le lendemain, on publia un édit avertissant les peintres de talent qu'ils devaient venir prendre part au concours désiré par la future reine. Aucun d'eux ne se présenta, car ils aimaient le roi et craignaient de lui causer de la peine. Un vieil artiste fut amené de force, et fit en tremblant un portrait si flatteur, qu'en le voyant la princesse éclata de rire.
"Ce n'est point votre image, seigneur, et la loyauté vous contraint à tenir votre parole : faites appeler un autre peintre, j'attendrai qu'il ait achevé son oeuvre avant de choisir le jour de nos noces."
Nadir-Shah, désappointé, consulta ses courtisans ; cette fois, ils n'osèrent lui affirmer que le portrait était parfaitement ressemblant. Alors, voulant juger par lui-même, il fit polir une grande plaque d'argent et se plaça devant. Un seul coup d'oeil sur ce miroir lui apprit ce qu'on lui avait caché. Avec un grand cri, il se couvrit le visage de ses deux mains. Num_riser0010
"Ah ! s'écria-t-il, ma cousine voulait donc que j'apprenne que je suis trop laid, et refuser ensuite de m'épouser ?
- N'en croyez rien, seigneur, répondit près de lui la jeune voix de Fatma ; la princesse deviendra votre épouse avec joie, pourvu que vous lui donniez tous vos coffres de pierreries."
D'un accent indigné, la jeune fille rapporta les paroles de Leïla qu'elle avait entendues le jour de son arrivée au palais. A mesure qu'elle parlait, le roi partageait son indignation ; cependant, il était accablé de tristesse.
"Fatma, demanda-t-il enfin, pourquoi ne m'as-tu jamais dit combien je suis déplaisant à voir ?
- Mon bon seigneur, répliqua-t-elle avec une tendresse respectueuse, c'est parce que je ne sais vous voir qu'à travers vos vertus, et tous vos fidèles sujets font de même. Si la princesse était digne de vous, elle penserait à votre grand coeur au lieu de convoiter vos trésors. Néanmoins, avant huit jours, elle aura ce qu'elle demande, et vous pourres la faire reine si cela vous rend heureux."
Fatma, qui peignait à ravir, se mit aussitôt à l'oeuvre ; avant le délai qu'elle avait fixé, elle put remettre au roi un portrait si ressemblant que Leïla en le voyant demeura confondue ; mais, ce qui surtout la désappointait, c'était que l'habile artiste, tout en reproduisant fidèlement les trait agréables de son modèle, l'avait représenté dans une pose qui dissimulait ses défauts : Nadir-Shah était à genoux, et il fermait l'oeil droit pour mieux viser avec son arc, qu'il tenait en reportant son bras trop court en arrière.
Mais pendant que Fatma peignait, le jeune souverain avait eu le temps de réfléchir.
A son tour, il voyait la beauté de Leïla à travers le mauvais coeur et la fausseté dont il avait les preuves, et, en regardant mieux la douce Fatma, dont le dévouement le touchait, il la trouva plus belle que sa fiancée.
"Princesse, dit-il à cette dernière qui restait muette devant le portrait, je suis heureux de satisfaire votre désir ; mais, pour m'assurer de la ressemblance de ce portrait, je me suis regardé dans une glace, ce qui ne m'était jamais arrivé. C'est ainsi que j'ai vu enfin ma personne disgracieuse, et j'ai compris que, même si toutes les pierreries contenues dans mes coffres me couvraient, vous verriez toujours ce qui vous déplaît en moi. J'ai donc fait choix d'une autre fiancée, qui accepte ma laideur parce qu'elle apprécie mieux mon coeur. Je ne veux point, cependant, vous priver des fêtes de mon mariage ; vous y assisterez pour rendre hommage à la reine ; ensuite, vous retournerez dans votre province. Un prince plus beau que moi deviendra sans doute votre époux."
Leïla pâlit et baissa la tête : par ces derniers mots prononcés sur un ton de commandement, elle venait de comprendre que Nadir-Shah avait deviné ses mauvais sentiments. Force lui fut donc d'assister à la brillante cérémonie qui élevait l'humble Fatma à sa place, puis elle retourna dans sa demeure éloignée, où elle déssécha de honte et de jalousie pendant dix ans, avant de trouver un époux.

Anne MOUANS                         Num_riser0013