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L'été passa ; souvent le grillon s'en allait dîner à la campagne, chez son amie la cigale, qui s'ingéniait à lui donner tout ce qu'elle pouvait trouver de meilleur, puis elle l'accompagnait jusqu'au seuil de sa demeurre : jamais on n'avait vu de si bons amis.
L'automne était venu, et la cigale commençait à trouver le temps frais, lorsqu'un jour sur le revers d'un petit chemin, elle rencontra dame Fourmi qui pleurait à chaudes larmes.
"Mon Dieu, ma commère, qu'avez-vous à pleurer ainsi ?
- Ah ! ma commère, il m'arrive un bien grand malheur, allez... mais à quoi bon vous le dire ? Cela ne vous intéressera sans doute pas.
- Pourquoi donc ? Je compatis au malheur de tous.
- Eh bien, un grossier cheval qui était sorti du chemin, où pourtant son devoir le retenait, a mis le pied sur  notre fourmilière. Il a fait un épouvantable carnage, toutes mes soeurs sont en fuite, les magasins sont détruits, et je ne sais ni où loger, ni quoi manger.
- Voilà qui est triste, en effet, dit la cigale sans malice ; vous êtes absolument dans la même situation que moi, lorsque j'allai chez vous...
- Je vous ai bien mal reçue, dit la fourmi honteuse.
- C'est vrai, dit la cigale, mais je ne veux pas m'en souvenir, et nous allons tâcher avec mon ami le grillon de vous tirer d'embarras."
Le grillon se prêta de fort bonne grâce à la réalisation du projet de la cigale.
Après une longue conférence, on le vit bientôt trotter à travers les prés, à travers les bois, de brin d'herbe en brin d'herbe, annonçant qu'avant que l'hiver n'arrivât définitivement, Mme la Cigale allait donner son dernier grand concert, au profit d'une fourmilière ruinée.
Dans le monde des insectes, la cigale était très aimée. Aussi accoururent-ils en foule à son appel. On vit autour d'elle toute la gent ailée, et chacun avait apporté son obole, si bien qu'il y avait dans la clairière où l'on s'était réuni un gros tas de grains et de vermisseaux.
Le succès de la cigale fut magnifique, et chacun l'applaudit à sa façon. Perché sur un arbrisseau, le grillon était fier de sa camarade, et il donnait le signal des bravos.
Lorque le concert fut terminé, la cigale montra à la fourmi les provisions qu'on lui avait laissées, et elle lui dit :
"Prenez tout, ceci est pour vous !"
Dame Fourmi, très émue, répondit :
"Vous sauvez la vie non seulement à  moi, mais à tous les miens, car nous avons maintenant plus de grains que nous n'en avions mis de côté. Quand je pense à la façon dont je vous ai accueillie l'hiver dernier, je suis si confuse, que je ne sais comment vous remercier, et comment reconnaître tant de bonté.
- Oh ! c'est bien simple, dit la cigale : n'oubliez pas ce qui vient de se passer, et ajoutez à toutes vos qualités celle d'être bonne et compatissante, et si quelqu'un vient un jour frapper à votre porte pour vous emprunter de quoi subsister jusqu'à l'an prochain, prêtez-lui, par amitié pour moi. Sur ce, adieu, ma commère, et souvenez-vous que ceux qui chantent et qui rient ont toujours bon coeur."
La fourmi s'en alla, emportant ses graines et la leçon.
Le grillon dit :
"Vous avez bien fait, ma commère ; puisse-t-elle devenir meilleure. Sur ce, bonsoir ; l'hiver sera rude, je sens mes vieilles douleurs qui courent déjà dans mes pattes de devant.
- Eh bien, dit la cigale, rentrons dans notre trou, chauffez-vous, et bonsoir !"

E.-M. LAUMANN